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CHAPITRE PREMIER Les Salaires agricoles

Chiffre de la population ap^ricole eu France. — Importance de la production agricole. — Les salaires avant le xvm« siècle ; insuffisance des renseignements. — Misère des classes rurales. — Les calculs de M. Moreau de Jonnès. — Le livre de M. Théron de Montaugé sur le pays Toulousain. — Les chiffres de M. de Foville sur le ivnie et le xixe siècle.

— Le domaine de Périole. — Les recherches de M. Risler sur FAisne.

— M. de Montalivet et « un heureux coin de terre. » — Le Bas-Vendômois. — Le département de l'Oise. — Le Maine-et-Loire. — La Bretagne. — Le salaire à la tâche.

Les travaux exclusivement agricoles occupent et nourrissent en France, si nous consultons le recensement de 1881, 18,249,209 habitants, c'est-à-dire 48 0/0 de la population totale de notre pays. — Si la première place appartient à Tindustrie agricole à raison de sa population, elle lui serait encore échue à raison du caractère de sa production; c'est à elle, en effet, que les autres industries doivent la plupart de leurs matières premières. — Cette production, même si on laisse de côté Télevage ou Tengraissement du bétail, dépasse huit milliards de francs

(8,295,728,040 fr.) (1). — Les salaires agricoles méritent donc notre attention, et Ton comprend que nous donnions à leur examen le premier chapitre de cette étude.

Il n'est pas aujourd'hui de cultivateur qui n'attribue, en partie du moins, à la rareté et à la cherté de la maind'œuvre la crise dont souffre en ce moment sa profession. Chose singulière ! il y a cinq siècles, le prix du travail donnait heu à des plaintes unanimes de la part des ouvriers, comme de la part des maîtres : les premiers se plaignaient de son insuffisance, les seconds de son exagération ; les récriminations de ces derniers étaient les plus vives, et la royauté s'y associait. C'est ainsi que PhiUppe de Valois, en montant sur le trône, crut pouvoir y donner raison, en édictant un tarif légal que bientôt après il était obligé de rapporter. Les salaires ne tardèrent pas à s'élever, et le roi intervint de nouveau : il décida que, dans chaque ville, un prix convenable serait assigné aux journées par gens qui en cogneussent, considérés la monnaye^ le temps et les vivres. Cette nouvelle tentative ne fut pas plus heureuse ; et, malgré cela, nous voyons le roi Jean, en l'année 1350, établir un tarif uniforme, applicable à toutes les provinces ; ce tarif, dont nous négligeons à dessein de donner le détail, constituait, d'ailleurs, un maximum ; c'est ce que dit l'ordonnance : « qui meilleur marché en pourra avoir, si le prenne. » — Ses dispositions contenaient une sanction assez sévère contre l'ouvrier et contre le patron qui avaient, l'un exigé, l'autre donné une rémunération supérieure au chiffre réglementaire. Nous passons sur les conséquences désastreuses qui s'ensuivirent, et qui ne pourraient nous offrir qu'un simple intérêt de curiosité (2).

(1) Annuaire de l'Écon. poL et de la statistique, 1884, p. 305.

(2) Il faut lire sur ce qui précède un savaot article de M. de Foville, dans V Economiste français, n» du 25 décembre 1875.

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Au commencement du régne de François P**, en 1515, la journée des vendangeui's était payée 8 deniers, représentant 3 sous environ de notre monnaie. — En 1538, par suite de Tafflux des métaux précieux importés de TAmérique, nous voyons que le salaire de Touvrier vendangeur, aux environs de Sens (1)^ était de 2 sols 1/2 (c'est-àdire 10 sous d'aujourd'hui) ; celui de la vendangeuse, de 1 sol (4 sous de notre monnaie).

