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LA LOI DE L*OFFRE ET DE LA DEMANDE

moyenne. M. de Montalivet avait, avant le savant directeur de rinstitut agronomique, constaté la même loi dans le Sancerrois. Partout apparaît le même phénomène économique. Si nous en croyons M. Bouchard, d'Angers, le produit annuel de Tagriculture du département de Maine-et-Loire a augmenté, depuis 1840, de 40 à 50 millions, qui se répartissent ainsi : 12 millions aux propriétaires, c'est-à-dire au capital; 17 à 18 millions aux ouvriers et domestiques, c'est-à-dire au travail, et le reste aux fermiers et métayers, qui, outre le capital d'exploitation, représentent encore le travail. — En Angleterre, les fermages augmentèrent de 26 pour 100 pendant trente ans. Pendant la même période, les salaires agricoles se sont accrus de plus de 50 pour 100 (1). En attribuant la hausse des salaires à la productivité plus grande du travail, nous entendons expliquer en même temps dans une certaine mesure les différences qui existent entre les pays, ou même entre les dififérentes parties d'un pays. Que le salaire de l'ouvrier agricole des Etats-Unis soit supérieur à celui du Français, rien d'étonnant ; en Amérique, le travail agricole comporte l'emploi d'une plus grande quantité de machines. Que celui du Breton soit moins élevé que celui de l'ouvrier des environs de Paris, c'est encore là un fait qui a son explication : l'ouvrier de la Bretagne, par suite soit d'un manque d'éducation ou d'habileté professionnelle, soit d'habitudes dolentes, fournit un travail bien moins productif. Il n'est pas jusqu'à la fertilité naturelle du sol qui n'agisse sur les salaires. M. Maurice Block

(1) M. de Laveleye a observé que la Belgique offrait une situation inverse : le taux des salaires agricoles n'y aurait pas autant augmenté que le taux des fermages ; la plus-value du premier aurait été de 30 o/o, et celle du second de 80 <>/©, de 1830 à 1870. — M. Leroy-Beaulieu a donné, dans son Essai sur la répartition des richesses, Pexplicatiou de ce fait qui a un caractère absolument exceptionnel (p. 113)

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a constaté que les salaires sont plus élevés dans les con* trées fertiles que dans les contrées où le sol est moins riche (1).

Nous nous sommes longuement étendu sur l'influence de la productivité sur les salaires, l'action de cette cause ayant été méconnue ou plutôt ignorée jusqu'en ces derniers temps. Mais il ne faudrait pas laisser dans l'oubli une autre circonstance qui a eu son effet sur les salaires agricoles, nous voulons parler de l'augmentation qui s'est produite dans la richesse générale. La fortune pubUque s'étant largement accrue, les idées de bienêtre ont gagné du terrain dans toutes les classes de la société; elles ont engendré de nouveaux besoins, et permis de plus larges consommations. Les denrées agricoles, davantage demandées, ont haussé de prix (nous ne parlons pas des cinq ou six dernières années); les produits de boucherie, devenus de plus en plus nécessaires, ont renchéri. — Il était assez naturel que les ouvriers de la ferme participassent, avec le cultivateur, aux bienfaits résultant de l'augmentation des capitaux dans la société.

Mais, nous nous hâtons de l'ajouter, la productivité et l'accroissement de la richesse générale ne sont pas la seule raison que l'on puisse donner de l'accroissement des salaires agricoles. Il est une autre cause qui a eu ici une action incontestable^ tellement que l'on est parfois tenté de lui attribuer exclusivement l'augmentation : c'est la rareté de la main-d'œuvre, résultat du dépeuplement des campagnes.

En classant comme urbaine toute population agglomérée de 2,000 âmes et au-dessus (2), on a la progression suivante :

(1) Revite des Detix-Mondes, 1«' octobre 1884, p. 658, note.

(2) Il y a lieu de faire remarquer que dans beaucoup des bourgs de 1,200 à 2)000 Ames de population agglomérée, la plupart des habitants

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Années. Population nrbaiue. Population rurale.

La population rurale, qui représentait en 1846 les trois quarts de la population totale, n'en forme plus aujourd'hui les deux tiers, ayant ainsi perdu dans cette période près de quatre millions d'habitants, qui ont quitté les champs pour la ville. — Il ne faudrait toutefois pas se laisser tromper par une fausse apparence, et conclure des chiffres qui précédent qu'en trente ans plus du douzième de l'effectif national a déserté la campagne pour la ville. La progression indiquée ci-dessus n'est si rapide, que parce que chaque dénombrement nouveau a fait passer, dans la catégorie des populations urbaines, un certain nombre de localités qui comptaient comme agglomérations rurales, quand elles avaient 1,800 ou 1,900 habitants, et qui, arrivées à 2,000, sont devenues, par cela seul, communes urbaines, dans les statistiques officielles.

