CHAPITRE XVIII
Le Salaire normal (suite).
Opinions divergentes. — Salaire normal et salaire juste. — Pas de salaire normal, d'après M. Garnier. — Le salaire nécessaire ou loi d'airain. Turgot, Lassalle.— Exposé de cette prétendue loi ; sa réfutation.— La loi d'airain dérive de l'idée du servage.
Nous avons exposé nos idées sur le salaire tel qu'il devrait être. Toutefois, nous ne devons pas celer qu'il existe ici des dissentiments, et Tunanimité est loin d'exister sur les solutions que nous avons émises.
Nous pensons que la contradiction naît surtout d'une insuffisante connaissance ou d'une conception différente de la question. N'y a-t-il pas des personnes qui confondent le salaire normal avec celui qu'il serait équitable d'accorder? Elles affirment que la même rétribution devrait appartenir à tous ceux qui exécutent le même travail, hommes et femmes (1). Que ce soit là l'idéal de
(i) M. Frédéric Passy s'exprimait ainsi à la réunion de la Société d'Economie politique du 5 juin 1884 : « Le travail n'a pas de sexe : il vaut « ce qu'il vaut, quelle que soit la main qui le fait. Il y a assurément des « travaux pour lesquels la femme ne peut rivaliser avec Thomme^ comme « il y en a pour lesquels, à raison de ses aptitudes particulières, elle lui « est supérieure. Qu'elle soit moins payée pour les uns, plus pour les <c autres, il n'y a rien à y redire: c'est la loi de TofiTre et de la demande ; « mais que pour le même travail, ainsi que cela se voit tous les jours, « elle n'ait que moitié ou deux tiers du salaire, que non seulement le « patron particulier, mais l'État, dans ses tarifs, ait des taux différents « pour le même service, selon que c'est un homme ou une femme qu'il « en charge, c'est une faute.., »
la justice, nous sommes les premiers à le proclamer ; mais rétude du salaire normal n'est autre chose que Texamen des bases sur lesquelles l'offre et la demande opéreront leurs variations.
Certains économistes, et notre maître Garnier fut du nombre, acceptent un point de vue opposé. Pour eux, il n'y aurait pas de salaire normal. « Il y a lieu, dit « Garnier, de rejeter ce mot de prix ou salaire naturel « du travail, que Ricardo donne au prix indispensable « dont le degré d'indispensabilité est inappréciable, ainsi « que le mot de salaire normal ou nécessaire^ adopté « par d'autres écrivains. L'illusion des mots est fort « dangereuse, et l'on ne saurait trop y prendre garde « dans un sujet si délicat. Pourquoi, par exemple, le « salaire du terrassier, qui lui permet quelques douceurs, « ne serait-il pas aussi naturel et aussi normal que celui « qui les rendrait impossibles ?
a Tout salaire obtenu par un libre débat entre « l'ouvrier et Vemployeur est naturel et normal. Or, « ce salaire ainsi obtenu est le salaire courant ou prix « courant du travail, qu'on peut qualifier de salaire « nominal ou pécuniaire , par opposition à l'ensemble « des choses qu'il permet d'acheter, ensemble qu'on « peut appeler encore salaire réel. » (1).
Mais Garnier ne tarde pas à contredire quelque peu ses affirmations, car il ajoute plus loin : » Le salaire « d'un ouvrier doit comprendre pour être, non pas « normal et naturel (car tout salaire qui n'est pas établi « par la force est naturel ou normal), mais suffisant... »
Or, entre le salaire que M. Garnier appelle suffisant, et ce que nous avons appelé le salaire minimum, nous ne trouvons aucune différence. La discussion de l'éminent économiste ne porte que sur les mots.
(1) Garnier, 7e édit. p. 300.
Il est une autre opinion, trop longtemps accréditée, qui se sépare bien davantage des idées que nous avons affirmées : c'est la théorie connue sous le nom de loi du salaire nécessaire ou loi d'airain, et qui a eu un si grand retentissement. Ce sont des économistes , qui n'étaient rien moins que socialistes, qui les premiers ont formulé les notions desquelles s'est dégagée la célèbre loi. L'erreur du système, disons-le immédiatement^ consiste à avoir méconnu les bases du salaire naturel ou normal, et à avoir donné cette qualification à ce qui n'en est que \q minimum. Salaire nécessaire s'emploie dans le sens de salaire irréductible, et non de salaire que l'ouvrier devrait recevoir, et auquel il aurait droit.
