AYANT-PROPOS
c être restreint-il dans des limites trop étroites d^autres causes • très actives, telles que la coutume et surtout le progrès « constant de la richesse générale. Quant aux moyens qui € tendent à forcer ou à contrarier le cours naturel des choses, « aux coalitions et aux grèves, le mémoire établit, par de nomc breux exemples, qu'ils sont inutiles pour produire la hausse « des salaires et qu'ils aboutissent le plus souvent à un résultat « opposé, en faisant disparaître le travail et en déplaçant les « industries •
Avant d'être livré à rinipression, le mémoire a subi quelques légères modifications. J'ai dû notamment, pour obéir aux conseils de TAcadémie, examiner à nouveau l'action qu'exerce l'accroissement de la richesse générale sur le taux des salaires, soit pour l'augmenter, soit pour le diversifier suivant les lieux ; j'ai dû envisager également l'influence de la coutume sous un aspect que j'avais négligé dans mon manuscrit primitif. Enfin, j'ai ajouté à l'ouvrage une conclusion, que le temps matériel ne m'avait pas permis de formuler.
L'Académie met ses couronnes à haut prix : en récompensant la présente étude, elle a créé à la charge de l'auteur une dette de reconnaissance vis-à-vis d'elle, et, en même temps, l'obligation de corriger les imperfections de son travail.
1« Octobre 1886.
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INTEODUCTION
Le Salariat. — Son utilité ; sa sapériorité sur l'association.— Ses perfectionnements : les primes et la participation aux bénéfices. — Origine du salariat ; son histoire. — Le xix« siècle. — Hausse des salaires. — Difficulté de Tévaluation de la hausse. -— Imperfection des statistiques. — Enquêtes officielles et privées. — Causes auxquelles est due la hausse. — La théorie du salaire est à refaire.
Ce n'est certes pas dans cette partie du dix-neuvième siècle qui donne naissance aux entreprises les plus considérables, les plus complexes, et, faut-il le dire, les plus aléatoires, qu'il serait possible d'appliquer, à supposer qu'on la découvrît, une combinaison destinée à remplacer le salariat. Nous nous représentons mal une association entre ouvriers et patrons, lorsqu'il s'agit de travaux gigantesques, comme la construction de chemins de fer, le percement d'un canal de Suez ou de Panama. Mais , sans aller chercher des exemples aussi topiques, nous ne comprenons guère un contrat de cette nature intervenant même à l'occasion de la plantation d'une vigne ou d'un bois. — On aurait beau montrer aux ouvriers le bénéfice qu'ils retireraient d'une association dans ces circonstances, ils se récrieraient bien vite. « Nous sommes mariés , pères de famille, s'em- « presseraient-ils de répondre à celui qui leur ferait « une telle proposition; nous n'avons d'autres ressources a que le gain de notre travail quotidien ; — chaque « jour nous mangeons; chaque jour amène ses dépenses,
« et VOUS nous offrez une rémunération payable dans « quelques années. Mais croyez-vous donc que le bou- « langer nous fera crédit ? pouvez-vous attribuer au pro- « priétaire de notre maisonnette une patience qui dé- (( passera de plusieurs années l'échéance de ses loyers? « — Nos enfants ont besoin de vêtements ; les magasins « de la ville ne vendent qu'au comptant ; comment fe- « rons-nous? Et puis, ajouteraient-ils, êtes- vous certain « que votre plantation réussisse ? Ne faut-il pas craindre « la gelée, la grêle, etc. ? — Nous est-il possible de « compter sur un gain aussi éventuel ? »
Que Ton ne dise pas qu'une combinaison de cette nature, quelqu'insolite qu'elle puisse paraître au premier abord, serait basée sur le même principe que le métayage; l'analogie ne serait qu'apparente. — Le métayage, en effet, est sans nul doute une association offrant quelque ressemblance avec elle ; mais l'on n'est pas sans avoir remarqué que le métayer a lui-même la direction de l'entreprise, et que c'est à lui qu'appartiennent l'initiative et l'administration. D'ailleurs, le métayer est logé ; il se livre à des cultures variées, dont quelques-unes lui permettent de satisfaire à ses besoins personnels, sans qu'il lui faille attendre plus de quatre à cinq mois : ce sont des pommes de terre, du maïs, des fruits, des châtaignes ; enfin, il a du bétail, dont le lait peut entrer immédiatement dans sa consommation.
