CHAPITRE XXIV
Les institatlons et les lois (6U1Te). -^ lies eoaUtioiis
et les grèves.
Lutte entre le capital et le travail. — Grèves : leur objet. Coalitions. ^ Les grèves dans ranciennc France. — Législation : Gode pénal de 18i0 ; loi de 1849 ; loi de 1861; loi du 22 mars 4884. — Réformes industrielles ; le patron dépend maintenant de Touvrier. — Ce que rapportent les grèves aux ouvriers. — Ce qu^elles leur coûtent. — De leurs dangers pour la profession. — Cas où une grève peut donner des résultats définitifs.
Dans l'industrie moderne, deux forces se trouvent en présence : le capital, aux mains du patron, et le travail, que Ton demande à Touvrier. Ces deux forces se réunissent et se vivifient dans le contrat de travail ; mais elles sont parfois en conflit, et la guerre se déclare entre elles. La guerre, nous voulons dire la grève, est faite tantôt par les ouvriers, qui cessent simultanément de travailler, tantôt par les patrons, qui se coalisent pour fermer en même temps leurs ateliers (lock out). Le but des ouvriers est tantôt de réclamer un accroissement de salaires ou une réduction des heures de travail, tantôt de repousser une diminution des salaires ; dans le premier cas, la grève est oppressive, dans le second cas, défensive. Elle se produit avec le premier caractère, lorsque l'industrie est florissante ; avec le second, lorsqu'il y a crise dans les affaires. En Angleterre, la grève se produit plus particulièrement lorsque l'industrie prospère ; aussi réussitelle le plus souvent. En France, au contraire, les ouvriers
recourent & cette arme dans les moments difficiles ; aussi le succès en est-il plus douteux ; si même, — et ceci est fréquent, — la soufifrance industrielle se produit après une période de prospérité, la grève est presque certaine ; mais aussi Téchec en est-il encore plus certain ; c'est ce que Ton vit dans Tindustrie minière : de 1871 à 1873, il y avait eu un moment de très réelle prospérité ; le salaire des ouvriers mineurs s'éleva à 8 et 10 fr. par jour ; bientôt après, Thorizon s'assombrit : les salaires descendirent, et les grèves se firent nombreuses. Dans les années 1875 à 1877^ tous les bassins houillers furent atteints.
Nous n'avons pas à examiner le but que poursuivent les patrons qui recourent au lock ouL Quelquefois, ils ferment leurs ateliers pour résister aux exigences des ouvriers; quelquefois, pour amener une réduction des salaires. A Roanne, tout récemment, onze établissements de tissage ont été fermés par leurs propriétaires, et 4,000 ouvriers environ congédiés en masse.
On sait que la grève, soit de la part des ouvriers, soit de celle des patrons, peut avoir lieu avec ou sans entente préalable ; dans le premier cas, elle porte le nom de coalition, et ce n'est pas là une distinction oiseuse ; car, dans ce siècle, le législateur français n'a jamais frappé la grève ; la coalition, au contraire, a constitué un délit jusqu'en 1864.
Il semblerait que le dix-neuvième siècle eût inventé les coalitions, mais il y aurait une grossière erreur à le croire : déjà dans la Coutume de Beauvoisis, par Baumanoir, on la trouve ; au douzième et au treizième siècle, il y a des grèves. En 1697, à Darnetal, près de Rouen, les compagnons drapiers, au nombre de plusieurs milliers^ s'ameutèrent parce que les patrons avaient employé des ouvriers étrangers, et cessèrent leur travail pendant un mois entier. De 1744 à 1789, l'on vit plusieurs grèves
très importantes, et notamment à Lyon (1). Au début de la Révolution, les coalitions d'ouvriers se multiplient, et envahissent tous les métiers. Quelques-unes d'entre elles inquiètent sérieusement l'administration, et l'on sait que c'est à la suite de l'une d'elles^ celle des charpentiers, que fut votée la loi Chapelier. D'autre part, la municipalité de Paris était obligée de déclarer « nuls, « inconstitutionnels et non obligatoires, les arrêtés pris « par les ouvriers de différentes professions pour s'in- « terdire respectivement, et pour interdire a tous autres « ouvriers, le droit de travailler à d'autres prix que ceux « desdits arrêtés. »
Mais si notre siècle n'a pas créé la coalition, il faut bien avouer qu'il l'a rendue plus fréquente, plus préjudiciable, dés lors plus efficace. Deux raisons l'expliquent : en premier lieu , les modifications apportées à la législation; en second lieu, l'organisation actuelle de l'industrie.
