NUIT EN PROVINCE
Je suis sur la hauteur, dans l'herbe et dans les pierres. Partout, les champs. Et près de moi le cimetière. Pourquoi, dans cette nuit, n'est-il pas de lumière,
Ni mouvement, ni voix ?
Je vois dans l'ombre les silhouettes des croix, Immobiles comme est, dans son sommeil, l'éternité. Mais une inquiétude, au fond du silence hanté, S'élève de la route étendue et dormante en bas. Il vient, de Tinfîni du silence, des pas.
Quelqu'un marche au loin sur la route.
Comme une ténébreuse, invisible aventure,
Un pauvre homme sans doute, Qui va tranquille, à pas égaux, vers sa masure, A pas égaux et lourds !... Mais dans la noire immensité. Ce rythme humain, scandant un mystère dans la nature, Résonne sourdement jusqu'au cœur de l'éternité.
Eternité qui, près des morts, sur la hauteur. Nous élève vers les aériennes profondeurs,
N'est-ce pas lui, ton cœur, Qui, pour s'écouler battre, a réveillé ces pas du Temps? Je suis seul avec toi, dans l'ombre et dans le vent, Seul avec les sommeils sans bruit et sans lumière. Et j'écoule sonner dans l'infini les pas du Temps.
Ce n'est, sur la route commune, Peut-être qu'un passant, qu'emporte une obscure fortune. Mais je rêve qu'il sort des inondes de Rembrandt ;
Car ses pas sont ceux d'un mystère.
Ils arrivent, et l'on dirait qu'ils sont tout près,
Et qu'ils montent vers ces cyprès.
Dans le recueillement de l'air.
Ils frappent jusqu'au ciel, le rythme grave de la terre.
Mais ils s'éloij,''nenl... Par degrés ils s'affaiblissent. En laissant dans l'espace une stupeur, une détresse. C'est du temps qui se meurt, de l'enfance et de la jeunesse, Et de la vie en mai'che et que les lointains engloutissent. De la vie et du songe, et qui tombent, s'évanouissent. Et qu'oublient même les échos, qui s'assoupissent... Le silence écouteur tressaille en moi, dans la tristesse. Et dit que c'est ma vie, et mon destin et ma jeunesse
Qui, sur la route du passé, Cheminaient tout à l'heure, allant vers l'avenir,
Oh sans que rien ait su les retenir.
Ils se sont pour jamais perclus et dispersés. 0 silence sans Aoix, devais-tu me le dire, 0 silence glacé, qui ne peux t'épandre et t'ouvrir Qu'en te faisant semblable à cela qui vient de mourir... Au soupir solitaire, après qu'on l'a senti mourir?
Je ne veux pas encor, de ma solitude déserte.
Descendre à ce chemin, poudreux des pas qui l'ont quitté.
Tout seul, je reste sur la hauteur noire et verte.
Et mon âme sourit à la nocturne éternité.
Car il faut se baigner quelquefois dans l'éternité, Comme dans une mer, aux vastes cœurs pensants offerte.
Mais à l'aube, soudain secouant la tête et chantant. Sans regarder si c'est l'hiver ou le printemps. Je descendrai vers les luttes du temps... Vers les ronces ou vers les fleurs, à travers champs.
Nos pas, de la hauteur éternelle et déserte,
Plus fermes reviendront, chantant sur la route du Temps.