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CHAPITRE XV

Les variations dans le prix du logement et du Têtement.

L'importance du logement dans le budget de l'ouvrier. — Le logement à Paris, en Angleterre et aux Etats-Unis. — Le loyer a doublé depuis le commencement du siècle. Depuis vingt ans, il a augmenté d'un cinquième environ. — Le vêtement du pauvre a diminué considérablement ; constatation officielle de la baisse par les évaluations de la Commission des valeurs de douane.

Le logement prélève 15 p. 0/0 des dépenses de l'ouvrier, et, comme chifiEre absolu, va parfois jusqu'à 250 fr. ; il est rare, sauf dans les campagnes, qu'il n'arrive pas à 150 fr. au moins. Telles sont les indications fournies par la statistique de Mulhouse. — A Paris, une famille d'ouvriers emploie à se loger une somme qui varie entre 200 et 400 fr. Dans une déposition faite devant la commission d'enquête parlementaire (1), nous lisons que la moyenne du loyer serait comme chiffre absolu de 300 fr., chiffre que les déposants considèrent comme le dixième du salaire ordinaire^ qu'ils évaluent de 2,350 fr. à 3,000 fr. (2). Les loyers de 400 fr. seraient pour des contre-maîtres ou des employés. Un autre déposant, propriétaire de maisons comportant 157 logements, aflSirme que tous les ouvriers qui y demeurent payent généralement dans

(2) Le déposant, M. Grosclaude, suppose sans nul doute une année exempte de chômages.

les 300 fr. environ; dans les logements de 400 fr., ajoutet-il, il y a déjà des petits bourgeois et des commis.

Ces prix sont ceux de Paris ; à Tinverse, dans les campagnes, les ouvriers trouvent une maison et un petit jardin pour une somme qui, en général, ne dépasse pas 50 fr. En revanche, dans d'autres pays, le loyer occupe une plus large place dans le budget de Touvrier : en Angleterre, la proportion pour les ouvriers logés dans les maisons du fonds Peabody (et ce ne sont pas les plus aisés) est du cinquième ; dans ces habitations, le salaire moyen du chef de famille, en 1884, ressort, en effet, au chiffre de 29 fr. 55 par semaine, tandis que la moyenne du loyer est de 5 fr. 25 (292 fr. 50 par an) (1).

L'importance du loyer n'est nulle part plus forte qu'aux Etats-Unis. Les cités américaines ont pour la plupart une énorme étendue, formant un contraste avec rétroitesse des grandes villes françaises et particulièrement de notre capitale : la Nouvelle-Orléans , Philadelphie, par exemple, s'étendent sur une superficie considérable; les terrains de la périphérie y sont relativement bon marché, aussi la plupart des bons ouvriers y possèdent de petites maisons comprenant trois ou quatre pièces et une cuisine, avec un jardin. Cela leur coûte, au minimum, 700 à 800 fr., et représente le cinquième, quelquefois même le quart de leur salaire ; mais cela leur donne une manière d'habitation bourgeoise. — L'intérieur de leur habitation est, d'ailleurs, quelque peu orné, et il n'est pas rare d'y rencontrer des tapis, des fauteuils, des gravures, voire même un piano. Nous serions certes les derniers à blâmer ce genre de

(1) M. Picot, loc. cit., p. 153.— « Les administrateurs da fonds Peabody u accom'plissent de louables efforts pour attirer la classe la plus bumble « parmi les travailleurs. Si l'on découvre, lors de l'enquête, que Touvrier «c demandant un logement gagne plus de 6 fir. 25, il est éconduit. »

luxe, qui contribue tant au bonheur et à la décence de la vie, à la moralité du cœur et de l'esprit !

La dépense pour le loyer s'est-elle accrue en France ? Le loyer moyen à Paris, par tête, n'a pas cessé de s'élever ; il était de 90 fr. en 1817, de 110 fr. en 1829, de 150 fr. en 1872, et, d'après le Bulletin de statistique municipale (1), il s'élèverait à 166 ou 167 fr. en 1876; mais, comme ces évaluations officielles sont en général de quelque chose au-dessous de la réahté, on peut admettre, pour l'année 1880, le chiflEre de 180 à 190 fr. comme représentant le loyer moyen, par tête, à Paris. C'est le double de ce qu'il était soixante-trois ans auparavant. Nous verrons plus loin que cette hausse correspond, dans une certaine limite, à une amélioration du logement.

