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CHAPITRE VIII

La hausse des salaires aux Etats-Unis et en Australie.

Les Etats-Unis : Renseignements recaeillis par M. Grosjean, inspecteur (le Tagriculture. — Influence du développement industriel sur les salaires agricoles. — Hausse de 40 p. 0/0 environ depuis quarante ans. — Classement des états d'après l'importance de la population industrielle. — Salaires de Tindustrie. — Hausse de 50 à 100 p. 0/0 depuis trente ans. — Australie : pon caractère pastoral. — La découverte de For en 1851, et ses effets sur les salaires. — Comparaison entre 1851 et 1881.

fl n*est peut-être pas de pays étranger, y compris même l'Angleterre, sur lequel nous possédions autant de renseignements que sur les Etats-Unis. Ne sont-ce pas, en général, les positions et les mouvements de Tennemi que l'on étudie davantage, sauf quelquefois à négliger les détails de sa propre organisation ? Les Etats-Unis sont, pour des raisons dans lesquelles nous n'avons pas à entrer, considérés actuellement comme le concurrent le plus redoutable de notre industrie et surtout de notre agriculture.

Parmi les nombreux documents étalés sous nos yeux au moment où nous écrivons, notre attention s'arrête particulièrement sur une note due à M. Henry Grosjean, nommé récemment inspecteur de Tagriculture, au retour d'une mission qui lui avait été confiée aux Etats-Unis (1).

(1) V. le Bulletin du Ministère de t agriculture, 3« année, n» 7, p. 748.

— M. Grosjean a constaté que dans T Union le développement industriel de la région influe sur Tagriculture, soit en élevant dans la même mesure la valeur et le revenu des terres agricoles, soit en haussant les salaires agricoles.

— Et, à Tappui de cette assertion, il montre d'abord que les salaires des ouvriers agricoles se sont élevés en raison du mouvement industriel, — et, en second lieu, que les pays dont les salaires agricoles sont actuellement les plus forts, sont précisément ceux où Tindustrie est la plus florissante.

Suivons, avec le jeune inspecteur d'agriculture, Texamen de ce double point de vue :

Il y a cinquante ans, alors que les manufactures américaines étaient peu nombreuses, la moyenne des gages de l'ouvrier agricole nourri était de 46 fr. 80 par mois. Ce chiffre s'éleva peu à peu, suivant le développement de l'état industriel du pays, jusqu'en 1861, époque de la guerre de sécession ; il fut, peu après, de 80 fr. 60, valeur papier^ mais redescendit très rapidement au moment de la reprise des paiements en or. En 1875, l'on peut regarder la moyenne comme étant de 64 fr. 48. — Cette moyenne s'abaissa en 1879, par suite de la crise industrielle, et descendit à 54 fr. 80. Depuis cette époque^ la panique financière ayant disparu pour faire place à une nouvelle activité industrielle^ les salaires remontèrent à une moyenne de 64 fr. 53, moyenne que l'on peut regarder comme normale pendant la période actuelle. — Bref, on peut évaluer la hausse qui s'est produite à environ 39 p. 0/0.

Pour l'ouvrier agricole non nourri^ le salaire moyen était de 68 fr. 90 par mois il y a quarante ans environ ; après la guerre de sécession, il était de 135 fr. 20, valeur papier. La crise financière de 1879 le fit descendre à 84 fr. 03. — Enfin, en 1882, il était de 96 fr. 62, chiffre que l'on peut regarder comme normal aujourd'hui. —

L'augmentation a été ici à peu près la même que pour Touvrier nourri : 40 0/0 environ.

Les salaires, d'ailleurs^ sont particulièrement élevés dans les Etats où la proportion de la population agricole par rapport à la population totale est la moins forte.

Ainsi, en suivant cette règle, on peut classer les Etats en quatre groupes :

Etats. Proportion de la Salaires mensuels

population agricole. non nourri. nourri .

Premier groupe :

Massachusetts, Rhode-Island, Colorado, New-Jersey, GoDnecticut, New-York, Pensylvanie, Californie, Maryland 18 p. 0/t) 125fr. 53 78fr. 52

Deuxième groupe:

New-Hamsphire , Delawarre, Nouveau-Mexique, Maine, Utab, Ohio, Orégon, Michigan, Illinois, Wisconsin, Vermont, Dakota 42 p. 0/0 122 fr. 2$ 88 ir. 04

Troisième groupe :

Virginies, Missouri, Minnesota, Indiana, Louisiane, Nebraska, Kentucky, Floride, Kansas^ Tennessee, Texas 58p. 0/0 lOlfr.45 67fr.81

Quatrième groupe :

Géorgie, Carolines, Âlabama, Mississipi, Ârkansas 77 p. 0/0 71 fr. 08 48 fr . 05

Ainsi les gages agricoles sont en raison inverse de rimportance proportionnelle de la population ouvrière agricole, ce qui veut dire que moins Tindustrie est représentée dans un Etat, et moins y sont élevés les salaires agricoles, phénomène économique qui se constate non seulement de district à district, mais encore dans le même Etat, et quelquefois dans la même région ; dans la partie nord de Tlndiana, par exemple, où se trouvent

des usines de charbons et de fer, le salaire mensuel est plus élevé que dans la partie sud (1).

