CHAPITRE XXV
La Goutume.
Influences en sens divers de la coutume : elle arrête la hausse et la baisse. Elle fixe les salaires agricoles. — Son action sur les palaires industriels. ~ Elle diversifie les salaires, selon les lieux. — Instabilité des salaires dans les pays neufs. <— Ailleurs, le salaire ne baisse que rarement ; raisons et justificdtions.— 11 en est autrement lorsque la productivité du travail diminue.
La coutume ou la routine, comme on voudra l'appeler, a, dans la question des salaires, une influence méconnue jusqu'ici, quoique incontestable. Elle est l'obstacle qui suspend la hausse des salaires, comme elle en arrête la baisse.
La fixation des salaires agricoles est due, le plus souvent, à la coutume. Si- pour les domestiques de ferme, pour le personnel permanent des exploitations, le salaire est discuté entre les parties au moment de la formation du contrat de louage, il en est autrement pour les ouvriers que Ton occupe aux travaux de la moisson. Ceux de nos lecteurs qui ont habité la campagne savent comment on engage les moissonneurs : à une certaine époque de l'année (dans quelques contrées, vers la fin de juin)^ le cultivateur loue ses ouvriers ; il leur fixe approximativement leur tâche ; mais le prix n'est pas discuté, et, sauf convention contraire, celui des années passées est tacitement accepté.
Pour les salaires industriels, il y a quelque chose d'analogue : dans les grandes villes, et pour la plupart
des métiers, le tarif est impersonnel, fixé par le syndicat pour l'ensemble de la corporation. Que Ton ne croie pas que ce tarif varie sans cesse, et oscille sous Tinfluence de causes diverses : il survit aux raisons qui Font fait établir^ et subsiste souvent pendant plusieurs années, malgré les changements qui se sont produits sur le marché du travail.
En Angleterre, on a essayé d'établir une échelle mobile des salaires, et l'essai a été couronné de succès ; mais cette pratique n'a encore été observée que dans les houillères. Le salaire est basé sur les prix moyens du charbon^ et la fixation en est faite pour chaque trimestre. Ce système a du bon : il a su initier les ouvriers aux difficultés contre lesquelles se heurtent les patrons, et il leur a permis de supporter les plus grandes crises, sinon sans douleur, du moins sans récrimination.
L'obstacle que la coutume oppose parfois à la hausse du salaire a pour résultat de déterminer des inégalités dans la rémunération des ouvriers de deux régions ou de deux localités distinctes. Dans le chapitre précédent, nous avons montré quelles étaient les difiérences de salaires des ouvriers menuisiers en Angleterre, avant la grève de 1877 ; dans certaines villes, la hausse s'était produite, dans d'autres les prix étaient restés stationnaires, et cependant le travail était le même, les conditions de la vie semblables. L'inégalité n'avait d'autre cause que l'arrêt imposé d'une façon inconsciente, par la coutume, aux salaires de quelques-unes des locaUtés. En France, ne voyons-nous pas des différences entre les prix de deux départements limitrophes dont la situation économique est cependant identique ? Dans le même département, quelquefois dans le même canton, à quelques kilomètres de distance, les salaires, payés dans deux communes voisines, varient dans la proportion d'un quart, voire même d'un tiers ; si l'on recherche l'expUcation de
cette anomalie, on ne tarde pas à reconnaître que c'est un effet de la coutume.
En général, les diminutions de salaire sont difficilement acceptées par l'ouvrier, qui croit à la durée de la hausse dont il a profité. Si, en économie politique, le travail est envisagé comme une marchandise, il faut bien dire que c'est une marchandise vivante, qui pèse ellemême sur les variations de son prix. Aussi les baisses de salaires sont-elles un fait relativement rare. — Dans les pays neufs, comme les Etats-Unis, le taux des salaires est instable, il s'élève et s'abaisse rapidement : les moindres changements dans l'offre ou la demande du travail l'affectent d'une manière aussi sensible que les variations de la température agissent sur le thermomètre. L'Economiste français y du 18 avril 1885, dans sa correspondance des Etats-Unis, cite des réductions de salaires qui se sont traduites par une proportion de 20 à 25 p. 0/0. Peut-être en est-il ainsi parce que les chiffres y sont plus élevés ; peut-être aussi ces contrées n'opposent- elles pas les mêmes frottements au jeu des lois économiques. Mais, dans nos vieilles sociétés, il en est autrement : le salaire ne descend jamais, ou plutôt ne descend que rarement.La remarque en avait été déjà faite par M. Ducarre, dans son rapport célèbre. La confirmation vient de nous en être donnée dans une circonstance douloureuse. Notre industrie traverse en ce moment une crise intense, qui n'est pas sans causer de vives souffrances. Dans l'enquête poursuivie en 1884 par la Chambre des députés, chaque déposant avait à répondre à cette question : « Quels sont les salaires en temps de chômage ? » La plupart des patrons et même des ouvriers tombaient d'accord pour reconnaître que le salaire restait le même qu'en temps normal. On diminue le nombre de jours ou d'heures de travail ; on congédie une partie des ouvriers, on ne garde que les meilleurs, desquels on exige une plus grande
somme de travail ; mais on ne touche pas à la fixation du salaire.