A une époque où, malgré la hausse survenue dans la rémunération du travail, certains publicistes, friands de popularité, et plus soucieux du triomphe des doctrines socialistes que du véritable intérêt des ouvriers, persistent à demander la suppression du salariat, et son remplacement par un quatrième contrat^ qui débarrasserait les travailleurs du salariat, comme celui-ci les a affranchis de l'esclavage, puis du servage, à cette époque, disonsnous, il est de notre devoir, à nous tous qui enseignons
ce que nous considérons comme les lois du monde économique, de démontrer que le salaire répond à une utilité que Ton ne saurait méconnaître. Peut-être Ta venir nous foumira-t-il un mode de rémunération plus parfait; le temps a ses surprises et ses révélations. On connaît le mot d' Aristote sur l'esclavage : il en prédisait, non sans incrédulité, la disparition le jour où le rouet marcherait tout seul. Grâce à la vapeur et aux machines, le rouet ne reçoit plus son impulsion de la main de Thomme ; mais la suppression de Tesclavage avait précédé cette révolution industrielle. Le salariat pourra lui aussi disparaître, mais jusque là nous devons aflSrmer qu'il présente des avantages dont les ouvriers sont les premiers à reconnaître la réalité.
Le salaire est, du reste, susceptible d'une foule de combinaisons qui , sans lui enlever son caractère de certitude et de périodicité, lui servent, suivant l'heureuse expression de M. Leroy- Beaulieu, de condimenty et intéressent puissamment Touvrier. C'est d'abord le travail à la tâche, qui permet à ce dernier, lorsqu'il est laborieux, de doubler son gain ; ce sont les primes données soit à l'intensité du travail, soit à l'économie sur les matières premières ou sur le combustible : il n'est guère de grandes usines métallurgiques ou de compagnies de chemins de fer qui ne trouvent dans l'emploi de ces primes de très sérieux avantages ; on connaît également l'usage qu'en a fait M. Laroche-Joubert, dans sa pape- • terie d'Angouléme, et la sagacité avec laquelle il en a perfectionné le système lui-même, en créant les primes collectives (1).
Le salaire, grâce à sa fixité, présente des avantages que n'offre pas l'association. Prenez, par exemple, une
(1) M. L^roy-Beaulieu, La Question ouvrière au X/X« siècle.
vaste entreprise dont on exclurait, par hypothèse, le capital et la direction intellectuelle, et supposez-la aussi prospère sous le régime de Tassociation que sous celui du patronat : les ouvriers verraient peut-être leurs salaires s'élever d'un cinquième, d'un quart au plus, et à quel prix^ à quels risques achèteraient- ils cette légère augmentation ? Ils y perdraient l'assurance et la périodicité de leur rémunération ; ils n'obtiendraient leur paiement que si Tentreprise prospérait, et, à coup sûr, ils ne le toucheraient qu'après la vente des produits, vente souvent éloignée, quand elle n'est pas incertaine. Nous lisons dans une correspondance adressée à V Economiste français ces Ugnes qui sont la meilleure confirmation de ce qui précède : « Sur 20 millions environ de produits (t annuels, aux fonderies et forges du Creusot, 15 mil- « lions vont à la main-d'œuvre, 4 à la rémunération du (f capital, 1 à la rémunération de Tintelligence ; total « égal, 20 millions. » (1). — Supprimez, contre toute espèce de vraisemblance, le capital et l'inteUigence , combien les 10,000 ouvriers du Creusot recevraient-ils ? — Leur salaire quotidien, de 4 francs, ne s'élèverait qu'à 5 francs.
