CHAPITRE XX
De l'otTre et de la demande. — Analyse théoriqne
de cette loi.
Influence prépondérante de l'offre et de la demande. — Explication de l'offre de travail, et de la demande.— Offre. — Rareté de certaines émigrations, fréquence de certaines autres. — Demande. — Théorie du wage-fund ; ses conséquences; sa réfutation. — Substitution à cette théorie de celle de la productivité du travail.— Développement de ce système ; la véritable explication du mot : demande de travail. — De Taction qu'a sur les salaires Taccroissement de la richesse générale.— De l'augmentation dans la productivité du travail : tout le monde y gagne, ouvriers, consommateurs, patrons. — Il s'opère alors une modification dans la distribution de la richesse : la part des ouvriers s'augmente par rapport à celle du patron, du capitaliste et du propriétaire foncier.
Quelque réel que soit Teffet des institutions politiques ou sociales, il n'est pas douteux toutefois que le salaire ne soit, pour la plus large part, affecté par Fétat du marché du travail. Que la loi de l'offre et de la demande ne soit pas, à notre sens, la seule explication des variations du salaire, cela nous semble évident ; mais nous ne pouvons lui refuser un rôle prépondérant.
Les salaires sont régis, en effet, dans une très large mesure, par cette loi, et la formule si pittoresque de Richard Cobden a une très grande part de vérité. Mais encore y a-t-il lieu de bien comprendre ce principe, et est-il nécessaire de l'interpréter. Que signifie l'offre de travail ? Et la demande ? Quelles sont les causes qui
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peuvent déterminer les ouvriers à courir après les patrons ou les patrons après les ouvriers ?
L'ofifre, ce sont les ouvriers qui apportent leurs bras, et qui cherchent de l'ouvrage pour gagner leur vie ; non pas sans doute toute la population ouvrière, mais cellelà seulement qui habite telle région déterminée, et recherche tel genre de travail en particulier; il existe, en effet, entre les ouvriers, des barrières qui les empêchent de se porter vers un lieu différent ou vers une profession autre.
Il arrive parfois que Touvrier émigré ; il quitte la campagne pour la ville, sa patrie pour l'étranger. Mais ses déplacements sont rares, arrêtés qu'ils sont par une certaine répugnance à s'expatrier, par les liens de famille, par les habitudes prises, par les différences de mœurs et de langage. Adam Smith l'a dit il y a déjà longtemps : l'homme est celle de toutes les marchandises qu'il est le plus diflScile de transporter (1). Il est certaines migrations dont on ne voit que de rares exemples. Si l'ouvrier de la campagne se rend assez volontiers vers la ville, celui de la province vers Paris, où il est attiré par l'élévation apparente des salaires et par les attraits du séjour, la réciproque, en revanche, est peu fréquente, et il est rare de voir des ouvriers parisiens aller aux champs ; ils préfèrent se diriger vers l'Amérique ou l'Australie ; il est même assez peu habituel que l'ouvrier de province, accUmaté à Paris, retourne dans sa ville natale (2). En 1861^ la proportion des Français restés ou revenus dans leur département d'origine était de 88,24 par 100 habitants ; en 1866, elle n'était plus que de 87,45. Immédiatement après la guerre^ elle est descendue à 84,97 ; elle n'est
(1) Of ail sorts of luggage man is the most difficult to be transported,
(2) « Les bras ne se déplacent pas comme des liquides sous Pinfiluenco « de la pression. » M. de Laveleye, Revue des Deux-Mondes^ !«' avril 1881.
plus aujourd'hui que de 83.74. Cette réduction continue de la population sédentaire montre que, chaque année, le déplacement des populations s'accentue.
La ligne de démarcation entre les diverses professions est encore plus tranchée : jamais un ouvrier ne quitte son métier pour un autre, à moins que celui-ci ne soit plus lucratif ou ne requière que des aptitudes à peu près semblables. L'ouvrier typographe ne deviendra jamais terrassier ou maçon ; le mécanicien ne consentira jamais à se faire valet de ferme ou moissonneur. Nous avons eu récemment la confirmation de cette vérité : un maître sellier avec lequel nous causions, et que nous interrogions sur les ouvriers de sa profession^ nous afiSrmait qu'il existait une barrière absolue entre les ouvriers de son corps d'état et les ouvriers bourreliers, et que si parfois l'on voyait un bourreUer se faire sellier, l'on ne rencontrait pas l'inverse.