C'est ce que constatait, par exemple, le représentant des ouvriers porcelainiers : « Les salaires sont les mêmes ; on ne diminue que les heures de travail. » Les ouvriers carreleurs sont plus affirmatifs : « Dans notre « métier, jusqu'à présent nous n'avons pas voulu « accepter rabaissement de salaire que voulaient nous « imposer les patrons ; c'est ce qui vous explique qu'il « y ait 60 pour 100 d'ouvriers qui chôment. » — M. Huret-Bellevalette s'exprime ainsi : « En temps de « chômage, les prix sont les mêmes ; quand un ouvrier « est augmenté, il n'y a plus possibilité de diminuer a son salaire (1) ». — M. Lalanne, au nom du syndicat des entrepreneurs de plomberie, appareils et canalisation pour le gaz, exprime la même idée :
« On ne diminue pas les salaires en temps de
(c chômage, mais on fait alors un choix des ouvriers, on « conserve de préférence les bons, et dans ce cas on c< peut dire qu'il y a réellement chômage pour les mau- « vais ouvriers (2). » — M. Boucheron, de la chambre syndicale de la bijouterie-joaillerie, est du même avis : « Le salaire ne change pas, dit-il. On fait travailler les « ouvriers plus ou moins, 6, 7, 8 heures, mais le prix « de l'heure ne change pas (3). » — « En temps de « chômage, dit un autre, les semaines sont réduites à « quatre jours (4). »
La crise devrait normalement abaisser la rémunération
(1) Enquête, p. 124.
(2) Ibid. p. 156.
(3) Ibid. p. 312.
(4^ Ibid. p. 185. — V. aussi p. 266 la déposition du représentant du syndicat des briquetiers de Belleville ; p. 151, celle de la chambre syndicale des ferblantiers-lampistes ; p. 154, celle de la Chambre syndicale de l'éclairage et du chauffage au gaz ; p. 71, celle de la Chambre syndicale des entrepreneurs de couverture et de plomberie, etc.
i56 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE XXY.
du travailleur ; elle ne produit ce résultat qu'indirectement, par la diminution du travail. Il y a ici un effet bien curieux de la coutume, effet qui n'est pas spécial aux industries parisiennes, mais que l'on a constaté un peu partout. A quoi tient ce phénomène, ou plutôt comment explique-t-on ici l'influence de la coutume ? — Par deux raisons. En premier lieu, l'ouvrier craint, par une concession passagère, d'avilir pour l'avenir le prix de la main-d'œuvre ; il ne croit pas à la durée de la crise, et il ne veut pas que les conséquences en persistent même après qu'elle aura pris fin ; il regarde la hausse comme une conquête qui lui a coûté de longues années d'attente et de lutte, et il ne veut pas en perdre le bénéfice. — L'entrepreneur, d'autre part, esclave lui aussi de la coutume, ne résiste pas à cette prétention : il continue à payer le salaire qu'il s'était accoutumé à donner, et il se borne le plus souvent, pour équilibrer sa situation et restreindre ses frais généraux, à diminuer soit le nombre d'ouvriers soit la tâche qu'il donnait à chacun.
Il en serait toutefois autrement si la crise avait pour caractère, moins de fermer les débouchés et de rétrécir la production, que de diminuer le profit de l'entrepreneur et d'avilir les prix. Ainsi les souffrances de l'agriculture, qui sont le résultat d'une baisse considérable dans le prix des céréales, ont-elles pu, dans certaines contrées de la France, l'Aisne, par exemple, amener les cultivateurs et leurs ouvriers, les uns à proposer, les autres à accepter une réduction des salaires. — Pour l'industrie de la soie, il s'est passé quelque chose de semblable : la concurrence des usines des environs de Lyon a déterminé un abaissement dans les prix, et, par contre-coup, a obligé les fabricants de Lyon, qui vendaient moins cher, à réduire le salaire des ouvriers
tisseurs à la main (1). Nous retrouvons là une application de la théorie de la productivité du travail : lorsque le travail cesse d'avoir la même productivité, la part de l'ouvrier s'amoindrit ; le travail, au contraire, reste-t-il productif de la même manière, malgré un ralentissement dans la demande, les salaires se maintiennent.
(1) Dans rindustrie du bâtiment à Paris, si nous sommes bien informé, il y aurait eu depuis quelques mois une réduction de certains salaires ; ce serait là le résultat de la prolongation de la crise, à moins que Ton n'y voie (et pour notre part nous serions assez tenté de le penser) l'influence de la diminution qui s'est produite dans la productivité de rindustrie des constructions ; d'un côté, en effet, les loyers ont baissé, et, d'un autre côté, les locaux vacants sont devenus plus nombreux.