PREMIER TABLEAU
« Voyez, premièrement, ce grand homme qui sort de la Montagne et s'élève au-dessus d'elle. Admirezle ; ses yeux sont fixés vers le firmament et sa main est placée dans son gilet comme s'il voulait défier le ciel et la terre de l'atteindre. Remarquez comme il pose en héros d'autrefois; ne semhle-t-il pas attendre que la reconnaissance publique vienne le faire couler en bronze, pour le nicher sur quelque colonne. C'est le roi delà Montagne! c'est un des immortels inventeurs du vertueux Gouvernement Provisoire!
Saluez, messieurs,... saluez, mesdames,... mais surtout regardez le bien, car il est à caindre que ce
grand astre ne soit bientôt éclipsé, et quand vous l'aurez vu, vous en conserverez l'image dans votre souvenir.
« C'est par erreur que ses joues, ses mains et son cœur sont couverts d'une teinte rouge. Ne vous y laissez point prendre, honnêtes citoyens, c'est un reflet de ses amis, car ce grand homme n'est point cruel ; il est au contraire un agneau pour la douceur et la bonté. — Que vous demande-t-il?... eh ! mon Dieu, presque rienl... il vous demande, vos plus clairs millions à manger, vos meilleurs vins à boire, vos plus beaux palais à habiter, vos plus vastes forêts pour chasser.
« Pourquoi donc ne mettez-vous pas une meilleur j^râceà le satisfaire?... allons, un bon mouvement; donnez, donnez toujours, donnez encore, et qu'il n'en soit plus question.
a Remarquez tous ces petits satellits avec des barbes incultes et des chapeaux pointus qui entourent cet homme illustre ; ce sont les commissaires qu'il a lancés sur toute la France, et que la France a la sotte rancune de ne pas lui pardonner, sous le prétexte futile qu'il y en avait parmi eux beaucoup plus de marqués que de marqucmts. Regardez comme ils s'agitent dans l'espace pour recon-
quérir la toute-puissance à leur maître, toute puissance qu'ils espèrent partager avec lui.
<r Voulez-vous, messieurs et mesdames, voir en quoi la grandeur du roi de la Montagne a été utile au pays? — attention ! Nous allons le suivre partout où ses graves occupations l'ont conduit durant son pouvoir souverain.
« Regardez bien... où le voyez-vous maintenant? il est, n'est-ce pas, dans la grande salle d'un riche palais entouré par des ouvriers sans ouvrage, par tout un peuple mourant de faim... vous croyez peutêtre qu'il s'attendrit sur la misère publique X qu'il cherche le moyen delà diminuer ou de la vaincre? Fi, messieurs, notre grand homme a bien mieux à employer son temps ! la preuve c'est que vous le voyez à table, entouré de charmantes bayadères et de gais convives, - - laissons les chanter et rire pendant que le pays souffre et pleure. — Soufflons sur le verre, — attention ! — où le voyez-vous cette fois?... « Yous le voyez à la chasse à courre dans les bois de Chantilly... et à présent?... regardez-le... il est dans un beau cabinet du ministère ; il fume au coin de la cheminée en compagnie de jeunes et jolies femmes et à travers les plus joyeux propos, tandis qu'une femme, que des gens méchants ont appelée
la bacchante de la Révolution, le bonnet rouge sur la tête, le cigare à la bouche, rédige de superbes circulaires qui ont failli mettre le feu aux quatre coins de notre pays.
« Il est inutile de le suivçe plus longtemps ; ses occupations sont toujours les mêmes, et vous êtes bien convaincus, n'est-ce pas, messieurs et mesdames, que le roi de la Montagne n'est pas un méchant homme ? Si ses amis ont fait du mal, ce n'est point sa faute ; s'il en a fait lui-même, c'est sans le savoir, sans même s'en inquiéter. L'État est bien peu de chose pour lui auprès du plaisir ; donnez lui donc l'absolution pour ses sottises passées et ne vous en occupez pas davantage car la Montagne s'ouvre, le vent souffle et le héros s'évanouit.