‹ Les saisons ferventesChapitre 70 sur 88 · L'AMOUR DANS LA COHUE · texte numérisé non relu

L'AMOUR DANS LA COHUE

Tu connais bien le coquillage En qui survit la voix des vagues de la mer? Sais-tu comment il fait, si loin de toute plage, Pour la garder comme un écho fidèle et cher ?

Il écoute les voix qui tonnent Et les frissons que n'écoute personne.

Les plus subtils frémissements qu'on n'entend pas, Et qui, même quand rien dans le silence ne bourdonne,

Autour de nous rôdent tout bas.

Parmi les bruits hurlants ou qui dorment insaisissables. Il sait reconnaître et saisir Les sons pareils et la note semblable A ceux que sous les eaux, sous les algues et sous les sables Les vagues jusqu'en lui s'en venaient chanter et gémir.

Et ces sons, il les prend, les concentre, les niultij)lie, Nourrit leurs flux dans sa blanche volute en fleur, Comme pour les entendre encor battant en chœur, Car il est, ce petit condensateur de vie, La conque de l'oreille et la valve du cœur.

C'est ainsi qu'avec les débris Des sons que l'on ne perçoit pas, Et qui, sous les bruits et les cris, Autour de nous volent tout bas,

Il fait, ce mince coquilla<:^e Que briseraient tes doigts d'enfant.

Parler, loin des mers et des plages, Tout le rythme de l'océan.

Et je fais comme lui... Quand je vais par les rues, Bien loin de toi, ma fière amour,

J'ignore ce que dit et répand la cohue, Je suis aveugle et je suis sourd.

Mais parmi ces galops, ces trompes enrouées. Ces clameurs, ces âmes, ces yeux,

Dans ce Paris, dans ce mélange de ruées Qui couvre la voix de mes dieux,

Et dans ces gammes dont s'embrouillent les querelles,

Et dans ces danses des reflets, Et dans Teau qui rayonne et les feux qui ruissellent,

Et dans Tœil lointain d'un tramway,

Dans ces vibrations, qu'elles soient cris ou flammes,

Je sais reconnaître et choisir Celle que rien ne peut percevoir, sauf mon âme Et mon désir,

Le son, l'éclair épars, le fugitif murmure.

Qui n'est qu'à moi seul et, toujours.

Dans ma joie ou ma peine, et sous les voix impures, Est le rythme de mon amour.

Et je le prends, ce rythme, et je le multiplie.

Je le vole en tout et partout, Et de sa myiùade enfin je fais ma vie. Mon être qui devient un souffle immense et doux ;

Et je suis, plus encor que tous les coquillages,

L'intime écho d'un infini De grandeur, de beauté, de bonheur, de mirages. Et c'est un océan qui se tient dans un nid.

As-tu compris pourquoi, quand je vais par les rues, Bien loin de loi, ma fière amour,

J'ijjnore ce que dit et jette la cohue,

Pourquoi je suis aveugle et sourd?

18G LliS SAISONS FERVENTES

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