Cette nécessité du salaire explique assez, entre autres raisons, pourquoi les sociétés coopératives de production, malgré l'enthousiasme irréfléchi qu'elles excitent parmi les classes populaires, sont restées en petit nombre. On en compte actuellement 74 (2). La plupart de ces sociétés laissent, d'ailleurs, une large place au salariat ; outre leurs membres, elles coriiprennent de simples ouvriers, qui ne participent en aucune façon aux bénéfices ; lorsqu'elles s'étendent, en effet, et qu'elles prospèrent,
(1) Economiste français^ b9 du 12 mai 1883.
(2) Rapport de M. Barberel, chef du bureau des Sociétés professionnelles, cité par M. Mangin, Economiste fr. du 23 mai 1885.
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elles se gardent bien d'accroître la liste des sociétaires, et elles font appel à des salariés (1). Enfin, il n'est pas jusqu'à la constitution et au fonctionnement même de ces sociétés, dans lesquelles on n'aperçoive ce mode de rémunération : c'est un salaire qui est distribué aux associés avant la répartition annuelle, et souvent à des intervalles rapprochés ; et c'est tellement un salaire, que si la société venait à sombrer, le syndic et le juge-commissaire de la faillite en ordonneraient le prélèvement avant tout partage. « Nous faisons comme les autres « maisons, disait dans l'Enquête parlementaire le prési- « dent de l'association des ouvriers tailleurs ; nous payons « les ouvriers à la journée et aux pièces, qu'il y ait « bénéfice ou non. » (2).
Ce ne sont donc pas les associations coopératives qui feront perdre du terrain au salariat, et quelqu'intérét que nous présentent les essais de coopération, nous ne pouvons nous empêcher de dire, avec M. Cernuschi, qu' « attaquer la combinaison si simple, si naturelle du « salariat, c'est retourner en arrière, vers un état moins « civiUsé. » (3).
Il semble, d'ailleurs, que le vent populaire, après avoir souflOié vers l'association, se tourne aujourd'hui du côté de la pari icipation aux bénéfices. Les pouvoirs pubhcs eux-mêmes, avec les aspirations démocratiques qui les animent, ont, dans ces dernières années, suscité dans l'opinion un mouvement favorable à cette dernière combinaison. Loin de nous la pensée que la participation ne
(1) « Il est impossible de ne pas employer des auxiliaires, disait le « gérant des maçons ; on ne peut refuser de satisfaire la clientèle, quand '« elle vous offre des travaux ; sans cela, on la perd. En principe, une « association ne doit faire travailler que ses membres ; mais, dans la « pratique, cela est matériellement impossible. » M. Levasseur, Histoire des classes ouvHères depuis 1789.
(2) Page 369.
(3) Illusions des sociétés coopératives, p. 35.
soit une excellente institution, appelée à donner de très heureux résultats dans les industries, notamment dans celles où la main-d'œuvre constitue la principale dépense ; mais c'est une institution sur la nature et sur les applications de laquelle les illusions sont trop nombreuses ; elle ne saurait, en aucun cas, remplacer le salaire, mais le compléter ; car combien y a-t-il d'entreprises qui réussissent ? On l'a dit plusieurs fois dans l'Enquête parlementaire, sur 100 industriels, il y en a peut-être 10 qui gagnent de l'argent, 50 qui végètent, et 40 qui font faillite. — D'ailleurs, dans la plupart des maisons prospères où elle a été implantée, le chiffre qu'elle procure aux ouvriers, en outre du salaire, n'est pas assez élevé pour qu'elle apparaisse avec un caractère différent de celui d'une simple gratification ; quelqu'ingénieux qu'ait pu en être le mécanisme, elle n'a pu abattre la barrière qui sépare les ouvriers des patrons, et létaux du salaire est demeuré entre eux la condition première du contrat (1); tant il est vrai que le salaire, dans notre société si pleine de risques industriels, est encore la combinaison la plus avantageuse pour l'ouvrier. Au reste, la situation de salarié peut n'être qu'une étape dans la vie du travailleur, et l'accession au patronat est même un fait fréquent dans la petite industrie. La bourgeoisie industrielle elle-même est une caste qui se renouvelle sans cesse ; elle perd ses enfants, mais ses pertes sont réparées par les recrues qu'elle fait dans le prolétariat laborieux.
