‹ Les salaires au XIXe siècleChapitre 44 sur 66 · DE L*OFFRR ET DE LA DEMANDE · texte numérisé non relu

DE L*OFFRR ET DE LA DEMANDE

importante. Celle-ci sera basée d'après la plus ou moins grande efficacité du concours du travail à Toeuvre de la production.

Il est donc permis de formuler brièvement la loi des salaires, en disant que le taux en est fixé d'après le rapport entre le nombre des travailleurs et la productivité de leur travail.

Il ne saurait subsister de doute : les salaires sont évalués en raison des résultats de la production, et non d'après la fortune de Tentrepreneur. Tel est le principe; mais il ne faudrait pas perdre de vue toutefois que le capital est Tun des éléments de la production, et que, s'il y a insuffisance de capital chez l'entrepreneur, la production languira et les salaires s'en ressentiront. Que l'on ne dise pas que cette observation constitue une adhésion partielle à la théorie du wage-fund : par capital, nous entendons ici, non pas le capital destiné à payer les salaires, ce capital que l'on a appelé le fonds des salaires^ mais le capital, en général, celui qui sert à acheter les matières premières aussi bien qu'à payer les ouvriers, qui permet Tacquisition des machines autant qu'il fait face aux frais généraux divers de l'entreprise (1).

De même, ce serait une erreur de méconnaître l'action qu'exerce sur les salaires l'accroissement de la richesse générale. Il est d'abord certains salaires dont le taux ne peut être calculé d'après la plus ou moins grande productivité du travail du salarié : ce sont tous les salaires payés à des ouvriers qui n'accompUssent pas des travaux productifs, à prendre ce mot dans le sens rigoureusement restreint qui lui est donné dans la

(1) M. Cuuwès, qui accepte la théorie de M. Walker, fait également cette réserve. Notre savant collègue a été Tun des premiers à combattre la doctrine du wage-fund. {Précis d'un Cours d'écon. polit. 2e éd. t. II. p. 26

et s.)

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langue économique. — Nous avons cité, dans une autre partie de cette étude, la hausse qui s'est produite en faveur des gages des domestiques, et, sans entrer dans les détails, nous Tavons attribuée à deux causes : d'une part, Taccroissement du bien-être dans les classes bourgeoises, et, d'autre part, les idées d'indépendance, qui éloignent des fonctions domestiques une grande partie de la population ouvrière. La première cause agit sur la demande et l'augmente, la seconde influence l'offre, pour la restreindre. — Cette double explication laisse donc à l'écart, pour cette catégorie de salariés, la théorie de la productivité. 11 n'est pas douteux, en effet, que l'accroissement de la richesse publique n'augmente les besoins, et ne fasse naître la nécessité plus ou moins factice d'un nombreux personnel domestique. — Ce que nous disons des gages, nous pouvons le dire de la rémunération des autres services. Si nous n'avions à dessein omis, dans notre étude, les fonctions libérales, pour nous en tenir aux salariés proprement dits, nous n'aurions pas manqué de citer aussi l'exemple de ces professions comme preuve de ce que peut, sur l'accroissement des honoraires, l'importance de la richesse générale dans le pays.

A un autre point de vue, l'accroissement de la fortune publique agit sur le taux des salaires, en développant les besoins des acheteurs et en stimulant leurs désirs. Un pays riche consomme davantage qu'un pays pauvre, et il n'est pas possible de contester l'action de la consommation sur la production. Or, la France a vu presque tripler sa fortune depuis 1820 ; qu'y a-t-il d'étonnant à voir une augmentation correspondante dans le taux des gages et dans celui de certains salaires ! Ceci ne vient pas infirmer notre théorie sur l'influence de la productivité, mais s'y ajouter.

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Lorsque la productivité du travail s'accroît, de larges salaires peuvent être distribués; de son côté, le consommateur y gagne également : il voit diminuer le prix des choses ; il s'habille à meilleur compte, se nourrit mieux et sans plus de frais. Mais le patron prend-il part à cet accroissement ? Son profit augmente-t-il ? Si Ton entend son profit absolu, c'est incontestable; l'entrepreneur produit davantage, et il gagne aussi davantage. Veut-on, au contraire, parler du bénéfice proportionnel? Il est inférieur. Avons-nous besoin de donner des exemples? Une compagnie de chemins de fer a par voyageur un bénéfice moindre que l'ancien maître de poste ; mais son bilan de fin d'année est kilométriquement cent fois, mille fois peut-être supérieur. Rappelons ce que nous avons dit plus haut du tissage de la laine à Reims. L'ouvrier tisseur a de meilleurs salaires; mais le prix du mètre de mérinos s'est abaissé, et le profit du patron par mètre est moindre. — Un auteur américain, M. Edward Atkinson, vient de présenter de ce phénomène économique une preuve des plus convaincantes et des plus topiques (1). Nous reproduisons le tableau, qu'il a dressé d'après l'histoire de deux filatures de la Nouvelle-Angleterre, de 1840 à 1883. Les produits ont diminué ; les salaires sont allés en augmentant.

Salaires annuels Profit par yard Yards par Coût du travail par ouvrier . nécessaire pour ouvrier par yard .

payer 10 O^O. et par an.

