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CHAPITRE XXVII

Des différences de sslaires (suite). — Le salaire des femmes

Situation de Touvrière. — Salaire insuffisant— Raisons de cette insuffisance : Position sociale de la femme, qui le plus souvent est mariée <*a mère de famille, et pourrait à la rigueur vivre sur le salaire du mari on des enfants —Concurrence excessive dans les carrières féminines. — Prisons, ouvroirs, couvents ; femmes du monde. — Absence d'eutente entre les femmes. — Les grèves et les syndicats leur soûl inconnus.

Singulière destinée que celle des malheureuses femmes qui doivent demander au travail leurs moyens d'existence I II semble que la société leur ait donné en moins ce qu'elle a donné en trop aux autres. Les ouvriers leur refusent, sous le prétexte de les protéger, mais plutôt par un esprit de jalousie étroite, le droit de pénétrer dans les manufactures (1), faisant à leur égard ce que n'oseraient ni la loi ni les mœurs. Ont-elles trouvé un métier? Aussitôt une seconde calamité les atteint : seraient-elles laborieuses, assidues, elles n'obtiennent qu'un salaire insuffisant, quand il n'est pas dérisoire. En 1860, M. Jules Simon^ dans son admirable livre sur V Ouvrière y se posait un problème redoutable : « Une ouvrière qui gagne un « salaire de 2 fr., logée dans un taudis, misérablement « vêtue, a 59 centimes par jour pour sa nourriture, « pourvu qu'elle ait le bonheur de se bien porter pen- « dant les trois cent soixante-cinq jours de l'année.

(1) V. le ch. V. Suprà.

« L'immense majorité des ouvrières reçoivent 50 centi- « mes, et même 75 centimes de moins. Comment vivent- « elles ? (1) ». Terrible point d'interrogation, en 1885 comme en 1860 I la misère pour les unes, la corruption pour les autres, voilà la réponse.

Mais pourquoi le salaire féminin n'est-il pas rémunérateur ? L'on en a cherché bien des raisons, et, à notre sens, la question reste entière. Avant de proposer à notre tour une explication, rappelons deux points sur lesquels nous avons insisté plus haut.

Tout d'abord, le salaire normal est limité par un maximum et par un minimum : le maximum est la plusvalue résultant du travail de l'ouvrier, le minimum est déterminé par le coût de production de ce travail, c'està-dire par le prix des subsistances nécessaires à l'ouvrier. En second lieu, le travail de la femme, selon les métiers, est plus ou moins productif : dans les professions qui exigent seulement de l'habileté, de l'adresse ou de l'attention, il est aussi fructueux que celui de l'homme; mais, pour celles qui demandent une grande dépense de force et d'énergie, la femme reste inférieure à l'homme. Quant aux frais d'entretien de la femme, qui, comme nous le savons, fixent le taux au-dessous duquel son salaire ne devrait pas normalement descendre, ils sont tout au plus, avons-nous dit, inférieurs d'un quart à la dépense de l'homme.

Or, il faut bien l'avouer, la femme, d'une part, son travail fùt-il aussi productif que celui de l'homme, ne gagne jamais autant que celui-ci, à moins d'être payée à la tâche, et même, dans ce cas, y a-t-il encore une différence. D'autre part, elle n'a le plus souvent, en pratique, qu'un salaire insuflBsant pour vivre.

A quoi tient cette monstruosité économique, qui fait

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que le salaire de la femme, non seulement n'atteint pas celui de Thomme, toutes conditions étant égales d'ailleurs, mais encore reste au-dessous des dépenses nécessaires de la vie ? Selon nous, trois causes peuvent nous en fournir l'explication : la position sociale de la femme, qui vit le plus souvent à côté d'un mari ou d'un père duquel elle attend les moyens d'existence ; la concurrence qu'elle subit dans les rares professions qui lui sont ouvertes ; enfin, le défaut d'entente entre les femmes pour l'organisation du travail, ou même l'absence d'institutions destinées à les protéger.