S'étendant sur l'augmentation du prix du loyer, M. Grosclaude, entrepreneur de démolitions, a démontré, dans l'Enquête parlementaire, que les faibles loyers sont loin d'avoir, depuis un quart de siècle, aussi prodigieusement renchéri qu'on le prétend d'ordinaire ; il a affirmé que, depuis une vingtaine d'années, la hausse du loyer n'avait pas correspondu à la hausse du salaire : « Je vois beaucoup agiter, disait-il, cette question que « la gêne et la misère des ouvriers proviennent de la « hausse des loyers; cependant,jeconnais cette question, « et je ne le crois pas. L'augmentation du prix des « journées ne représente pas moins de 1 fr. à 3 fr. en « moyenne par corps d'état. Je parle des ouvriers du « bâtiment, bien entendu. La hausse des salaires n'y « est pas moindre, au minimum, de 300 fr. par an, c'est- « à-dire de 1 fr. par journée pour le moindre ouvrier, « et s'élève certainement à 1,000 fr. pour certains corps

(1) M. Leroy-BeaulJeo, Essai swr la répartition des richesses,]^, 210 et s.

« d'état: les ravaleurs, les tailleurs de pierre, les char- « pentiers, les menuisiers. Dans tous les logements. • ., « vous verrez que la hausse des loyers n'a pas dépassé, « par famille d'ouvriers, de 20 à 100 fr. , grand maximum, « c'est-à-dire qu'une chambre de 100 fr. est maintenant « à 120 fr., et un logement de 300 à 350 fr. » Et il ajoutait : « La prétendue crise des logements ouvriers « n'est qu'une agitation factice (1) ».

En province, l'augmentation a été moins sensible ; dans les campagnes, nous ne pensons pas qu'elle se soit produite avec un caractère bien sérieux.

La question du loyer est aussi intéressante à l'étranger qu'en France. Le savant statisticien anglais M. Robert GifiEen, suppose que, dans la Grande-Bretagne, le loyer a pu augmenter de 130 p. 0/0 depuis cinquante ans ; mais, il l'avoue lui-même, ce n'est de sa part qu'une simple supposition, dont les bases font presque entièrement défaut. — L'hypothèse de M. Giffen revient à dire qu'un ouvrier qui dépensait autrefois 3 livres, dépense 7 Uvres 3 shellings aujourd'hui. Donc, quand même le loyer d'autrefois aurait représenté le quart de son salaire, l'ouvrier serait encore plus heureux actuellement que par le passé. En eflfet, son salaire total a doublé, tandis que, sauf le loyer, ainsi qu'on vient de le voir, aucun des objets nécessaires à sa consommation n'a renchéri ; tous, au contraire, ont diminué (2).

Aux Etats-Unis , les loyers ont augmenté dans les grandes villes, dans celles qui sont des centres d'industrie et de commerce; mais, dans les cantons ruraux, ils sont restés ce qu'ils étaient il y a quatre-vingt-dix ans, et l'on pourrait même dire que, dans les Etats du

(1) p. 79 de FEnquôte.

(2) The progress of the working classes in the iast half eentury, —• V. la traduction dans le Bulletin de statistique du ministère des finances^ mars 1884.

Sud, ils ont diminué. Telle est la conclusion à laquelle est arrivé M. le sénateur George, du Mississipi, qui, dans le but de combattre un bill tendant à relever, dans une assez large mesure, les traitements des fonctionnaires, s'est livré à une laborieuse enquête sur le coût de la vie en Amérique, il y a quatre-vingt-dix ans (1).

