CHAPITRE XXVI
De la différenee des salaires. — De la tendanee des salaires peu élevés à une hausse comparatiTement plus forte.
Le salaire varie suivant les lieux, les professions et les individus.— Pour certaines professions, il y a parfois une concurrence inégale. — Concurrence des prisonniers, des coolies, des femmes.— Organisation du travail des détenus.— Tendance des salaires inférieurs à une plus forte hausse. Divers exemples. — Explications : les métiers inférieurs sont délaissés, et les ouvriers se portent vers les professions plus relevées ; perfectionnement de l'outillage, qui a rendu le travail plus productif dans les métiers inférieurs; la pratique de l'apprentissage disparait peu à peu. Système socialiste de Tégalité des salaires.
Le salaire varie selon les lieux; ce point, que nous avons mis en lumière par de nombreux exemples et de nombreuses statistiques, s'explique^ quand il n'est pas le résultat de la coutume, en partie par la différence du prix des subsistances ou plutôt par la différence dans le nombre des besoins. Si Touvrier de Paris est plus favorisé que celui de province sous le rapport de la rémunération, cette circonstance est due, non pas à une différence dans le prix des vivres qui n'atteint pas la différence des salaires, mais à ce fait que le séjour à Paris implique un mode de vie plus coûteux, et exige des consommations d'autre nature. L'inégalité des salaires n'a-t-elle pas une autre raison ? La situation du marché du travail est ici pour beaucoup. M. Leroy-Beaulieu
insiste sur ce qu'il appelle le bonheur ou la chance pour les uns, et son contraire pour les autres (1). Pour nous, il est évident que le hasard joue ici un certain rôle, mais en ce sens seulement qu'il suscite dans tel lieu, ou qu'il empêche de naître dans tel autre les diverses circonstances que nous envisageons comme les conditions nécessaires d'une élévation des salaires. Et si^ pour prendre cet exemple, le mineur silésien gagne péniblement 1 fr. 50 par jour, tandis qu'un mineur anglais reçoit 6, 7 ou 8 fr., la malchance d'un côté, le bonheur de l'autre, y sont pour quelque chose, mais parce que le premier s'est trouvé placé par sa naissance dans un milieu défavorable, et le second, au contraire, dans une situation politiquement et économiquement préférable. — Et M. Leroy-Beaulieu le reconnaît plus loin, lorsqu'il dit : « Qui peut nier que ce « soit un bonheur, pour un ouvrier ébéniste ou bijoutier, « d'être né à Paris plutôt qu'à Berlin, plutôt surtout c( que dans une petite ville d'Allemagne ? Qui peut « contester que ce soit un bonheur pour un ouvrier « fileur d'avoir reçu le jour à Manchester plutôt qu'à « Zurich ou à Bombay ? »
Si nous laissions de côté les différences de Heux, et si nous nous attachions à une seule localité, nous serait-il permis d'affirmer que le salaire varie selon les professions et les individus ?
Il est incontestable que ces différences s'expliqueraient; mais en pratique, nous l'avons vu plus haut, elles sont moins sérieuses qu'on ne pourrait le supposer. Et d'abord, en ce qui concerne les individus d'un même métier, elles existent à peine : il se produit une tendance à l'égalité. Entre les professions, il en est autrement : quelques-unes, à raison du peu de productivité
(1) Le Collectivisme f p. 59 et 60.
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du travail, sont moins rémunérées ; nous en avons parlé dans un chapitre antérieur, et notre dessein n'est pas d'y revenir.
Dans d'autres, les ouvriers sont atteints par une concurrence inégale qui déprime leurs salaires : cette concurrence provient d'individus pouvant, à raison de circonstances particulières, accepter des salaires moins élevés. Ainsi, la femme fait à l'ouvrier mâle une concurrence dont ce dernier est porté à exagérer peut-être l'importance.
On cite souvent aussi l'immigration des Chinois ou des coolies indous, dont l'effet serait d'entraîner une réduction des salaires ; mais aux Etats-Unis , où elle s'est produite en masse, les ouvriers sont bien payés. Nous dirons de ce fait comme de celui qui précède, qu'il influe moins pour arrêter l'élévation naturelle des salaires, résultant d'un accroissement dans la productivité du travail, que pour paralyser la propension aux grèves, ainsi que pour éviter l'augmentation artificielle des salaires, qui en est la conséquence habituelle.