Mariées, ou vivant en famille, ayant dés lors l'existence assurée dans le ménage, qu'alimente pour la plus grosse partie le salaire du mari, du père ou du fils, la plupart des femmes ne recherchent dans le travail qu'un légei* supplément de ressources, et consentent à recevoir le salaire qui leur est oflEert, quelque inférieur qu'il soit au minimum normal, déjà restreint (1). Pour elles, la vileté du salaire n'aura aucune conséquence préjudiciable. Pour les autres, et celles-ci constituent la minorité, elles subissent la concurrence des premières, et le taux de rémunération se trouvera le même pour toutes ; malheureusement pour ces dernières, la situation n'est

(1) M. Leroy-Beaulieu combat cette explication; mais, son argumen. tation ne nous a pas convaincu : c ..... . Supposons» dit-il, que toutes

« les dentellières et toutes les brodeuses montrent le maximum d'exi- « gence, il n'en est pas moins vrai que leur salaire ne pourrait hausser tt qu'à la condition qae les produits subissent une hausse, ce qui, pour « des articles de luxe, aurait l'inévitable résultat de diminuer la consom- « mation. » {Le travail des femmes^ p. 135).

Pour M.Walker, le mariage, ou plutôt l'éventualité du mariage, est une des raisons qui empêchent Télévation du salaire féminin, meiis en oe qu'elle fait craindre à Temployeur une rupture brusque du contrat de travail, depreciate in the eyes of her employer, and jitstly so, the value of sej'vices which may abruptly he terminated by marriage. (Loc, cit, p. 374)f explication qui ne vaudrait tout au plus que pour les servantes et autres domestiques attachées à la personne.

pas identique : elles n'ont pas un protecteur légal dont le travail doive faire face à une partie de leurs besoins, et les maigres profits que leur procure le travail ne suffisent pas à réparer la dépense de forces qu'il a entraînée. Les privations et la maladie sont leur lot, à moins que (mais c'est là une pensée à laquelle nous n'oserions nous attacher, si nous n'y étions autorisé par le spectacle des grandes villes), à moins qu'elles ne demandent à des ressources honteuses le moyen de combler la différence. Peut-être même la part pour laquelle elles peuvent être supposées, dans un certain nombre de cas, recourir à des expédients inavouables, pèse-t-elle d'un poids écrasant sur les salaires féminins et en déprime-t-elle le taux. Nous interrogions un jour un individu qui occupait à des travaux de couture un grand nombre de femmes, et, comme il nous disait que le chiffre de 2 fr. n'était atteint que par les meilleures ouvrières : « Avec quoi vivent les autres ? lui répondîmes-nous. — Avec ce que leur donne leur amant. »

Le nombre des carrières ouvertes aux femmes est, au surplus, trop restreint. Leur nature physique les rend incapables de certains travaux. Les mœurs, sinon la loi, leur ferment la plus grande quantité des autres métiers. Les syndicats ouvriers se chargent, à leur tour, de leur interdire certaines professions où elles pourraient être employées. Qui ne connaît les statuts de la Société typographique de Paris ? elle ne permet pas à ses membres de travailler dans les ateliers où sont occupées des femmes ! Le plus clair résultat de tout ceci, c'est que le nombre des professions dont l'accès leur est permis étant très circonscrit, elles s'y font une concurrence acharnée, qui en abaisse bien vite la rémunération. Il n'y a guère qu'une douzaine, une vingtaine au plus de métiers qui leur appartiennent exclusivement, et elles sont légion ; veulent-elles agrandir le cercle de leurs

occupations, elles ont à lutter contre tant d'obstacles, qu'elles sont le plus souvent ramenées vers celles qui constituent leur domaine (1). Sont-elles, au moins, assurées d'y régner en maltresses ? Il faudrait, pour avoir cette illusion, ignorer l'existence des prisons, des ouvroirs, des couvents. Le travail des prisons fait peu de concurrence au travail des hommes ; pour les femmes, la situation est tout autre : il est bien peu de leurs métiers qui ne soient affectés par cette circonstance. En ce qui concerne certains travaux féminins, comme la couture, la concurrence du travail non libre est considérablement aggravée par celle des ouvroirs et des couvents : nombre de communautés religieuses ont des ouvroirs qui sont de véritables manufactures ; elles passent des traités avec les grands magasins de nouveautés, et acceptent des salaires dérisoires. Il paraît que les 17 vingtièmes des chemises qui entrent dans le commerce parisien sortent des ouvroirs. Quoi d'étonnant à ce que le salaire des ouvrières couturières, lingères, etc., soit aussi modique, et que l'élévation en soit aussi lente !

Plus redoutable est même pour l'ouvrière libre cette concurrence conventuelle ; car elle porte uniquement sur certains travaux, tandis que celle des prisons offre une très grande diversité : les industries pratiquées, en effet, par les condamnées, sont nombreuses, ce qui autorise une répartition de travaux en rapport avec les aptitudes de celles-ci, et atténue, à raison du fractionnement même, la concurrence faite au travail libre.

