Denrées diverses
(1) Loc. cit,
(2) La transformation des moyens de transport, p. 366.
Le tableau précédent s'applique, il est vrai, à la population entière de la France, et non pas à la catégorie spéciale des ouvriers : c'est Talimentation totale du pays qui donne ces résultats moyens. Mais cela ne fait que donner plus de force à notre argumentation : ce n'est point évidemment dans les classes riches ou aisées que le niveau des consommations alimentaires a pu s'élever ainsi pendant un demi-siècle ; pour elles, la quantité des aliments absorbés était déjà limitée en 1820 par les bornes mêmes de l'appétit, et non par l'insuflSsance des ressources pécuniaires.
Nous pouvons, d'ailleurs, faire appel à un document plus spécial : c'est l'enquête de M. Engel Dolfus sur l'Alsace. Nous y trouvons les chiffres suivants sur la consommation de la viande par tête, à Mulhouse :
En 1857 55 k. 20
soit une augmentation de 35 p. 0/0 en vingt ans.
M. Dolfus a voulu démontrer que cette augmentation ne profitait pas exclusivement à la portion aisée de la population.
Les repas des ouvriers employés dans un étabhssement considérable de filature et de tissage de Mulhouse se composaient, en 1868, d'environ :
22 p. 0/0 de légumes, soupe, farinages, avec viande ; 78 p. 0/0 de légumes, etc.^ sans viande.
Ce même étabhssement accuse, en 1877 :
35 p. 0/0 de portions avec viande ; 65 p. 0/0 de portions sans viande.
Le même fait a été vérifié pour une grande fabrique d'impression, et a donné des résultats identiques. U Annuaire de l'Economie politique et de lastatis-
l'accroissement de bien-être. 455
tique (1) donne la consommation par tête pour la ville de Paris :
Viû 1 hect. 91 2 hect. 16 2 hect. 19 2 hect. 27
Pain » » » » » » 158 kil. 51 (2)
Viande 75 kil. 198 70 kil 810 76 kil. 221 78 kil. 355
Triperie 2 789 2 426 2 899 3 012
Volaille^ gibier. 10 883 10 938 10 452 10 838
Poisson 8 630 13 531 12 761 12 810
Beurre 8 329 7 784 7 241 7 559
(£ufs (nombre) 158 56 157 16 150 62 180 38
Fromages secs. 2 064 2 025 2 100 2 245
Une étude, due à la plume de M. François Bernard^ indique, pour Marseille, la progression suivante dans la consommation de la viande et du pain : la quantité de viande consommée annuellement par tête est passée de 73 kilog. 1, chiffre de 1873, à 78 kilog. 6, chiffre de 1883, s'accroissant ainsi de 5 kilog. 5 ; pour le pain, les chiffres respectifs sont 167 kilog. 3 et 189 kilog. 3 ; la différence ressort pour cette denrée à 22 kilog. (3). — L'augmentation de la consommation du pain à Marseille peut s'expliquer par le caractère de la population, composée en assez forte partie d'Italiens, qui sont, comme on le sait, habitués à une plus grande sobriété et à l'usage d'une alimentation moins recherchée.
L'augmentation elle-même du loyer, si elle est réelle,
(1) Année 1883.
(2) Soit 434 grammes par jour et par personne. M. Husson nous apprend que, de 1853 à 1855,1a consommation du pain à Paris était pour chaque habitant de 487 grammes par jour. (Les Consommations à Paris), La plus grande consommation de viande en entraine une moins grande de pain. — M. Léon Say évalue à 400 grammes seulement la consommation actuelle du pain par tête. {Discours au Sénat, dans les séances des 23 et 24 mars 1885).— Tel est également le sentiment de M. Morillon. {Annuaire statistique de la ville de Paris), Il n'est plus possible de calculer la consommation du pain avec une précision absolue, la taxe d'octroi sur la farine, le blé et le pain, qui donnait des bases certaines, ayant été supprimée en 1870.
(3) Journal des Economistes, mars 1884, p. 415.
et nous l'avons vu, est, en revanche, compensée par Tamélioration des locaux. Les maisons sont incontestablement supérieures aujourd'hui, comme valeur générale, à ce qu'elles étaient autrefois. Les loyers sont sans doute plus élevés, mais le capital incorporé dans les maisons est plus considérable, et la construction en est plus parfaite et plus salubre. — Les courettes de Lille ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient en 1860, quand la ville n'avait pas encore fait reculer ses remparts. Les caves et la rue des Etaques ne sont plus heureusement qu^un souvenir douloureusement célèbre !