L'affranchissement de l'esclavage dans les colonies européennes, ainsi que dans la plupart des Etats du Nouveau-Monde, a eu pour effet d'entraîner une immigration considérable de races indiennes et chinoises ; cette immigration a pu sans doute atténuer les effets de la crise de travail que l'émancipation avait produite, et permettre aux propriétaires de remplacer facilement les affranchis ; mais il ne faut pas se dissimuler que l'introduction en masse des races mongole, indienne et polynésienne, dans les pays de colonisation européenne, soit une question à la fois politique et économique. Envisage-t-on le côté politique, on peut se demander si cette juxtaposition d'individus appartenant à des sociétés ; vieilles et décrépites, et conservant leurs mœurs antieuropéennes au milieu des populations civilisées parmi
lesquelles ils viennent vivre, si cette juxtaposition, disons-nous, ne présente pas des inconvénients supérieurs à ses avantages. Se préoccupe-t-on seulement du point de vue économique, Ton n'est pas moins perplexe: cette immigration n'a-t-elle pas pour conséquence de retarder les perfectionnements agricoles ? ne peut-elle pas constituer aussi une concurrence absolument inégale pour le travail libre ? Divers pays ont pris des mesures afin de la restreindre. Certains Etats Tout prohibée ; d'autres se contentent de la rendre plus rare, en soumettant à une taxe l'immigrant, ou celui qui l'importe; d'autres, enfin, ont déterminé un minimum aux salaires des immigrants. C'est ainsi qu'une convention, intervenue le l*"" juillet 1861, entre la France et la Grande-Bretagne, et réglementant l'immigration indienne aux colonies (1), a fixé le salaire minimum, pour les hommes, à 12 fr. 50 par mois ; pour les femmes, à 10 fr., et pour les enfants au-dessous de 14 ans, à 5 fr. Ces travailleurs ont droit, en outre, au logement, à la nourriture, aux soins médicaux, et à deux rechanges par an.
Toutes ces mesures s'expliquent par la modicité du salaire avec lequel les immigrants se suffiraient. Ceuxci, en effet, à raison de leur sobriété et du petit nombre de leurs besoins, pourraient vivre avec le cinquième ou le sixième de la rémunération de l'Européen. Peut-être aussi cette modicité tient-elle à ce fait, que la fixation du salaire des immigrants n'est pas due à la libre concurrence, mais leur est plutôt imposée.
Quoi qu'il en soit, une concurrence très active des coolies aurait pour résultat d'être très préjudiciable aux travailleurs libres, dont la nature physique a des exigences plus grandes. Mais en fait, et par suite de di-
(1) Les Chinois arrivent aux colonies presque toujours libres de tout contrat, et se livrent ordinairement au commerce de détail.
verses circonstances, notamment des mesures qui modèrent cette immigration ou en atténuent les conséquences, Ton peut dire que les ouvriers Européens, au moins dans la plupart des métiers, réussissent à obtenir des salaires rémunérateurs, dès qu'ils ont une réelle supériorité industrielle.
Le travail des détenus, dont la légitimité ne nous parait pas contestable, soulève, au point de vue économique, une première question : c'est celle de son organisation. Deux systèmes sont en présence : celui de l'entreprise et celui de la régie ; ils ont l'un et l'autre leurs avantages et leurs inconvénients, leurs partisans et leurs adversaires. Le système de l'entreprise est adopté en pratique par le plus grand nombre de prisons. L'entreprise se donne en adjudication. L'adjudicataire ou entrepreneur général figure à la fois dans le marché comme vendeur et comme acheteur. Comme vendeur, il fournit à l'administration la nourriture et l'habillement des prisonniers, le chauffage et l'éclairage, l'entretien de la maison, comprenant les réparations locatives et certaines grosses réparations ; pour ces divers services, le Gouvernement lui paie, par détenu et par jour de détention, un prix dont la détermination est l'objet principal de l'adjudication. Comme acheteur, il reçoit de l'administration le droit exclusif d'utiliser à son profit les bras des prisonniers, en les faisant travailler soit pour lui-même, s'il est fabricant, soit pour un ou plusieurs fabricants. Il tient compte à l'Etat de chaque journée de travail, suivant un tarif arrêté par le Ministre de l'Intérieur. Ce tarif évalue le travail des prisonniers sur le même pied que celui des ouvriers libres; il est toutefois fait à l'entrepreneur un rabais égal, le plus souvent, à 20 pour 100 (1), à titre de com-
(1) Arrêté ministériel du 13 avril 1882.
