‹ Les saisons ferventesChapitre 82 sur 88 · II · texte numérisé non relu

II

On voit la gare au loin, dans la pluie et la nuit. Et sur fanaux, signaux, fils et globes épanouis. Et sur les l'ails, sur les trains en marche, la pluie

Est un glissement de lumières, Un éparpillement d'âmes de feu jusqu'aux: là-bas, Ames pourpres, âmes blanches en cascalelles.

Ames dont les vrillantes étincelles Dansentdevantmes yeux, entrent dans mes nerfs vifs etlas, Comme des papillons aux électriques ailes. Et mon âme éblouie erre et vole avec elles,

Se noie aux disques, en ruisselle.

Et tout est pluie et flamme... Et j'ai marché dans le soir las, Parfois rêvant dans un rouge triangle en fuite.

A présent, à l'heure du gîte.

Je voudrais m'endormir dans les fleurs du talus, Au sombre roulement dont fi'issonnentles marguerites.

Et je ne les vois plus.

Mais je les sens pousser parmi la nocturne verdure.

Et dans les bras du printemps nu.

Je voudrais m'endormir, abrité sous les feuilles pures, Auprès des convois fous qui fouettent la nature.

Et tu pourrais, ô Nuit, Avec la voie et l'ombre, et les feux dans la pluie, Et ces géants de fer, de rafales et de flambeaux. Qui font, comme la foudre, au fond de nos cerveaux Eclater l'inconnu des Forces, — Et tu pourrais, ô Nuit, Dans le printemps dont craquent les écorces.

Faire avec ces élans, avec celle vapeur,

Qui de son soufUe d'or presse, étonne, poursuit

Le rythme secret de mon cœur, Oh ! tu pourrais, ô Nuit, Avec ces tourbillons qui se jettent sur nous, Et cette vie en tonnerre qui nous secoue,

Et celte démence des roues.

Tu peux, ô Nuit, Pour une aube à venir, faire de mon sommeil La genèse embrasée et dynamique d'un soleil.

Car la terre est comme une chair, Et sans cesse, jusqu'au profond de ses entrailles. Il gronde un sourd besoin d'enfantement qui la tenaille, Qui, ténébreux instinct, veut en larges fusées De vie et de sensations, et de pensées. Fuir du rêve immobile ou vertigineux de ces rails. Car trop de Forces, hurlantes, se sont dressées, Qui, comme des dieux durs, rédempteurs et farouches, Ont d'une haleine ardente et d'une fauve bouche Baisé, mordu l'épiderme émotive

De cette terre en fleurs, dont nous sommes la conscience. Trop de fluides où la foudre rampe ou danse Ont, jaillissant de nos volontés intensives, Léché, fait tressaillir les champs, les eaux, les rives.

Et ces plaines, ces eaux, avec ces Foi'ces qui s'élancent,

Tout cela vibre à l'unisson de nos chairs vives.

Et les braises, tombant du noir vol des locomotives,

Emeuvent de leur rouge et flambante semence

La terre, dont le sein veut enfanter des astres,

Qui, nés d'elle et de nous, et des Forces qui nous proclamei

Sortiront du vieux sol, où tant de prisons les encastrent.

Et, commemoijSerontdansl'ombre tout pleins d'âmes...

Faites, ô Rêve, ô Nuit, que je les féconde, ces âmes !

Page 1