Le Code pénal, promulgué en 1810, distinguait entre les coaUtions de patrons et celles d'ouvriers, et ne punissait les patrons qu'autant qu'ils avaient , pour abaisser les salaires, agi injustement et abusivement^ tandis qu'il frappait les seconds par cela seul qu'ils s'étaient coalisés, que leur coalition fût ou non abusive. Partout à cette époque la partialité pour les patrons était flagrante : en Angleterre, une loi de Georges III (chap. 39 et 40) condamnait à trois mois de prison tout homme qui était convaincu d'avoir engagé les ouvriers à cesser leur travail; et la même loi n'infligeait que 20 livres sterling d'amende aux patrons convaincus de s'être concertés pour diminuer la rémunération de leurs ouvriers. Une loi du 27 novembre 1849 vint faire
(1) M. P. Bonnassieux, La Qiiestion des grèves soiis Vancien régime : La Grève de Lyon en 1744. — V. également M. Leroy-Beaulieii, La Question ouvrière au X/X« siècle,
disparaître do notre législation les mots injustement et abusivement, et la même peine fut appliquée aux patrons et aux ouvriers. Sous lempire de cette législation, chaque ouvrier était libre de faire individuellement à son patron les conditions qu'il lui plaisait de fixer. Le délit commençait au moment où plusieurs ouvriers s'entendaient pour dicter les mêmes conditions aux patrons, et, en cas de refus, sanctionnaient leurs demandes par une désertion non seulement simultanée, mais encore concertée. La loi du 25 mai 1864 ne punit plus la coalition, le plan concerté ; mais elle punit les délits qui se commettent, et qui prennent, à raison de la coalition, une gravité plus grande : c'est ainsi qu'elle atteint les menaces, violences^ voies de fait et manœuvres frauduleuses, lorsqu'elles ont pour but de forcer la hausse ou la baisse des salaires par la cessation simultanée de travail (art. 415). De plus, elle frappe certains faits qui viennent se joindre à la coalition, et elle en fait un délit : ce sont les amendes, défenses, proscriptions, interdictions, prononcées par suite d'un plan concerté par les ouvriers ou patrons (art. 416). Ainsi, le concert, qui en lui-même et pris isolément, n'est pas punissable, vient, d'une part, opérer comme circonstance aggravante à l'égard de certains délits, et, d'autre part, servir de fait constitutif du délit pour certains actes qui par euxmêmes, et abstraction faite de la coalition, ne seraient pas qualifiés délits par la loi pénale. L'article 416 a luimême été abrogé par la loi du 22 mars 1884 sur les syndicats professionnels.
Que la modification apportée à notre législation par la loi de 1864 ait contribué à rendre les coalitions plus fréquentes, c'est ce que certaines personnes soutiennent, non sans quelque raison. De 1865 à 1870, en effet, il y eut de très nombreuses grèves : sans doute, de 1871 à 1876, elles ont à peu près cessé, mais ce fut pour repa-
raître depuis 1877. On objecte à cela qu'avant 1865 les grèves s'étaient déjà multipliées. Sous la Restauration, les tribunaux jugeaient tous les ans un ou plusieurs procès de coalition. Dès les premiers jours de la monarchie de juillet, les grèves furent fréquentes : en 1831 et 1834, Lyon vit des grèves sanglantes ; la grève des canuts de 1831 engendra une terrible insurrection. Dans la seule année 1840, Ton put assister aux grèves de plusieurs corps de métiers : tailleurs , bottiers , cordonniers ^ menuisiers, tailleurs de pierre, ébénistes, serruriers. Chaque grève fut accompagnée de violences. En 1844, ce fut le tour des mineurs de Rive-de-Gier ; cette grève a dans l'histoire sa page marquée de sang (1).
