‹ Les saisonsChapitre 11 sur 73 · A M. LE P.... DE B · texte numérisé non relu

A M. LE P.... DE B

Je revois donc les bords où le ciel m'a fait naître : Là, j'ai vu comme un jour passer mes premiers ans ; Charmé de voir, d'agir, d'entendre, de connoître, C'est là que j'essayai ma pensée et mes sens ,

Et m'assurai du plaisir d'être :

C'est ici que la voix d'un maître

A troublé mes jours innocents.

La raison des parents gêne le premier âge ; La tendresse et l'humeur nous prodiguent leurs soins ; Tous les goûts à-la-fois , mille nouveaux besoins ,

Nous font sentir notre esclavage.

Le cœur, inquiet et volage ,

Veut s'égarer en liberté , Et , sur les ondes emporté , Craint le pilote et non Forage.

Dun joug utile on se dégage ; L espérance au front gai vient flatter nos désirs. J'étois embarrassé du choix de mes plaisirs ; Tout devoit être mon partage.

J'entreprenois mille travaux ; Je me faisois aimer, jétois utile au monde, Je suffîsois à tout : obstacles et rivaux, Rien n'arrêtoit une ame ardente et vagabonde , Qui prévoyoit dans tout quelques succès nouveaux. Il me semble qu'ici le souffle du zéphyre M'apporte des esprits plus purs et plus nombreux:

Dans ces lieux où je fus heureux Avec plaisir encor quelquefois je respire; Je crois m'y retrouver à la fleur de mes ans ; Mon cœur s'épanouit sous un ciel qui s'épure,

Et le printemps de la nature Pour un instant du moins me rend à mon printemps. Je cherche à retenir l'erreur où je me plonge : C est ainsi qu'un amant , chagrin que le réveil Du bonheur qu'il goûtoit lui prouve le mensonge. S'efforce à retomber dans les bras du sommeil Pour être encore heureux en songe.

J'espérois autrefois : espérer c'est jouir.

Mais le temps fait évanouir

Ces chimériques jouissances;

Il m'en fait voir la vanité ,

Sans me rendre en réalité

Ce qu'il m'enlève en espérances.

Je perds tous les objets qu'il ôte à mes désirs; De l'avenir trompeur j'ai perdu les plaisirs. Sous ses voiles obscurs , au printemps de montage, Je voyois tous les biens qu'il alloit m'apporter; Quand d'un œil plus certain j'en perce le nuage, Je vois trop aujourd'hui tout ce qu il va m'ôter. J'aimois à le prévoir, je perds à le connoître;

J'espérois linstant où je suis;

Je crains l'instant où je dois être.

Il est d'autres plaisirs que le temps a détruits. Plus jeune, je pensois que ma jeune maîtresse Étoit le seul objet qui pourroit m'enflammer; Je croyois pouvoir seul obtenir sa tendresse; Je croyois que nos cœurs s'attendoient pour aimer ; Comme un choix éclairé j'adorois son ivresse. Ses désirs me flattoient, j'estimois ses rigueurs; Du nom de sentiment j'honorois sa foiblesse; Je crovois que les cœurs étoient le prix des cœurs.

J'errois dans les jardins d'Armide :

Au miroir de la vérité ,

Au lieu d un séjour enchanté,

Je découvre une plage aride.

Je l'ai vu, cet Amour, cette divinité; Au vide de nos cœurs , à notre oisiveté ,

J'ai vu qu'il devoit sa puissance :

Il n'est jamais dans sa naissance

Que le goût de la volupté ,

Languissant dans la jouissance,

Réveillé par la vanité.

Dune froide fidélité On conserve l'objet avec inquiétude,

On lui soumet sa volonté ; L'amusement se change en habitude ,

L'habitude en nécessité.

J'ai perdu par degrés les erreurs les plus chères :

Ah! le grand jour qui ma frappé

M'édaira trop sur nos misères , Et je maudis l'instant où je fus détrompé.

Je voyois les humains comme un peuple de frères ; Sans défense auprès d'eux, je ne redoutois rien; Je voyois tous les cœurs prêts à répondre au mien ;

Je croyois aux amis sincères.

J'ai vu l'exacte probité

Et la scrupuleuse équité

Voiler souvent des cœurs arides :

J'ai vu prendre pour la bonté

La foiblesse des cœurs timides ;

Le vil besoin d'être flatté

Donner des louanges perfides :

J'ai vu que la sincérité

N'étoit que l'orgueil ou l'envie

Qui s'exhaloit en liberté :

Par une fausse piété

J'ai vu la raison poursuivie :

J'ai vu le vice heureux , de grâces revêtu , Déplacer avec art le mérite sublime.

Tout est opprimé s'il n'opprime ; Tout combat sur la terre , ou tout a combattu : Le plus fort est tyran , le plus foible est victime. Aurois-je donc perdu le plaisir d'estimer?

Et faut-il rougir de mon être?

Dès qu'on commence à vous connoître , Faut-ii donc , ô mortels , cesser de vous aimer?

Auprès de toi , Beauvau , j'oublie Combien ils sont légers , aveugles , ou pervers; Si je méprise en eux la nature avilie, J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie. Sans toi j'irois chercher les plus sombres déserts; Et , dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume ? Pleurant d'avoir connu le néant des vertus ,

Je m'écrierois avec Brutus ,

O vertu ! n'es-tu qu'un fantôme?

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