L'augmentation avait été générale, sous l'influence de la cause dont nous venons de parler, et elle avait suscité de nouvelles plaintes : témoin la pétition adressée par les bourgeois de la seigneurie du Hosh-Landsbourg, le 31 octobre 1579, à leur gracieux maitrey pour demander la fixation d'un tarif immuable, destiné à régler le prix du travail. Ce document s'exprime ainsi au sujet des prétentions des journaliers et des domestiques : « De nos « jours, les domestiques poussent si loin leur orgueil, « leur esprit d'insubordination et d'insolence, qu'ils re- « fusent d'obéir non seulement aux bourgeois, leurs « maîtres, mais encore à l'autorité publique. De là, « depuis quelques années, parmi les valets, les charre- « tiers et les servantes, des nouveautés et des abus qui « deviennent chaque jour plus intolérables. En vérité, « si l'autorité ne vient en aide à ses sujets, la bourgeoisie, « surtout celle qui cultive la vigne et vit de ses produits, « se verra réduite à une ruine inévitable. Nous recou- « rons donc à vous comme à l'autorité que Dieu a instituée, « pour vous demander aide et protection. Veuillez arrêter « ces abus par des règlements sages et sévères, étendus « à toute la contrée. »

L'autorité s'émut de la pétition dont nous venons de transcrire quelques passages ; pour remédier à « cette

(1) M. Lallier^ Le Salaire comparé des Vignerons senonais aux XVI^et XIX* siècles, 1867.

déplorable situation » et empêcher la seigneurie de subir la diminution, « sinon la perte complète des contribu- « tions, des corvées et des rentes foncières » acquittées par les bourgeois propriétaires menacés de ruine^ tandis que « les domestiques s'enrichissent et deviennent des messieurs», les députés des seigneurs de Horbourg, de Hohs-Landsbourg, de Ribeaupierre et de Hattstatt, des villes de Turckeim, de Kaisersberg et de Colmar, se réunirent en 1590, afin d'édicter un tarif des salaires pour les ouvriers et les domestiques. Défense fut faite aux domestiques de prendre plus d'un jour de vacances au Carnaval, à l'oie de la moisson, et au rôti de la vendange, tout cela sous peine d'amende (1).

Nous avons hâte d'arriver à des salaires qu'il nous soit possible de comparer avec les nôtres, ou plutôt dont nous puissions suivre l'élévation jusqu'à nos jours. Sous le règne de Louis XIV, les campagnes nous présentent un tableau aussi triste que l'éclat de la cour était vif et brillant. « L'on voit, dit La Bruyère, certains animaux « farouches, des mâles et des femelles, répandus dans « la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, « attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent « avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une « voix articulée, et, quand ils se lèvent sur les deux pieds, « ils montrent comme une face humaine ; et, en effet, « ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des « tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; « ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, « de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent

(1) Charles Grad, Economiste français du 16 octobre 1880.

il faut également cousulter Je journal du sire de Gouberville (1552 à 1563), recueilli et publié par M. l'abbé Tollemer. M.Baudrillart, dans ses intéressantes études sur les classes agricoles en Normandie, y a consacré plusieurs lignes.

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(( ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Voilà l'impression du moraliste sur Tétat des sujets de ce roi qui a donné son nom à son siècle ! L'accusera-t-on d'avoir donné au tableau des teintes trop sombres, et d'avoir sacrifié la vérité ? Il est malheureusement d'autres témoignages. Le ducdeLesdiguiére, gouverneurdu Dauphiné, dans une lettre à Colbert, datée de l'année 1675, écrivait : « La plus grande partie des habitants des cam- « pagnes n'ont, pendant l'hiver, que du pain de gland « et des racines, et présentement on les voit manger de « l'herbe des prés et l'écorce des arbres. » Sans faire intervenir ici les appréciations de Vauban, de Madame de Maintenons et d'autres écrivains, qui sont unanimes sur la misérable condition des habitants des campagnes, citons TaflBrmation d'un précurseur de nos économistes : « Le dixième des habitants est à la mendicité, dit Bois- « guillebert dans son Détail de la France ; la moitié « du reste n'a qu'à peine le nécessaire ; dans l'autre « moitié, les trois quarts sont mal à Taise. »

Pour traduire par des chiffres la situation pécuniaire des travailleurs ruraux dans la seconde partie du xvu® siècle, il est permis d'évaluer, d'après les afl&rmations les plus certaines, et grâce à des données empruntées à des lieux différents, le salaire moyen de la journée à 6 sols pour les hommes, et 3 sols au plus pour les femmes (1). Le sol ne valait guère, en monnaie de notre temps, que fr. 083. Encore n'était-ce pas un revenu bien régulier ! 11 fallait tenir compte des chômages , plus fréquents à cette époque qu'à la nôtre, à raison do la difficulté des

