‹ Les salons d'autrefoisChapitre 4 sur 6 · DE W^ LA P^'^ DE YAUDEMONT · texte numérisé non relu

DE W^ LA P^'^ DE YAUDEMONT

On était en pleine Restauration et ii existait encore à cette époque quelques précieux débris de cette ancienne société française, si charmante et si spirituelle, légère, il est vrai, coupable même, mais trop rigoureusement jugée , car ceux qui en parlent n'ont jamais su ni la comprendre, ni l'imiter en ce qu'elle avait de bien. Ils ont vu l'apparence frivole et ils n'ont pas voulu soulever ce voile de frivolité pour découvrir le cœur. Sommes-nous plus vertueux parce que nous sommes moins indulgents, nous, les démolisseurs de tant de sociétés successives ?

Il eût fallu au moins sauver les femmes de ce

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cataclysme universel. Mais hélas! le code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses articles, et la grande dame est morte, elle a disparu avec l'auréole qui lui venait du passé, avec la poudre, les mouches, les mules à talon, les corsets busqués et ornés d'une foule de nœuds en rubans, de pompons et de dentelles, toutes choses enfin que les femmes cherchent à reprendre aujourd'hui, mais que bien peu d'entre elles savent porter.

«Le glas de la haute société sonne!... et le premier coup qui a tinté est le mot moderne de femme comme il faut, » disait un jour le prince de Talleyrand à l'un des grands personnages du premier Empire, et M. de Talleyrand avait raison. Mais au lieu de gémir sur ce monde qui n'est plus, tâchons de l'évoquer par la pensée, et ouvrons bien vite la porte du, salon de la princesse de Yaudemont où se trouvaient encore avec elle quelques grandes dames de la société d'autrefois, dernières et souriantes images du dernier siècle.

Ce salon fat un des plus suivis sous le premier Empire et sous la Restauration et madame la princesse de Vaudemont, née de Montmorency, en faisait les honneurs avec une grâce et une courtoisie qui, malheureusement, ne sont plus de ce siècle.

Cette princesse était grande dame s'il en fut, mal-

gré son physique même, qui, par un caprice de la nature, faisait contraste avec son rang. Ainsi, elle était petite, osseuse et grasse tout à la fois, de plus, fort montée en couleur; en un mot, elle réunissait en elle tous les désavantages qui ôtent habituellement la distinction aux femmes qui en sont affligées. Eh bien ! malgré tous ces inconvénients fâcheux, madame de Vaudemont avait un si grand air , qu'elle portai f, dignement en sa personne le blason des Montmorency.

Fort jeune encore, elle avait épousé le prince de Vaudemont, frère cadet du malheureux prince de Lambesc; le duché de Vaudemont était un des principaux duchés de France, et la princesse qui portait ce nom exerçait une hospitalité vraiment princière. Aussi chacun désirait-il vivement obtenir ses entrées dans son salon. L'aristocratie n'y était point seule admise; on y rencontrait tous les hommes de talent, les étrangers illustres, en un mot, toutes les célébrités, toutes les gloires. L'hiver à Paris, l'été à Suresnes, les portes du salon de la princesse de Vaudemont étaient toujours ouvertes. C'était, on pourrait le dire, un salon de permanence. *

Durant l'hiver, madame de Vaudemont habitait son hôtel de la rue de Provence : mais, aussitôt les beaux jours revenus, elle se rendait dans la magnifique propriété qu'elle possédait aux champs, et avec

Il LES SALONS d'autrefois.

elle ses habitués prenaient aussi leur vol. C'était alors le moment des plaisirs joyeux: on jouait la comédie, on improvisait des charades, on organisait des parties de chasse, de pèche, des promenades lointaines; enfin, l'on passait gaîment son temps. Durant l'hiver, c'est-à-dire tant que la princesse restait à Paris, ses réceptions étaient plus calmes. Elle donnait bien quelquefois des bals et des concerts; mais le plus souvent les soirées étaient remplies par cette aimable et charmante causerie que la génération nouvelle ne connaît plus que par ouïdire.

Le salon de la princesse était ouvert tous les soirs pour ceux qui venaient la visiter, soit à Paris, soit à Suresnes, et, comme tout avantage porte toujours son inconvénientavec lui, madame de Vaudemont perdait ainsi saHberté, elle se voyait contrainte de ne jamais accepter pour la soirée aucune invitation. De cette façon, les bals, les concerts, les théâtres, lui étaient interdits, et fort rarement aussi elle dînait en viile; mais, quand cela lui arrivait par hasard, elle était bien plus ponctuellement rentrée au coup de neuf heures que Gendrillon ne le fut à celui de minuit. Pendant cette absence momentanée, les portes de son salon n'en étaient pas moins ouvertes, et, comme alors on se réunissait de bonne heure, madame Le-

MADAME LA PlUISCESSE DE VAUDEMONT. 5

roy, femme fort distinguée et dame de compagnie de la princesse, se tenait à la place de l'illustre maîtresse du logis, et faisait, en attendant, les honneurs du foyer aux visiteurs.

Une fois dans l'année pourtant, les portes si hospitalièrement ouvertes de l'hôtel de Yaudemont restaient closes : c'était le jour où la loge Sainte-Caroline, — car, entre autres singularités, madame de Yaudemont avait celle d*étre affiliée aux Francs-maçons,— donnait un superbe bal au profit des pauvres ; et, comme madame de Yaudemont était la grande maîtresse de cette loge, ce qui lui imposait le devoir de présider cette fête, elle se fût bien gardée d'y manquer.