Si le loyer a renchéri en France, du moins dans les grandes villes, s'il est même celui de tous les articles du budget de l'ouvrier qui a subi la plus forte augmentation, en revanche il est quelques autres articles de ce budget dont la diminution est certaine. — Que tout ce qui est objet de luxe, que tout ce qui sert aux classes élevées de la société ait augmenté, c'est incontestable : l'homme élégant qui se fait habiller par un tailleur en renom no profite en aucune façon de la diminution ; il paie même ses vêtements plus cher que ne les payait son père. La population peu aisée a seule bénéficié d'une baisse due aux progrés mécaniques. Heureuse loi que celle qui veut que la même invention ou le même perfectionnement industriel contribue doublement au bonheur des travailleurs, élève leurs salaires en même temps qu'il abaisse le prix des produits.

En 830, trente belles chemises de lin valaient trois Uvres, alors qu'un cheval valait six sous, un bœuf deux sous, et le modius (52 litres) de blé quatre deniers (2).

A la chute de l'empire romain, une belle chemise de lin coûtait autant qu'un esclave (3).

Suivre la baisse, à travers les siècles, du prix des tissus, voire même des objets de ménage, ce serait une tâche difficile ; il serait malaisé, pour ne pas dire impossible, de présenter ici une statistique. Les objets d'habillement,

(1) Iron âge, n© du 10 juillet 1884.

(2) M. Levasseur. Histoire des Classes ouvrières avant 1789, t. I, pages 148 et 149.

(3) Id. p. 151.

d'ameublement, de ménage, échappent, en effet, par leur variété, à des constatations aussi précises; mais encore, dans notre siècle si incrédule, dont la conviction ne se fait que d'après Texamen des chiffres, faut-il citer quelques exemples ? — Le fil simple écru de lin ou de chanvre, qui coûtait 5 fr. le kilogramme en 1826, s'est abaissé à 2 fr. 05 en 1882 ; dans la même période, le fil simple écru de coton est tombé de 8 fr. à 3 fr. 60 ; le fil simple écru de laine a fléchi de 16 fr. 25 à 8 fr. — L'objet achevé n'a pas moins décru que la matière première : la toile de Un ou de chanvre écrue se cotait 14 fr. en 1826 ; elle est descendue à 8 fr. en 1882 ; la toile de coton écrue ou blanche, le calicot écru ou blanc, qui tiennent une si grande place dans le vêtement des femmes et dans le ménage, étaient évalués à 15 fr. en moyenne le kilogramme en 1826 ; on ne les cotait plus que 3 fr. 51 en 1882. Les tissus de laine mérinos valaient 47 fr. le kilog. en 1826 ; en 1882, le prix en est tombé à 14 fr. 05 (1). La diminution n'est pas inférieure à 100 Vo ; elle atteint même 424 % sur certains articles.

Dans l'enquête de 1870 sur les traités de commerce, un négociant de Sedan déclarait qu'en 1860 un mètre de « drap façonné noir hiver, extrême bas prix » valait environ 10 fr. net, et qu'en 1870, le même article, beaucoup plus sohde, ne coûtait plus que 5 fr. 75. Dans la même enquête, M. Chauchard, directeur des magasins du Louvre, s'exprimait ainsi : « Les produits se vendent « meilleur marché ; aujourd'hui, nous vendons depuis « 30 centimes des étoffes avec lesquelles on peut très « bien s'habiller (2) ».

En Angleterre, M. Giffen, dans le mémoire auquel nous avons fait de larges emprunts, constate que le

(1) Bulletin de statistique du ministère des finances^ 1883^ 2« semestre.

(2) Economiste français du 27 mars et 17 avril 1875. Les Variations de prix y par M. de Fo ville.

yard de cotonnades exportées valait 5 deniers 3/8 vers 1840, et seulement 3 deniers 1/4 en 1882.

Il nous faudrait, en terminant ce chapitre, suivre chiflEre à chiflEre la baisse de tous ces objets, qui sont a

compris dans le budget de l'ouvrier sous la rubrique *

« dépenses diverses ». Mais qui ne voit qu'une telle étude nous entraînerait trop loin et au delà même du cercle qui nous est assigné ? Bornons-nous à rappeler ici le phénomène de la baisse des produits manufacturés, sur lequel nous nous sommes étendu antérieurement.

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