CHAPITRE XI
Les besoins et les subsistances
La hausse des salaires n'a pas 6té compensée par une augmentation dans le prix des subsistances. — Baisse de certaines choses.— La dépréciation de l'argent : elle dissimule une partie de la baisse, et exagère la hausse.— Raisons qui expliquent la baisse de certaines marchandises; explication de MM. Goschen et Giffen. — La bourgeoisie. — La classe ouvrière : l'accroissement des besoins ; les profits des intermédiaires. — Les produits manufacturés n'ont pas suivi la hausse de la maind'œuvre, et ont baissé malgré elle.
A un autre point de vue, la hausse des salaires estelle réelle ou seulement nominale ?
Le salaire est destiné à faire vivre l'ouvrier ; or, le
prix de la vie matérielle serait-il resté stationnaire, ou
aurait-il crû dans une proportion égale ?
L'étude de la hausse des salaires comprend deux termes : un seul a été examiné par nous.
Il semblerait peut-être que la puissance de l'argent eût diminué, et que cette circonstance fût Tunique cause qui expliquât la hausse des salaires ? Si cette hypothèse était la vraie, nous constaterions sur le prix de toutes choses une augmentation identique à celle qu'a subie le prix du travail ; il serait néanmoins fort avantageux à l'ouvrier que son salaire nominal eût haussé, alors même que le prix des subsistances et celui du logement eussent monté ; car toute la partie de sa rémunération, qui n'est pas affectée à son logement et à ses consommations, ayant haussé de prix, lui laisserait une disponibilité beaucoup plus grande pour l'épargne. — Mais il n'en est pas ainsi, et à la question de savoir si le salaire nominal seul s'est accru, nous répondons de la façon suivante : La vie matérielle est plus chère qu'elle n'était il y a un siècle ou même un demi-siècle, mais sa cherté ne se traduit pas par une proportion identique à celle de la la hausse des salaires.
Ce n'est pas seulement le prix des subsistances qui constitue le second terme de ce rapport, dont le taux nominal du salaire est le premier ; ce sont encore les besoins, les habitudes, le niveau de la vie, le standard of life^ comme disent les Anglais. L'existence matérielle n'est pas la même partout et dans tous les temps. L'ouvrier des villes a des besoins que ne connaît pas le paysan ; il mange de la viande deux fois par jour, pendant que le second n'y goûte qu'aux dimanches et aux fêtes. Il y a un siècle, le pain de froment était un luxe ; aujourd' hui, en France, du moins, il est sur toutes les tables, et l'indigent est le seul qui ne puisse l'assaisonner de légumes et de lard. — L'ouvrier français considère comme le bien-être l'état social qui, pour l'ouvrier américain, serait la pauvreté. Nous insisterons
davantage sur ce point dans le chapitre suivant ; nous nous bornerons à examiner, dans celui-ci, les variations qui se sont produites dans le pouvoir de l'argent.
On sait que, pour déterminer la diminution que subit d'une période à une autre la puissance d'achat du numéraire,* il y a lieu d'étudier renchérissement correspondant de toutes les marchandises, ou, du moins, d'un certain nombre d'entre elles.— Notre tâche doit ici être plus restreinte : nous ne devons envisager cette baisse de l'argent que dans le prix des subsistances ; mais nous entendrons par ce mot tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de la vie matérielle de l'ouvrier. Or, dans ce domaine, il se produit un fait curieux: le prix de certaines choses a diminué ; il en est ainsi de l'épicerie, du vêtement ; celui de certaines autres n'a pas haussé, par exemple celui du pain. Or, la dépréciation de l'argent exagère, d'un côté, la hausse de valeur de ceux des produits dont le prix a augmenté, et, d'un autre côté, dissimule une partie de la baisse réelle des autres produits, « de même que quand nous sommes « emportés par un train en marche, sa vitesse propre « nous dissimule une partie de la vitesse des trains que « nous voyons marcher dans le même sens que nous, ou, « à l'inverse, exagère la vitesse de ceux que nous « voyons marcher en sens inverse. » (1).