Un des travers de madame de Yaudemont était la passion sans borne qu'elle avait pour les chiens : elle en possédait de tous les genres, de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les races, et le plus grand plaisir qu'on pouvait lui faire était de lui apporter une variété manquant à sa collection. De nombreux valets étaient attachés à cette meute composée d'échantillons si divers ; mais entre tous ces chiens la princesse se choisissait un favori qui ne la quittait pas, et dont elle faisait ses délices. Cet heureux animal avait un grand laquais spécialement attaché à son service, et il prenait ses repas nonseulement dans la salle à manger, mais encore tout

à côté de la table de la princesse. Son couvert était mis par terre, sur un tapis de Turquie que je suppose plus beau encore que celui de notre ami d'enfance le bon rat de ville, le jour où il invita le rat des champs: et il était servi dans desécuelles de vermeil aux armes de sa maîtresse.

Cependant il ne possédait pas seul et sans partage la tendresse de la princesse à l'endroit des animaux, car une petite guenon, fort laide bête, toute noire, surnommée par antiphrase Blanchette^ et vêtue d'un costume grec très-élégant, — les Grecs étaient alors à la mode, — avait pris au moins la moitié de son affection. On la nourrissait de biscottes, de dragées, de massepains, on l'abreuvait de vin de Madère, et ce régime excitant augmentait encore ses mauvais instincts, sans doute, car elle faisait le désespoir des nombreux visiteurs de l'hôtei Vaudemont, visiteurs malheureux dont elle déchirait fort souvent les habits, quand elle n'endommageait parleurs doigts ou leurs jambes.

Cette vilaine bestiole fut l'héroïne d'une aventure que je vais vous raconter; mais, comme Petit- Jean, il faut que je remonte avant le déluge,... si vous voulez bien le permettre. Parmi ceux de ses habitués qu'elle affectionnait le plus, la princesse avait distingué l'abbé Huet, ancien aumônier de régiment

ayant fait les premières guerres de l'Empire , plus tard nommé aumônier de la maison impériale d'Écouen, enfin devenu dans sa vieillesse chanoine du chapitre de Saint-Denis. L'abbé habitait donc Saint- Denis; mais, comme madame de Vaudemont l'aimait beaucoup et qu'elle était remplie d'attentions pour lui, elle l'envoyait toujours prendre et reconduire dans l'une de ses voitures , avec les plus grandes précautions. Ainsi, sachant que le bon chanoine était très-frileux , elle ordonnait, aussitôt que la bise se faisait sentir, qu'on mît des fourrures dans la berhne , afin qu'il pût s'envelopper ; on y joignait des boules d'eau chaude au besoin. Ceci dit et compris, je reviens à mon histoire.

Un jour de décembre, malgré la neige dont les flocons obscurcissaient l'air, l'abbé Huet était venu dîner chez la princesse. Il voulut rentrer de bonne heure, parce qu'il se sentit en assez mauvaise disposition aussitôt après qu'il fut sorti de table; la princesse, inquiète, fît doubler les fourrures , les boules d'eau dans la voiture, et l'abbé, bien enveloppé, bien armé contre le frpid, se mit en route pour son logis. La chaleur et la digestion, jointes au bercement de la berhne moelleuse, le conduisirent naturellement au sommeil, et il n'avait fait qu'un somme quand il arriva devant sa porte.

Le bon abbé Huet, simple en ses goûts et charitable par nature, avait un intérieur fort modeste; il ne possédait pour tout domestique qu'unevieillegou- Ternante, propre, adroite, travailleuse, la meilleure fille au demeurant, mais croyant aux visites du diable, aux lutins, aux farfadets et aux revenants, à toutes les apparitions enfin (lont se compose le dictionnaire des peureux. Elle tremblait au moindre craquement des meubles, pâlissait quand le sel se renversait, et eût très-certainement imaginé les tables tournantes et les esprits frappeurs, si elle avait été capable d'inventer quoi que ce soit au monde. Son nom répondait à son esprit, elle s'appelait Maniche. Quand l'abbé fut arrivé devant la porte de son petit appartement, situé au second étage, il sonna avec force, et cela plus encore pour réveiller sa vieille gouvernante, qu'il pensait devoir être endormie, que pour s'abriter promptement contre le froid, car il était resté tout emmitouflé des fourrures que lui avait prêtées la princesse ; Maniche , qui dormait en efi'et du meilleur de son cœur , se réveille en sursaut au bruit de la sonnette agitée, et, tout en se frottant les yeux, s'élance pour obéir à l'appel qu'elle comprend devoir venir de son maître ; mais, à peine a-t-elle entr'ouvert la porte, qu'elle la referme au nez de l'abbé en poussant un cri de terreur.

Le bon chanoine sonne derechef, et, pensant que la pauvre vieille, encore mal éveillée, n'a pas pu le reconnaître sous son enveloppe poilue, il joint les paroles au son argentin de la clochette agitée à tour de bras :

(( Maniche! crie-t-il à travers la serrure, c'est moi; venez donc vite m'ouvrir, on gèle sur le carré. »

Mais la poltronne Maniche, bien loin d'obéir à son maître, s'est précipitée à genoux dans un coin de la salle, et, se frappant la poitrine et le front, débite contre le diable toutes les oraisons que peut lui fournir sa mémoire troublée. Le temps se passe , et l'abbé Huet, qui commence à se fâcher sérieusement, frappe plus fort, sonne à tout rompre, et menace enfin de faire enfoncer la porte si l'entêtée Maniche ne consent pas à la lui ouvrir au plus tôt.