Le salariat n'a reçu son application générale qu'à notre époque. De nos jours, en effet, l'homme de travail est libre ; dans l'antiquité, il était esclave ; au moyen-àge, il était serf. Toutefois, le salariat n'a jamais été entièrement inconnu^ même dans l'antiquité ; il y a toujours,
(1) V. M. Leroy-Beaulieu, loc. ciU
en efifet, dans les classes libres d'un Etat, à côté des grands et des riches qui usent de Tesclavage, des pauvres qui doivent mettre leurs bras au service d'autrui.
Les livres de Moïse sont formels : « Le prix du merce- « naire qui vous donne son travail ne demeurera pas « chez vous jusqu'au matin. » (1). Dans le Deutéronome et le livre de Tobie, Ton rencontre des passages relatifs^ comme le précédent, au paiement de rouvripr libre (2).
Sans parler d'Homère, qui, on le sait, a tfransmis à la postérité le nom des artisans qui ont fabriqué l'arc de Pandarus et le bouclier d'Ajax (3), il nous est permis de rappeler ici avec quel luxe de détails le poëte Hésiode décrit les travaux libres du commerce, de l'agriculture et de la navigation (4). Aussi est-ce avec raison que, dans sa belle Histoire de V Esclavage dans V Antiquité y M. Wallon a pu dire : « Le travail libre réagissait sur « les esclaves ; il en diminuait le nombre ; il pouvait « aussi en modifier la valeur. » (5).
A Rome, la situation fut la même. Les esclaves étaient en grand nombre. Sénèque rapporte que le Sénat avait un jour donné l'ordre de distinguer les esclaves des hommes libres par un vêtement particulier, mais qu'il y renonça ensuite en songeant au danger qui eût menacé l'Etat, si les esclaves s'étaient avisés de compter les citoyens (6). Mais dés l'époque des rois, des ouvriers libres existaient, et ils s'étaient constitués en corporations ; Servius Tullius accorda même à celles-ci des privilèges politiques ; elles avaient j d'ailleurs , leur autonomie propre : chefs, réunions, ressources particulières, céré-
(1) Lévitiquey ch. XIX, V. 13.
(2) Deutéronome, 1. XXIV, v. 14 et 15. — Tobie^ l. IV. v. 15.
(3) Iliade, 1. IV, 10, et 1. VH, 220.
(4) Œuvres et Jours, 616, 683.
(5) T. 1". ch. 2.
(6) Senèque^ de Clémentia, 1,24.— V. M. Levasseur, ^t^^otre des Classes ouvrières.
monies religieuses, rien ne leur manquait. — Cicéron a rendu justice aux ouvriers libres : c'était au moment où il essayait de rassurer le Sénat sur les tentatives de désordres pratiquées par les complices de Catilina. « On « a fait une tentative auprès des ouvriers, s'écriait-il ; « mais il ne s'en est trouvé aucun assez pauvre ou assez « perverti pour ne pas vouloir conserver son réduit, son « modeste lit, et l'échoppe où il gagne un salaire de « chaque jour. » (1).
Dans l'ancienne France, les travailleurs libres ont à subir la concurrence des serfs, mais ils augmentent en nombre, et leur histoire devient celle du commerce de notre pays. L'organisation des corporations retiendrait quelque peu notre attention, si elle n'avait trouvé dans notre éminent maître, M. Levasseur, son historien définitif.
