‹ Les saisonsChapitre 9 sur 73 · LE TRIOMPHE D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE D'ALEXANDRE

La Grèce et l'Orient aux pieds de leur vainqueur

Jouissoient dune paix profonde :

Alexandre , content dans ce repos du monde , A ses goûts sans réserve abandonnoit son cœur ; Des festins et des jeux, dans les murs d'Ecbatane, Remplissoient ses moments, varioient ses plaisirs;

Statira , Tais , et Roxane , Partageoient tour-à-tour et combloient ses désirs.

Mais des rivages de l'Hydaspe , Un objet plus charmant transporté dans sa cour

Eut bientôt fixé son amour.

Alexandre est d'abord tout entier à Campaspe : Eh ! quelle autre beauté méritoit ses regards ? La main de la nature et le travail des arts N'avoient jamais formé d'aus.si parfait modèle. Un jour, en la quittant, il fait venir Apelle. J'exige de ton art un chef-d'œuvre nouveau : Des mortelles , dit-il , viens peindre la plus belle ;

C'est un sujet digne de ton pinceau :

Va préparer les couleurs et la toile.

Je veux que , de son lit conduite devant nous , Elle s'offre à tes yeux sans parure et sans voile : Tous ses traits sont charmants , il faut les peindre tous. Mais je crains pour ton cœur le pouvoir de ses charmes.

Ah ! seigneur, soy^ez sans alarmes :

Dune esclave dans 1 Inde autrefois amoureux, Je touchois, dit Apelle, au moment d'être heureux; Le Scythe , sur ces bords ayant porté ses armes , Nous sépara sans doute pour jamais;

Mais rien ne pourra désormais L'effacer de mon cœur ni suspendre mes larmes.

Il dit , part , et revient. Un soleil radieux Eclaire le salon où Campaspe est entrée , Et le jour éclatant de la voûte azurée Sembloit à ce spectacle inviter tous les yeux. Contemple, dit le roi, ce que j offre à ta vue; Admire , peins , tu ne flatteras pas.

Les yeux baissés, Campaspe nue Rougit, tourne la tête , et n'ose faire un pas. Elle tient sur son sein une main étendue; Et l'autre, en descendant, couvre d'autres appas.

Ahl que vois-je! s écrie Apelle, Je ne me trompe point , c est elle-même , ô dieux ! . . . Ses regards languissants errent long-temps sur elle ; Ils vont de son rival interroger les yeux ,

Il y voit du plaisir ; il frissonne , il soupire ; Une injuste fureur et le plus tendre amour, La joie et la douleur, l'agitent tour-à-tour : Il gémit, il adore, il déteste, il désire. Elle lève les yeux , reconnoît son amant ,

Jette un cri , soupire , et recule ,

Regarde Apelle tendrement ,

Voit son danger, et dissimule.

Ces soupirs dun cœur enflammé , Ces cris sont entendus ; Apelle a vu qu'on Taime. Ah ! dit-il , mon rival au sein du plaisir même Est moins heureux que moi , puisqu'il est moins aimé.

Campaspe , vis-à-vis d' Apelle , Voudroit ne se montrer qu'aux yeux de son amant;

Mais Alexandre est auprès d'elle ,

Et veut la voir à tout moment

Dans une attitude nouvelle;

Sur les charmes les plus secrets Il porte quelquefois une vue inquiète.

Mais la toile est placée, et les pinceaux tout prêts;

Et , malgré sa douleur secrète , Le peintre a commencé de dessiner les traits.

A mon malheur, dit-il , j'ajoute encor moi-même;

Je vais à mon rival préparer des plaisirs;

Je vais multiplier l'objet de ses désirs :

Sous ses yeux en tout temps il aura ce que j'aime;

Et moi, toujours contraint par de cruels égards , Je cacherai loin délie et mes pleurs et ma rage. Plus tendre que prudent , il portoit ses regards Chaque instant sur l'objet, rarement sur l'ouvrage; Et mille fois le bras vers la toile étendu S'arrête , et tient en l'air le pinceau suspendu. Les yeux étincelants , auprès d'elle Alexandre A peine à commander à ses sens irrités ; Il couvre de baisers un sein et des beautés Que Campaspe en tremblant veut et n'ose défendre. Contre les attentats d un maître impérieux ,

Campaspe invoque tous les dieux , Jette sur son amant le regard le plus tendre ;

Le voit pâlir et détourner les yeux :

Elle s'élance entre les bras d'Apelle.

Tous deux , fondant en pleurs , tombent aux pieds du roi

C'est là cette esclave si belle Qui, sur les bords de 1 Inde , avoit reçu ma foi. Apelle à son rival n'en dit pas davantage. Campaspe veut parler ; la crainte et les sanglots A sa voix affoiblie ont fermé le passage. Le visage attaché sur les pieds du héros , Ils pressent ses genoux de leurs mains défaillantes ; Ils lèvent jusqu'à lui leurs paupières tremblantes, Et lisent dans ses yeux sa jalouse fureur; Peut-être dans leur sang va-t-elle être assouvie. Us remplissent d amour ces moments de terreur,

Et se donnent du moins les restes de leur vie; Ils se tendent leurs bras que la crainte a glacés , Et, baignés de leurs pleurs, se tiennent embrassés.

-Alexandre , long-temps spectateur immobile ,

Laisse errer ses regards sur eux; Il paroît méditer sur leur état affreux ,

Et conserver une fureur tranquille.

Mais , son front tout-à-coup devenu plus serein , Il se penche vers eux , et leur tendant la main : J'ai tout vaincu, dit-il, je me vaincrai moi-même. Apelle , en te Fêtant , je n'en jouirois pas ; L'image de tes pleurs me suivroit dans ses bras; Campaspe dans les miens plaindroit l'amant qu'elle aime.

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