(1) Correspondance des contrôleurs généraux des finances, lettres 163, 1174 et 1423. — Lettre 163 « 6, 5 ou 4 sous ».— Lettre 1174 « 4 sous. »

Locke constate que les paysans bordelais avaient à peine 7 sols par jour, et leurs femmes 3 ; cette contrée était la plus privilégiée sous le rapport du prix du travail. {Journal ofTravels in France y 1. 1, p. 147).

déplacements et du grand nombre de fêtes (1). A supposer 200 journées de travail, c'était pour l'ouvrier des champs un budget qui ne dépassait pas 120 francs. — Mais le nombre réel des journées atteignait-il 200? Il est permis d'en douter, au moins pour le pays toulousain ; en effet, nous lisons dans un ouvrage dont l'auteur a compulsé avec soin les archives départementales de la Haute-Garonne : « Tous les habitants sont gens de journée, écrit le curé « de la paroisse de Bruyère, et pour peu que l'hiver soit « mauvais, ils sont tous à l'aumône. » — « Les ouvriers « n'ont rien à faire pendant huit mois, mandait-on de (( Caraman. » — « La plupart n'étaient pas employés « quatre mois de Tannée, sur les paroisses de Castel- « ginest et de Gratentour ! » (Archives départementales, Etat des paroisses.) Et cependant ces localités son réputées aujourd'hui pour être les plus riches et les mieux cultivées (2).

Un savant statisticien, M. Moreau de Jonnès, arrive, par un calcul où il fait entrer le chiffre des frais de culture, qu'il divise par celui de la population, à n'attribuer, en 1700, à un ménage composé de 4 personnes et demie, qu'une somme annuelle de 135 fr. ; trente-sept centimes par jour. Suivant le même, vers 1769, le budget de la même famille n'aurait été que de fr . 35 par jour, 126 francs par an. Quel problème à résoudre que celui de l'existence avec 0,37 ou 0,35 centimes par jour ! Le blé

(1) Grâce à la multiplicité des fêtes chômées, l'ouvrier avait eu, jusqu'au i7e siècle^ eu moyenne, deux jours de repos par semaine ; le travail cessait même souvent, la veille des jours fériés, à 3 heures de l'après-midi. M. Babeau, Con^espondant du 25 décembre 1884.

11 ne faut pas voir une boutade de bonhomme fabuliste dans les vers

suivants :

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes.

(Là Fontàiki, liv. 8, f. 2).

2) Théron de )ionidXigè,V Agriculture et les Classes rurales dans le pays Toulousain, p. 65.

était cher : le prix moyen de Thectolitre, do 1643 à 1715, fut de 18 fr. 85. Au siècle dernier, de 1715 à 1770, il ne fut que de 13 fr. Aussi la misère était-elle grande ; elle était parvenue à un degré inouï, écrivait en 1739 le marquis d'Argenson, qui ajoutait : « Au moment où « j'écris, au mois de février, en pleine paix, avec les « apparences d'une récolte sinon abondante, du moins « passable, les hommes meurent autour de nous comme « des mouches et sont réduits par la pauvreté à brouter « Therbe... Le duc d'Orléans porta dernièrement au « conseil un morceau de pain de fougère. A l'ouverture (( de la séance, il le posa sur la table du roi, en disant : « Sirey voilà de quoi vos sujets se nourrissent. »

Interrogeons d'autres sources : elles nous confirmeront les mêmes faits. A la suite d'un arrêt du Parlement de Toulouse, ayant pour objet d'enjoindre à l'autorité municipale de fixer le prix de la journée de travail eu égard à la valeur des denrées, et ce dans le délai de trois jours après la publication de l'arrêt, une ordonnance des consuls de Blagnac, en date du 14 août 1708, fixa le prix des journées d'homme à 6 sols, depuis le 1^*" octobre jusqu'au 1^*" février exclusivement ; à 8 sols, depuis le 1®"* février jusqu'au 1®** avril ; et à 10 sols, depuis le 1^"* avril jusqu'au 1®^ octobre. On arrêta, en même temps, que la journée des femmes serait payée à raison de 3 sols, depuis le 1®"* octobre jusqu'au l®"* février ; de 4 sols, depuis le V février jusqu'au l®"" avril ; de 5 sols, depuis le le^ avril jusqu'au 1*'' octobre ; « le tout à compter du soleil levant jusqu'au soleil couché, et le travail vitement fait... ^) (1).