Nous n'en avons pas fini avec la série des concurrences qui affligent le sort de l'ouvrière. Pour les travaux de

(1) Dans les congrès ouvriers de ces dernières années, les femmes, qui y ont pris part, voudraient qu'un plus grand nombre de professions leur fussent ouvertes. Toutefois, avec l'esprit restrictif dont nous avons tous tant de peine à nous débarrasser, elles ont demandé l'interdiction du travail de nuit pour les femmes. Elles ne s'apercevaient pas qu'ainsi elles aboutissaient à s'exclure de certains métiers.

luxe à Faiguille, broderies, dentelles, elle subit la concurrence des personnes aisées, qui s'y livrent à titre de passe-temps lucratif, et le nombre de ces dernières est plus considérable qu'on ne le pense. C'est la mère de famille de la petite bourgeoisie qui brode ou tricote pendant qu'elle surveille la récréation de ses enfants ; c'est la caissière qui, entre deux additions, fait quelques mètres de crochet ou de passementerie ; c'est la dame de compagnie qui se livre à quelques menus travaux, en même temps qu'elle converse avec sa maîtresse. Toutes ont leurs moyens d'existence assurés, et ne sauraient, dans la vente de leurs ouvrages, se montrer exigeantes ; aussi ne laissent-elles pas que de faire un tort sérieux aux ouvrières moins fortunées, qui font les mêmes travaux à titre, non plus de passe-temps, mais de gagne-pain. Il n'est pas douteux que les femmes pourraient modifier, par l'association, l'organisation si défectueuse de leur travail. Elles pourraient, au moyen de syndicats ou de grèves, empêcher l'avilissement de leurs salaires, et même en provoquer la hausse. Mais, dominées par l'obéissance maritale ou paternelle, soumises par leur sexe à une plus grande retenue, privées des droits politiques, absorbées par les soins du ménage et de la maternité, elles ne songent pas à se grouper. Aussi les associations féminines sont-elles presque inconnues; on n'en rencontre que trois dans toute la France; s'il est pourtant des syndicats susceptibles de rendre des services, ce seraient bien ceux-là. La coaUtion est une arme qui fait peur aux femmes, même lorsque ce sont leurs maris qui l'organisent. Essentiellement prévoyantes, voyant de plus près les souffrances, elles craignent le chômage, qui en est la suite ; elles en sentent immédiatement les désastreuses conséquences, et elles en aperçoivent mal les résultats définitifs, qui leur paraissent problématiques et éventuels. Qui ne sait que lors-

qu'une grève éclate dans un centre manufacturier, les femmes sont les premières à en souhaiter la fin, quelquefois même à en arrêter la durée, en désarmant leurs maris ! On comprend donc qu'elles ne fomentent pas de coalitions elles-mêmes, et pour elles-mêmes. Aussi les grèves féminines sont-elles rares, et encore sont-elles des grèves non concertées, éclatant subitement à la suite de vexations ou de souffrances intolérables, quelque chose comme un orage soudain.

Il semble, d'ailleurs, que les pouvoirs publics se fassent les complices de cette situation. Non pas que la loi consacre quelque inégalité au préjudice des ouvrières ; mais, lorsqu'une crise surgit, toute la sollicitude du Gouvernement est pour l'élément masculin, dont les cris sont plus perçants, peut-être aussi parce qu'il représente la gent électorale ; elle oublie volontiers la femme sans ouvrage. Il n'est pas jusqu'à la Série des prix de la ville de Paris qui, ne comprenant pas les salaires féminins, est peut-être aussi une des raisons qui en empêchent l'augmentation, à l'égal de ceux des ouvriers mâles.

Dans rintroduction que nous avons placée en tête de cette étude, nous nous sommes efforcé de prouver les avantages du salariat sur l'association, et, par des exemples empruntés à des entreprises et à des travaux de diverses natures, il nous a été possible d'affirmer que tout ouvrier qui aurait l'option entre un salaire et une part du produit de l'association, n'hésiterait pas à préférer le premier mode de rémunération. Nous avons même ajouté qu'un entrepreneur courrait les plus grandes chances de ne pas avoir d'ouvriers, s'il ne leur offrait un salaire fixe.

