L'AURORE D'UN SOIR D'ÉTÉ
Le soleil, qui pour moi ne semblait plus qu'un étranger, Tant les soucis m'avaient longue ment courbé vers la terre, M'appelle aux horizons, où son couchant d'or meurt léger. Des rythmes fondent chauds dans l'atmosphère de lumière, Rythmes d'oubli chantant, de souvenirs, d'aube en prière. Si le soleil du soir, jeune comme une blonde enfance, Après tous ces hivers, tout ce labeur vide et lassé. Tous ces étés sans fruits, qui dans l'ombre morte ont glacé De pluie en lents sillons le visage de l'Espérance, Après tous ces jours lourds que les fardeaux noirs ont blessés Si le soleil du soir ravivait en moi son enfance. Mon enfance !,..
Un grand instinct répond, dans les airs où l'ombre s'avance \e dis rien ! Ne dis rien ! Le soir sur toi s'allonge. \^ois, le soleil meurt comme un radieux mensonge. Comme une aube qui dans ton subconscient plonge !
Ne dis rien 1 Ne dis rien ! Ne dis rien 1 Mais vois l'astre et son pensif triomphe
Glisser au cercueil aérien, Tandis qu'un vol rentrant d'abeilles chaudes ronfle I
Ne dis rien ! Ne dis rien ! Ne dis rien ! Ce soleil, c'est en toi qu'il descend et se couche. Son soir se mêle à tes beaux rêves de matin.
Ses rayons s'infusent dans Ion sein, Et le dernier expire en sourire à ta bouche.
Ne dis l'ien ! Ne dis rien ! Ne dis rien ! Ne trouble pas l'éclatant mystère Où le dieu pur des fécondations sans fin Se donne à toi, muet solitaire,
Te donne, ainsi qu'on donne un baiser, Son sang qui n'est qu'esprit, son corps qui n'est queflammi Afin que dans ton être obscur, galvanisé, Vive sans jamais s'épuiser, Toujours t'illuminant, sa myriade d'âmes !
Tu garderas longtemps ce long soir, Tu garderas ces âmes vibrantes, Dans la nuit, la détresse ou l'espoir, Tu garderas en toi l'astre aux sèves géantes.
Et tu le garderas dans l'hiver,
Avec tous les germes de ses fleurs,
Avec tous les éveils qu'il fut hier.
Et, sous la neige éparse en tes cheveux, ton cœur Restera l'aube des étés antérieurs.
Parce qu'entre ces bruyants vivants Que mènent, depuis les temps des temps, Les vulgaires désirs pareils aux animaux, Tu fus celui qui, dans les arbres et les vents, Et dans l'apothéose où sombre le couchant, Pâle, aspira de tous ses sens des sens nouveaux.
Et parce qu'enfin dans celle foule Qui se bat pour de l'or arraché, Ne voit que sa démence et s'y roule, Toi dans ton dédain, fixe alors que tout s'écoule. Tu fus le lit pensant dans qui le soleil s'est couché, La fervente nature où son esprit s'est épanché.
Et ceux qui frôleront l'être de solitude Qui sourit, mais tout bas, Et qu'on voit seul toujours, comme une Inquiétude Fermée aux yeux grossiers afin qu'ils n'entrent pas,
Ceux-là, même s'ils ont, d'un soupçon sans racine.
Par instant deviné Q.u"il emporte un secret, caché dans sa poitrine. Comme dans un cercueil au fond illuminé.
Ne se douteront pas que, sous l'ombre engourdie,
Vibre ainsi qu'un éveil, Sous cette pâle chair où couve un incendie,
La tombe d'un soleil.
Tombe ardente, elle va vers la nuit qui l'appelle, Vers le trou d'oubli noir où combien de rayons ' Furent jetés, murés par la laideur cruelle, ^ Qui les éteint et ne saura jamais leur nom !
Elle va vers la nuit qui sous terre l'appelle, —
Ou bien vers le moment doré
Qui va, brisant les sceaux, éclater comme l'aile
D'un amour délivré,
Comme une ivresse où, dans un envol de lumière,
L'ne aube de toi va monter, Et les printemps renaître et la nature entière, \'erbe nouveau, chanter.
Où la Vie, ô ta fiancée enfin, altière
Et tendre, se levant, Pour ses noces mettra les roses qui poussèrent
En toi, tombeau vivant,
Et sentira qu'elle a la jeunesse éternelle,
Ayant parmi des flots d'aurore, dans ton soir,
Jailh suprême de ton sein qui la fit belle,
L'a couvée et nourrie, et «est ouvert pou'r qu'elle
En sortît reine et vierge, et riche de tous les espoirs.
Ah ! nul jamais n'a su quel monde d'énergie,
Fier comme un dieu damné, Est dans l'humble passant que tout ignore ou nie Et qui fut d'élaux couronné,
Dans l'artiste asservi sous la brute, et dont l'âme. Plus pleine d'ailes qu'un essaim,
Disparut sous le joug qui ronge et qui dilTame Un front, pour un morceau de pain,
Enfin dans toi qui, seul au milieu des serviles.
As vu ta reine, la Beauté, Prendre le nom et le baiser d'un imbécile,
Veau-d'Or, qui vient de l'acheter.
Nul près de toi ne sait qu'une aube cherche à sourdre De ton cœur battant qui, crispé.
Brûle et lance en ton sang les llammes de la foudre Qui du feu divin l'a frappé.
Ce cœur qui, bondissant, n'élreignit que le vide, Ce cœur profond comme la mort,
A plus d'amour que les éclairs n'ont de flu'ide Et que les aigles n'ont d'essor.
Et les jours aplatis dans les tâches vulgaires Comme des reptiles rampants.
Et les soucis qui t'ont criblé l'âme de terre. Ont beau te vouer au néant.
Et l'injure et les crocs des bêtes qui te hantent,
La servitude aux lâches lois, La stérile laideur, visqueusement pesante,
T'enlaçant, sont en vain sur toi,
Sur toi qui portes, pur, enfermé dans tes veines,
Un immortel matin De jeunesse, d'espoir, de floraisons sereines,
De genèse sans fin.
Verbe, musique, esprit, rythme, moisson, intense
Et vaste enfantement, Qui, secret, tremble et souffre, avant qu'il ne s'élance, Porté par le Cri triomphant.
Et c'est pourquoi, passant fragile en qui soupirent
Tant de sourdes rancœurs, Et dont nul vierge cœur au généreux sourire
N'a fécondé le cœur.
C'est pourquoi, sous ton masque aussi froid que le glaive Que dardent, pâles, les étoiles de l'hiver. Sous le lourd souffle mort des ans qui tuent les sèves Et calment les enfers,
Toujours te suit, dans ton intime ombre orageuse,
Toujours le fait souffrir La malédiction astrale et radieuse
De ne pouvoir vieillir.