‹ Les saisonsChapitre 10 sur 73 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Je néprouvois auprès des belles Que des goûts passagers et le feu des désirs ; Je respectois l'Amour et les amants fidèles , Mais je craignois des fers et cherchois des plaisirs. Je veux penser, disois-je, être sage et tranquille; On perd avec son cœur l'usage de son temps ; Libre , au sein des beaux arts , dans un travail facile , Je saurai de mes jours me donner les instants.

Je vis Églé; j'oubliai ma sagesse :

Tout me plut dans Églé , beauté, grâces , jeunesse ; Elle fixa d'abord mes désirs inconstants , Mes sens furent charmés. Un trouble involontaire Suspendit ma pensée , embarrassa ma voix. Églé loua mes vers : enchanté de lui plaire , Je crus être loué pour la première fois ; Son cœur est indulgent, et son goût est sévère.

Eglé , je viens à vos genoux Vous consacrer mes jours , mes sentiments , mon être

Depuis que j'ai pu vous connoître, Je ne suis , je ne sens que par vous et pour vous.

C'est à vos pieds que je crains ou j'espère, Nul charme loin de vous ne pourra m'arrêter. Que Vénus tout-à-coup me transporte à Cythère , Loin d'elle, au fond d'un bois , j'irai vous regretter. Aimer est à mon cœur un plaisir nécessaire.

Je m'aveuglois, je le sens bien.

Il faut jouir d'un cœur, il faut remplir le sien. Vous m'avez éclairé; je vous dois l'avantage

De me connoître et d'éprouver Des plaisirs dont mon cœur avoit perdu l'usage.

A me livrer aux arts l'Amour même m'engage : Vous les aimez, je veux les cultiver Pour vous en consacrer l'hommage.

Quand je chante votre beauté ,

Toujours avec plaisir vous paroissez mentendre;

Votre amour-propre en est flatté,

Et votre cœur en est plus tendre.

Sans doute à vous aimer les dieux mont destiné; De mon goût pour les arts vous n'avez rien à craindre , Et mon foible talent n'a pu m1 être donné

Que pour vous plaire ou pour vous peindre.

Églé n'enchaîne point ma douce liberté , A partager mes goûts je la trouve empressée ; Sa pensée en tout temps rencontre ma pensée ; Ma volonté toujours prévient sa volonté.

Dieu dont j'adore la puissance

Et dont j'éprouve la bonté, D'un mortel qui jouit avec reconnoissance

Conservez la félicité ; Ne changez pas mon sort , prolongez sa durée ; Soit que le temps rapide amène un nouveau jour, Soit qu'il porte la nuit sur la voûte azurée , Qu'il voie Églé sans cesse aimer, être adorée, Et de nouveaux plaisirs naître d'un même amour.

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