Et cependant notre conclusion sera que le salariat, au moins dans nos sociétés modernes, constitue une manière d^association entre le patron et l'ouvrier. Le contrat de travail, appelé par les jurisconsultes louage de services, est un contrat de société, et le salaire un dividende sur les bénéfices ou mieux sur les produits de l'association. Conclusion singulière ! dira-t-on , mais conclusion qui nous semble démontrée par les développements que nous avons consacrés à l'histoire et à la théorie des salaires.

Nous ne méconnaissons pas que, si l'on envisage le salaire dans les siècles passés, notre opinion ne soit erronée; mais, dans ce siècle, et particuUèrement dans la dernière partie de ce siècle, la question des salaires

apparaît sous un aspect difiFérent, et avec un caractère qui lui confère la valeur de l'association, moins les inconvénients de celle-ci (1).

Dans les siècles antérieurs, l'ouvrier est à la merci du patron, qui fixe souverainement son salaire, en même temps qu'il détermine sa tâche. Pas d'entente préalable ; pas de discussion possible, et, ajoutons-le, pas ou peu de hausse à espérer. L'ouvrier est quelque peu dans la situation du coolie de nos colonies européennes. Sans nul doute, la position du salarié est préférable à celle du serf, mais dans la même mesure que celle de l'immigrant indou ou chinois l'est à celle de l'esclave, qu'il remplace. Parfois son sort lui pèse, et il se met en rébellion ; mais la lutte est inégale, elle ne peut être concertée ; elle est d'avance frappée d'impuissance , malgré les violences qu'elle a pu provoquer.

Mais peut-on comparer le salarié ancien au salarié moderne ? Ce dernier traite librement avec l'entrepreneur souvent même il est le pupille d'une vaste organisation qui, forte du nombre de ses membres et de l'importance de ses ressources, traite d'égal à égal avec les patrons. Ceux-ci refusents-ils une demande, ou se montrent-ils hostiles, l'ouvrier se concerte avec ses camarades, et, par un arrêt simultané du travail, finit, si sa revendication est légitime, par obtenir gain de cause.

L'industrie progresse-t-elle, recourt-elle à des inventions plus parfaites, l'ouvrier est le premier à en profiter, et son salaire ne tarde pas à s'améliorer. Sans que sa tâche lui ait coûté un effort de plus, il bénéficie de tous les progrès^ et il en bénéficie dans une plus large pro-

(1) Cette observation explique la modification qu'a subie le titre de l'ouvrage. 1/objet de notre étude a été, en eJBTet, l'examen des variations et de la théorie du salaire au xix® siècle.

portion que le patron ou le capitaliste. La richesse générale s'accroît-elle autour de lui, elle entraîne une hausse de sa rémunération, de la même manière qu'un air plus pur et plus vivifiant agit sur les organismes qui le respirent.

Cette atmosphère sociale, s'il nous est permis de nous servir de cette métaphore, l'ouvrier peut aujourd'hui l'aller trouver ; et si, ayant vu le jour dans une région déshéritée, il recherche une situation meilleure, les facilités de communication les plus grandes s'offrent à lui : il peut, comme le malade émigrant en quête d'un climat plus doux et d'un soleil plus chaud, il peut, abandonnant les lieux où l'industrie végète et languit dans la routine, courir à des cités plus favorisées, et à des travaux plus rémunérateurs.

Dans cette coopération , à laquelle le travailleur fournit ses bras ou son intelligence, le capitaliste ses ressources, le propriétaire son usine ou sa terre, et l'entrepreneur enfin, sa direction et son activité ; dans cette coopération, l'ouvrier prélève la meilleure part. Les produits s'accroissent-ils proportionnellement au travail employé, la richesse publique augmente-t-elle dans la société, la part revenant au capitaliste diminue,, celle du propriétaire augmente dans une faible mesure, celle de l'entrepreneur décroît ; seule, la portion revenant à l'ouvrier augmente. Est-il permis d'aflSrmer, en présence de ce fait, que, dans nos sociétés contemporaines, les riches deviennent de plus en plus riches^ et les pauvres de plus en plus pauvres ? Sans doute, le riche étant le plus souvent économe, le pauvre fréquemment imprévoyant, l'esprit d'épargne de l'un, l'insouciance de l'autre, peuvent creuser davantage le fossé qui les sépare ; mais si l'on néghge ce fait, conséquence des quahtés ou des défauts qui président à la consommation des richesses, si on le néglige^ disons-nous, pour ne s'attacher qu'au

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résultat immédiat de chaque entreprise, ne doit-on pas reconnaître que le travailleur est privilégié dans la répartition des produits de celle-ci.