En 1788, à la veille de la Révolution française, le revenu normal d'une famille agricole n'avait pas, d'après

(1) Archives de la commune de Blagnac ^ voir Fou vrage cité de M. Théron de Montaugé.

M. Moreau de Jonnés, augmenté sensiblement dans les trente années qui avaient précédé. Pour le célèbre voyageur Arthur Young, qui parcourait la France à la même date, le prix moyen des journées pour les ouvriers est de 19 sous (1) ; ce chifiEre, dont l'exagération est certaine en ce qui concerne les ouvriers agricoles, ost corrigé par d'autres écrivains. Le duc de LaRochefoucauld-Liancourt parle de dix sous par jour ; M. Théron de Montaugé, dans Fouvrage que nous avons déjà cité plusieurs fois, dit avoir compulsé les livres de compte tenus par sa famille, et avoir trouvé que, de 1789 à 1790, le prix moyen de la journée d'homme, sur son domaine de Périole^ fut de 50 centimes en janvier, février et mars ; de 60 centimes en avril et en mai ; le prix normal pour les mois de juin, juillet et août, fut de 70 centimes. Mais habituellement les familles attachées au domaine avaient un intérêt dans la récolte du blé, ce que Ton nomme encore la latte au sol, et les solatiers prélevaient le huitième du grain pour sarcler, couper à la faucille et battre au fléau les récoltes ; or, le produit moyen de la latte ayant été de 7 hectolitres 70 litres de blé, et la part de l'homme dans la latte (qui était servie par un homme et une femme) pouvant être évaluée aux 4/7 de la totalité, le solatier gagnait, du 20 juin aux premiers jours d'août, la valeur de 4 hectolitres 40 litres de blé, qui, au prix de 16 fr. 94 l'hectolitre (c'est le chiffre moyen constaté sur le marché de Toulouse à cette époque), remet pour la fin du mois de juin et les mois de juillet et août la moyenne de la journée de travail à 1 fr. 40. En septembre, la journée fut payée, de 1785 à 1790,68 centimes ; en octobre, 60 centimes ; en novembre, 55, et en décembre, 50 centimes. Bref, étant donné le nombre de journées de travail, cela fait 162 fr. 43. — A la même époque, le salaire des femmes sur le domaine de Périole

(1) A. Young, Voyage en France en 1787, 1788 et 1789.

fut de fr. 30, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juiti, et de Ofr. 40 pendant le reste de Tannée ; mais les femmes, aa moment de la moisson, recevaient environ 3 hectolitres de blé, ce qui rendait leur salaire supérieur dans cette saison. A 131 journées de travail par an, nous dit M. Théron de Montaugé, le salaire annuel des femmes pouvait être évalué à 75 fr. 40. — En ajoutant cette somme à celle de 162 fr. 43 gagnée par le mari, et en observant que la femme, pendant les moments où elle ne trouvait pas à s'occuper à Textérieur, passait son temps à filer la laine, le chanvre et le lin dont s'habillait toute la famille, nous arrivons à un budget supérieur à celui que détermine M. Moreau de Jonnès.

Young constate qu'en douze ans la main-d'œuvre avait augmenté de 100 0/0 en Normandie, de 50 0/0 en Provence, de 50 0/0 dans l'Ile do France, tandis qu'en Anjou, par exemple, elle était restée stationnaire depuis un demi-siècle. — Pour l'ensemble de la France, il admet une hausse de 20 0/0 de 1763 à 1788. — Cette hausse nominale se trouvait annulée par un renchérissement supérieur des denrées, si bien qu'elle n'avait pu profiter aux ouvriers agricoles, dont, d'ailleurs, Young révèle la misérable position. — Le blé, par exemple, qui avait valu en moyenne 18 livres le setier dans la première moitié du siècle, en valait à peu près 24 depuis 1706 (environ 17 francs l'hectolitre).