pensation pour robligation qui lui est imposée de fournir aux prisonniers tous les instruments et outils nécessaires, de pourvoir à toutes les dépenses de chauffage et d'éclairage des ateliers^ et même de subir les chômages. Le produit du travail des détenus se partage entre les détenus eux-mêmes, FEtat ou Tentrepreneur. — En second lieu, le travail des détenus soulève une autre question : ne doit-on pas craindre qu'il ne fasse concurrence au travail libre, soit au point de vue des prix, soit au point de vue de la quantité ? Il faut noter que, le plus souvent, l'entrepreneur n'est qu'un intermédiaire entre l'Etat et un certain nombre de fabricants dont il tire ce qu'il peut ; si ceux-ci paient à l'adjudicataire les objets fabriqués moins cher qu'à l'ouvrier libre, la concurrence des prix est manifeste ; si, au contraire, le prix est le même, l'industrie privée n'en souffre pas. Mais, en fait, les sous-traitants achètent les produits au rabais ; s'il en était autrement, ils s'adresseraient aux ouvriers libres ; d'ailleurs, l'adjudicataire, auquel on accorde une remise, peut aisément consentir à un léger sacrifice. La concurrence existe donc, mais nous la croyons peu forte : ce n'est que dans les moments de crise qu'elle fait sentir son intensité ; car l'adjudicataire doit, à tout prix, éviter le chômage. Ajoutons que le travail des prisons, s'il n'entraîne pas effectivement une sérieuse concurrence dans les prix, agit néanmoins comme menace sur le travail libre, en ce qu'il empêche l'augmentation du salaire de certaines industries. Il ne faut pas oublier, d'autre part, lorsqu'on examine les effets de la concurrence de quantité, que la plupart des détenus sont des producteurs qui, dans la vie libre, seraient forcés de travailler pour vivre ; ce que l'on doit désirer, c'est que l'administration laisse à chacun^ autant que faire se peut, son ancien métier, et, en même temps, que les professions, dans chaque prison.
soient aussi variées que possible (1). A vrai dire, la concurrence de quantité n'est pas sensible : en effet, le nombre des détenus occupés à des travaux industriels est, année commune, de 19,300 hommes et de 5,000 femmes, dont le travail atteint un rendement qui n'est pas supérieur à celui de onze mille ouvriers libres et de 3,800 ouvrières ; or, si Ton rapproche ces nombres de ceux qui représentent la masse des travailleurs de l'un et l'autre sexe, employés dans les diverses industries de France, on peut considérer comme nulle la concurrence des ateliers pénitentiaires.
Dans le cours de cette étude, nous avons, à diverses reprises, appelé l'attention sur un phénomène, bizarre au premier abord, et dont nous devons maintenant l'explication. La hausse la plus forte s'est produite sur les salaires qui étaient les plus faibles au début. Et ce fait apparaît, soit que l'on examine les individus d'un même ateUer, soit que l'on compare les divers métiers d'une même localité ou de locahtés semblables, soit enfin que l'on mette en parallèle la progression des salaires de deux régions absolument distinctes, ou de
(1) En 1848, le travail dans les prisons fut vivement attaqué. Un jour, le gouvernement provisoire vit arrêter sur la place de THÔtel de Ville une foule nombreuse de manifestants. C*étaient les tailleurs qui venaient be plaindre de la concurrence désastreuse des travailleurs esclaves. On fit des discours, d'un côté, des promesses, de Tautre. Mais le lendemain on fit une enquête et on s'aperçut quMl y avait dans les prisons une soixantaine de tailleurs, tandis qu'il y avait à Paris 15,000 tailleurs libres ; on constata, en outre, que les détenus n'avaient jamais fait que des vêtements pour les prisonniers. Néanmoins, comme le peuple avait fait entendre sa voix, le gouvernement provisoire se soumit. Un décret du 24 mars supprima, à la plus grande joie de la population, détenue tout travail dans les prisons, m en attendant qu'il fut organisé de manière à ne pas faire concurrence au travail libre. » Le Coup d'Etat vint mettre fin à cette félicité éphémère, dont quelques vétérans du délit gardent encore précieusement le souvenir : le décret-loi du 25 février 1852 rétablit le travail dans les prisons.
villes placées dans des conditions économiques différentes.