La doctrine du salaire nécessaire se trouve déjà dans Turgot : « En tout genre de travail, il doit arriver et il « arrive, en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce « qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. »
Adam Smith s'exprimait dans des termes dont la conclusion est identique : « A la longue, le maître ne peut « pas plus se passer de l'ouvrier que l'ouvrier du maître, « mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi urgent. »
Malthus et Ricardo viennent ensuite, et sont non moins formels. Pour Malthus, le salaire est suffisant lorsqu'il assure la quantité de nourriture indispensable au maintien des forces. Ricardo s'exprime à peu près de même : « Le prix naturel du travail est celui qui fournit « aux ouvriers, en général, les moyens de subsister « et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni « diminution. »
Comme c'est là, d'après cette théorie, non pas le prix minimum, mais le prix naturel du travail, il s'ensuit logiquement que les salaires ne peuvent dépasser cette limite d'une manière permanente, ni, à l'inverse, tomber au-dessous.
L'école collectiviste s'est emparée de cette doctrine
182 DEUXI^.ME PARTIE. — CHAPITRE XVIIU
qu'elle a faite sienne : elle Ta insérée dans son credo, sous le nom de loi d'airain. Il faut lire Lassalle sur cette cruelle loi d'airain^ dont le nom est devenu le refrain d'une manière de Marseillaise socialiste : « Cette cruelle « loi d'airain, disait-il en s'adressant aux ouvriers, vous « devez avant toute chose la graver profondément dans « votre âme, et ne jamais vous en séparer dans aucune « de vos pensées. A cette occasion, je puis vous donner « à vous et à toute la classe ouvrière un moyen infail- « lible d'échapper une fois pour toutes à toutes les « tromperies et à toutes les mystifications. A tout « homme qui vous parle de l'amélioration du sort des « travailleurs, vous devez poser avant tout la question, « s'il reconnaît ou s'il ne reconnaît pas cette loi. S'il ne « la reconnaît pas, vous devez dès l'abord vous dire « que cet homme, ou bien veut vous tromper, ou qu'il « est d'une lamentable inexpérience dans la science « économique. Car il n'y a, comme je vous l'ai déjà fait « remarquer, dans l'école libérale même, pas un seul « économiste ayant un nom, qui ait contesté cette loi. « Adam Smith comme Say, Ricardo comme Malthus, « Bastiat comme John Stuart Mill, sont unanimes à en « reconnaître la vérité. Il y a sur ce point un accord « complet parmi tous les hommes de la science. Et si « votre interlocuteur, qui vous entretient de la situation « des ouvriers, a une fois, sur votre demande, reconnu (( cette loi, alors posez lui une autre question : Comment « veut-il triompher de cette loi? Et s'il ne sait rien « répondre, tournez-lui tranquillement le dos, c'est un « babillard vide, qui veut, avec des phrases creuses, vous « tromper et vous éblouir vous-même ou soi-même. » Dans cette théorie, le salaire doit se régler sur la valeur strictement nécessaire pour permettre à un travailleur de vivre, lui et sa famille : ce n'est pas à dire toutefois que le salaire soit toujours à ce niveau ; il peut s'élever au-
dessus, comme il peut descendre au-dessous. Mais, s'il s'élève par hasard, la concurrence que se feront les ouvriers entre eux aura bientôt pour effet de l'abaisser, de même qu'à l'inverse, s'il tombe au-dessous, comme les ouvriers, déjà réduits au strict nécessaire, ne pourront élever d'enfants, seront peut-être même condamnés à la mort, il se produira une réduction de leur nombre, dont l'effet sera de rétablir les salaires au taux que l'on vient de déterminer. — L'alimentation étant la principale dépense de l'ouvrier, l'on soutient, dans cette doctrine, qu'il y a une relation constante entre le chiffre des salaires et le prix des subsistances, et notamment celui du blé, si bien que le bon marché ou la cherté des articles nécessaires à l'existence n'offrirait aucun intérêt au travailleur, dont la rémunération ne saurait jamais dépasser le prix de sa nourriture.