Dans cette rapide revue du passé, nous n'avons aperçu, comme le dit éloquemment M. de Fo ville, que « une triste succession de tableaux douloureux. » Et nous ajouterons avec lui que : « Dans ce long combat du tra- « vail contre la faim, qui constitue la vie du plus grand « nombre des hommes, la faim, en 1788, comme en 1350, « était la plus forte : le travail était vaincu d'avance. »

Sous le Directoire, nous avons quelques renseigne-

ments. La guerre ayant enlevé une partie des hommes valides, les gages avaient augmenté ; les ouvriers n'étaient donc pas ceux qui souffraient le plus. A la campagne, on avait beaucoup défriché, beaucoup emblavé, surtout pendant la période du maximum, et, quoique le blé fût à bas prix, les salaires avaient augmenté des 4/5, disait-on (1).

Si nous jetons un coup d'œil sur ce siècle, la progression nous apparaîtra rapide et accentuée.

M. de Foville, embrassant dans une môme comparaison le dix-huitième siècle et les trois premiers quartiers de celui-ci, présente le tableau suivant du gain moyen d'une famille de journaliers agricoles composée du père, de la mère, d'un enfant en âge de travailler et de doux enfants en bas-âge :

En 1700 180 fr.

En 1788 200

En 1813 400

En 1840 500

En 1852 550

En 1862 720

En 1870-1873 800

L'augmentation, de 1700 à 1788, n'aurait été que de 11 0/0. Elle aurait été de 300 0/0 pendant le dernier siècle (de 1788 à 1870). Riais il s'agit là du budget d'une famille entière, et encore ces chiffres n'ont-ils trait qu'à Fensemble de la France (2).

Interrogeons les statistiques particulières de quelques contrées de la France, et revenons dans le pays Toulousain et au domaine de Périole :

(1) Fr. d'Ivernois, Tableau historique des pertes que la Révolution et la guerre ont eatisées au peuple français, 1799, p. 145 et s.

(2) Economiste français du 22 janvier 1876. — V. la Transformation des moyens de transport, du même autour, p. 361.

En 1868, les salaires des journaliers, nous apprend M. de Montaugé, s'élevaient à 1 fr. pour les mois de janvier, février, mars, avril, octobre, novembre et décembre. En mai, ils étaient de 1 fr. 50 ; en juin, de 2 fr. 21 ; en juillet, de 4 fr. 34 ; en août, de 3 fr. 55, et en septembre de 1 fr. 25. — M. Théron de Montaugé fils, avec une bonne grâce à laquelle nous avons été fort sensible, nous a fourni Findication des salaires qu'il paie actuellement sur le domaine où il continue les traditions paternelles. En janvier, février, octobre, novembre et décembre, il donne à ses journaliers 1 fr. 50 ; en mars, 1 fr. 75 ; en avril, mai et juin, 2 fr. ; en juillet et en août, 3 fr. 39, et en septembre, 1 fr. 75. M. Théron de Montaugé nous fait observer que le prix afférent aux mois d'été (juin, juillet et août) est, depuis quelques années, inférieur à ce qu'il devrait être, circonstance due à la baisse du cours des céréales, qui constituent une partie du salaire ; mais, en relevant le prix de ces mois d'un quart environ, nous constatons que le salaire a bénéficié depuis un siècle, sur la terre de Périole, d'une hausse de 200 à 250 0/0.

Dans le rapport adressé au ministre sur la situation de l'agriculture dans le département de l'Aisne en 1884, M. Risler, directeur de l'Institut national agronomique, indique la progression suivante :

Aunn.

Gages da maître valet, par an fp. 200,00

Salaire de rouvrier

nourri, par jour. fr. 0,60 Salaire de Touvrier

non nourri fr. » »

On peut, à notre sens, regarder les salaires de 1820 comme égaux à ceux de 1800; il y avait eu^ vers 1810, une augmentation assez rapide, résultant des vides que

les guerres de TEmpire avaient creusés au milieu des classes laborieuses, mais cette augmentation avait disparu, et les prix étaient revenus à leur taux ancien; c'est un fait sur lequel nous avons Taffirmation fortement motivée d'un statisticien dont nous apprenons la perte au moment où nous écrivons, M. du Chatellier, qui, grâce à une longévité peu commune, a assisté à la naissance et pour ainsi dire à la fin de ce siècle (1).