Prenons tout d'abord une même usine : M. Grad nous en a donné de nombreux exemples pour Tindustrie du coton et de la laine ; la statistique des salaires de Fourmies, recueillie par M. Brelay, est non moins topique , on se le rappelle. Dans les usines métallurgiques, le même fait a été constaté, et une statistique que nous devons à Tobligeance d'un de nos amis, maître de forges (1), nous a montré une hausse de 248 p. 0/0 pour les ouvriers qui gagnaient, en 1823, 33 francs par mois, et une hausse de 114 p. 0/0 seulement pour ceux dont le salaire, à la même époque, atteignait 70 francs.
Examinons-nous la hausse dans les divers métiers d'une même ville, nous voyons, par exemple, qu'à Paris, pendant que l'ouvrier horloger, qui en 1853 gagnait 4 fr. 50, voyait son gain ne s'élever que de 33 p. 0/0 durant la période 1853-1881, l'ébéniste bénéficiait d'une hausse de 111 p. 0/0, et le menuisier de 100 p. 0/0; or, ces derniers n'avaient, en 1853, que 3 fr. 50.
Si enfin nous envisageons différentes contrées, nous retrouvons la même loi : en Allemagne, les salaires agricoles se sont accrus bien plus dans les vingt dernières années qu'en France , et surtout qu'en Angleterre et aux Etats-Unis. Le taux d'accroissement des salaires de la grande industrie est bien plus élevé en France que dans ce dernier pays : dans les filatures, de 1830 à 1884, le travail n'a profité aux Etats-Unis que d'une augmentation de 76 p. 0/0. A Mulhouse et au Logelbach, le salaire a plus que doublé de 1835 à 1880 : il a haussé dans la proportion de 121 à 124 p. 0/0. — Sans passer les frontières, nous apercevons le même phénomène : la hausse moyenne sur les salaires, dans les villes chefs-
(1) V. plus haut le chapitre IV.
lieux de département a été de 63 p. 0/0 entre 1853 et 1881 ; à Paris, de 48 p. 0/0 seulement.
A quoi tient cette loi, dont les applications sont si variées, qui profite heureusement aux deshérités, et qui tend à rapprocher dans une condition semblable tous ceux dont Texistence matérielle est attachée au labeur quotidien ?
L'expUcation n'en apparaît pas tout d'abord. Toutefois, il est possible de la chercher. Et d'abord, en ce qui concerne les différents pays, il n'est pas étonnant que les nations arrivées le plus tôt à une rémunération convenable et suffisante du travail, restent ensuite relativement stationnaires, de même que, dans un autre ordre d'idées, ce sont les pays dont le commerce extérieur a pris au début le plus d'extension, qui semblent le moins progresser. C'est absolument, si l'on nous permet cette comparaison, ce qui se passe lorsqu'on examine deux personnes, l'une dans l'enfance, l'autre âgée de 25 à 30 ans : les revoit-on à cinq ou dix ans de distance, la première a fait des progrès, elle a grandi, elle s'est développée ; pour la seconde, au contraire, les modifications n'apparaissent guère. Disons aussi que les pays dont les salaires étaient au début très élevés, ont attiré, par cet attrait, de nombreux immigrants, dont l'arrivée a influé sur le marché du travail, et a arrêté ou atténué la hausse.
Examine-t-on seulement une même usine, ou une même ville, voici les raisons qui peuvent expliquer la loi. Les emplois inférieurs sont peu à peu délaissés, et, à l'inverse, les professions plus relevées recrutent un plus grand nombre d'ouvriers. Le développement de l'instruction générale, joint peut-être à celui d'une plus grande habileté naturelle, suffit à expliquer l'afflux plus considérable d'ouvriers qui se produit au profit des profes-
sions plus difficiles et dés lors mieux rémunérées (1). Le travailleur plus instruit, partant plus adroit, dédaigne les métiers dont le salaire ne lui paraît pas suflBsant, et se dirige vers ceux où la rétribution est plus convenable. Il n'y rencontre pas, d'ailleurs, d'obstacle : dans toutes les industries, les auxiliaires mécaniques ont tellement réduit le rôle de l'homme, et rendu sa tâche tellement aisée, que l'on a moins à se préoccuper, au point de vue de la production, de la qualité des ouvriers que de leur nombre : le travail est de plus en plus impersonnel. Comme le dit M. Jules Simon dans sa préface de V Ouvrière y « autrefois l'ouvrier était une force intelligente, il n'est plus aujourd'hui qu'une intelligence qui dirige une force. » L'usage des machines, ainsi que l'application la plus large de la division du travail, a eu pour résultat de faciliter le travail, et, par conséquent, de le rendre accessible à tous.