Sur quels objets s'est donc produite la baisse ? Réserve faite du blé, dont le prix s'est avili dans ces temps derniers, les produits agricoles n'ont pas participé à la baisse ; c'est qu'en effet ces produits, à raison de leur nature ou plutôt à raison du caractère de la terre, font exception au principe du rendement proportionnel des industries ; la terre, une fois une certaine limite franchie, ne fournit pas un rendement en rapport avec les capî-
(1) M. Gide, Cours (TEcon, polit., p. 375, note.
116 PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE Xl.
taux et le travail qu'elle a reçus. Et comme, d'une part, la consommation de ces produits s'accroît sans cesse, et que, d'autre part, à l'exception des céréales, les frais de transport en rendent parfois difficile l'importation, il en résulte que la baisse est plus rare pour cette catégorie de produits. — Dans l'ordre manufacturier, il en est différemment : ceux de ses produits qui n'exigent qu'un emploi restreint de la main-d'œuvre ont baissé de prix, par suite du perfectionnement de l'outillage et de l'introduction des machines, et, pour ceux-ci, l'augmentation de la consommation, loin d'élever les prix, a contribué à stimuler la production, à l'étendre, et à en réduire les frais généraux. — Ces progrès dans l'ordre mécanique n'ont pas été spéciaux à l'industrie manufacturière ; l'industrie des transports en a largement profité ; les communications terrestres, grâce aux chemins de fer, deviennent de moins en moins coûteuses ; la navigation maritime, par suite de la découverte de nouvelles voies, par suite de l'ouverture du canal de Suez, par suite de. la concurrence qui s'établit entre les diverses compagnies, réduit de jour en jour son fret ; les tarifs des compagnies d'assurances se sont abaissés; le télégraphe a permis d'économiser une foule d'intermédiaires ; les droits de douane sont devenus moins élevés. Le même capital peut ainsi, dans un même temps, faire trois ou quatre fois plus d'opérations qu'il y a vingt ans. Toutes ces causes réunies expliquent la réduction dont le prix des denrées coloniales a largement profité depuis un demi-siècle. Si l'on y ajoute la mise en culture de certains vastes territoires du Nouveau-Monde, hier encore incultes, Ton comprendra la baisse subie sur les marchés européens par la céréale par excellence, le blé. Il n'est pas besoin, pour se rendre compte du phénomène économique de la baisse de certains produits, de faire intervenir, comme l'a fait un statisticien éminent, M. Goschen, une cause
dont la réalité nous paraît contestable, pour ne pas dire davantage, celle de la hausse de Tor, the appréciation of gold (1).
Sans entrer dans le fond du débat, et sans souscrire à la raison fournie par le statisticien anglais, nous pouvons retenir son affirmation, et dire avec lui que non seulement Tensemble des choses n'a pas haussé, mais que certaines d'entre elles ont subi un mouvement contraire. L'Angleterre, plus encore que la Franco, a ressenti l'influence de ce phénomène : elle a, en effet, une complète liberté du commerce international, et le libreéchange a toujours amené le bon marché ; elle a davantage développé à l'intérieur la grande industrie et le grand commerce; la coopération, elle aussi, s'y est largement répandue, au plus grand profit des classes ouvrières.
M. Goschenmet en regard, pour les années 1873,1877, et 1882, les prix des principaux articles :
pru a la fin de décembre :
Fer d'Ecosse, par toDne.. 107.6 shell. 51. 6 sheil. 49. shell.
Charbon 27.6 — 18. 6 — 18,0 —
Cuivre de Chili 84.0 liv. st. 66. liv. st. 65. 6 liv.st.
Blé par quarfer (2) 62 . 1 shell . 51.9 shell . 40 . 11 shell .