1830 164 dolJ. or. 2.400 4.321 1.900

1870 275 papier. 0.760 19.923 1.425

1880 259 or. 0.481 28.000 930

Ces chiffres prouvent bien, disons-le en passant, qu'il

(1 ) The distribution of products or the mechanism and metaphysics of exchange — 1885. New- York.

n'y a pas corrélation entre les salaires élevés et la cherté du travail; au fur et à mesure que le salaire s'est accru, le coût du travail par yard a diminué. Ils démontrent aussi que, tandis que la part du travail augmente considérablement, la rémunération du capital a une tendance très accentuée à la baisse ; ici même, le profit par yard a diminué dans une proportion bien supérieure à la hausse des salaires.

Bastiat disait déjà, avec une justesse complète : «A « mesure q ue les capitaux s'accumulent, le prélèvement « absolu du capital dans le résultat de la production « augmente, et son prélèvement proportionnel diminue; « le travail voit augmenter sa part relative, et, à plus « forte raison, sa part absolue (1). » La richesse générale augmente , mais sa répartition change. — Et M. Léon Say, reprenant cette loi, disait récemment au Sénat : « Qu'est-ce qui se passe dans l'industrie ? L'aug- « mentation des salaires est constante ; et comment « cette augmentation est-elle couverte? Par la dimi- « nution constante de l'intérêt servi au capitaliste prêteur. « Il y a dans ce mouvement en sens inverse une dis- « tribution nouvelle de parts entre les divers agents de a la production; le capitaliste a moins, le travailleur a « plus ; c'est un changement heureux ; et si la main- « d'œuvre ne retient à son profit que la part qui peut « être abandonnée par le capitahste, le prix de revient « n'en souffre pas, et il peut bénéficier des améliorations « qu'on peut obtenir par les méthodes (2) »

Il n'est pas douteux pour nous que le profit de l'entrepreneur a une tendance à diminuer avec l'accroissement de la richesse. Peut-être y a-t-il, à nos yeux, d'autres raisons qui pourraient expliquer cette réduction

(1) Harmonies économiques^ ch. VII, capital.

(2) Séance du 24 mars 1885.

PE h'O^m^ ET m LA D^SMANI^E. W9

d^ profits ; nous serions tente de faire intervenir également la concurrence de plus en plus active qui se produit pour Texercice des fonctions commerciales et industrielles, par suite de la diffusion de Tinstruction (1),

Quoi qu'il en soit, c'est là une loi qui non seulement agit sur le profit du patron proprement dit, mais encore sur le revenu du capitaliste, dont Tintérêt diminue au fur et à mesure que les capitaux abondent, ainsi que sur celui du propriétaire foncier, dont le fermage ne suit pas, nous l'avons vu, la progression des salaires, et ne devrait pas suivre normalement Taccroissement de la richesse publique. Peut-être même la crise agricole actuelle, qui est avant tout une crise des fermages (2), tient-elle à ce fait que ceux-ci ont, depuis le commencement du siècle, suivi de trop près la progression de la valeur du capital foncier, les propriétaires ayant cons*tamment cherché à obtenir des fermiers la représentation presqu'exacte de la plus-value qui, chaque année, s'ajoutait au prix de leurs terres, M. Léon Say, dans le discours dont BOUS venons de parler, mettait en lumière cette vérité, trop longtemps méconnue; qu'il nous soit pennis de reproduire le fait qui en était pour lui la démonstration. C'est l'histoire d'un domaine rural depuis 1523 jusqu'en 1884. Ce domaine, détaché de la terre de Bourbilly, fut donné par un Rabutin^ aïeul, dit-on, du comte de Bussy-Rabutin, comme récompense à un homme d'armes qui l'avait bien servi. Cette terre était donc devenue un fief roturier, qui payait au seigneur une redevance dont Madame de Sévigné a touché une partie. On a pu suivre les comptes de ce petit domaine depuis 1523 jusqu'à nos jours, et l'on a constaté que la valeur en avait sans cesse augmenté. Le revenu, primi-

(1) M. Leroy-Beaulieu^ Essai sur la répartition des nchesses.

(2) M. Risler, loc. cit.

tivement de 50 livres, est aujourd'hui de 2.000 francs. Si au lieu de ce petit domaine de la Rochette, près de Dijon, M. de Rabutin avait donné à son homme d'armes une rente de même importance sur THôtel-de- Ville, que serait devenue aujourd'hui cette rente acquise en 1523? Qu'en resterait-il à présent entre les mains de ses héritiers ? Nous ne savons si ceux-ci, au lieu de 50 francs qu'avait touchés leur auteur, en retireraient aujourd'hui 50 centimes ; tandis qu'au lieu des 50 Uvres que rapportait en 1523 le domaine donné par Rabutin, ils ont obtenu dans ces dernières années un revenu de 2.000 fr. « Il y a donc, ajoutait sous forme de conclusion « M. Say, une situation toute particulière qui est faite « à la terre, et c'est ce qui crée la grosse difficulté en « présence de laquelle nous nous trouvons : la crise des « fermages, qui ne sera probablement pas apaisée de « sitôt »

En résumé , et pour conclure , nous dirons que la productivité du travail agit sur la rémunération du travailleur d'une double manière : l'' en accroissant les produits de l'entreprise dont il est appelé à prendre une part ; 2° en modifiant, à son avantage, la répartition de cette richesse, et en augmentant le dividende lui revenant, relativement à la part des autres copartageants.

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