Jetons, avec M. Leroy-Beaulieu, un coup d'œil sur les renseignements fiscaux qui pourront éclairer cette question (1). Une publication officielle, le Bulletin de statistique du ministère des finances, a donné les chiffres suivants sur la matière imposable, relativement à l'impôt des portes et fenêtres, qui, comme on le sait, est gradué d'après le nombre des ouvertures. On comptait en 1822, en France, 6,432,000 maisons ou usines ; en 1876, on en recensait 8,630,000, soit 35 Vo en plus^ quoique la population ait augmenté de 20 V» seulement dans cet intervalle. Si maintenant on laisse de côté les usines, et que l'on s'occupe des maisons seules, on constate que le nombre des ouvertures, portes ou fenêtres, s'est élevé de 33,949,000 en 1882 à 58,495,733 en 1876, soit un accroissement de 80 % pour une augmentation de 20 Vo du nombre des habitants. Le nombre des maisons ayant plus de 6 ouvertures a augmenté ; celui des maisons à une ou deux ouvertures a diminué, mais il ne nous est pas possible d'entrer dans les détails. Les quelques chiffres que nous avons cités nous permettent, au reste,
^J!l^"f.' *"'' ^ répartition des richesses, p. 31. - V. aussi le Bulletin ae statistique, no de noTembre 1877.
L*AGCROISSEMENT DE BIEN-ÊTRE. i57
d'apprécier le progrès de rhabitation humaine^ même pour la classe la plus humble de la population.
Il y a sans doute encore de grandes améliorations à réaliser au point de vue des logements ouvriers^ et en Angleterre notamment les réformes les plus sérieuses s'imposent; mais, dans ce pays même, l'œuvre philanthropique a fait construire 20,853 logements, contenant autant de familles , composées de plus de 100,000 âmes (1).
Pour le mobilier, il s'est produit de grands changements, et jamais la phrase d'Adam Smith n'a été plus vraie ; de paradoxale ou, du moins, d'exagérée qu'elle était il y a un siècle, elle est devenue une réalité : « Il « est bien vrai que le mobilier du plus petit particulier « paraîtra extrêmement simple et commun, si on le « compare avec le luxe extravagant d'un grand seigneur; « cependant, entre le mobilier d'un prince d'Europe et « celui d'un paysan laborieux et rangé, il n'y a peut-être « pas autant de différence qu'entre les meubles de ce « dernier et ceux de tel roi d'Afrique, qui régne sur « 10,000 sauvages nus, et qui dispose en maître absolu « de leur liberté et de leur vie (2) ».
La consommation a augmenté, mais les besoins se sont accrus bien davantage. L'ouvrier ressent aujourd'hui des besoins inconnus de ses pères, besoins de luxe, de voyage, de parure, de plaisirs, de spectacles, de bienêtre, besoins honnêtes ou malsains. Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici les paroles d'un déposant dans la commission d'Enquête parlementaire, M. Grosclaude :
M. Grosclaude. — « Par suite de l'augmentation des « salaires, l'ouvrier s'est créé des besoins de plus en
(1) M. Picot, Logements ouvriers^ p. 190.
(2) Rech€7*ches sur la nature et les causes de la richesse des nations, éd. Garnier, 1. 1, p. 103.
« plus grands ; à tous les points de vue^ il vit mieux « qu'il y a vingt ans. A cette époque là, j'étais employé, « et je dépensais 17 sous pour mon déjeuner et 24 sous « pour mon dîner.
M. Andrieux. — « Il y a eu augmentation des prix !
M, Grosclaude. — « Je vous demande pardon d'en- « trer dans ces détails
« Nous allions chez le marchand de vins , chez le « traiteur, Tordinaire était de 7 sous ; peut-être y en « a-t-il encore à ce prix aujourd'hui ; mais sûrement la « soupe et le bœuf ne se paient pas plus de 8 sous ; le « pain a plutôt diminué qu'augmenté; quant au vin, il « n'a pas non plus augmenté pour l'ouvrier, parce qu'il « consomme par demi-setiers, par chopines ou par litres, « et il ne peut pas se ressentir de l'impôt plus ou moins « élevé qui est perçu sur un hectolitre de vin ; quand « il y a diminution, c'est le débitant qui en profite et « non l'ouvrier.
a Si l'ouvrier dépense davantage aujourd'hui, c'est « parce qu'au lieu de se contenter de vivre, comme nous « le faisions autrefois, selon ses moyens, il a l'argent « plus facile. Entrez chez n'importe quel marchand de « vins traiteur tout prés de ces chantiers de construc- « tiens, et vous verrez l'ouvrier prendre, au bas mot, « deux et trois plats à ses repas, le café, le pousse-café, « et fumer un cigare.
« Jamais nous ne nous sommes permis un pareil luxe.
« Après leur repas, les ouvriers qui travaillent aux « pièces font une partie de cartes, parce qu'ils ne sont « pas astreints à rentrer à l'heure ; et ce n'est pas là une « rare exception, malheureusement. Allez à la porte du « premier chantier de construction venu, et vous vous « en rendrez parfaitement compte.
« Quant aux vêtements, ils sont bien meilleur marché « qu'il y a vingt ans ; tout le monde sait que le prix des