Cette théorie est désolante, et elle ne contient rien qui puisse donner de l'espoir à cette classe de la population dont l'espérance est le principe de la moralité, comme elle est aussi la condition du succès.
Autorise-t-elle, en effet, de la part de l'ouvrier, l'ambition bien légitime de relever son salaire ? Non ; il aura beau travailler davantage, sa rétribution n'y gagnera pas. Seul le patron profitera de la productivité du travail, dont il s'est rendu acquéreur ; il est devenu propriétaire de la marchandise-travail, et les fruits, quelque abondants qu'ils soient, lui appartiendront. Aussi l'ouvrier n'a-t-il aucun intérêt à rendre son travail plus productif ; le patron seul en bénéficierait.
Mais a-t-il, du moins, la possibilité d'améliorer sa position par la réduction de ses dépenses et par l'épargne ? Non certes ; et celui-là ferait un faux calcul, qui vivrait sobrement et restreindrait les exigences de la vie matérielle; carie salaire, se basant sur les moyens d'existence, diminuerait par cela même et dans la même mesure les
besoins. Sa frugalité et son esprit d'économie, loin de lui être profitables, seraient pour lui le plus détestable des défaut*? ; s'il est même un avis à lui donner, ce serait le conseil contraire : qu'on l'engage à accroître ses besoins, à multiplier les habitudes et les exigences de sa nature physique, à se livrer à des dépenses superflues, il trouvera dans ce mode de vie une augmentation de salaire, celui-ci devant se calquer sur la somme nécessaire à la satisfaction de ces besoins et de ces habitudes.
La réduction des dépenses empirerait la position de l'ouvrier ; il en serait de même de l'abaissement du prix des subsistances, qui serait le résultat du progrès des inventions et du perfectionnement des procédés de fabrication. — Ainsi également le travailleur serait désintéressé de tout progrés dans la richesse publique ; l'accroissement du capital et de l'outillage ne ferait qu'augmenter le profit du patron.
Nous n'avons pas épuisé la série des conséquences de cette fatale et désespérante théorie. Elle donne aux attaques des socialistes contre le capital et le profit leurs meilleurs arguments. En effet, l'ouvrier produit en général dans sa journée plus que ce qui serait nécessaire pour lui permettre de vivre ; sinon, il n'y aurait jamais eu dans le monde de produit net, et jamais le capital n'aurait pu s'accroître ni la population semultipUer(l). Or, supposons qu'un travailleur, par suite du contrat qu'il a fait avec son patron, et qu'il a été obligé de subir (car, dit-on^ la concurrence entre ouvriers est tellement forte que, dans le contrat de travail, c'est l'employeur qui dicte la loi), supposons, disons-nous, qu'il se soit engagé à travailler douze heures, est- ce que ces douze heures lui sont nécessaires pour se procurer ce qu'il faut à son entretien ? Non^ loin de là ; il lui faut à peine la moitié,
(1) M. Gide, p. 527.
le reste représente la coi^vée^ c'est-à-dire le travail extorqué à l'ouvrier et non payé. Or, la corvée, affirment les socialistes, dépasse presque toujours le travail rémunéré. Un organe du parti, V Egalité, a même la prétention d'en fournir la démonstration. En moyenne, dans l'industrie française, et nous allons laisser la parole au journal, la nouvelle corvée prend 6 heures (5 minutes sur 12 ; dans certaines industries, ces conditions déjà si rigoureuses le deviennent encore davantage ; dans l'industrie textile, il y aurait 7 heures 29 minutes de corvée, ou travail non payé, contre 4 heures 31 de travail payé. Dans l'industrie du cuir, la corvée monterait à 8 heures 48 minutes contre 3 heures 12 minutes de travail rémunéré. La corvée s'élèverait à 9 heures 7 minutes dans les industries du bois contre 2 heures 53 minutes de travail fructueux pour l'ouvrier. Dans l'industrie des produits chimiques, la journée de travail de l'ouvrier se répartirait ainsi : 9 heures 45 minutes de corvée, contre 2 heures 15 minutes de travail payé ; dans le bâtiment, 9 heures de corvée contre 3 heures de travail rémunéré. Dans Tindustrie de l'éclairage, sur les 12 heures que travaille l'ouvrier, la corvée occuperait 10 heures 40 minutes et le travail payé 1 heure 20 minutes seulement (1).
