‹ Les salaires au XIXe siècleChapitre 48 sur 66 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Les institutions et les lois. — Les séries de prix.

La série de prix de la ville de Paris. — Origine de son caractère officiel : publicité donnée à la série.— Réformes de 1872. — Explication de Pinfluence qu'a eue la série sur la hausse des salaires. — Témoignages des patrons et des ouvriers.

La série des prix de la ville de Paris est, à notre sens, une des causes qui ont contribué le plus, depuis vingt-cinq ou trente ans, à Taugmentation des salaires des ouvriers du bâtiment, et, par contre-coup, de ceux des autres professions de notre capitale. On sait ce qu'est cette publication officielle ; ce que Ton sait moins, c'est son origine et c'est son action sur les prix.

Cette publication comprend un certain nombre de cahiers, où sont indiqués, avec détails et sous-détails, les prix des matériaux, des fournitures diverses, ainsi que de la main-d'œuvre, des industries du bâtiment, destinés à servir de base aux adjudications et aux règlements de dépenses concernant la ville de Paris. Les travaux à exécuter pour le compte de la ville sont toujours adjugés au rabais, et les prix de sa série ne représentent dès lors qu'une moyenne qui, en fait, est constamment supérieure à la moyenne réelle. L'administration ne peut donc éprouver aucun préjudice du chef de l'étabUssement de cette série ; mais il n'en est pas de même des particuUers, auxquels les ouvriers opposent les prix de la série comme représentant

Texpression exacte de la vérité. Cette série est, en effet, soumise à la publicité.

Pendant longtemps, les tableaux de ces prix étaient dressés par une commission de vérificateurs attachés au ministère des travaux publics et à la préfecture de la Seine, et pour Tusage exclusif de ces deux administrations. On n'en faisait que quelques copies manuscrites, qui restaient entre les mains des vérificateurs de travaux. Mais, en 1838, un employé de la division des bâtiments civils au ministère des travaux publics, nommé Morel, eut l'idée de faire imprimer et de publier les prix arrêtés par la commission. Cette publication, autorisée par le chef hiérarchique de cet employé, fut appelée Série Morel. A la mort de Morel, en 1856, on songea d'abord à revenir àl'ancien système, et à cesser la publication ; mais, après réflexion, on se décida à la maintenir, et elle fut confiée, moyennant une redevance annuelle, à la maison Cosse et Marchai, dont le traité expira en 1872.

En 1872, plusieurs réformes furent faites. En premier lieu, la publication fut, comme les autres travaux de la ville, mise en adjudication, et la maison Chaix obtint le droit exclusif de publier et vendre trois éditions successives de la série, chacune des éditions devant embrasser une période de deux années. En 1878, la maison Chaix fut de nouveau déclarée adjudicataire pour trois autres éditions biennales, et, en 1884, une troisième adjudication lui conféra encore la publication pour six années^ privilège qu'elle gardera donc jusqu'en 1890. En second lieu, l'administration, au lieu de faire dresser les tableaux des prix par ses seuls agents, ainsi que cela s'était pratiqué jusqu'en 1873, crut devoir, à cette époque, réclamer pour ce travail le concours d'entrepreneurs et d'ouvriers représentant toutes les industries du bâtiment intéressées, innovation

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qui fut appliquée pour Tédition de 1873. Enfin, on Toulut perfectionner et compléter la publication, en y ajoutant, en regard de chaque prix, les éléments servant à le justifier : on mit, à côté de Ténoncé du prix d'application, un tableau présentant les « sous-détails » qui entrent dans sa composition.

