TROISIÈME TABLEAU
« Présentement, messieurs, mesdames, dans le grand nuage que vomit la Montagne est l'île de la Chimère, autrementdit le pays de la Félicité. Dans ce lieu admirable, le gazon est toujours vert, le temps toujours serein, les hommes toujours sincères et les femmes toujours fidèles.
« Chacun travaille suivant son goût et sesdispositions, aussi tout le monde passe son temps à ne rien faire ; ce qui fait qu'on ne porte pas de vêtements, que les rues sont infectes et les logements inhabitables. Le vin vient sur les vignes en bouteilles cachetées; les allouettes y sont toutes rôties, aussi tous les nez sont bourgeonnes et les ventres rebondis.
« On ne sait pas ce que c'est que l'argent; les propriétés sont à tout le monde, aussi n'est-ce que par la force du poignet qu'on obtient ce qu'il faut pour mange; ; de plus on s'y bat à chaque instant pour avoir le logemeut de son voisin s'il semble plus commode. Les femmes peuvent avoir plusieurs maris, ce qui fait que les enfants n'ont pas de père ; on n'y trouve que d'honnêtes gens, ce qui fait que chacun cherche à prendre ce que peuvent avoir les
autres. Enfin on est régi par la loi d'amour, ce qui fait que tout le monde se déteste.
« Mais ne quittons pas cet admirable pays, messieurs et mesdames, sans faire connaissance avec les célèbres dieux qui l'ont découvert. Remarquez d'abord, je vous prie, au milieu de ce gros nuage noir tout plein d'étoiles, un dieu orné d'une queue plus longue que celle du renard et terminée par un œil de lynx.
« Tournez vos yeux plus loin ; là-bas dans la plaine, un dieu bouffi, aux longs cbeveux, rime quelque églogue ; c'est le grand créateur de la loi d'amour. Malheureusement il ressemble peu à son idole ; en remarquant son costume on peut s'assurer qu'il n'a pas même le droit de s'appeler l'amour propre.
v Plus loin, bien plus loin encore, — car tous ces dieux vivent séparés les uns des autres, puisqu'ils ne se rencontrent que pour se lancer des foudres et des satires, — admirez le grand dieu des dieux. Voyez avec quelle majesté il porte ses lunettes ! Pour lui rien n'a été sacré sur notre pauvre terre ; ni la propriété ni la famille, niaiseries auxquelles nous avons la bêtise de tenir. Aussi a-t-il un grand amour et une immense admiration pour luimême. Sous son bras il porte la banque du peuple,
et dans sa poche l'argent des actionnaires, pour être jusqu'au bout fidèle à son système que les propriétaires et les capitalistes sont des voleurs. Admirez, messieurs et mesdames, ce dieu en faillite, car jamais vous ne verrez son pareil.
« Il avait engagé les bons habitants de la France à venir essayer cette île de la Chimère, sous prétexte que la société ne sera parfaitement heureuse que quand elle sera basée sur son système.
« — C'est blasée que vous voulez dire, a répliqué un demi-dieu fort spirituel ; nous sommes tous de votre avis.
« Mais, quittons cette île fortunée, messieurs et mesdames, car si nous la regardons plus longtemps nous verrons, déchirant tableau ! tous les habitants se mangeant les uns les autres.
« Heureusement voici la Montagne qui gronde et lance contre elle un tourbillon, tourbillon qui l'emporte et la dissipe comme un léger nuage.