Le rédacteur en chef de VEgalité, M. Guesde, croit démontrer son affirmation de la façon suivante : Dans la France actuelle, dit-il, la production manufacturière monte à 7 milliards 130 millions de francs. Or les matières premières montent à 4 milliards 941 millions, le combustible à 191 millions ; la plus-value due au travail est de 1,994 millions, dont 980 de salaires, et 1 milliard 14 millions de profits. Il faut en conclure que les profits
(1) Od pourrait se poser Tobjection suivante : Comment se fait-il qu*il y ait des ouvriers pour les branches où la corvée est si étendue ? Et à rinverse, comment se fait-il que le? patrons ne se précipitent-ils pas tous vers ces mêmes professions, où le profit est si considérable ?
représentent, sur une journée moyenne de 12 heures, le travail de 6 heures 6 minutes, et que les salaires n'équivalent qu*à un travail de 5 heures 44 minutes ; ou, si Ton veut la même démonstration sous une autre forme, chaque patron extorque en moyenne à Touvrier pour 691 francs par an de travail, qu'il ne paie pas, et qui constitue le profit industriel (1). L'ouvrier serait dans la même condition que l'ancien esclave qui abandonnait à son maître tout le produit de son travail pour n'en recevoir qu'une faible partie, sous forme de nourriture.
Telle est, en substance, cette loi d'airain avec ses principales conséquences, et que Karl Marx aurait eu raison, si elle était exacte, de qualifier de mystère d'iniquité. Elle est heureusement dénuée de tout fondement, et les développements de la première partie de cette étude viennent la démentir. Bornons-nous à rappeler quelquesunes de ces observations: La hausse des salaires, depuis le commencement du siècle, atteint 200 °/o, c'est-à-dire que ceux-ci ont triplé, pendant que le prix de la vie n'a pas doublé ; n'est-ce pas la négation la plus évidente de la théorie ? D'ailleurs , ce sont les pays où nous avons constaté les plus forts salaires qui sont en même temps ceux où les subsistances sont le meilleur marché, témoins les Etats-Unis et les colonies anglaises de l'Australie. Et, sans refaire l'étude comparée du salaire dans les différents pays, qu'il nous suffise de jeter un coup d'œil sur ce qui se passe régulièrement autour de nous ; allons dans n'importe quel village^ et nous y verrons les ouvriers obtenir en été des salaires plus élevés qu'en hiver, et cependant c'est dans cette dernière saison que les besoins sont plus grands et les dépenses plus fortes ; il est même un usage dans les exploitations agricoles du Nord de la France : les valets
(1) M. Leroy-Beaulieu, Le Collectivisme, p. 241.
de ferme y ont du 24 juin au 11 novembre (de la Saint- Jean à la Saint-Martin), soit pour quatre mois et demi, un salaire total qui est le même que celui du reste de Tannée. — Autre réfutation : de métier à métier, les salaires différent, quoiqu'il y ait toutefois actuellement une tendance à Tégalité ; or, cette diversité ne contreditelle pas la prétendue loi d'airain ? — Il est un autre fait, rare aujourd'hui, et qui viendrait encore, si la démonstration paraissait incomplète , détruire cette théorie: il arrive parfois que, à la suite d'une disette, des personnes jouissant de quelques petits revenus louent leurs services et viennent grossir le rang des salariés, dont elles dépriment les salaires ; à une cherté des subsistances correspond une vileté de salaires.
Au surplus, les partisans de la loi d'airain recommandent aux ouvriers de prendre, pendant le temps de prospérité, des habitudes de bien-être qui leur assurent une vie plus aisée aux époques de crise ; mais ils ne s'aperçoivent pas que le mot « habitudes » est aussi vague que la chose est élastique ; ne contredisent-ils pas ainsi l'existence d'une loi d'airain, l'airain devant être ici synonyme d^immuable ?