Pendant la même période, la Belgique était soumise aux mêmes émotions industrielles. De 1840 à 1849, il y eut dans ce pays 435 ouvriers traduits devant les tribunaux pour délits de coalition.
Qu'est-ce à dire ? — Nous n'avons pas la prétention de soutenir que la loi de 1864 ait engendré les grèves, mais nous croyons ne pas nous tromper en affirmant que le résultat d'une grève est différent, selon que la législation autorise ou non la coalition. Dans la première phase de l'histoire des grèves, la cessation de travail, pour être licite, devait avoir lieu immédiatement^ et n'avoir pas été concertée , aussi la durée en était-elle assez brève; dans la seconde phase, au contraire, la mise en grève est préparée, des ressources sont accumulées en vue de cette éventualité, souvent même des caisses de résistance sont entretenues d'une façon constante. Les grèves sont devenues de véritables organisations ; dès lors, ne sont-elles pas plus redoutables !
Ce n'est pas tout : le Gouvernement qui, lorsqu'une
(1) M. Levasseur, Histoire des Classes ouvrières avant 1789, t. Il, et Histoire d€< Classes ouvHères depuis 1789, t. I*".
244 DEUXIÈME PARTIE — CflAPITRE XXIV
grève éclatait, prenait des dispositions destinées à arrêter les violences des grévistes, le Gouvernement se désintéresse de plus en plus de ces luttes, ou plutôt n'intervient que lorsqu'il a été déjà commis des faits graves. Notre souvenir, au moment où nous écrivons, se reporto à une discussion de la Chambre des députés où le ministre de Tlntérieur, interpellé sur son attitude dans une grève, soumettait à l'appréciation du Parlement le point suivant : Doit-on etnployer la force armée quand on craint qu'il se commette des faits délictueux, ou ne peut-on le faire que quand il en a déjà été commis ? Question sur laquelle on nous permettra de ne pas prendre parti, mais qui atteste l'influence que peut avoir la grève.
Les grèves, soit celles qui ont suivi 1864, soit celles qui ont immédiatement précédé (quoique moins fréquentes et de moins longue durée) devaient être terribles pour l'industrie qui les subissait ; car, depuis trente à quarante ans , l'organisation industrielle s'est tellement transformée et compliquée, qu'un arrêt de travail peut la compromettre irrémédiablement. Le temps est éloigné 01 Adam Smith pouvait, sans erreur, écrire : « Un « propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, « un marchand peuvent généralement vivre une année « ou deux des fonds qu'ils ont par devers eux, sans <( employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers « ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu « l'espace d'un mois, et presqu'aucun l'espace d'un an « sans travailler. A la longue, le maître ne peut pas « plus se passer de l'ouvrier que l'ouvrier du maître, « mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi urgent. » — En Allemagne, la même idée était traduite d'une façon plus saisissante par le mot : arbeiterfrage, magenfragcy question ouvrière, question d'estomac.
La situation est aujourd'hui renversée. Le patron est
lié ; il a des engagements à remplir ; commandes à livrer, intérêts et loyers à payer, clientèle à satisfaire ; il a un matériel, que le chômage rend inutile, et compromet même; il a des machines dont l'activité est presqu'indispensable, comme dans les hauts-fourneaux ; dans les mines, la continuité du travail est même nécessaire à la conservation du fonds, et Tarrêt des machines d'épuisement peut avoir les conséquences les plus préjudiciables. Il en est de l'organisation industrielle comme de l'organisation physique : plus elle est savante et compliquée, et plus les crises qui l'atteignent sont terribles.