Il faut remarquer que le prix de la main-d'œuvre agricole n'est pas excessif, si Ton envisage, d'une part, le taux relativement élevé des salaires américains, et, d'autre part, le développement de la production agricole. La différence qui existe entre les salaires américains et européens est, d'ailleurs, compensée et au delà par l'habileté des ouvriers de l'Union à manier les machines. Il faut également remarquer que le mode d'embauchage des ouvriers contribue à alléger les frais de main-d'œuvre. On sait, en effet, que les grands cultivateurs de l'Union, les directeurs des fermes financières ^ comme on les qualifie avec tant de justesse, recrutent les ouvriers pour la durée de la campagne agricole^ et les prennent un peu partout. Ils les expédient sur leurs terres, où ils les organisent en véritables bataillons agricoles. Une discipUne quasi-miUtaire suit les ouvriers chaque jour depuis le lever jusqu'au coucher. Sauf le dimanche, il est interdit à ceux-ci de fréquenter les cabarets des villages voisins. La saison terminée, et les travaux d'automne achevés^ ils sont congédiés et vont à la recherche d'un métier pour l'hiver. On ne garde sur la ferme que les hommes nécessaires pour soigner les chevaux et les mulets (2).

Pour les salaires industriels, il est plus malaisé de suivre la hausse. Toutefois, nous avons, grâce à un statisticien dont personne ne saurait nier la grande compétence, M. Edward Young, ancien chef du bureau de la Statistique fédérale, quelques indications très sûres. — Le salaire quotidien d'un charpentier ne dépassait pas, vers 1850, 1 dollar 35 dans la Nouvelle-Angleterre, et tombait même à 1 dollar 27 dans les Etats du Centre,

(1) M. de FoDtpertuis signale le môme fait, Economiste français du 12 août 1882.

(2) Journal des Economistes, n^" de jaillet, d*aoûi, et de septembre 1884.

tandis qu'il est au moins double à cette heure. Le prix moyen de la journée aurait, dans un grand nombre de métiers, augmenté de 80 à 100 p. 0/0 depuis 1850 (1). — C'est là une proportion que nous n'avons pas rencontrée pour la même période, en France, dans les professions de la petite industrie.

L'Australie n'est pas sans offrir quelque analogie avec les Etats-Unis : l'un et l'autre pays sont des pays jeunes ; ils n'offrent qu'une densité de population insignifiante ; ils présentent de vastes ressources naturelles, encore inexploitées, qui constituent un puissant encouragement à l'immigration ; en outre, la culture, dans l'Union, la vie pastorale, dans l'Australie, sont les principales occupations.

L^offre de travail ne saurait jamais être trop nombreuse dans ces contrées, où à chaque afflux d'arrivants correspond un nouvel essor du développement industriel et de l'activité sociale.

L'Australie, et en particulier la Nouvelle-Galles du Sud, a étéjusqu'àce jour, et elle sera vraisemblablement longtemps encore un pays principalement pastoral. L'élève des troupeaux, dans les runs, constitue son industrie par excellence. Les squatters comptent leurs moutons par centaines de mille. Aussi la production de la laine est-elle la source inépuisable de richesse de cette contrée. L'agriculture proprement dite ne vient qu'au second plan. Quant à l'industrie manufacturière, elle n'a eu jusqu'ici qu'un rôle accessoire ; non pas qu'elle soit dépourvue d'outillage ; elle a, au contraire, des capitaux en grande quantité, et une puissante machtnery, mais sa position même, au milieu d'une société numériquement faible et dispersée sur un immense territoire, lui a assigné en quelque sorte des limites naturelles : elle

(1) V. Economiste français du 13 mai 1882.

s'est bornée à servir les premiers besoins des colons. — La colonie de Victoria, au contraire, a un caractère davantage manufacturier.

Nous devons faire observer qu'il n'y a entre les diverses colonies que de très légères variantes dans le chiffre des salaires ; la rémunération du travail est à peu près la même dans toutes les parties de l'Australie, et nous attribuons cette uniformité à la grande publicité donnée au taux des salaires, dans le dessein d'attirer les immigrants. Les journaux contiennent fréquemment des indications à ce sujet, et un annuaire, the Australian Hand-booky publie également chaque année un tableau des salaires.