Effrayée sans doute par cette menace, et surtout par les conséquences fâcheuses que sa résolution pourrait avoir pour elle, la pauvre vieille gouvernante, pâle et tremblante, se décide alors à obéir, et, entrebâillant doucement la porte, s'écrie d'une Yoix déchirante :

(( Est-ce donc vraiment vous, mon bon maître, qui apportez le diable dans votre maison? »

En entendant ces paroles étranges, l'abbé Huet

commençant à craindre à son tour, pensa que la pauvre vieille Maniche était frappée d'une attaque d'aliénation mentale, la sobriété bien connue de la vieille fille ne lui permettait pas une autre supposition; aussi dans le désir de lui porter secours, il poussa brusquement la porte et s'avança rapidement vers elle. Alors Maniche tomba à genoux les mains levées vers le ciel, en s'écriant dans le plus violent paroxysme de la terreur : *

(( Rétro Satan !... rétro... grâce... pitié... rétro... rétro!... »

Heureusement qu'en même temps l'abbé eut l'explication de l'énigme en voyant Blanchette sortir tout à fait du milieu des fourrures dans lesquelles elle s'était blottie jusque-là, et s'élancer en gambadant et en faisant mille grimaces, à travers la chambre, tandis que l'infortunée Maniche, la face contre terre, redoublait ses cris.

L'abbé eut toutes les peines du monde à rappeler à elle sa vieille gouvernante et à rattraper la vilaine bête, qui bouleversait tout chez lui ; mais enfin il y arriva et à peine fit-il jour, qu'il reprit le chemin de Paris pour ramener la fugitive au bercail.

Il trouva l'hôtel Vaudemont tout en émoi: la princesse avait des attaques de nerfs; ses domestiques

poussafent les hauts cris; enfin, c'était une re'volution véritable. ; La présence de Blanchette calma tout; mais chacun se promit de visiter une autre fois les fourrures delà voiture , surtout l'abbé, qui plaisanta souvent la princesse sur la mauvaise compagnie qu'il avait rencontrée dans son carrosse.

La princesse de Vaudemont donnait très-rarement de grands dîners, mais presque tous les jours elle réunissait une douzaine d'amis à sa table, et personne mieux qu'elle ne savait assortir ses convives. Souvent on comptait parmi eux le prince de Talleyrand et le comte Louis de Narbonne, qui passaient pour les deux hommes les plus spirituels qui fussent en France à cette époque. La vie du comte de Narbonne, que M. Villemain a remis à la mode par un de ses derniers écrits, pourrait devenir le sujet d'un roman.

Né dans le duché de Parme, en 1755, Louis de Narbonne vint en France en 1769. Il entra de bonne heure au service, étudia la diplomatie et fut chargé du portefeuille de la guerre dans un moment bien critique, -- depuis le 6 décembre 1791 jusqu'au 10 mars 1792. —Gomme tant d'autres, il avait cédé au torrent des idées nouvelles, car il avait plus d'esprit que de jugement; et, déserteur de la cause royale, il paya cher cette désertion, décrété d'ac-

cusation, il ne sauva sa tête que par la fuite. Ce ne fut pas sans peine qu'il échappa au dernier supplice. Réduit à se cacher pendant plusieurs jours, il trouva un asile dans une famille de la bourgeoisie qui avait contracté envers la sienne une dette de reconnaissance. La mère du chef de la famille était absente ; le brillant comte de Narbonne cacha ses grâces de cour sous les coiJffes et sous les habits de cette vieille femme, et passa pendant quelques jours pour Tamie de la mère grand.

Mais tout à coup la mère grand ayant annoncé son retour, il fallut que la fausse amie fit ses préparatifs de départ; on n'osait confier à une femme d'un âge aussi avancé un secret dont la découverte pouvait compromettre toute la famille. Avec une peine infinie donc on se procura un passeport pour mademoiselle Aspasie, citoyenne gouvernante, voulant aller chercher fortune à l'étranger, et ce ne fut encore qu'après avoir couru de nombreux dangers que le comte de Narbonne parvint à débarquer en Angleterre.

Une fois à Londres, et voulant réparer ses torts autant que cela était en son pouvoir, le comte écrivit en faveur de Louis XVI un mémoire justificatif qu'il envoya à la Convention. Puis, son humeur aventureuse lui rendant l'exil pénible, il fit des dé-

marches pour rentrer en France : il obtint sa radiation sous le Consulat et s'attacha au nouveau pouvoir. Le charme de son esprit, sa gaîté constante, plurent à Napoléon, qui le rapprocha de lui et l'employa souvent dans d'importantes missions diplomatiques. Mais, bientôt lassé de cette dissimulation officielle si opposée à son caractère, le comte voulut quitter les ambassades pour rentrer au service, et fit, comme aide de camp de l'Empereur, plusieurs campagnes à la suite de ce gagneur de batailles ; malheureusement la causticité de son esprit lui attira des ennemis dangereux , et une plaisanterie un peu vive le fit exiler de nouveau.

C'était cependant un courtisan bien fin et d'un esprit bien avisé que le comte Louis de Narbonne! et tout le monde connaît son mot à l'Empereur, lorsque celui-ci lui demanda quand il présenterait à la cour sa mère, qui était demeurée fidèle à ses anciens sentiments : a Sire, ma mère n'en est encore qu'à l'admiration. »

Un autre jour, le comte de Narbonne, qui avait été envoyé en mission secrète, entre tout à coup dans le salon où se trouvait l'Empereur, entouré de sa cour ; c'était le moment des réceptions.

«Ah! vous voilà, Narbonne. je suis bien aise de vous voir, fit Napoléon avec le plus aimable sou-

ih LES SALONS D'AUTREFOIS.

rire ; eh bien ! qu'est-ce que l'on dit de moi là-bas ?

— Sire, répondit le favori en s'inclinant respectueusement, il y en a qui disent que Votre Majesté est un dieu.