Mais il faut aller jusqu'à la Révolution pour voir l'émancipation complète du travail libre, et il ne nous est point permis de ne pas nous associer à la conclusion de l'auteur de VHistoire des Classes ouvrières : « Les « ouvriers salariés, dit-il, ont gagné aussi à cette révo- « lution ; le régime de la Uberté leur a été favorable, « comme à la société tout entière. » (2).
M. Gladstone disait un jour que le 19® siècle serait le siècle des ouvriers. Il songeait peut-être à l'importance qu'y ont prise les questions ouvrières. Nous emparant de cette parole, nous dirons, à notre tour, que notre siècle a assisté à des progrès dont les ouvriers ont été les premiers à profiter, et dont ils ont bénéficié plus que tous autres ; les machines, en accroissant la puissance productive du travail, ont permis d'en élever la rémuné-
(1) Quatrième CatUinaire, 9.
2) T. II, page 456.
INTROmJGTIOIf. 13
ration ; en même temps, elles diminuaient le prix des objets manufacturés, et rendaient ceux-ci accessibles au plus grand nombre.
La hausse des salaires ! Voilà le grand phénomène économique des 50 dernières années, phénomène qui, pour subir à l'heure même où nous écrivons une éclipse passagère, ou plutôt un temps d'arrêt, ne s'affirme pas moins partout d'une manière éclatante dans notre société contemporaine. — L'Académie des Sciences morales ne pouvait rester indifférente à im fait aussi général, et elle en a fait l'objet d'un de ses concours.
Dans notre comparaison des salaires à travers l'espace, à quelles régions devrons-nous donner la préférence ? Nous aurons à nous attacher à choisir des régions dont les conditions économiques soient différentes, c'est-à-dire qui présentent des diversités au point de vue de la densité de leur population, de l'importance de leur territoire et de leur richesse, de la plus ou moins grande ancienneté de leur civilisation. A côté de la France, qui doit retenir plus particuUèrement notre attention, l'Angleterre et l'Allemagne sont, en Europe, les nations qui, sous le rapport agricole ou industriel, offrent le plus d'intérêt, et présentent en même temps entre elles le plus de contrastes. Obligé de nous restreindre, nous y ajouterons l'examen des salaires de deux régions encore neuves, les Etats-Unis d'Amérique et l'Australie, qui laissent im vaste champ d'activité à une population accrue sans cesse par l'immigration.
Que si nous tentons de poursuivre la comparaison dans le temps, nous serons le plus souvent obhgé de nous cantonner dans ce siècle. — Sans nul doute, nous trouverions des indications sur le taux des salaires dans l'antiquité, ou dans notre ancienne France; mais ces renseignements, d'ailleurs isolés et épars^ nous permettraient-ils un rapprochement fructueux, qui pût autoriser
des inductions certaines? Ce serait une erreur de le supposer. Quel est, en effet, l'objet de notre étude? C'est de rechercher quelle a été la marche ascendante des salaires, et, en même temps, de nous demander dans quelle mesure la hausse nominale en a été compensée par un enchérissement des subsistances. Or, faire intervenir ridée d'une hausse qui se serait produite soit parallèlement, soit avec une proportion inégale, dans le prix des services et des choses, c'est impliquer une dépréciation du pouvoir de l'argent. — Cette baisse de la valeur du numéraire est, en effet, un fait constant qui se poursuit depuis environ deux siècles et demi. — Mais, avant la grande révolution monétaire du seizième siècle, la puissance de l'argent avait fréquemment varié sous Tinfluence tantôt de l'abondance ou de la rareté des marchandises, tantôt de l'offre des métaux précieux, ou, pour mieux dire, de l'importance du stock monétaire. Les variations avaient été subites et considérables. A l'époque des Antonins, la valeur de l'argent était à peu près la même qu'aujourd'hui ; du temps de Dioclétien, elle était moins forte (1).