On sait que la découverte de l'or y date de 1851 ; on sait aussi que cette découverte produisit une crise de plusieurs années. M. Levasseur a fait l'histoire des variations qui en résultèrent dans le prix du travail et des choses (1).

Les salaires augmentèrent tout d'abord prodigieusement, quand les mines donnaient d'énormes profits^ et que partout les bras faisaient défaut; puis, avec la réduction des profits et l'affluence de nouveaux immigrants, ils ne tardèrent pas à fléchir.

Voici quel a été, durant cette période, le taux des salaires à Melbourne :

Professions. 1851. 1852. 1853.

Maçon, par jour f. 6,25 à 8,75 18,75 à », » 87,50 à 43,75

Chûpentier, id f. 6,25 7,75 12,50 18,75 22,50 37,50

Charron, id f, 7,50 8,75 18,75 », » 21,35 «, »

Cuisinier nourri, la sem. f. », » », » 16,50 37,50 50, » lOO, > Ouvrier de ferme nourri,

par semaine f. 11,35 15,» 25,» 31,50 31,25 37,50

Domestique mâle , à la

Tille, par an f. », » », » 875, » 1,500, » 1,500, » 2,000, >

Serrante, par an f. 300, » 50d, » 500, » 1,875, » 500, » 875, »

Berger nourri, par an. f. 450, » 550, » 760, » 1,125, » 875, » 1,000, »

(1) M. Levasseur, La Question de l'or, page 61.

94 PRUIlèRE PARTIE. — CHAPITRE VIII.

FrofearioiiB. iS54. f85S. 18S6.

Maçon, pw jour 43,7Sà 50,- 18,l5à 25.» i6, » à 20,»

Charpentier, id.. .. 25,* 33,75 12,50 25,» 15,» 18,75

Charron, id 37,50 », » 15, » ■. » », » », »

Oûaiiiier nourri, la se*

maine 37,50 112,50 18.75 «2,50 25,» 43,75

OuTrier de ferme noarri,

par semaine 31,23 50,» 18,75 25,» 31,25 40,»

Domestique mâle, à la

Tille, par an 1,500, • 2,500,» 1,125,» 1;500, » 1,250,» 1,025,»

Serrante, par an 750, » t,000, » 315, » 750, » 625, » 1,000, »

Berger nourri, par an.. 1,000, » 1,3f0, » 750, » 1.250, » 875, » 1,000. »

Les variations des salaires pendant ces six années sont curieuses ; c'est à ce titre seulement que nous avons tenu à les reproduire ; car, dans Thistoire des salaires, il faut ne pas tenir compte de ces fluctuations soudaines. Il est préférable de prendre ici comme point de comparaison les années 1851 et 1881 .

Professions. 1851 1881(1). Aug. p OiO.

Maçon 6fr.25à 8fr.75 12fr.50 66

Charpentier 6 25 7 75 12 50 78

Charron 7 50 8 75 » »

Cuisinier nourri, par

semaine » » » » 37 50 à 100 ?

Ouvrier de ferme

nourri, par semaine 11 25 15 » 25 » » 100 Domestique mâle à la

Tille, par an » » » » 750 » 875 ?

Servante à la ville,

par an 300 » 500 » 625 » 750 71

Berger nourri 450 » 550 » 975 » 1300 127

L'augmentation est, comme on le voit, bien supérieure à celle que nous avons constatée en Angleterre. Elle s'est produite avec le plus d'intensité au profit des travailleurs ruraux. Le sort actuel du berger australien notamment est des plus dignes d'envie ; il a un salaire de 975 à 1,300 fr. par an, plus des rafo'o/25, lesquelles sont

(1) V. The Australian Hand-Book, 1881.— V. aussi The anglo New-Zealande and Australian times, friday, March. 27. 1885.

à peu prés uniformes pour tous les ouvriers de la station, c'est-à-dire par semaine 14 livres de viande, 8 de farine,

2 livres de sucre et 1 livre de thé ! Le tondeur, lui aussi, est privilégié : il est payé d'ordinaire, en plus des rations ,

3 sh. 7 pence (4 fr. 30) par 20 moutons tondus ; et Ton nous dit que, s'il est habile, il peut assez aisément en tondre 80 en moyenne dans sa journée, qui lui rapporte ainsi de 15 à 20 fr. — Nos cultivateurs français seront sans doute étonnés de ce détail, qui nous aura surpris avant eux, et que nous aurions négUgé de transcrire ici, si nous ne l'avions vu affirmé en divers endroits (1).

(i; M. Emile Montégut, VAngleterre et ses colonies Australes^ 1880. — Y. aussi The Australian Hand-Book, 1881.

SECTION n

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