— Un dieu!... c'est beaucoup! s'écria l'Empereur en partant d'un franc éclat de rire; mais tous pensent-ils ainsi? demanda-t-ii après avoir repris son sérieux.

— Je ne cacherai pas à Votre Majesté, répondit M. de Narbonne en s'inclinant derechef, mais un peu plus bas que la première fois, que d'autres disent que l'Empereur des Français est un diable. »

Napoléon fronça son sourcil olympien en entendant ce mot.

(( Mais aucun n'ose dire que Votre Majesté soit un homme, continua le courtisan, craignant d'avoir blessé César. »

Le front de l'Empereur se rasséréna : — Vous êtes un flatteur, lui dit-il avec un sourire aimable en lui tirant doucement l'oreille, marque d'amitié qu'il ne donnait qu'à ses familiers ; mais heureusement votre encens est fin et ne porte pas à la tête; allons, donnez-moi le bras, et venez dans mon cabinet pour me parler plus sérieusement de votre mission. »

Un autre habitué du salon de la princesse, courtisan moins fin que M. de Narbonne, mais qui se

rattrapait sur la quantité de l'encens de ce qui pou- Yait manquer à la qualité, était M. de la Chaise; c'est ce préfet qui se rendit célèbre par le discours dont il salua l'Empereur lorsque celui-ci traversa son département, discours où fat encbâssée cette phrase ridicule jusqu'à l'impiété : « Dieu créa Napoléon, puis il se reposa. » On s'amusa beaucoup à la Tille et même à la cour de la phrase malencontreuse, et le quatrain suivant, qui courut tout Paris, fut improvisé, dit-on, aux Tuileries par une main auguste ;

Dieu n'en resta pas là , II fit encore la Chaise j Puis il se reposa^, Beaucoup plus à son aise.

Madame de Vaudemont appelait M. de la Chaise son thermomètre, et elle prétendait lire bien mieux sur sa figure les variations de la politique que dans tous les journaux qui paraissaient alors.

« Je n'ai, disait-elle, qu'à lui demander des nouvelles des ministres ou des hommes en place, aussitôt son nez monte ou descend selon le plus ou moins de faveur dont ils jouissent pour le quart d'heure ; et ce nez est toujours si bien renseigné, que je ne sais pas, en vérité, où il pêche ses nouvelles. »

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Madame de Staël s'amusait quelquefois à défendre M. de la Chaise contre les plaisanteries de la princesse de Vaudemont; mais, loin d'arracher le trait, elle l'enfonçait. Car cette femme célèbre, quoique très-ardente dans ses amitiés, n'était guère moins à craindre comme amie que comme ennemie, s'il faut en croire ce mot de la duchesse de Duras : « Madame de Staël aime certainement beaucoup les gens qu'elle honore de son affection ; mais je suis convaincue que, si elle le pouvait, elles les jetterait tous à l'eau d'un coup de filet pour avoir le plaisir de les repêcher un à un à la ligne. »

Un des fidèles du salon de la princesse de Vaudemont était encore le comte Joseph d'Estourmel, homme aimable, esprit charmant, qui a publié, il y a fort peu d'années, un livre très-remarquable, intitulé : Souvenirs de France et d'Italie. Ce livre est un recueil de lettres que le comte écrivait jadis à ses amis^ et que le public lit aujourd'hui avec plaisir, car, ainsi que M. d'Estourmel le dit lui-même d'une autre personne : — u Sa gaîté, son esprit, ne vieilUssent pas; il les conserve dans le sel. » — M. d'Estourmel a, du moins à ce qu'il assure, un titre de plus à l'immortalité : il prétend être l'auteur de la célèbre chanson « Le bon roi Dagobert. » On le plaisantait souvent sur cette pétition, et un jour

MADAME LA PRIKCESSE DE VAUDEMOIST. 17

madame de Vaudemont lui disait en riant d'un air narquois :

u Votre assurance, mon cher comte, à vouloir nous persuader que sans vous on n'aurait jamais remis à l'endroit les hauts-de-chausses du bon roi, me rappelle un mot de M. de Boufflers, devant lequel un inconnu se vantait d'être l'auteur d'Aline, reine de Golconde : « En vérité, Monsieur, fit le cheva- (( lier, j'en suis fort aise; mais vous ignorez, sans (( doute, quel est l'auteur des œuvres de J.-J. Rous- (i seau? Eh bien! c'est moi. » Et M. d'Estourmel riait, mais n'en soutenait pas moins son dire.

« Je ne prétends pas, ajoutait-il, que le roi Dagobert n'ait pas eu bien avant moi la distraction de retourner la partie inférieure de son vêtement, et ces deux vers :

Le bon roi Dagobert MeUait sa culotte à l'envers,

se perdent certainement dans la nuit des temps; mais la légende en était restée là, et c'est à moi, je vous l'atteste, qu'est venue la première idée réparatrice des désordres de la toilette du monarque, et qu'est due l'intervention ministérielle de saint Éioi pour remettre chaque chose à sa place. » M. le comte d'Estourmel fut un des plus fermes

soutiens du trône de nos anciens rois. Il était préfet de la Manche en 1830. Aussitôt qu'il apprit les malheureux événements de Paris, la double abdication, le départ du roi et la nomination du duc d'Orléans aux fonctions de heutenant général du royaume, il envoya sa démission et voulut rentrer immédiatement dans la vie privée. Mais, quand ii sut que Charles X devait traverser Saint-Lô pour aller chercher la terre d'exil, M. d'Estourmel reprit la cocarde blanche et le costume officiel, afin d'aller, sur les limites de son département, recevoir le monarque déchu et l'accompagner jusqu'à Cherbourg où le roi devait s'embarquer. Yoilà comment il raconte cette triste scène :

(( J'entendis sonner les trompettes ; les gardes du corps se rangèrent en ligne le long des quais; les voitures arrivèrent; Mademoiselle et la duchesse de Goiîtaut descendirent d'abord, puis les princesses, puis le roi, accablé par le chagrin. Il nous tendit la main et la serra à ceux qui étaient le plus près de lui ; ensuite il entra dans la cabine avec les commissaires. Madame la Dauphine resta sur le pont; elle tenait les deux enfants serrés contre elle et elle étendait ses mains sur eux comme pour les protéger et les bénir.