Nous pressentons une objection : si le contrat de salaire ne constitue qu'une association, comment, nous dira-t-on, avons-nous pu distinguer, au début de cette étude, le salariat de l'association ? Deux mots nous suffiront pour répondre.

Le contrat de travail est une association, mais une association sut generis^ dans laquelle un des associés n'a consenti à entrer qu'à la condition d'être à l'avance affranchi des risques inhérents à l'entreprise^ et fixé sur le taux de la part, qui lui écherra, ainsi que sur l'époque où celle-ci lui sera remise. L'ouvrier entend profiter des gains de l'industrie; mais il veut, d'autre part, échapper à toute éventualité. Il n'est pas, d'ailleurs, le seul à aimer la certitude. Est-ce que cette idée de certitude n'est pas inhérente à notre siècle ? Nous vivons aujourd'hui au milieu d'assurances de toutes sortes^ et le spéculateur le plus audacieux est souvent le premier à se garantir de la perte éventuelle de ses navires, de ses machines, de ses maisons, de ses capitaux, et à garantir sa famille de la perte de sa propre vie. Saurait-on, d'ailleurs, incriminer le calcul de l'ouvrier? Etranger à la direction de l'entreprise^ il veut s'affranchir des risques qu'elle comporte.

Mais, ajoutera-t-on, comment se traduit donc ici l'idée d'association, puisque la part du travailleur est indépendante des résultats obtenus par le patron ? La nouvelle association se caractérise par ce fait, que la part de l'ouvrier est calculée non sur les bénéfices particuliers de l'entreprise spéciale, où il est engagé, mais sur les produits généraux de l'industrie qu'il a embrassée. Celle-ci est-elle prospère et productive^ le salaire hausse, alors même que le patron ne réussirait pas ; est-elle, à l'in-

verse, languissante, routinière, le salaire reste faible, le patron réaliserait-il des bénéfices. Loi extrêmement juste : car l'ouvrier doit être responsable du choix de sa profession, choix qu'il a fait Ubrement et qu'il a dû faire en connaissance de cause ; mais il ne peut équitablement être responsable du choix qu'il a fait de son patron, son choix ne pouvant ici être aussi éclairé, et ne lui imposant, d'ailleurs, rien d'immuable.— S'agit-il, au lieu d'un travail productif, de services ou de fonctions domestiques, les gages seront basés sur l'état de richesse du pays, quel que soit Tétat de fortune particulier de la personne qui a recours à ces services, et qui les paie. Aussi s'explique-t-on que, dans les villes riches, les fortunes modestes aient à souJBrir du milieu dans lequel elles se trouvent.

Le salariat, sous son aspect moderne et dans nos sociétés contemporaines, est donc un contrat d'une nature spéciale, qui participe de l'association, et qui, s'il n'a pas juridiquement parlant, les caractères de celle ci, en reflète du moins les principaux traits sur le miroir économique.

Le prétendu conflit entre le capital et le travail n'est qu'un mot vide de sens ; l'on ne voit dans la société, au lieu de lutte, que le concours de deux associés dans l'œuvre économique.

Mais si l'antagonisme n'existe pas entre le capital et le travail, puisque celui-ci est le premier à profiter de l'abondance de celui-là, n'est-il pas à craindre qu'il ne se produise, du moins, dans chaque entreprise^ entre le patron et l'ouvrier? L'ouvrier, avons-nous dit, peut obtenir un salaire élevé chez un patron dont la profession est peu florissante, ou dont la fortune est mince, et, à l'inverse, ne recevoir qu'une rémunération insuffisante d'un chef d'industrie dont les bénéfices sont cou-

383 coifCLusioif.

sidérables. N'est-ce pas un défaut d'harmonie ? Nous ne saurions le contester ; mais l'harmonie peut être rétablie^ au moins en partie sans doute. Le patron ne peut demander à l'ouvrier de participer à ses pertes et à ses échecs industriels, car ce dernier ne saurait, et avec raison, supporter les risques fâcheux d'u]\e entreprise dont il a subi la direction ; mais encore peut-il, même dans cette hypothèse, appeler les ouvriers, par un meilleur règlement des salaires, à corriger certaines des causes de sa mauvaise fortune. Les combinaisons dont le salaire est susceptible sont tellement variées, qu'il est permis d'attendre beaucoup de ce côté. L'application du travail à la tâche, l'emploi des primes et des majorations de salaires sont des ressources auxquelles un patron ne recourt jamais sans en obtenir d'heureux effets. Nous avons parlé plus haut de V échelle mobile ; ce système, qui a pris naissance dans le comté de Durham, s'est étendu ensuite en Angleterre, et se propage maintenant aux Etats-Unis, et particulièrement en Pensylvanie dans l'industrie minière et dans la métallurgie, permet de faire varier les salaires, sinon suivant les bénéfices réalisés par l'usine ou la manufacture, du moins d'après le prix de vente des produits, lequel, du reste, donne le plus souvent l'indication des bénéfices.