Bœuf inférieur, jjer 5^one. 3.9—- 2.10 — 3. 3 —
Id. prime small. 5.5 — 5. — 5. —
Coton middling upland , par livre 8 1/2 pence 6 7/10 5 3/4 pence
Laine 1.7 shell. 1. 3 1/2 sh. 1. shell.
Sucre de Manille, par centn«'(3) 18.0 - 14.6 -- 18.6 —
Café de Ceylan 112.6 — 84. 9 — 64.0 —
(1) Economiste français, du 12 mai et du 26 mai 1883. M. Leroy-Beaulieu combat la théorie de ['appréciation of gold.
M. Gififen soutient la même thèse que M. Goschen ; et, dans un article de la Contemporary review, après avoir présenté un tableau des prix de gros de divers articles importants, en janvier 1873, 1879, 1883 et 1885 comparés, il en explique la baisse par une hausse du métal or. — Economiste du 13 juin 1885, page 742.
(2) Le quarter vaut 290 litres 1813.
(3) Le ceniner vaut 50 kilog. 8.
Tous ces articles ont plus ou moins baissé de prix depuis 1873, et même depuis 1877, à Texception du sucre, dont Taugmentation est légère ; il a baissé depuis, du reste, ainsi que l'atteste M. Giflfen : selon ce dernier, il valait, en janvier 1885, 10 shellings le centner. L'année 1873 est, sans nul doute, un mauvais point de départ ; elle fut une année de spéculation efiErénée et d'exagération brusque des prix. Aussi M. Goschen a-t-il poussé la comparaison plus loin : il a consulté les tableaux publiés chaque année depuis 1845 par l' Economist anglais, et donnant le prix de détail de 22 denrées importantes du marché ; puis il a additionné le prix de chacun des 22 articles ; son travail donne le résultat suivant :
Années.
Total des prix.
Années. Total des prix.
La baisse de certaines choses est donc un fait incontestable ; néanmoins ce phénomène est encore nié, sinon par les économistes et les statisticiens, du moins par les gens du monde, voire même par la classe ouvrière, quoique celle-ci soit appelée à en profiter dans une large mesure. A quoi tient donc ce préjugé ?
Si nous nous tournons vers la bourgeoisie, nous n'avons pas lieu de nous étonner qu'elle y soit autant attachée. En effet, jusqu'en 1875 environ, la hausse était le mouvement général, et l'on n'a pas pris garde que depuis cette époque elle s'était arrêtée, et avait fait place, pour certains articles, à un mouvement contraire. De
plus, il faut remarquer que la classe moyenne, moins que le peuple, ressent les effets bienfaisants de la baisse : la dépense relative aux subsistances proprement dites n'occupe qu'une faible partie de son budget, et, par exemple, sur un revenu de 50,000 f r. , ne prélève peutêtre qu'un dixième ; le loyer n'a pas diminué, et c'est là une grosse dépense ; les services ont augmenté, nous l'avons vu plus haut, et les gages des domestiques, plus encore que tous autres salaires, se sont considérablement élevés ; le prix des chevaux, des voitures, des voyages, etc., s'est accru ; le tailleur n'a pas diminué le prix de ses vêtements, parce que, si le drap lui coûte moins, la façon et la coupe lui reviennent plus cher qu'autrefois. Puis, ce sont les objets de luxe, dont le prix augmente sans cesse, parce qu'il est, pour la plus grosse part, la représentation d'une main-d'œuvre dont nous avons longuement étudié la cherté progressive.