« Je la regardai à travers mes larmes; son alli-

tade était sublime ! C'était une douleur de reine et de mère, eniin le plus touchant spectacle que la terre puisse montrer au ciel : — la lutte de la vertu et du malheur ! — En ce moment l'aspect que présentait le navire serait difficile à décrire ; nous étions tous mêlés, la famille royale, les commissaires, les marins de tous grades et nous autres courtisans de l'exil. Cependant le moment de la séparation arriva : je reçus un dernier adieu et un dernier remercîment du roi; je montai l'escalier, qu'on retira après nous, et la famille royale resta livrée à M. Dumont d'Urville. »

Mais puisque nous avons prononcé le nom de la duchesse de Duras, nom qui était si célèbre alors, je veux dire quelques mots de cette illustre dame, amie intime de la princesse.

Elle était en son nom mademoiselle de Kersaint, fille de l'amiral, et sa bonté, son amabilité, sa simpUcité innée, la suivirent dans toutes les positions de sa vie. Jeune fille, noble dame, auteur célèbre, toujours et partout on la trouvait elle-même. Madamede Staël était aussi au nombre de ses amies , et la placidité de la duchesse donnait souvent de l'humeur au célèbre auteur de Corinne,

— Vous êtes comme un rocher, lui disait-elle une fois, rien ne peut vous atteindre.

— C'est que vous n'essayez pas la mine, » lui répondait en souriant madame de Duras.

Et chacun riait en songeant à la figure peu féminine de madame de Staël, presque toujours affublée de l'inévitable turban rouge.

La duchesse de Duras fit paraître sous la Restauration deux romans qui eurent un très-grand succès, un surtout, Ourika, pour lequel le public se prit d'un complet engouement. On en fit des pièces pour tous les théâtres ; on donna son nom aux robes, aux bonnets, aux chapeaux; enfin, ce fut une véritable rage. Châles Ourika, bonnets Ourika, chapeau Ourika, couleur Ourika ; tout devait être à l'Ourika.

A cette époque, les œuvres d'art ou d'esprit faisaient encore événement.

« Quel est donc le sujet de ce livre à' Ourika dont on parle tant? demandait avec curiosité, à M. de Jouy une jeune dame fraîchement débarquée de province, et à cette époque la province était bien plus loin de Paris qu'elle ne l'est actuellement avec nos voies ferrées où la vapeur court si vite.

— Oh ! mon Dieu ! le sujet en est fort simple, répondit aigrement l'Ermite de la Chaussée-d'Antin ; c'est une noire qui, de chagrin de ne pas être blanche, veut se faire sœur grise. »

Et M. de Jouy, malgré ou plutôt par le petit senti-

ment d'envie dont il ne pouvait se défendre en entendant louer autre chose que ses œuvres, avait bien résumé toute l'intrigue du livre, puisque c'était en effet l'histoire d'une pauvre négresse qui, ayant reçu une brillante éducation et ayant été comblée de biens et d'affection par sa maîtresse, osa un moment aspirer à devenir la belle-fille de celle-ci; puis, tombant du haut de ce rêve , elle entra en religion pour demander à Dieu la résignation et l'oubli. Mais le style charmant de madame de Duras avait fait une perle de cette élégie.

Ourika fut composée à Saint-Germain dans la charmante résidence que la duchesse habitait alors. La vue qui se déroule en panorama devant la terrasse de l'antique château de nos rois l'inspirait sans doute, car c'était là seulement qu'elle écrivait. On lui apportait sur cette même terrasse un fauteuil, une petite table et un paravent dont on'.l'entourait de tous côtés, afin de la garantir du vent qui souffle là comme chez lui. Elle s'asseyait dans cette espèce de niche, regardant longtemps devant elle, laissant errer vaguement ses yeux et ses pensées sur le paysage enchanteur éclairé par les plus beaux rayons du soleil levant, et bientôt les diamants et les perles tombaient en cascade de sa plume ou plutôt de son cœur.

Madame de Duras avait deux filles, loutes les deux charmantes ; et regardez un peu combien la gloire porte toujours d'épines avec elle ! Cédant au sentiment d'envie causé par le succès littéraire de la duchesse, les mauvais plaisants du monde disaient que madame de Duras avait trois filles : Ourika, Bourika et Bourgeonika... Fi donc!...

Cette aimable et bonne duchesse avait présenté à la princesse de Vaudemontun grand et sec Anglais qu'elle appelait son ombre, et lord Ciaydfort méritait ce nom dans toute son étendue, car il semblait glisser plutôt que marcher. Jamais on ne le voyait manger, et très-rarement on l'entendait parler. Il ne manquait cependant pas d'un certain esprit, mais il fallait qu'il fût provoqué par l'occasion.