(i) Dioclétien, pendant son dix-huitième consulat, rendit une ordonnance pour fixer le prix des marchandises et le salaire des ouvriers. « Le « prix des denrées, dit-il dans le préambule^ négociées dans les marchés « ou apportées journellement d^ins les villes, a tellement dépassé toutes « les bornes, que le désir effréné du gain n'est modéré ni par Tabon- « dance des récoltes, ni par raffluence des denrées. C'est pourquoi nous « ordonnons que dans tout notre empire on se contente désormais des « prix que nous avons fixés. » Voici quelques chiffres :
Deniers.
L'épeautre vanné, — le boisseau militaire (17 litres environ). 100
Les fèves de marais, les pois chiches, id 100
L'avoine, id 30
La viande de bœuf et de mouton, — la livre (326 gr.) 8
La viande d'agneau et de porc, id 12
Le poisson salé, id 6
L'huile à manger, — le sextarius (i/2 litre) 12
Le vin commun, id 8
La bière, id 2à4
Au commencement du 13® siècle, elle était cinq fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui ; à la fin du même siècle, il y avait eu baisse, et elle atteignait à peine un chiffre quatre fois égal. Puis la baisse s'arrête, et la hausse recommence ; elle atteint même son apogée vers 1510, où elle fut douze fois plus forte que de nos jours. — La découverte de TAmérique produisit une grande révolution monétaire^ qui dura cent ans, et pendant laquelle la diminution de la puissance d'achat du numéraire fut de 12 à 1. Vers 1630, l'argent avait à peu prés la même valeur que de nos jours ; cette valeur se releva quelque peu, pour baisser ensuite d'une manière lente et successive jusqu'à aujourd'hui (1).
Deniers.
Un poulet 60
Un lapin, un canard 40
Une paire de souliers de paysan 120
Une paire de souliers de patricien 150
Une journée de maçon 50
de manœuvre 25
— de menuisier en bâtiment 50
— de marbrier 60
— de forgeron 50
— de boulanger 50
— d*ouvriers en mosaïque 60
Un barbier, par chaque personne 2
La peine de mort était infligée h quiconque ne se conformerait pas à ce tarif. Mais il était tellement en disproportion avec la râleur réelle des objets, que partout on désobéit aux ordres de Dioclétien.
Quels étaient donc ces prix ? Si nous acceptons Févaluation du denier telle que la donne M. Waddington, et si, avec lui, nous la fixons à 0,062, nous trouvons que le salaire d'un ouvrier bien payé (60 deniers) et nourri par son patron, équivaut à peu près à 3 fr. 72 ; — que celui d'un manœuvre (25 deniers) se montait à 1,55, et que celui du maçon, du me- Quisier, du forgeron et du boulanger était du double, soit 3 fr. 10.
L'ouvrier recevait donc, outre la nourriture, une somme d'argent qui était supérieure à celle qu'il reçoit chez nous, et avec laquelle il pouvait acheter en général plus de denrées qu'aujourd'hui.
V. M. Levasseur. De la valeur des monnaies romaines, M. Levasseur reproduit à l'appendice le texte de l'édit.
(1) M. Levasseur : La Question de Vor; introduction.
Si nous avons fait cette digression relativement longue, c'est pour montrer l'impossibilité où nous serions de comparer avec nos salaires ceux de l'époque romaine ou du moyen-âge. Faire cette comparaison à travers toutes les phases de la civilisation^ ce serait présenter l'histoire de l'argent, et là n'est pas notre tâche. — D'ailleurs, l'évaluation des monnaies anciennes, et notamment des monnaies romaines, présente de grandes difficultés, difficultés que les travaux de MM. Mommsen et Waddington ont atténuées sans toutefois les supprimer. Au reste, les chiffres que nous possédons sont trop peu nombreux, pour que nous puissions affirmer quelque chose de précis sur la question des salaires à ces époques reculées.