Néanmoins, l'émigration rurale existe, et il est un autre procédé au moyen duquel on peut la constater. Pendant que les départements comprenant des villes ont augmenté, que celui de la Seine a passé de 1,422,000 en 1851, à 2,799,329 en 1881, que le Nord a vu sa population passer, durant la même période, de 1,158,285 âmes à 1,603,257, les départements qui ne comptent que peu de villes se dépeuplaient : TAriège

vivent dMndUBtrie , de manufactures , non du travail agricole. Aussi le dénombrement de 1881 ne recense comme appartenant à Tagriculture que 18 millions 249,209 individus, ce qui n'est pas tout à fait la moitié de la population, laquelle monte à 37,405,290 Ames.

tombait de 265,000 à 240,601; la Haute-Saôae, de 347,000 â 295,905 ; les Basses-Alpes, de 152,060 à 131,918 ; les Hautes-Alpes, de 132,078 à 121,787 ; citons aussi, entre autres, TEure, le Calvados, la Manche, l'Orne, qui reculent au lieu de progresser.

Dans rintervalle des deux derniers recensements, de 1876 à 1881 , pendant que la population totale gagnait 766,260 habitants, les 28 villes au-dessus de 50,000 âmes en gagnaient 501,239, ne laissant, pour le reste de la France, qu'un accroissement de 265,021 habitants.

Le dépeuplement des campagnes a des causes complexes, dont nous ne pouvons songer à présenter l'examen. Nous avons plus haut cité l'une d'elles, et non la moins importante : les chemins de fer, qui ont enlevé à la culture une grande quantité de bras au moment de la construction de leurs divers réseaux, et qui depuis les ont retenus dans leurs cadres, en même temps qu'ils pompaient à jet continu dans le reste de la population rurale. Il fut une période, et nous ne sommes pas sûr qu'elle disparaisse d'ici quelques années, où l'ouvrier, pourvu de l'instruction primaire, dédaignait les travaux des champs, et n'avait d'autre ambition que d'entrer dans les compagnies de chemins de fer, où il prenait la qualité ^'employé. Les chemins de fer ont eu une autre action : ils ont rendu plus faciles les migrations d'ouvriers, et ont contribué, sous ce second point de vue, à raréfier encore la main-d'œuvre agricole.

L'accroissement des salaires des ouvriers de l'industrie et du bâtiment est dû à des raisons semblables. Toutefois, la rareté de l'offre de travail n'y a pas contribué, comme dans les campagnes ; car les villes, et Paris notamment, ont vu leur population augmenter d'une façon constante ; dans les autres centres industriels, la main-

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d'œuvre ne s'est pas faite non plus trop rare. La hausse de ces salaires trouve sa principale explication dans l'importance qu'a prise la demande, et celle-ci, à son tour, a été stimulée autant par l'accroissement de la richesse générale, qui a augmenté les consommateurs et leurs besoins, que par le caractère plus productif qu'a revêtu le travail.

L'industrie moderne s'est transformée le jour où ces deux grandes réformes que l'on appelle, l'une la vapeur, l'autre les chemins de fer, lui ont permis, d'une part, d'habiter de vastes usines, desservies et vivifiées pour ainsi dire par un puissant moteur, et, d'autre part, de porter au loin et à peu de frais ces produits, qu'elle a reçus de la même façon sous forme de matières premières. Ce jour là, de larges salaires ont pu être distribués : ils n'étaient que la représentation de l'accroissement qu'avait pris la productivité du travail humain. De la grande industrie, le courant s'est porté vers la petite industrie, où le travailleur a vu également, sous l'influence de causes identiques, s'améliorer sa rémunération.

L'emploi des machines s'est, en effet, généralisé. Dans l'industrie des transports, il apparaît avec une telle évidence qu'il serait oiseux d'en montrer les applications. Economie de temps, économie dans la traction, l'entrepreneur y trouve de tels avantages qu'il lui est possible de rémunérer plus fortement ceux qui l'aident. Le jour où la marine à vapeur a remplacé les voiUers^ et a permis de faire trois voyages au lieu d'un dans le même laps de temps, les matelots ont pu gagner de plus forts salaires, sans que l'armateur y perde. Dans les ports^ de puissants élévateurs ont réduit la peine en accroissant la somme de travail ; grâce à l'emploi, qui en est fait, les déchargeurs évitent de lourdes fatigues, et obtiennent néanmoins de meilleurs salaires. Dans un ordre d'idées voisin, la substitution des tramways aux anciens omnibus

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a permis raccroissement des salaires des cochers et des conducteurs.

Dans rindustrie du bâtiment, les machines ont fait leur apparition : machines à élever les pierres, machines à faire le béton ou le mortier, porteurs Decauville, tout cela a augmenté la production. Les outils se sont perfectionnés; la construction des échafaudages est plus rapide et plus économique ; tous ces progrés n'ont-ils pas modifié la profession, et accru ses bénéfices ?