Lors du procès de la reine Caroline, poursuivie par le roi devant le parlement, le peuple anglais, très-indulgent pour les fautes de cette princesse, avait conservé pour elle l'engouement le plus passionné. Un jour donc lord Ciaydfort, connu pour l'un des adversaires de l'accusée, vit son carrosse arrêté parla pop\ilace au moment où il se rendait au parlement. On s'attroupe autour de lui; on lui montre le poing; on lui jette des pierres; en un mot, on le met en état de siège pour le forcer h crier : Vive la reine Caroline! Le pauvre lord, voyant qu'il n'y a

pas moyen d'échapper à son sort, ouvre la portière de sa voiture, se pose droit et superbe sur le marchepied, et, agitant son chapeau en l'air, il crie d'une voix tonnante :

(( Oui, mes amis, vive la reine Caroline, et puissent vos femmes et vos filles lui ressembler !... »

La duchesse de Duras l'avait connu pendant l'émigration ainsi que sa. noble femme, et l'un et l'autre avaient été pleins de bonté et de prévenances pour la duchesse. Aussi rendait-elle au dernier des deux qui survécut la bonne hospitalité qu'elle avait reçue d'eux jadis. Elle aimait à raconter sur son ami d'outre-Manche une anecdote qui peint l'excentricité de l'homme.

Lord Glaydfort avait un fils unique qu'il adorait, et il possédait un superbe chien de Terre-Neuve qu'il avait rapporté de ses lointains voyages. Ce chien, nommé Black, était le favori de son maître, et il rendait à l'enfant de milord toute la tendresse que celui-ci portait au fidèle quadrupède. Un jour, en passant dans le parc, le jeune garçon se laissa choir dans la rivière, et c'en était fait de lui sans le prompt secours que lui apporta le Pylade aux longs poils. On comprend sans peine toute la reconnaissance dont fut rempli le cœur du père pour le sauveur de son enfant; mais ce qu'on devinerait diffi-

cilement, ce fut la manière dont il la témoigna.

Peu de jours après le sauvetage, il assemble toute la famille dans un superbe festin. La table est cou- Terte des mets les plus recherchés, des fruits les plus rares et au milieu se dresse un immense pâté sous la forme d'un tombeau.

« Mes amis, dit lord Glaydfort, l'œil mouillé par l'émotion, en montrant ce chef-d'œuvre de l'art culinaire : ici repose le bon Black, à qui je dois mon fils; j'ai pensé que le meilleur moyen de lui prouver ma gratitude était de le distribuer à chacun de vous pour que sa chair se mêlât à votre sang. Imitez-moi donc, et que vos estomacs lui servent de demeure dernière, n

Et, après avoir parlé ainsi et tout en laissant glisser le long de s*a joue la larme de reconnaissance qui s'était échappée de ses yeux, le noble lord entama gravement l' avant-dernière demeure du pauvre Black.

Ceci ne vous rappelle-t-il pas la réponse du sauvage à l'homme civilisé? « Cruel, disait celui-ci au sauvage, tu manges ton père devenu vieux! — Ingrat, répondit le sauvage, tu laisses manger le tien par les vers ! »

Je raconte, à mesure qu'elles me reviennent, les anecdotes qui se rattachent à la vie de la princesse

de Vaudemont, et même celles qui amusèrent son salon tant qu'elle en fut l'héroïne. Cette évocation de la vie d'autrefois ne sera peut-être pas sans intérêt, car, dans les quelques instants qu'il nous est donné de vivre, le présent est toujours ce qui nous occupe le moins; nous aimons à interroger les temps qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas encore, et à débrouiller l'énigme de l'avenir ou celle du passé !

Un jeune officier de la garde royale, que nous nommerons Durand, si vous le voulez bien, espérait que le jour de la Saint Charles, jour qui était alors la fête du roi et celle de la France, il ajouterait à sa modeste épaulette de lieutenant la seconde qui donne le rang de capitaine. C'était son droit, croyaitil. Or, comme cette attente fut déçue, il tomba dans un véritable désespoir; on le comprendra : à ce nouveau grade était attaché son mariage avec une jeune fille pour laquelle il éprouvait un véritable attachement. — Pas de brevet de capitaine, pas de femme... avait dit très-crûment le père de celle-ci, et le brevet n'était pas venu. Aussi, le jour même, une lettre qui lui fermait la porte de la maison étaitelle arrivée à notre officier delà part de ce père, qu'il trouvait barbare et impitoyable. Que faire?... Prendre son parti était ce qu'il y avait de plus sage; aussi,

après avoir bien maudit le sort, le ministre, et son colonel surtout, le lieutenant Durand songea-t-il à se distraire, et après avoir dîné tant bien que mal, il se dirigea vers le Théâtre- Français, où jouait, ce soir-là, mademoiselle Mars.

Hélas ! là encore il éprouva une déception. Toutes les bonnes places étaient prises. Il maugréa, cria, épancha de nouveau sa bile, et en vérité il avait quelque droit de le faire ; mais, comme en définitive sa colère ne lui donnait ni stalle ni loge, il fallut bien se résigner soit à s'en aller pour chercher fortune ailleurs, soit à accepter le seul endroit où se trouvaient encore quelques places vacantes, et cet endroit était le paradis. C'était bien haut, il est vrai, mais une circonstance le décida à accepter cette planche de salut avec une espèce de reconnaissance : il tombait en ce moment une pluie torrentielle.

Voilà donc notre bel officier installé au paradis. Heureusement il était mis en simple mortel, c'est-àdire affublé de l'habit bourgeois. Gomme le rideau ne se levait pas encore, il se prit à observer les personnages que le sort lui avait donnés pour voisins. A sa droite était un jeune ouvrier fort bien endimanché, mais qu'une teinte grisaille répandue sur sa figure faisait aisément reconnaître pour un serrurier : et à sa gauche se trouvait une dame d'un certain âge,

MADAME LA PRINCESSE DE YAUDEMOJsT. 27

fraîche et grassouillette, portant une douillette de soie puce, un petit bonnet fort simple, un châle trèsmodeste aussi, mais tout cela d'un certain air qu'il fut fort étonné de rencontrer au paradis ; car le paradis, malgré son nom, n'est pas, au théâtre, l'endroit le mieux habité du monde.