En résumé, nous prendrons notre étude au moment où, sortant de la grande révolution monétaire du seizième siècle, la valeur des métaux précieux échappe aux variations subites, et où, sans devenir immobile, elle présente une quasi-fixité, ou plutôt une évolution lente vers la baisse, évolution qui permet de suivre avec une exactitude relative le mouvement de hausse pour les salaires et les marchandises, et de comparer entre eux le taux ascensionnel de ceux-ci et de celles-là.
La tâche ainsi circonscrite à la période qui s'étend de 1630 à nos jours, nous avons cherché à recueillir les renseignements les plus anciens ; mais, avouons-le, nos efforts n'ont pas toujours été heureux. C'est qu'en effet les documents officiels nous font défaut pour ce qui concerne le dix-septième et le dix-huitième siècle, et les renseignements particuliers ne sont guère plus abondants.
Pour le dix-neuvième siècle lui-même, la tâche est bien malaisée, car s'il est une statistique difficile à étabUr, c'est à coup sûr celle des salaires envisagés à différentes époques. « Une des plus grandes lacunes que l'on ren- « contre, lorsque l'on s'occupe des questions économiques
INTRODUCTION. i7
« et sociales, écrivait M. Paul Leroy- Beaulicu, c'est « celle d'une bonne et fidèle statistique des salaires. Le « salaire, en effet, change d'une profession à l'autre ; « d'une localité à l'autre dans la même profession ; d'un « individu à l'autre dans la même profession et la même « localité ; enfin, l'offre et la demande de travail dans leurs « oscillations rapides et diverses l'affectent aussi. » (1). Pour arriver à saisir ces diversités, l'administration, en France, se borne à consulter les maires des chefs-lieux de département sur les faits relatifs à ces villes, et elle leur envoie un questionnaire qui comprend une liste de soixante et quelques professions, appartenant pour la plupart à la petite industrie. Ce procédé d'investigation nè*lui permet pas d'obtenir de détails sur la situation des ouvriers agricoles ni sur celle des ouvriers de la grande industrie. Encore ces renseignements pourraient-ils, quelque limités qu'ils soient, donner une indication sur la marche générale des salaires, si nous étions certains de leur sincérité ! Les maires ne sont pas malheureusement tous compétents pour y répondre doctement, et la tâche qui leur est imposée offre, pour être consciencieusement remplie, des difficultés de diverses natures, devant les quelles ils reculent ; peut-on, d'ailleurs, leur faire un reproche de ne pas interroger chaque patron, intéressé souvent à exagérer le prix de la main-d'œuvre, ni de s'enquérir auprès des ouvriers eux-mêmes, dont l'esprit inquiet redoute ce genre d'investigations ? Oui, sans nul doute, ces relevés officiels, ainsi qu'on l'a écrit, sont empreints d'une regrettable légèreté, mais nous est-il permis de faire un grief à des administrateurs de ne pas posséder la curiosité du statisticien ? — Si les données initiales sont suspectes, les moyennes générales qu'en tire l'administration supérieure le sont davantage ; sans
(1) Economiste français, 15 novembre 1879.
tenir compte de Timportance respective des diverses professions, au point de vue du nombre de bras qu'elles occupent, elle additionne les salaires de chacune d'elles, et en prend une moyenne. — Enfin (car nous ne pouvons nous étendre plus longuement sur Tinfirmité de ces statistiques, dont nous serons obligé de nous servir), enfin, disons-nous, les statistiques des salaires ont le grave inconvénient de se limiter au travail à la journée, mode de rémunération dont l'emploi n'est pas universel. Avec elles, l'on ne trouve aucune indication sur le salaire à la tâche ou aux pièces ; l'on n'est pas davantage éclairé ni sur l'usage qui est fait dans notre industrie des primes attribuées à l'ancienneté des services, à l'intensité du travail, ou à l'économie sur la consommation du combustible ou des matières premières, ni sur les applications du système de la participation aux bénéfices.