Après avoir sapé la théorie du salaire nécessaire^ y at-il lieu de répondre aux socialistes en ce qui touche le travail impayé ? Leur thèse, sans nul doute, disparaît avec sa base; mais encore y a-t il lieu de la réfuter directement. Le journal V Égalité, après avoir supputé le montant de la production manufacturière annuelle, en dresse le bilan de la façon que nous avons vue : mais dans les déductions qu'il opère, pour arriver à la détermination respective des profits et des salaires, il ne se préoccupe que des matières premières et du combustible, et il omet les frais généraux, si variés et si importants dans toute entreprise, frais d'assurances, de correspondances, de voyages, les déchets, les non-valeurs,
les faillites, etc. ; il omet également les dépenses d'entretien et de renouvellement du matériel, l'intérêt des capitaux. Si Ton tenait compte de tous ces éléments, Ton verrait que les profits baisseraient de moitié au moins, peut-être des trois quarts, et, au lieu de 1 milliard 14 millions, ne dépasseraient pas 400 millions peut-être, somme qui ne parait pas exagérée, lorsqu'on réfléchit au travail de direction, à Tintelligence qu'impliquent la conduite et le succès d'une entreprise industrielle. Nous avons, dans une autre partie de cette étude, cité la mine d'Anzin, qui occupe 14,000 ouvriers, et dont les bénéfices, dans l'avant-dernier exercice^ n'ont atteint que 1,200^000 fr., soit 85 fr. 50 par tête d'ouvrier. Un autre exemple singulièrement concluant se tire des renseignements recueillis à l'occasion des grèves de 1884. Le journal VEcho du Nord établit, d'après des documents officiels, que^ dans l'année 1881, les 20^701 ouvriers employés aux houillères du département du Nord ont reçu en salaires 20,529,406 fr. et les actionnaires, 2,751,914 fr. Les profits de l'entreprise ou des actionnaires ne représentent donc ici que la huitième partie des salaires, et^ au Ueu de s'élever à 691 fr. par tête, suivant les calculs ou plutôt les conjectures de VEgalité^ ne montent qu'à 133 fr. par ouvrier, soit fr. 443 par journée. « J'ai même eu occasion autrefois « de constater pour le même département du Nord, « observe un ingénieur, M.Pernolet, qu'en considérant « les résultats des exploitations houillères pour une « longue suite d'années — qui n'ont pas été toutes « prospères — les dividendes touchés par les actionce naires (c'est-à-dire la part des capitaux engagés dans « ces entreprises), ne représentaient guère que la valeur « d'un bock de bière par journée d'ouvrier. Voilà à quoi « se réduit la part du sacrifice fait par l'ouvrier travailce lant aux mines du Nord pour créer et entretenir ces
(f exploitations qui assurent Texistence paisible de sa c< famille ! Voilà ce qu'est, en chiffres exacts, Vusur- « pation des fruits du travail par l'oisif qui vit dans « r opulence ; voilà ce que les colporteurs de la bonne « parole appellent la tyrannie du capital^ les vols « des bourgeois. » (1).
Il y a dans toute cette doctrine du salaire nécessaire, un écho des temps de Tesclavage et du servage ; de ces temps où le maître, en échange d'un travail dont il obtenait tout le produit, n'était tenu que d'assurer la subsistance de l'esclave ou du serf. La situation aujourd'hui est certes totalement changée ; et dans le contrat de travail, les deux parties traitent librement ; peutêtre même le maître se trouve-t-il sous la dépendance de l'ouvrier. Mais au moment où écrivaient les éconamistes qui ont inventé cette théorie , la liberté était moins complète pour celui-ci : devenu libre en droit, il était resté, en fait, dans un état de dépendance qui ne lui permettait pas de discuter les conditions du louage de services, et que contribuaient à expliquer autant le souvenir de l'ancienne servitude légale que la difficulté des déplacements, la rareté du capital, et l'organisation industrielle de l'époque. La vue de ce qui se passait autour d'eux n'a pas été sans influence sur les opinions de ceux qui vivaient à la fin du siècle dernier ou même au commencement de celui-ci.
(1) M. Leroy-Beaulieu, loc. cit.