L'ouvrier, au contraire, peut vivre pendant la grève et attendre pendant des mois entiers la reprise de l'ouvrage : il est secouru par les camarades, soit des autres villes, soit des autres corps de métiers. On divise, en effets et on localise les grèves pour en assurer le succès. La contribution des autres ouvriers est même obligatoire : elle est comme la dîme du chômage sur le travail (1). Les grévistes trouvent parfois un appui auprès des municipalités; quelques-unes d'elles leur allouent des secours : on se rappelle que le conseil municipal de Lyon votait, au mois de mai 1879, pendant une grève, une somme de 50,000 fr. en faveur de ceux qu'il appelait dans un langage euphémique, les ouvriers en chômage. Le secours adressé par le conseil
(1) « Une remarque qui a été faite et qui a son intérêt, di^^ait M. Ca- « mescasse dans ÏEnquête parlementaire^ c'est que, dans une branche « d'industrie, il est rare qu'il y ait grève générale ; on voit le plus sou- « vent une succession de petites grèves partielles faites par des groupes « d'ouvriers appartenant à une spécialité.... C'est là, le résultat d'un « système conçu pour mener les grèves à bien. Les cbambres syndicales " n'ont pas toujours un fondb de caisse suffisant pour soutenir une grève « générale, et, en procédant ainsi, les grévistes peuvent prolonger la « résistance à l'aide des cotisations des ouvriers qui travaillent et des « secours envoyés par d'autres corporations. » {Enquête, p. 331)*
246 DBUXIÈMB FAHTIE. — CnAPITRG XXIV.
municipal de Paris aux grévistes de Decazeville est trop récent pour qu'il soit nécessaire de le rappeler.
Ces modifications ont-elles eu une influence sur les salaires ? Il no nous paraît pas douteux que la hausse qui s'est produite depuis 1853 soit due en partie aux grèves. Il est à coup sûr difficile de déterminer la part respective qu'ont eue dans cette augmentation les diverses causes que nous avons signalées. On a pourtant essayé de l'établir.
Dans un rapport célèbre, la Chambre de Commerce de Paris avait indiqué l'influence des grèves sur les salaires de la façon suivante :
Pour la peinture et la vitrerie 38 p. 0/0
Pour la menaiserie 40 —
Pour la marbrerie 30 —
Pour la charpente
Pour les mécaniciens, chaudronniers et fondeurs. 45 —
Pour la typographie 35 —
Pour la maçonnerie 30 —
Pour les bronzes 30 —
(De 1866 à 1872, 20 p. 0/0.)
Se servant d'une méthode plus rigoureuse, M. Camescasse, dans une déposition faite devant la commission d'Enquête parlementaire, indiquait le résultat effectif des grèves qui, de 1879 à 1883, avaient eu une issue favorable pour les grévistes. Nous ne pouvons reproduire le tableau, mais nous devons ici mentionner, entre autres, la grève des parqueteurs, qui a valu à ceux-ci une augmentation de salaire de 10 % ; celle des menuisiers du meuble sculpté, dont le salaire par heure a passé de fr. 70 à fr. 75; celle des charpentiers, dont le salaire s'est élevé de fr. 10 par heure, et celle des ouvriers en talons Louis XV, qui ont bénéficié d'une augmentation semblable (1).
(1) « Le seul souvenir qui resta dans la mémoire des ouvriers
« charpentiers fut que la grève de 1822 leur avait valu le salaire de
Mais, dussent-elles réussir, les grèves entrainent à la charge des ouvriers des frais considérables Un publiciste anglais, M. Bevan, a calculé la perte des salaires résultant de 110 grèves (1). Estimant la perte quotidienne à 4 sh. (5 francs), en comptant 5 jours de travail par semaine, il est arrivé à un total de 4.468.950 liv. st. (111.723.000 francs). La grève des constructeurs de navires de la Clyde, en 1877, coûta, à elle seule, 300.000 liv. st. (7.500.000 francs); la grève des mineurs de Durham, en 1879, coûta 240.000 liv. st. (6.000.000 francs). Ajoutez à cela les loyers impayés, les dettes s'accumulant sur la tête de Touvrier^ Taffaiblissement physique, les maladies, les souffrances des femmes et des enfants, et vous comprendrez quels sont les maux que laisse derrière elle une grève.