Néanmoins, quelque imparfaites qu'elles soient, les statistiques nous aideront à étudier le mouvement général des salaires dans notre pays ; nous nous proposons de les compléter, soit par les renseignements que nous recueillerons dans les enquêtes officielles, soit par les indications données par la presse au moment des grèves, soit enfin par des recherches particulières auxquelles nous nous sommes personnellement livré.
Nous serons soutenu dans Tétude particulièrement difficile que nous entreprenons, par son intérêt et aussi par la certitude que nous avons de pouvoir démontrer que la situation des classes laborieuses s'est notablement améliorée de nos jours.
Notre tâche sera-t-elle terminée ? Après avoir examiné les variations du taux des salaires, il nous restera à voir à quelles causes elles sont dues, et, suivant l'expression de l'Académie, « quelle influence exercent à cet égard
« Tabondance ou la rareté du capital et des bras, lepro- « grès des inventions, les institutions et les lois. »
Les faits nouveaux ont, en efifet, révélé des lois nouvelles, sur lesquelles doit se porter l'attention de Téconomiste. Celle-ci doit s'y porter d'autant plus, qu'il n'est peut-être pas d'exemple plus topique que celui du salaire pour montrer les abus qui ont été faits, en économie politique, de la méthode déductive ou métaphysique. Pour n'avoir pas observé ou avoir insuffisamment observe les faits qui s'étaient accomplis avant eux ou qui se passaient autour d'eux, les anciens économistes de l'école anglaise, et nous pouvons ajouter quelques-uns de l'école française, ont émis sur la question du salaire des principes dont les événements ont démontré la complète inexactitude. C'est ainsi que sont nées, entre autres, la théorie du fonds des salaires (wagesfiind)^ et celle du salaire nécessaire, qui, sous la désignation de l«.»i d'airain, a eu un si grand retentissement ; c'est également ainsi que Stuart Mill, exagérant le principe de l'accroissement de la population, et en redoutant les effets, a pu s'exprimer, au début de sa théorie sur les salaires, de la façon suivante : « Dans ce pays, dit-il, il y a peu d'espèces « de travail dont la rémunération ne pût être abaissée, « si l'entrepreneur poussait jusqu'au bout les avantages « que lui procure la concurrence. » (1). Lui-même s'est longuement préoccupé de rabaissement des salaires, et il a décrit les remèdes populaires qui peuvent y être apportés (2).
Plus récemment, un économiste dont la science porte le deuil au moment où nous écrivons, H. Fawcett, dans sa brochure intitulée Labour and WageSy se demande tout d'abord comment il est permis de « remédier aux
(1) Principes d'économie politique^ liv. Il, ch. Xï § 1.
(2) Ibid. ch. Xn.
salaires peu élevés, » et sa réponse est Tobjet de son chapitre premier ; sans doute, il croit peu à Tefficacité des remèdes, mais encore a-t-il sur le taux des salaires une crainte dont le dernier quartier de ce siècle aurait heureusement pu lui permettre de ne pas trop s'inquiéter.
Voilà où ont conduit des généralisations trop précipitées, procédant d'un examen superficiel des faits. Aussi M. Leroy-Beaulieu a-t-il pu, dans son excellent ouvrage sur la Répartition des richesses ^ émettre cette aflSirmation que, « toute la théorie du salaire est à refaire dans la science économique. » (1). Nous nous associons pleinement à lassertion de notre éminent maître Le principe de la concurrence est contrarié aujourd'hui par des institutions qui en entravent le libre jeu ; la productivité du travail, accrue par les machines et le développement de la grande industrie, agit puissamment sur sa rémunération ; le coût des subsistances semble maintenant n'avoir sur la fixation du salaire qu'une influence éloignée ; enfin, il n'est pas jusqu'à la coutume qui n'ait ici une action régulatrice, dont, à mon sens, on méconnaît encore trop les effets, non pas qu'elle en entraîne fréquemment la hausse, mais en ce qu'elle en assure le maintien aux époques de crise.
(1) p. 380, 2e édition.