‹ Les saisons ferventesChapitre 85 sur 88 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

Un vieux château, debout sui la hauteur, S'élève au-dessus de la ligne, Qui mène à ces lointains dorés où sont les fleurs. Roi des âges, debout dans le rêve de la hauteur, II reste là, glacé dans une sublime stupeur, Et veille sans un bruit, sans une clarté, sans un signe.

Il est celui que les siècles ont couronné, Et qu'on a toujours vu, depuis les temps, sur la colline. Il est le passé fier qui, s'attachant à ses racines, Regarde à ses pieds fuir le moderne déraciné.

Et du pont métallique, où courent des frissons de fer,

Dans la nuit c'est étrange à voir, Ce grand pétrifié sur cette route des éclairs. Sur ces hurleurs de feu ce palais du silence noir.

Après le jour souillé par le vieux travail mercenaire, Après le jour rampant, si loin de Tart et des hauteurs. Après les lâchetés, les mensonges et les noirceurs De riiomme et de la femme, après tous ces cœurs adultère: Quand enfin l'on se trouve un instant seul avec son coe

Lorsque Ton sent, brisé par les maux de la vie. Qu'en soi se creuse un vide obscur plein de sanglots, Si l'on entend soudain, voix profonde des Energies, Là-bas, à rhorizon de la nuit humide de pluie. Un train rouler dans les échos,

On aspire ce bruit de force, et la tristesse 1

Dessen^e son étau, qui courbait ton front sous le sort. Ce souffle de vigueur dans ton sang s'infuse, et redresse Tes membres, abattus vers la poussière et vers la mort.

Et tandis qu'au lointain les échos grondent, se prolongent!

N'est-ce pas que le monstre ad'un bond pris ton grand cœurh

^ L'a délivré, l'emporte en de rouges et de noirs songes,

Aux Au-Delà vainqueurs, libres au fond du galop sourd?

L AEROPLANE

Courbe une fois encor Ion front, Ijaissc les yeux,

Gomme du temps de la jeunesse !

— Oui, c'est ainsi que j'ai vécu le temps d'ivresse. Oh ! rongeante dérision 1 le temps d'ivresse, Sous la chaîne et ployé sur un travail honni des dieux !

Mon âme était la douceur de la llùte, Et les voix de la lyre, et tout le printemps, tout l'amour. Et c'est ainsi que j'ai perdu ses plus beaux joure, Pour que ma pauvreté, sous le joug;, enrichît des brutes.

Et pour ma récompense, ils me firent du mal.

Ils furent la haine et l'insulte.

Et le rire du négrier qui, lâche, exulte De voir saig'ner l'esclave au cœur impérial.

Et ce sang de mon cœur à ma bouche est monté. J'ai craché du sang:, mais pour les en souITleler.

Et puis, j'ai relevé, de l'ombre où l'on tombe en poussière,

Mes yeux blessés. Et luttant, j'ai chanté. Et ce soir, je souris, car j'aperçois dans la lumière, Là-haut dans les cieux, l'Homme avec la Liberté.

Par mes douleurs, mes chants et mes luttes altières, C'est un peu moi, ce couple et cette double déité.

Pauvres biplans et pauvres monoplans,

Tant célébrés par de plats rataplans,

Faut-il, après les offrandes de san^, Et les triomphes qui vers les astres éclatent, Faut-il, sans que vous prenne en son souflle un plus noble chan1 Ah ! faut-il vous laisser ramper piteusement Sous l'enthousiasme, hélas ! de tous les mille-pattes ?

Mais qu'impox'tent les charlatans.

Les mirlitons, les snobs et les foules hurlantes ?

On n'est sublime qu'en fouettant D'un grand élan du cœur, d'un large coup de vent. Ces yeux, ces fronts et ces bouches en bas grouillantes.

On n'est sublime qu'en montant Au-dessus, au-delà, vers les solitudes géantes.

Atroce en bas dans la cohue et le servage,

La solitude est belle en haut.

Chez les hommes, qui d'elle ont fait un vil cachot, Elle est la mort, (|ui soulTre encore tous les maux.

Mais dans l'espace, loin des cages, Elle est la pureté, le soleil, le courage, La liberté grisant et charmant les orages, Et la \'ie éternelle et qui plane sur les nuages.

Par un été d'où sort une sève infinie.

Par un ardent beau jour Où, comme une ombre au fond d'un éclatant génie,

Roule un orage lourd,

Je monterai, magique oiseau qui veux un maître,

Sur tes ailes de fer.

Pour m'en aller, plus haut que nos vertiges, naître

Au ciel avec l'éclair.

Et l'on me dira : — Fou ! La nue est allumée.

Ce n'est pas le moment. — Si ! Partons et Aolons, car dans ma main fermée

Je porte un talisman

Je n'ai pas peur du vent qui brise et sur ma tète Chante ou hurle, hymne o\i glas ;

El si nous sommes assaillis par la tempête, Nous ne tomberons pas.

A ce volcan du ciel, à ce vol d'un cratère

Astral et souverain, Je n'aurai qu'à montrer, en riant au tonnerre,

Ce que j'ai dans la main.

Ce que j'ai dans la main, l'homme, s'il le voyait,

Le repousserait d'une injure ; Car ce n'est rien de la Toison d'or qui brillait

Aux mirages de l'aventure.

Ce n'est pas une perle, un bonheur, un trésor.

Ni l'anneau bleu d'une sirène.

Ce n'est qu'un peu de sable noir qui paraît mort,

Un peu de cendre souterraine,

La cendre inerte et sèche et qui nous marque au pié, Avant qu'elle nous engloutisse ;

La cendre oîi j'ai, captif, si longtemps travaillé Sous le bâillon, dans l'injustice ;

La cendre OÙ j'ai lutté, la cendre où j'ai souflert,

Gomme un enterré vif sous l'herbe, La cendre qu'on m'a mise en la bouche et qu'hier Je lis vibrer au vol du \'erbe.

Dans le \'erbe je la sentis, comme un rayon.

En divins rythmes se résoudre ; Et les êtres mauvais qu'elle a frappés au front Sont tombés comme sous la foudre.

Cet humus des tombeaux s'appelle maintenant

Ardeur, Héroïsme, Energie.

Et cette cendre où se vautrait le ver rampant

A tant d'ailes, d'âme et de vie,

Qu'avec elle je peux, dans la lumière et l'air, Monter au gouffre qu'un ciel dore,

Pour la porter aux dieux, pour confronter l'éclair Et pour ensemencer l'aurore.

La cendre dans ma main, c'est la semence d'une aurore.

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