De 1820 à 1880, alors que le salaire haussait dans le département de T Aisne de 250 0/0 en moyenne, le fermage n'augmentait que de 28 0/0 pour les terres des hospices de Soissons, dont M. Risler a consulté les registres ; pour les autres propriétaires, l'augmentation avait été plus considérable : elle avait, pour quelques-uns, été de 100 0/0, mais, en moyenne, elle n'aurait pas dépassé 50 à 60 0/0. Nulle part, elle n'avait atteint la progression des salaires. — Cette différence entre la hausse des fermages et l'accroissement des salaires est un fait curieux, dont nous aurons à rechercher plus loin les raisons, mais dont nous pouvons dire qu'il apparaît partout.

Nous le retrouvons sous la plume d'un homme qui eut son heure de célébrité. M. de Montalivet, à la fin d'une carrière longue et bien remplie, a retracé l'histoire du domaine de La Grange, dans le Cher, où, jeune homme, il était venu habiter avec son père ; et il a décrit les progrès matériels accomplis depuis son enfance dans cet « heureux coin de terre. » L'économie politique a trouvé sa place dans cet intéressant opuscule, nous allions dire dans cette idylle de la vie champêtre.

De 1820 à 1878, le revenu des propriétaires, à La Grange , a doublé à très peu près ; mais les salaires

(1) Essai sur les Salaires et les Prix de consommation de 1802 à 1830, p. 19. « De 1810 à 1830, les objets de conFommation avaient augmenté, dit^il, de 12 p. 0/0 ; les salaires des ouvriers avaient fléchi de 6 O/o. »

se sont élevés dans une proportion plus forte : celui du simple journalier, qui était en 1820 de 1 fr. pendant cinq mois d'hiver et de 1 fr. 25 pendant les sept autres mois, a plus que doublé. Quant aux gages du personnel permanent des fermes, en voici la curieuse nomenclature :

Professions. 1825 1878 Augmentation

Bergères De 30 à 50 fr. De 120 à 130 fr. 1600/0

Vachers 60 70 180 200 185

Bouviers 120 130 280 300 130

Laboureurs 130 150 f 450 900 233

Charretiers 200 250 450 500 100

Serrantes 90 120 260 300 149

D'un autre côté, ainsi que le fait remarquer M. de Montalivet, « les femmes trouvent aujourd'hui dans cer- » tains travaux agricoles, tels que la récolte des prairies » artificielles et le désherbage des céréales, des journées » fréquentes, qu'elles connaissaient peu ou point dans » notre jeunesse. » (1).

Nous n'avons malheureusement pas pour les autres régions de la France des renseignements dont la date initiale soit aussi ancienne ; nous passons maintenant à des comparaisons dont le premier terme sera l'année 1836 :

M. Biaise des Vosges constate pour la région du Bas- Vendômois la hausse suivante (2) :

i83« 1878 Àugment.

Gages des hommes nourris par an f. 250,00 500^00 100 0/0

Gages des femmes et filles

dehasse-cour, nourries, fr. 80,00 à 150,00 200,00 à 300,00 100

Journaliers fr. 1,50 1,75 2,50 3,00 100

Femmes fr. 0,60 0,73 1,50 1,75 133

Nous devons à l'obligeance d'un cultivateur éminent les chiffres concernant les salaires d'une ferme impor-

(1) Un heureux coin de terre^ 1879.

(2) Economiste français, du 26 octobre 1878.

tante de TOise ; ces chiffres portent sur la même période, 1836-1880. Quelque intéressants que soient les rapprochements que Ton voudrait établir entre les diverses régions, ils ne sauraient avoir qu'une valeur purement approximative : ici, la coutume est de nourrir les ouvriers, là prévaut un usage contraire ; dans une contrée, le journalier est payé toute Tannée à la journée et son salaire varie avec les saisons et Timportance des travaux ; dans une autre, il devient tâcheron pour certains ouvrages, la moisson, la fenaison, Tarrachage des betteraves, etc. (1).

Cette réserve faite, voici les renseignements relatifs au mouvement des salaires H ans la ferme de Trémonvil- 1ers (Oise) :

Désignation 1834 1851 1838 1884 Aug.