Il n'est pas étonnant dés lors que, d'une part, l'offre de travail, en s'accroissant, ait paralysé ou du moins atténué l'augmentation des salaires dans les professions difficiles dont la rémunération initiale était la plus élevée, et que, d'autre part, la rareté des bras^ dans les métiers inférieurs, ait eu pour conséquence d'y entraîner rapidement une hausse des salaires.
Plusieurs autres raisons complètent la démonstration : dans les métiers inférieurs, l'outillage industriel s'est perfectionné, et a permis d'utiliser le travail d'une manière plus fructueuse. Il en est résulté, de la part des
(1) C'est à cette cause qu'est dû en partie le taux relativement peu élevé des gages des emplois dans les chemins de fer, vers lesquels se dirigent un plus grand nombre de personnes. Nous ne pensons pas, au contraire, que le caractère monopolisé des industries de chemins de fer puisse en être l'explication. La société d'économie i)opulaire avait mis récemment au concours la question « de l'Influence des monopoles en France sur l'intérêt des capitaux et le taux des salaires. » Mais aucun des concurrents n'a pu démontrer la deuxième partie du programme.
patrons, une demande de travail de plus en plus grande, en même temps que les bras devenaient plus rares. Au moment où nous écrivons, nous voyons dans un chantier de construction Tusage de porteurs Decauville, l'installation d'une machine à vapeur destinée à faire le béton^ etc. ; quoi d'étonnant à ce que les terrassiers, les gâcheurs de plâtre^ aient vu leurs salaires s'élever rapidement?
En second lieu, la pratique de l'apprentissage disparaît peu à peu; elle cesse d'être en usage, sauf dans quelques rares professions. C'est là un point que les enquêtes les plus récentes ont mis en lumière : il n'est pas un patron qui ne déplore la pénurie d'apprentis, pas un qui ne signale ce penchant qu'ont les parents de diriger leurs enfants vers les emplois où ils obtiennent une rétribution immédiate, comme dans les bureaux des grandes adniinistrations, dans les banques ou dans le service des télégraphes. Le mal est certain; mais les conséquences dans l'industrie moderne en sont moindres qu'elles ne l'eussent été à une autre époque, grâce précisément à l'outillage mécanique, réduisant les tâches à des opérations unes et simples, susceptibles d'être accomplies par des ouvriers improvisés. Dans l'ameublement, par exemple, il n'y a plus d'apprentis; mais chaque ouvrier ne fait maintenant qu'une seule partie du meuble ; les machines font ellesmêmes une grosse part du travail. Que la disparution de l'apprentissage ait néanmoins quelques fâcheuses conséquences, c'est possible ; mais notre dessein n'est pas ici de les rechercher. Nous voulons seulement indiquer l'influence de ce fait sur la rémunération du travail. Primitivement, il y avait entre les salaires une diversité extrême provenant de l'apprentissage plus ou moins long ou dispendieux de la profession; l'apprentissage disparaissant, il se produit et il se produira davantage encore dans l'avenir un nivellement des salaires entre les diverses branches de chaque métier, voire même
parmi les différents métiers. L'apprentissage constitue, en effet, une sorte de monopole, analogue à celui des propriétaires fonciers, et susceptible de donner lieu à un profit spécial à ceux qui le détiennent ; comme il tombe en désuétude, le monopole s'éteint.
Qu'il y ait, en outre, pour expliquer cette tendance des salaires les plus faibles à s'élever plus rapidement, qu'il y ait, disons-nous, une autre raison tirée du dogme socialiste de Végalité des salaireSy c'est ce qu'on peut soutenir. On sait que, dans le système social exposé au Luxembourg en 1848 par M. Louis Blanc, le droit au travail avait pour corollaire l'égalité des salaires. Ces idées ont laissé un souvenir dans l'esprit des ouvriers, et, à Paris, du moins, ceux-ci n'acceptent pas que le patron donne à l'un d'eux une rémunération supérieure. Un de nos amis, grand entrepreneur, nous contait récemment qu'il n'avait jamais pu donner ouvertement à son meilleur ouvrier une paye plus forte, et qu'il avait dû, pour le récompenser, lui remettre, à l'insu des autres, une gratification supplémentaire. Ce socialisme jaloux est entretenu chez les ouvriers par les syndicats professionnels, qui s'arrogent, comme nous l'avons vu, la prétention de régler d'une façon autoritaire les salaires.