Mais cela n'est rien en comparaison de ce qui a été fait dans Tindustrie manufacturière. La filature et le tissage ont été transformés. Que Ton nie ici l'influence de la productivité sur le taux des salaires : l'ancien tisserand, le handloomweaverj avec son métier rudimentaire, est resté avec un salaire insuffisant : à Paris, il gagnait 3 fr. en 1853, il gagne aujourd'hui 3 fr. 85, alors que la moyenne générale est de 5 fr. 66 ; dans les villes chefs-Ueux de département, il n'a que 2 fr. 52 (1). Le tisseur, au contraire, gagne à Reims 5 fr. par jour, si nous en croyons M. Poulain ; et chaque progrès dans la fabrication a donné lieu pour lui à une augmentation des salaires. — Dans l'industrie de la soie, il se passe quelque chose de semblable : il s'est étabU, depuis quelques années^ de vastes usines dans la banUeue de Lyon et dans les départements environnants, et les tisseurs lyonnais, ceux de la ville, sont un peu dans la situation où, il y a cinquante ans, se trouvaient les tisserands de coton à la main luttant contre le métier mécanique. L'assimilation sans doute n'est pas absolue; car, pour les tissus de soie, la supériorité d'habileté et de goût, les exigences de la variété, permettent mieux à l'artisan de se défendre contre le tisseur à la vapeur (2).

(1) L'Angleterre a retenti naguère des cris de détresse des kandloomweaverSf et une enquête parlementaire mit au jour leurs souffrances.

(2) Economiste fonçais, q9 du 4 juillet 1885.

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Les opérations du dévidage et du bobinage, dans l'industrie du coton, de la laine et du lin, s'exécutent par des procédés automatiques; les peigneuses mécaniques Heillmann et Hubner ont encore contribué à multiplier et à agrandir les usines.

En 1830, rindustrie des vêtements confectionnés fît à Paris son apparition, pour prendre bientôt d'énormes proportions. C'est à une coalition de tailleurs qu'est due l'origine de la confection. Bientôt après, la découverte de la machine à coudre vint accélérer ce mouvement, et l'on vit se fonder d'immenses ateliers, où des machines, marchant à la vapeur, et desservies par plusieurs milliers de bras, coupent et cousent les vêtements, les harnais, et les objets d'équipement. — En 1844, la mécanique modifiait l'industrie de la chaussure par l'invention des semelles rivées ou vissées, et Liancourt voyait fonder la première manufacture de chaussures.

Que l'on compare les manufactures d'épingles ou de clous de Warington ou de Wolverhampton avec la fabrique du dix-huitième siècle, représentée dans une gravure de V Encyclopédie, Dans celle-ci, l'on voit un ouvrier qui tourne la roue, pendant qu'un autre appointit à la meule un paquet de six épingles; plus loin, deux autres passent à la filière, et amincissent le fil de laiton ; au milieu de l'atelier, se tiennent des enfants accroupis, qui coupent avec des cisailles les morceaux du fil de métal.

L'eflBcacité du travail n'est pas la même dans tous les pays ; malheureusement, une étude comparative est assez malaisée ; elle est comphquée par plusieurs circonstances : pratiques divergentes, modes différents de travail, proportion des hommes et des enfants employés, nature des machines, fini du produit obtenu, etc. ; dans certaines mines, pour prendre cet exemple, l'on se sert de machines forantes, au moyen desquelles un homme

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est capable de produire trois, quatre et même six fois la quantité qu'il produirait, laissé à ses seules forces, mais ces machines ne peuvent être employées que dans les bassins où le filon a une certaine force ou une certaine inclinaison.

Dans une étude à laquelle nous avons fait de larges emprunts, un statisticien anglais, M. Jeans, donne une foule de renseignements que nous ne pouvons reproduire ici, mais qui tous viennent à Tappui de notre aflSrmation, à savoir que la productivité du travail peut plus que toute autre cause expliquer la hausse des salaires, en même temps qu'elle permet de comprendre les différences qui existent, sous ce rapport, entre les diverses régions.

Est-ce à dire qu'elle suflSse à tout expliquer ? Nous ne le pensons pas. Outre ce que nous dirons des grèves et des institutions ouvrières^ il faut également considérer la densité de la population; si, en effet, les salaires des ouvriers belges sont peu élevés, la raison en est la très forte densité de la population; la misérable situation des Irlandais a une cause identique.

Enfin, nous ne pouvons pas ne pas rappeler ici les avantages qui résultent, pour l'ouvrier, d'une distribution nouvelle de la richesse : l'augmentation des capitaux, en réduisant le profit de l'entrepreneur et l'intérêt du capitaliste, a accru la part du travailleur. C'est surtout dans l'industrie proprement dite que ce phénomène économique reçoit son application.

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