La règle, d'ailleurs, ressemble à tous les principes, c'est-à-dire qu'elle comporte des exceptions. Les ouvriers agricoles changent volontiers de métier, et, lorsqu'ils quittent le village, ils se font assez vite à une autre profession ; en France, ce sont eux qui contribuent à garnir les cadres de nos grandes compagnies de chemins de fer.
La demande de travail, quelle est-elle ? Il existe sur ce point une doctrine ancienne, doctrine qui a été longtemps la théorie classique, notamment en Angleterre ; elle définit la demande, en disant qu'elle est représentée par les capitalistes qui cherchent un placement. On sait que le moyen pour ceux-ci de donner un emploi productif à leur capital est de s'en servir pour faire travailler les ouvriers. Par capital, nous entendons la partie du capital qui n'est pas incorporée dans la terre, qui n'est pas représentée par des machines, et qui n'est
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pas destinée à les entretenir, ce que nous appelons le capital circulant. Les Anglais lui donnent, à cause de sa fonction, le nom de w âge- f and ; elle est destinée, en effet, à entretenir les travailleurs au cours de leur travail. Dans cette théorie, dont nous démontrerons plus loin la fausseté, le rapport entre Toffre et la demande de travail est des plus simples à établir. Prenez n'importe quelle situation sociale, n'importe quel pays ; examinez quel est le capital circulant déjà acquis, et quel est le nombre des travailleurs ; faites une simple opération arithmétique : divisez le premier chiffre par le second, et vous aurez au quotient le montant du salaire. Veut-on un exemple pour illustrer l'exposé de la théorie ? Le capital circulant d'un pays étant de 20 milliards, le nombre des travailleurs de 10 millions, le salaire moyen annuel de chacun d'eux sera de 2,000 fr. Si jamais doctrine fut simple, c'est bien celle-là ; malheureusement, elle n'est pas exacte. Mais, avant d'en souligner les points faibles, mettons-en en relief les conséquences. Pour concevoir une hausse des salaires, il faut supposer que le dividende, c'est-à-dire le capital, augmente, ou que le diviseur, nous voulons dire la population ouvrière, diminue. Or, le capital est plus lent à s'accroître que la population. Que Ton fasse intervenir la loi de Malthus, et que l'on admette^ avec l'économiste anglais, que la population double tous les vingt-cinq ans, il n'est aucune raison pour ne pas affirmer que les salaires auront une tendance constante à la baisse. Aussi les anciens économistes, et même les représentants modernes de l'école anglaise, que l'ombre de Malthus inspirait, ont-ils unanimement craint un abaissement des salaires, et ont-ils, avec le plus grand soin, décrit les mesures destinées à parer éventuellement à ce danger. Mais, sans adopter les calculs hypothétiques de Malthus ^que l'événement, d'ailleurs, s'est chargé de démentir).
il n'est pas douteux que la production des capitaux est moins aisée que celle des enfants ; car, comme le dit finement notre savant collègue, M. Gide, « celle-là suppose Tabstinence, et celle-ci précisément le contraire. » (1). Dès lors, Touvrier ne voit de hausse possible que dans la raréfaction de la main-d'œuvre. Qu'on ne lui conseille pas de se marier, qu'on ne l'engage pas à devenir père do famille ! il répondrait que les enfants, en augmentant l'offre de travail, en diminueront la rémunération. Qu'on se garde bien de lui recommander de fournir une grande somme de travail ! le surcroît d'activité de l'un pourrait entraîner une baisse de salaire pour l'autre. Aussi toutes les unions anglaises, imbues de ce préjugé, interdisent-elles à leurs membres le travail à la tâche, dont le résultat, selon elles, serait de supprimer l'ouvrage d'un grand nombre. Cette doctrine n'est pas moins désolante que la loi d'airain : l'ouvrier n'a rien à gagner à la productivité de son travail; qu'il soit laborieux, son salaire sera le même ; voit-il l'invention d'une machine destinée à produire davantage, il est porté à la détruire, parce que, d'après lui, elle aura pour conséquence de faire disparaître de nombreux emplois.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces conséquences. Qu'il nous suffise maintenant de montrer en quoi pèche cette doctrine dujbnds des salaires ; la réfutation en est encore plus aisée que l'exposé, et nous sommes même étonné qu'elle ait autant tardé. C'est, en effet, à un économiste contemporain, M. Fr. Walker, qu'elle est due. Qu'est-ce que le capital et à quoi sertil ? Qu'est-ce que le salaire, et que représente-t-il ? Un industriel a 100,000 francs; il les emploie à acheter des machines et son matériel, ainsi qu'à organiser son
(1) Economie politique, p. 531.