Pour la classe ouvrière, les mêmes raisons n'existent pas : elle n'a pas de gages à payer ; elle n'achète pas d'objets de luxe , et, si le loyer, la viande^ le vin même n'ont pas baissé, il faut bien dire que, malgré cela, ses dépenses seraient restées stationnaires, si ses besoins n'étaient devenus plus nombreux. « La vie n'a pas enchéri, les besoins seuls ont augmenté, » disait, dans l'Enquête parlementaire, un patron sorti du rang des ouvriers (1), et, dans un langage d'une naïveté exquise et toute remplie de bon sens, il détaillait les prix qu'il payait au temps où il était simple compagnon, et où, malgré un salaire minime, l'épargne lui était permise ; puis, après avoir montré que les prix anciens étaient enpore ceux de 1884, il s'étendait sur ces besoins, qu'il ne connaissait pas, mais que les ouvriers d'aujourd'hui ressentent si vivement. — D'ailleurs, on comprend que
(1) Engtiéte, p. 47. Déposition de M. Bertrand.
les ouvriers n'aperçoivent pas toute retendue de la baisse, et cela à raison des profits des intermédiaires, qui la dissimulent en partie. Il y a bientôt quarante ans qu'Alphonse Karr disait qu'il n'y aurait pas beaucoup de riches qui auraient le moyen d'être pauvres, — réflexion qui, quelque paradoxale qu'elle puisse paraître au premier abord, est vraie cependant (1). La différence, en effet, qui existe entre le prix de fabrique et le prix de détail est quelquefois énorme ; elle s'élève à 20, 50 et 100 p. 0/0 , et ce tribut payé aux intermédiaires l'est surtout par les classes laborieuses, obUgées d'acheter au jour le jour, et le plus souvent à crédit. Toutefois, il y a ici encore ime tendance vers la baisse.
N'y aurait-il pas, pour les personnes réfléchies, une autre raison de douter de l'exactitude de notre proposition ? Les salaires se sont élevés, pourraient-elles objecter ; comment le prix des produits ne se serait-il pas accru dans la même proportion ? Supposons, en effet, ajouteraient-elles, qu'il se soit produit, en un temps donné, une hausse de 100 % sur les salaires, et que^ d'autre part, le prix de la matière première, ainsi que la somme des autres frais, soient restés les mêmes, voici ce que la hausse donnerait :
Main d'œuTre. Matière première Total, et autres frais.
1840 60 40 lÔo
Mais c'est là une hypothèse purement fi.ctive : si dans
(1) Et Alphonse Karr confirmait sa boutade de la façon suivante : • La « voie de bois, disait-il, que le bourgeois paie de 34 à 36 francs, revient à « l'ouvrier qui achète des cotrets, à 61 fr. 60. Le meilleur charbon coûte « au bourgeois 9 fr. 40 le sac ; l'ouvrier qui en achète pour deux sous à « la fois, quand il en a brûlé un sac, Ta payé 14 francs. Tout bourgeois « a facilement chez lui du vin quelquefois naturel et très potable au prix « de 50 centimes la bouteille ; le vin bleu, fait d'eau de bois de cam- « pèche, de sureau et de litharge de plomb, coûte au pauvre qui le boit « par verre, 16 sous le litre. » Les GiîépeSt janvier 1847.
l'ordre agricole la part du travail humain ne s'est que peu modifié^ elle a varié considérablement dans Tordre manufacturier, et la proportion de la main-d'œuvre et de la matière première s'est renversée; grâce aux machines, la quantité de travail nécessaire pour obtenir une certaine somme de produits est moins grande aujourd'hui qu^autrefois ; elle représente peut-être au plus 40 Vo du produit, alors qu'elle en représentait auparavant 60 Vo 'y Taugmentation des salaires se trouve donc compensée par la diminution du travail. Dans certaines industries, l'importance proportionnelle de la maind'œuvre est même tombée des trois quarts au quart ou au cinquième, et l'on peut affirmer que chaque perfectionnement de l'outillage entraîne, comme premier résultat, une réduction de main-d'œuvre.
D'ailleurs, les objections théoriques ne tiennent pas devant les faits, et nous nous proposons de rechercher les variations qui se sont produites dans le prix des subsistances ; mais, auparavant, nous devons nous demander de quels éléments se compose le budget des dépenses d'un ménage ouvrier.