1er Charretier, par an fr. 220,09 220,00 320,00 600,00 172 0/0

2« — id fr. 486,00 230,00 300,00 500,00 168

3«et4«— id fr. 160,00 190,00 300,00 400,00 150

Homme de cour id fr. 96,00 100,00 240,00 400,00 316

Servante fr. 120,00 140,00 240,00 360,00 200

Journaliers nourris, par jourfr. 0,50 0,75 1,23 l.SO 200

Id. non nourris, id...fr. 1,00 1,25 1,75 2,50 150

Berger fr. 360,00 400,00 480,00 600,00 66

Dans la même exploitation, le prix du fermage fut de 56 fr. par hectare dans la période 1834-1852, de 70 fr. entre 1852 et 1870, de 90 fr. depuis 1870 jusqu'à 1885; il est redescendu au chiffre de 70 fr., à la suite d'un renouvellement de bail récent.

(1) M. Walker et M. Purdy établissent la division des salaires agricoles suivant les saisons :

Pour un salaire annuel de 100, l'ouvrier gagne pendant le :

!•' Quart de Tannée 18.9

(Walkeb, ihe wages question, p. 27).

Des recherches faites dans des papiers de famille et dans des registres domestiques nous ont donné l'assurance que, de 1828 à 1848, le salaire du joumaUer nourri dans rOise ne s'élevait pas à plus de 0,70 et 0,75 c. par jour. Il gagne aujourd'hui 1 fr. 50 à 2 fr. — Les gages de la servante de ferme ne dépassaient pas 96 fr. par an ; ils sont aujourd'hui de 360 fr.

Un brave serviteur, que nous connaissons, gagnait comme maître valet de ferme, en 1836^ 250 fr. par an, et ce chiffre paraissait très élevé pour la contrée ; en 1842, il arrivait à la somme de 300 fr. Avec cette rémunération, qui paraîtrait faible en 1885, il faisait des économies, et il a pu refuser l'offre d'un salaire de 800 fr. qui lui était faite, afin de jouir d'un repos que sa petite aisance et son âge s'accordaient à lui permettre.

Sur les années qui suivirent 1850, les renseignements sont loin de faire défaut, et, s'ils ne datent que d'une trentaine d'années, ils n'en sont pas moins concluants : i!s montrent que la hausse des salaires est, pour la plus grande partie, due à cette période.

Au congrès des Sociétés savantes do 1883, M. Bouchard, secrétaire de l'Association industrielle et agricole de Maine-et-Loire, lisait un mémoire constatant les augmentations des salaires dans plusieurs arrondissements de ce département en prenant les années 1850 et 1882 comme termes de comparaison (1).

Il fournissait les chiffres suivants pour l'arrondissement d'Angers :

1850 188i Augment.

Maîtres valets de ferme (r. 300,00 450,00 50 0/0

Filles de ferme fr. 120,00 250,00 108

Ouvriers à la journée . fr. 2,00 2,50 25

Veudangeurs fr. 2,00 2,50 25

Vendangeuses fr. 0,75 1,25 66

(1) Séances des 28 et 29 mars 1883.

Pour Tarrondissement de Cholet :

1850 1882 AugmcDt.

Maître valet fr. 250,00 500,00 100 0/0

Fille de ferme fr. 150,00 275,00 *<3

Ouvrier à la journée fr. 1,75 2;50 42 JJ

L'accroissement n'est pas moindre en Bretagne : les individus nourris, qui touchaient il y a une trentaine d'années de 90 fr. à 105 fr., obtiennent actuellement, dans l'arrondissement de Brest, par exemple, de 180 à 200 fr. ; les femmes ont vu hausser leur salaire de 60 à 120 fr. et même à 150 fr., soit une augmentation de 1000/0 au minimum. — Dans l'arrondissement de Quimper, un valet de ferme est payé de 60 à 200 fr. ; une servante, de 50 à 120 fr. ; le journalier non nourri 1 fr. 25, et nourri, 0,90 ; la femme non nourrie 0,80, et nourrie, 0, 50. Ces salaires^ ainsi que le fait remarquer M. Baudrillart (1), auquel nous empruntons ces renseignements, sont fort au-dessous de ceux que Ton observe dans les parties riches de la France, mais il faut noter aussi qu'il s'agit d'une faible somme et d'une médiocre qualité de travail.