Lorsqu'au contraire l'entrepreneur réalise des profits, son devoir est tout tracé : il doit y faire participer l'ouvrier. Nous avons toujours cru que la, participation aux bénéfices n'était pas destinée à remplacer le salariat, mais nous pensons qu'elle peut et doit le compléter. Nous nous plaisons volontiers, dans notre enseignement oral, à retracer les tentatives faites en vue d'introduire dans les usines la participation, et à les suivre dans leurs résultats. Cette institution n'a pas encore dit son dernier mot ; elle peut se généraliser ; elle peut également contribuer à répandre parmi les classes ou-

CONCLUSION. â83

vrières Tesprit d'épargne et de prévoyance. Combinez*la, en effet, avec une caisse des retraites, reculez jusqu'à un certain âge la distribution de la part revenant à rouvrier, et vous assurez à celui-ci une vieillesse aisée, un repos sans misère.

Nous venons de parler de devoirs à la charge du patron ; nous croyons, en effet, qu'il en existe. Que Ton ne dise pas que le patron soit quitte envers l'ouvrier après l'avoir payé. Le travail, selon certains économistes, serait une marchandise ; mais ce n est là qu'une comparaison utile pour faire comprendre le jeu de la loi de l'offre et de la demande, et, d'ailleurs, s'il est une marchandise, c'est une marchandise vivante ; aussi, si le paiement du salaire libère le patron, envisagé comme acheteur, elle ne peut le libérer, comme homme, visà-vis de ceux qui ont été ses auxiliaires dans l'œuvre commune, qui ont été, comme nous l'avons nous-même afl^mé, ses associés. — Le patron, sans pour cela intervenir dans la vie privée de l'ouvrier, sans exercer sur lui une surveillance ou un patronage qui puisse blesser sa dignité, doit cependant, soit par son propre exemple, soit par la bienveillance apportée dans ses rapports visà-vis de lui, soit enfin par la création d'institutions philanthropiques à son usage, doit, disons-nous, jouer un rôle tutélaire.

Certains industriels croient inefficace cette action ; mais l'ont-ils maintenue pendant assez longtemps. Fontils exercée avec tout le tact nécessaire ? L'éducation et le moral d'un homme ne se modifient pas en quelques jours, voire même en quelques mois ; et puis il ne faut pas oublier que ce devoir exige le plus grand discernement.

Les devoirs du patron appellent ceux de l'ouvrier : lui non plus n'est pas quitte envers le premier, après avoir accompli sa tâche ; il est homme, et, à ce titre, il

a des obligations morales. Quelles sont-elles ? Il a des devoirs envers le patron, envers la société et envers lui-même.

Coïncidence à la fois curieuse et heureuse : ses devoirs vis-à-vis du patron et de la société se confondent avec ceux dont il est tenu vis-à-vis de sa propre personne.

Que Ton nomme ici la bonne foi, la prévoyance, la tempérance, on ne tarde pas à reconnaître que ces obligations lui sont tracées, autant dans son intérêt que dans celui du patron ou de la société ; et, d'ailleurs, à qui profitent-elles le plus immédiatement, sinon à luimême.

Bref, si le capital et le travail ne sont que des associés, si le contrat de salaire participe de Tassociation, le patron et Touvrier doivent se regarder comme des collaborateurs, et^ au point de vue moral, se traiter comme des associés. Il y a là un aspect du problème social, que le cadre de notre étude ne nous permettait pas d'approfondir.

TABLE DES MATIÈEES

Pages Préface de M. Levassear, membre de Tlnstitut I

Ayant-propos i

Introduction : Le Salariat. — Sa supériorité sur l'association ; son utilité .— Ses perfectionnements : la participation aux bénéfices.

— Origine du salariat ; son histoire. — - Le xixe siècle. — Hausse des salaires; difficulté de révaluation de la hausse ; imperfection des statistiques; enquêtes officielles et privées.— Causes auxquelles est due la hausse. — La théorie du salaire est à refaire.

— Méthode déductive et méthode expérimentale 5

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