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agencement; c'est là, en effet, la véritable destination du capital.
Il s'en sert sans doute encore pour faire face aux besoins urgents , à Tacquisition du combustible et des matières premières ; fait-il la paye de ses ouvriers par semaine ou par quinzaine, il prendra également sur cet argent, mais il considère que ce sont là des avances qui doivent être représentées par la vente de ses produits ; car le salaire — et ce que nous dirons du salaire sera vrai du loyer et de Tintérêt des capitaux — est une part de la richesse créée. Le produit, on le sait, doit se répartir entre tous les agents qui ont concouru à sa production ou à sa transformation. Or, le contrat de travail prend en pratique la forme du louage de services, et a pour résultat de substituer à la part éloignée, et quelque peu éventuelle, qui revient aux ouvriers, une part fixe, déterminée à forfait, et dont le paiement est fréquemment fait avant la vente du produit. Mais il n'en résulte pas pour cela que le salaire soit autre chose que la représentation d'une partie de la richesse que Touvrier a contribué à créer (1).
Au lieu d'un industriel obhgé de faire la paye à des intervalles rapprochés, prenons un agriculteur rémunérant ses moissonneurs. A quel moment les paie-t-il^ si ce n'est après l'ouvrage terminé ? Si ce sont des ouvriers du pays, et si leur salaire est payable en grain, comme c'est l'usage dans certaines contrées, il arrive même que ce salaire n'est remis qu'au moment où le cultivateur a fait battre sa récolte. Niera-t-on^ en présence de cet
(1) Voici cocQQieut s'exprime M. Walker : « A popular théory of
« wages is based upon the assumption that wages are paid out of
« capital, the saved results ofthe industry ofthepast. Hence^ it is argued, « capital must furnish the measure of wages. On the contrary^ I hold that « wages are, in a philosophical view ofthe subject, paid out of the product « ofpi'esent industry, and hcnce that production fumishes the true measure « of wages. » (loc. cit. p. 128.)
exemple, que le salaire ne soit une part de la production actuelle, de cette production que Touvrier a contribué à former ?
Le capital à considérer, lorsqu'on veut se rendre compte de ce qu'est le rapport de Toffre et de la demande, ce n'est donc pas le capital constitué par des travaux antérieurs, mais bien la somme des richesses qui seront produites. Faut-il en conclure qu'il soit indifférent à l'ouvrier de vivre dans un pays où le stock des richesses déjà existantes est considérable ? Non sans doute. Son salaire, à la vérité, n'en sera pas plus élevé, mais il sera payé à des époques plus rapprochées. Ainsi, aux Etats- Unis et en Australie, les salaires sont plus forts qu'en Angleterre^ pays cependant plus riche, mais ils sont payés à des intervalles plus éloignés. M. Walker nous apprend, dans son ouvrage The wages question, qu'en Californie, vers 1855, les salaires n'étaient payés qu'une fois l'an, pour les ouvriers nourris dans l'industrie manufacturière aussi bien que dans l'agriculture.
Après avoir détruit la théorie du. Jbnds des salaires, il nous reste à expliquer ce que nous devons entendre par ce mot demande de travail. Substituons aux capitaux déjà formés ceux qui sont en formation, nous voulons dire ceux pour la production desquels l'ouvrier travaille, et nous aurons la solution. Le patron qui recherche un travailleur a l'intention de créer une richesse ; mais l'ouvrier qui a été son collaborateur a droit à une part de ce capital, sous forme de salaire. Celui-ci est donc le prélèvement anticipé d'une partie du capital en voie de formation. C'est là le point initial que nous ne devons pas perdre de vue.
Si la richesse à créer est l'explication de la demande de travail , nul doute que plus le travail est appelé à produire de richesses^ et plus la demande en sera