M. Walker, que nous avons eu Toccasion de citer fréquemment dans le cours de cette étude, s'est ingénié à calculer le temps nécessaire pour combler la perte de salaires résultant d'une grève, à supposer qu'une augmentation de 5 °/o fût consentie : la perte d'un mois de salaire ne sera couverte que par l'expiration d'une année 3/5 au taux plus élevé (years of work at the extra rate) ; la perte de 6 mois exigera, comme compensation, 9 années 3/5 avec le nouveau salaire; enfin, celle de 12 mois 1/2 ne sera réparée qu'après l'expiration d'une période de vingt ans (2).
La perte est immédiate ; le gain est éloigné, quand il n'est pas éventuel. Les grèves, en effet, ne donnent pas toutes un résultat utile pour les ouvriers ; la plupart même, il faut se rendre à la vérité, se terminent sans
« 35 centimes l'heure, celle de 1833^ le salaire à 40 centimes, et ils firent « la grève de 1845 pour obteuir le salaire à 50 centimes.. .. » M. Levasseur, Histoire des Classes ouvrières depuis 1789, 2« vol. p. 165.
(1) Journal ofthe statistical society, mars 1880, p. 46.
(2) Loc. cit. p. 31.
augmentation des salaires. Il en est même qui leur sont préjudiciables : en 1878, les ouvriers typographes se mettaient en grève, et demandaient une augmentation de 8 à 9 %. Sans obtenir entièrement gain de cause, ils virent leur salaire accru de quelques centimes par mille de lettres ; mais leur coalition laissa derrière elle une conséquence dont depuis ils ne cessèrent de se plaindre : Tintroduction des femmes dans les imprimeries. Ennuyés de la perturbation dont leur profession venait d'être le théâtre, craignant dans l'avenir une désertion nouvelle de leurs ateliers, plusieurs patrons voulurent former des ouvrières dont la concurrence serait pour eux un gage de sécurité. Celles que l'on avait habituées à la typographie restèrent attachées à un travail qui leur semblait plus rémunérateur que les autres métiers féminins. L'essai se généralisa, et aujourd'hui beaucoup d'imprimeries, pour ne pas dire la plupart, occupent des femmes.
Les grèves amènent, en outre, un déplacement fatal des industries. C'est à une grève de tailleurs qu'est dû, on le sait , l'essor de la confection depuis 1830. Le même fait a été reconnu dans l'Enquête parlementaire : les grèves du faubourg Saint-Antoine ont, dans ces dernières années, entraîné une déplorable diminution du travail dans l'industrie de l'ameublement ; depuis ce temps, beaucoup de marchands font fabriquer en Allemagne ; l'un d'eux, a-t-on dit, « a un wagon à lui ; ce « wagon va et vient constamment, apportant de l'étranger « des objets fabriqués. Il emploie le moins d'ouvriers « possible, et seulement pour donner la dernière main « aux meubles venus d'Allemagne. » La dernière grève d'Anzin, qui coûtait 40,000 francs par jour à la Compagnie, a déplacé des courants commerciaux au profit de la Belgique et surtout de l'Allemagne ; on écrivait de Denain le 26 mars 1884 : « Les charbons étrangers
« nous envahissent ; chaque jour, on a le cœur serré à « la vue de centaines de wagons jaunes et rouges qui « nous encombrent de charbons allemands, vite réex- « pédiés sur la ligne de Paris par la compagnie du « Nord (1). »
Les ouvriers, avant de se mettre en grève, devraient prévoir ces conséquences possibles. Ils s^imaginent, à tort, que le salaire est quelque chose d'élastique, susceptible d'être indéfiniment étendu ; ils semblent ignorer qu'il est arrêté par certaines limites qu'il ne saurait franchir. Nous avons dit plus haut qu'il est la représentation de la plus-value produite par le travail de l'ouvrier, dé^luction faite du profit que doit percevoir l'entrepreneur. Que si déjà le salaire absorbe presque toute la plus-value, il est évident que la grève ne peut aboutir, et aboutirait-elle par suite de l'inexpérience des patrons, ou de l'urgence de travaux, comme ceux de la moisson, ses résultats n'auraient aucun caractère durable.