« Cette dame, se dit-il, est dans ma position sans doute, c'est faute de mieux qu'elle a pris cette horrible place. » Et, pour faire comprendre à sa voisine qu'il savait reconnaître sa supériorité sur les autres habitants du lieu, il la salua respectueusement.

La dame lui rendit sa politesse, ce qui encouragea notre jeune homme à entamer la conversation.

((Vous devez être fort contrariée. Madame, de vous trouver ici? fit-il avec un fin sourire.

— Mais non, monsieur, répondit sa voisine en souriant à son tour, puisque c'est moi qui ai choisi cette place. »

La toile, en se levant, interrompit tout naturellement le dialogue ; mais, au lieu de prêter attention à la pièce, l'officier fourvoyé au paradis ne songeait qu'à trouver un moyen de découvrir pourquoi sa voisine à la douillette puce pouvait préférer une humble place dans cette endroit à celle à laquelle toute la distinction de sa personne et de sa mise montrait qu'elle avait un incontestable droit. Aussi, à peine

28 LRS SALONS D'AUTREFOIS.

l'entr'acte fut-ii commencé, qu'il se retourna vivement vers celle dont la présence avait éveillé sa curiosité, et tenta de reprendre la causerie si malencontreusement interrompue.

La dame se prêta de la meilleure grâce du monde à ce petit manège, qu'elle avait deviné, comme un sourire presque imperceptible errant sur ses lèvres le disait assez ; mais, avec ce tact et cet esprit qui appartiennent aux femmes du meilleur monde, elle se tint sur la défensive et interrogea notre officier plutôt qu'elle ne répondit à ses questions curieuses maladroitement voilées par l'intérêt. Aussi apprit-elle promptement et la déception qu'il avait éprouvée le matin en lisant dans le Moniteur la promotion de la Saint Charles, et le dommage que cet échec portait au cœur aussi bien qu'à l'intérêt de son jeune voisin. Mais cela ne fut pas raconté sans aigreur, et non-seulement le ministre, mais encore le roi, furent accusés de la plus horrible injustice. La mauvaise humeur ne choisit pas les termes.

« Le roi injuste!... s'écria la dame à la douillette puce en bondissant sur sa banquette dès que cette accusation fort injuste elle-même eut frappé son oreille ; mais vous ne le connaissez donc pas. Monsieur, pour en parler ainsi ? Le roi est la justice et la bonté mêmes.

— Hélas ! je ne le connais pas personnellement, Madame, répondit l'officier tristement ; je le vois, je le sers, mais un simple mortel comme moi n'approche pas les dieux. Les lieutenants ne frayent pas avec les têtes couronnées. »

La dame parla raison, calma le mécontent, lui montra que les affaires particulières des régiments regardaient fort peu le monarque, enfin se fit écouter, et miême avec plaisir, tant son organe avait de charme et sa raison de grâce bienveillante.

« Tout cela est bel et bon , murmura cependant quand elle eut fini notre officier encore peu convaincu; mais ce que je vois de plus clair, malgré votre joH petit sermon, Madame, c'est que je resterai lieutenant Dieu sait combien d'années encore, car, comme c'est la faveur seule qui décide de l'avancement, je dois attendre mon rang de bêtise.,. Pardon, Madame, interrompit-il eu souriant, c'est ainsi que nous appelons entre nous le rang d'ancienneté qui nous fait passer forcément au grade supérieur. Qu'y faire? je ne connais personne à la cour.

— En êtes-vous bien sûr, Monsieur? fit la dame à la douillette puce.

— Beaucoup trop sûr, hélas ! répondit vivement Durand. Mon père est mort en brave sur le champ d'honneur, et je prie Dieu qu'il m'accorde la grâce

de mourir de même au service du roi et de la France ; mais mon grand-père labourait la terre, et j'ai gagné mon modeste grade dans la campagne de France en 1814 ; vous voyez bien que ni moi ni les miens nous ne sommes ni n'avons été des courtisans.

— Allons! vous aussi vous marchez, malgré votre jeunesse, dans ce mauvais sentier de l'orgueil qui éclabousse les grands avec les souvenirs d'une origine obscure, dont vous vous vantez de crainte qu'on ne vous la reproche, murmura tristement la dame en regardant l'officier. Qu'avais-je besoin de savoir que vous êtes le petit-fils d'un paysan? Vous ne devez ni rougir ni vous enorgueillir de ce fait. Pourquoi le jeter ainsi au nez des gens, je vous prie? Vous êtes fils de vos œuvres, et cela suffit au roi, à la France, et à moi par-dessus le marché !

— Alors, Madame, daignez accepter mon bras pour sortir de ce goullre, fit notre officier tout honteux de s'être attiré cette mercuriale méritée. »

Et il se leva, car la pièce était achevée.

■— J'accepte, Monsieur, » répondit la dame en se levant à son tour.

Et tous deux descendirent, en continuant à causer encore, le tortueux escalier du théâtre.

« Vous me permettrez aussi, n'est-ce pas Madame,

de TOUS accompagner jusque chez vous, lui dit Durand en pensant qu'il serait peu courtois d'abandonner la pauvre femme à la porte des Français, par la nuit profonde et le mauvais temps qu'il faisait.

— Volontiers toujours, fit celle-ci en souriant; seulement j'y mets une condition, c'est que vous resterez à souper avec moi.