Les. deux dernières réformes, et notamment celle ayant trait à la composition du conseil chargé de l'établissement de la série, eurent pour conséquence de faire de celle-ci un tarif ofiiciel, dont les ouvriers entendent se prévaloir vis-à-vis des entrepreneurs pour réclamer des augmentations de salaires, et que les entrepreneurs, à leur tour, ne manquent pas d'invoquer vis-à-vis des particuliers dont ils veulent surélever le prix des travaux. La série qui, comme nous l'avons dit plus haut, n'est qu'une base pour l'adjudication des travaux de la ville, base au-dessous de laquelle le prix réel d'adjudication se tient toujours (il y a des adjudications qui sont faites avec un rabais de 50 %), devient donc, pour les ouvriers, l'expression exacte de la valeur de la maind'œuvre. Il suffit de lire dans l'Enquête parlementaire quelques-unes des dépositions faites par les représentants des chambres ouvrières, pour être convaincu des prétentions qu'ils ont à cet égard : tous reprochent aux patrons do faire travailler au-dessous des prix de la série, c'est-à-dire au-dessous de ce qu'ils considèrent comme la véritable valeur du travail. Aussi, vienne une prospérité des industries du bâtiment, aussitôt les ouvriers se mettent en grève, afin d'obtenir les prix de la série. La grève n'est quelquefois pas nécessaire, car les entrepreneurs, si nous en croyons un rapport dû à M. Alphand, n'opposent aux ouvriers qu'une fermeté peut-être insuffisante. « Certains même ont laissé, dit-il, « toutes les prétentions s'élever sans y faire aucune « opposition, tout cela parce que, les prix des journées

« une fois inscrits dans la série, ils étaient sûrs d'être « couverts de leurs déboursés. »

Il est donc certain qu'il y a lieu de rendre cette institution complice de la hausse considérable qui s'est produite depuis une quinzaine d'années sur les salaires des ouvriers du bâtiment. Frappé de ces conséquences, le Préfet de la Seine, à la fin de 1879^ avait proposé au Conseil municipal de cesser cette publication ; mais le projet n'aboutit pas. Loin de là, la série continua à paraître, et elle subite au mois d'octobre 1883, une modification profonde, qui, faite uniquement dans l'intérêt des ouvriers, devait mécontenter le monde des entrepreneurs. Depuis 1872, comme nous l'avons dit plus haut, l'administration avait cru devoir réclamer, poiu* dresser les tableaux des prix, le concours d'entrepreneurs et même d'ouvriers représentant toutes les industries du bâtiment, lesquels s'étaient joints à ses agents ; elle avait agi de cette façon pour toutes les éditions biennales qui s'étaient succédé jusqu'en 1882, sauf pour celle de 1876-1877 et celle de 1879-1880, qui ne devaient pas contenir de changements appréciables , le prix des '

matériaux et de la main-d'œuvre étant resté sensiblement le même que dans les périodes qui avaient précédé, c'est-à-dire les périodes respectives de 1874-1875 et de 1877-1878.

Ce conseil, composé moitié d'architectes de la ville et moitié de notables entrepreneurs, étabUssait les prix, en \ tenant compte : 1° des déboursés pour main-d'œuvre et \ fournitures ; 2° des faux frais appliqués à la maind'œuvre ; 3° du bénéfice sur la main-d'œuvre, les fournitures et les faux frais ; 4° des intérêts des avances de fonds et fonds de roulement.

Or, pour 1883, la ville de Paris fit faire une série par une commission dont elle exclut les entrepreneurs, et qui fut composée de ses architectes et de l'élément

ouvrier. Dans cette nouvelle série, quoique les prix de fournitures et de matériaux soient à peu prés identiques à ceux de 1881, les prix de journées des ouvriers y sont cependant augmentés d'environ 10 Vo J on atteignit ce résultat en prenant cet accroissement de salaire sur les faux frais alloués aux entrepreneurs, qui furent ainsi diminués d'autant. Cette façon d'agir ne fut pas du goût des entrepreneurs : ils protestèrent, et refusèrent de reconnaître comme valable cette série, à laquelle on les avait empêchés de collaborer.

Est-il besoin, en terminant, de montrer par des chiffres quelle a été Faction de la série sur les salaires ? Nous prenons au hasard dans TEnquéte parlementaire deux dépositions. L'une est celle des ouvriers paveurs de la

Seine : « En 1876, au moyen d'une grève,

« nous avons obtenu, dirent-ils, que la journée fut « relevée à 6 francs. Enfin, en 1880, la série de la « ville Vaportée à 7 francs ^soit 70 centimes V heure (1). » Les entrepreneurs de peinture, après avoir fait connaître le taux de la hausse des salaires dans leur profession, ajoutaient : « Nous estimons que cette hausse, surtout « celle de la dernière période, est due en partie à Vin-' « traduction de Vêlement ouvirier dans la révision de « la série de la ville (2). »

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