Les seules hypothèses qui puissent donner aux ouvriers l'espoir du succès, sont celles où la part des autres copartageants, l'entrepreneur, le capitaliste, le propriétaire foncier, vient à diminuer, ou encore lorsque la masse à partager augmente.
Mais les lois du salaire ne produiraient-elles pas elles-mêmes une hausse, sans l'intervention d'aucune mesure artificielle ? Certains économistes l'ont soutenu, et Tun d'eux, Miss Harriett Martineau, a fait un livre intitulé : Tendance des grèves à abaisser le taux des salaires. Certains faits justifieraient cette assertion : les ouvriers agricoles et les domestiques, entre autres, ont vu leur salaire augmenter naturellement, et sans le secours de grèves. Nous pensons même, pour notre part, que le jeu de la concurrence suffirait le plus souvent pour
(1) M. Desjardins, Revue des Deux-Mondesy n^ du 15 avril 1885, p. 884.
amener les mêmes résultats que la coalition ; mais il est bon de remarquer que les lois économiques n'agissent pas d'une façon instantanée, et il se pourrait, au cas où les entrepreneurs réaliseraient des profits exceptionnels, que la hausse se fît attendre pendant un temps relativement long ; la grève peut avoir pour résultat de hâter ce moment. « De même, comme le dit si ingénieusement « M. Gide, dans un baromètre, l'aiguille suit bien d'elle- « même les variations de la pression atmosphérique ; « toutefois, comme l'instrument est toujours plus ou « moins imparfait et que le jeu des rouages laisse tou- « jours à désirer, il est bon quelquefois de donner un « léger coup de pouce sur le cadran, pour que l'aiguille « prenne sa position d'équilibre. » (1). La grève peut remplir l'office de la petite secousse, et elle peut faire disparaître l'obstacle que la coutume ou l'intérêt personnel opposait au libre jeu des lois du salaire. M. Walker a une expression aussi énergique que caractéristique pour
traduire cette idée : « soa strike may hâve the
« effecl to break up a crust of custom which has « formed over the rémunération of a class oflabo- « i^ers. » (2) C'est ainsi qu'en 1877, au moment de la grève des menuisiers, à Manchester, ces ouvriers étaient payés dans cette ville 8 den. 1/2 (0 fr. 85 l'heure) ; à Liverpool, 8 den. 1/4 ; à Bradfort, 8 den. (0 fr. 80) ; à Lincoln, 7 den. 3/4 ; à Lancaster, 7 den. (0 fr. 70) ; à Cambridge, 6 den. 1/2 (0 fr. 65) ; à Gloucester, 6 den. (0 fr. 60) ; à Winchester, 5 den. 1/2 (0 fr. 55) ; à Frome, 4 den. 3/4. Le travail était le même cependant, et les diJBférences de conditions de l'existence n'étaient qu'insignifiantes (3).
(1) Loc, cit.
(2) Loc. cit. p. 390. Plus loin M. Walker dit non sans justesse : « Strikes « are only of unquestionable utility in the first stages of the élévation of M masses of labor, ... » p. 391.
(3) M. Yves Guyot, La Science économique^ p. 299.
Il faut également remarquer que la possibilité d'une grève est une menace suspendue sur la tête des patrons. Il en est de la crainte de la coalition comme de celle de la guerre ou du duel, qui contribue à maintenir les rapports de courtoisie et de convenance entre les nations ou les hommes. Dans les pays^ où les grèves sont licites, les patrons se refusent moins rarement aux augmentations légitimes de salaires qui pourraient leur être demandées.