En résumant les chiffres fournis par MM. de Foville, Risler, de Montalivet, Baudrillart, etc., l'on constate que la progression du salaire agricole depuis deux siècles a atteint 500 à 600 0/0 ; depuis 1820, 200 à 250 0/0 ; depuis 1836, 100 à 150 0/0 ; enfin, de 1850 à 1885, 100 0/0 environ. — La hausse du fermage a été bien moindre: de 1820 à 1880, elle n'a pas dépassé 100 0/0.— Nous avons sous les yeux les variations de la redevance payée pour une ferme importante de l'Oise (2) : en 1791, celle-ci a été louée 13,000 fr. ; mais, à la suite

(1) Journal des Economistes ^ juin 1884^ p. 414.

(2) La ferme de Troussures Sainte-Eusoye.

de la suppression des droits seigneuriaux, qui avaient été par le bail délégués au fermier, le fermage fut réduit à 10,000 fr. Une augmentation, dont la date exacte n'a pu nous être indiquée, le porta à 12,000 fr. — De 1856 à 1868, Ton paya 16,500 fr. En 1868, le fermage atteignit 24,000 fr. — En un siècle, la hausse ne fut que de 140 0/0.

Depuis 1880, la hausse des fermages s'est arrêtée ; elle a fait place à une baisse de 20 à 25 0/0 environ (1). Les salaires, au contraire, restent à peu prés stationnaires.

Avant de terminer cet exposé de la situation matérielle des ouvriers agricoles, il nous reste à dire un mot du salaire à la tâche, et à examiner en quoi ce salaire s'est améUoré.

M. Théron de Montaugé, dans l'ouvrage auquel nous avons fait de larges emprunts, remarque que la rémunération du travail à la tâche, pour la moisson et la fauchaison, n'a pas dépassé 18 p. cent pour les ouvriers attachés au domaine, et 40 p. cent pour les ouvriers étrangers, tandis que le taux des journées s'est accru dans une proportion beaucoup plus importante, et il ajoute : « Comment expliquer une disproportion aussi considé- « rable, si ce n'est par le peu d'activité que déployait « autrefois le tâcheron, sous l'influence d'habitudes in- « dolentes et d'un régime économique très insuffisant ? »

11 est une autre raison de ce fait : les outils dont se servaient les tâcherons se sont améliorés ; la faucille a disparu, et elle a été remplacée par la faux ou la serpe ; grâce à celles-ci, le produit du travail est aujourd'hui plus que doublé, et la fatigue de l'ouvrier considérablement réduite. Aussi, si l'on tient compte de ce change-

(1] M. Risler, dans son rapport sur TAisne, s'exprime ainsi : * La baisse des fermages. . . se produit. Elle atteint 20 à 30 0/0 pour la plupart des baux renouvelés depuis 3 ans, » p. 31 et 32.

ment, le salaire du moissonneur peut être regardé comme ayant presque triplé, tandis que, si on le néglige, l'augmentation en paraît bien moindre. Dans l'Oise, par exemple, Ton donnait en 1836 125 litres de blé au moissonneur par hectare de blé fauché ; aujourd'hui, il reçoit de 200 à 175 litres. L'augmentation apparente ressortirait à 60 ou 40 0/0 seulement. Il est vrai que le grain que l'ouvrier recevait en 1836 était du blé muison, mélangé de seigle, et que celui qu'il obtient maintenant, est du blé pur ; il est vrai aussi que, pour la rémunération de 1836, il était soumis, outre sa tâche, à une corvée, c'est-à-dire à un travail non payé, ou insuffisamment payé, usage qui a disparu ; ces deux avantages se chiffrent encore par un bénéfice de 25 0/0 (1). Cette hausse apparente n'est rien en comparaison de la hausse réelle, qui a oté le résultat de la substitution d'outils nouveaux aux anciens.

(1) François Miron, successivement lieutenant civil et prévôt des niar chauds, rendit en 1601 une ordonnance fixant le taux des salaires. Les moissonneurs devaient être payés en grains : 4 boisseaux pour Tarpeut de blé fort et 3 pour l'arpent de blé ordinaire. Si le maître préférait payer en argent^ le prix devait dépendre des cours « du marché prochain de PAoust. » V. François Miron , et Vadminist, municipale de Paris sous Henri /F, par M. Miron.

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