‹ Les saisons ferventesChapitre 44 sur 88 · LE SECRET DE LA JOCOXDE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE LA JOCOXDE

Figure qui jadis émergeas du mystère,

Et qu'il nous a reprise, en laissant le regret.

Que n'ai-je encor tes yeux? Peut-être en leur lumière

Aurais-je surpris tout le féminin secret.

Sur ta lèvre muette et doublement sirène. Je devinais déjà son nom double, enchanté, Fait d'un double délice ou d'une double peine. C'est Volupté, ce nom, et c'est Virginité.

Virginité, que Dieu créa dans l'allégresse ! "N'olupté, qu'y greffa Satan dans son ennui I Deux mondes, un sourire, éclair fixe d'ivresse, Noyé dans la douceur sinistre de la nuit !

AITOMNE i09

Tu es la Femme et la Nature fatidique,

Où les grands siècles d'ombre ont monté lentement

Et mêle leur profonde essence léthargique

Aux sèves du moderne épanouissement.

Tous les subtils éveils tressaillent dans ton âme, Ainsi qu'une foret sous le vent des lointains. L'étoile morte y mit sa plus touchante llamme, — Le paradis perdu ses plus roses malins, —

L'orient, son charmant ennui d'être splcndide Sans fin, parmi les fruits imprégnés de clarté, — Le couchant, l'union du soleil qui nous guide Et des mers où naquit déesse la Beauté, —

La cour, ses chatoiements dorés, — les basiliques, Leurs prières jouant avec le vitrail fin. Et leurs miracles de couleurs et de musiques.... Le ciel y mit l'éther fuyant et féminin.

Et l'Italie, avec sa Rome et sa Florence, Ses Venises où le destin beixé s'endort, Y fit tant éclater d'amoureuse puissance Qu'on vit comme une fleur luire en tes veux la moH.

Oh ! rilalie ! Et sui' ta bouche un encens vag-ue Embaume en rêve la luxure ou l'oraison, Et brûle en reflétant la lang-ueur de la bag-ue Où le Borgia pâle a coulé du poison.

Et tout cela, frissons sacrés, heures impies. Les morbidesses, amantes des au-delà, Les essors décadents des aristocraties, Tout cela, jeune et frais ainsi qu'un hosanna,

Tout cela, chuchotant le nom du doux sésame Par qui s'entr'ouvrent les corolles au printemps, S'est uni dans ton sein pour composer la Femme, Pleine de serpents d'or et de candeurs enfants.

Alors, tu t'es levée en ta splendeur discrète.

Force de la nature et merveille des temps.

Où les jaloux Eros plongeront leur sagette,

Sans que crient grâce enfin tes jeunes milliers d'ans.

Et calme et blanche, pour tenir sous ta semelle Le héros pantelant d'extase et de douleur, Tu fis de tous tes dons celte chose cruelle. Plus amère que tout l'océan : ta douceur.

Qu'une innocente, hélas ! victime trop vulgaire, Qui n'a pour la garder que sa robe et sa fleur, Pleure ses charmes purs conquis comme à la guerre, Tous ses joyaux secrets ravis par son vainqueur,

De ton sourire, loi, superbement voilée. Et dédaigneuse du combat qui te prendra, Tu te relèveras, toujours inviolée.

Et nul homme jamais ne te possédera.

Car même en t'enlaçanl dans les fureurs charnelles, El i-enversée, offerte aux flèches du baiser. Jamais il n'atteindra le fond de tes prunelles. Où brille le serpent qui songe inapaisé.

Reine qui te souviens d'avoir été l'esclave, Et qui ne peux régner que lorsqu' on te poursuit, Le reptile, en ta chair qu'étreint encor l'entrave. Réfléchit tout un ciel, rampe et fascine et fuit.

Ainsi, pour ton triomphe et pour notre martyre.

Attirant, déchirant, leurrant la volupté,

Un grand mystère fait, ô reine du sourire,

De ta subtile et céleste perversité

La plus insaisissable et profonde virginité.

Oui, Virginité-Volupté, C'est ton secret, Joconde, — et c'est ton nom, féminité.

Comme la foudre naît du choc de deux nuages.

D'une électricité dilTérenle chargés,

La lumière, l'éclair, les spasmes, les orages,

Les combats, les essors, les grands cœurs ravagés,

Tout sort de l'union du double sortilège, La mort comme un venin, le bonheur comme un fruit, Non le bonheur qu'en vain notre folie assiège. Mais son ombre embrasante et plus belle que lui.

Le bonheur, tu sais trop que dans ta chair rebelle Et tendre, il ne faut pas qu'on puisse le saisir, Que pour demeurer reine, absolue, éternelle, Tu dois comme un bourreau torturer le désir,

Et qu'enfin si Satan et Dieu, de leur fournaise, Régnent sur une élite au cœur triste et g'risé, C'est que nul Faust encor, nulle sainte Thérèse, Dans sa suprême ardeur, n'a pu les embrasser.

Satan et Dieu ! Ces figures en qui respire Le magique infini, rêvent sans cesse en toi, Et s'y caressent pour distiller ton sourire, Qui nous baigne d'amour, de soleil et d'effroi.

Mais être une àmc libre, au cœur des vents, ces vastes Lyres A travers qui l'on voit scintiller les froides étoiles, Loin des Jocondes, dans les gloires sidérales !... (1)

(i) Cette version du Secret de la Joconde a été écrite en igia, quelques mois après la disparition de la célèbre figure.

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