— Souper ! murmura bien bas l'officier surpris, car on ne soupait pas partout alors; allons! la course sera longue... ma voisine est quelque bourgeoise du Marais, sans doute, mais la galanterie française avant tout... » Et il s'inclina comme pour accepter l'invitation étrange qui lui avait été faite.

Tout en devisant ainsi, nos deux voisins, bras dessus, bras dessous, arrivèrent enfin dans le vaste péristyle du théâtre où se trouvaient encore quelques personnes attardées.

« La voiture de madame la duchesse ! » cria alors d'une voix de Stentor un grand laquais chamarré sur toutes les coutures qui s'était tenu immobile jusque là.

Durand se rangea vivement et tira sa compagne avec lai pour laisser passer la noble dame qui devait se trouver derrière eux, croyait-il. Mais ce fat la simple dame à la douillette puce qui , lâchant alors son bras, s'avança vers le beau carrosse

armorié, tout en lui disant avec un gai sourire:

(( Eh bien ! mon cher cavaher, ne voulez-vous donc pas remplir la promesse que vous m'avez faite là-haut de m'accompagner chez moi et de partager mon souper?

— Daignez oublier, je vous en conjure, ma familiarité et ma mauvaise humeur, madame la duchesse, répondit le jeune officier en saluant avec un profond respect, car, si au paradis tout le monde est égal, sur la terre chacun reprend son rang... »

Puis, malgré la pluie et le vent, il s'élança dans la rue sans regarder derrière lui.

Le lendemain malin, au déjeuner, Durand raconta à ses camarades son étrange aventure de la veille, et quelques-uns d'entre eux, jeunes gens du grand monde, se montrèrent beaucoup moins surpris qu'il ne s'y attendait, car, lorsqu'il eut décrit sa voisine à la robe de soie puce, un d'eux lui expliqua que la duchesse de Duras, qui aimait à écrire, voulant étudier les mceurs qu'elle devait peindre, allait souvent se mêler à la classe ouvrière afin de tracer les portraits d'après nature, et aussi afin de découvrir des infortunes à secourir et des injustices à réparer.

(( Décidément, lui dit l'un d'entre eux, plus particulièrement hé avec lui, lu as posé sans le savoir, et j'espère un de ces jours te reconnaître dans un

des portraits tracés parla fine plume de la duchesse; mais, en revanche, aie bon espoir, la duchesse est bien en cour, et, comme tes notes au ministère sont bonnes, tu as grande chance de passer capitaine avant moi. »

Peu de jours après en effet, Durand eut la confirmation de ce qui n'était qu'une présomption jusquelà, car il reçut une lettre charmante de l'excellente duchesse, lettre à laquelle était joint un brevet de capitaine, et dans laquelle elle disait qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir pu faire réparer, non une injustice, mais seulement un oubh...

Hélas ! madame de Duras, n'eut pas le temps de faire le grand ouvrage qu'elle méditait, et dans lequel le capitaine Durand risquait de jouer un rôle, car, en 1828, elle fut ravie à ses amis, à sa famille et aux malheureux, qui trouvaient en elle une seconde Providence.

Une autre amie fidèle de la princesse de Vaudemont était la marquise de ***, attachée alors à madame la Dauphine. La princesse de Vaudemont et la marquise de *** s'étaient connues et liées durant l'émigration. Le malheur seul et la ressemblance de position avaient pu rapprocher deux natures si dissemblables, qu'elles eussent été ennemies mortelles si elles n'avaient pas été amies intimes.

Autant madame de Vaudemont était bonne, simple, spirituelle et accorte, autant la marquise était sèche, revêche et pimbêche, passez-moi le mot. Elle se piquait de diplomatie et faisait de la ruse en tout et partout. Ainsi la manière dont la connaissance de ces dames se fit peint à elle seule celle des deux que je veux dépeindre.

Madame de Vaudemont habitait Londres depuis quelque temps, mais connaissait fort peu la ville encore, quand elle s'avisa de sortir un matin de son petit réduit pour se mettre en quête d'un établissement de bains. Son hôtesse baragouinait le français tant bien que mal, et ce fut naturellement à elle que la princesse s'adressa pour demander les indications nécessaires à son projet.

« Prenez cette rue, répondit celle-ci dans un langage impossible, marchez tout droit devant vous, vous verrez bientôt une rue que vous ne prendrez pas, à côté une autre que vous ne prendrez pas non plus, plusieurs encore que vous longerez sans les prendre, puis vous traverserez un pont et tout à côté vous trouverez ce que vous cherchez. »

Vous comprenez qu'avec ces indications la princesse en savait tout juste assez pour se perdre, et ce fut ce qui lui arriva. La voilà donc qui évite toutes les rues, qui cherche un pont sans rien trouver, et

qui, lasse enfin de marcher à droite et à gauche, en ayant, en arrière, se décide à se renseigner auprès d'un passant. Mais cette résolution, qui tous paraît fort simple, n'était pas aussi facile à exécuter en Angleterre qu'elle le serait en France, surtout à cette époque-là, car, d'abord, nos voisins d'outre-Manche parlaient fort peu le français, et ensuite ils n'aimaient pas les Français du tout.

Voilà donc madame de Vaudemont regardant autour d'elle et cherchant une figure qui lui inspire «•^ssez de confiance pour qu'elle arrête celui ou celle qui la portait, quand tout à coup elle avise une grande femme couverte de vêtements usés et fanés, mais sur les traits de laquelle on découvrait encore quelques restes de beauté et d'élégance.

({ Bon, voici une de mes compatriotes, se dit la princesse avec un mouvement de joie, en doublant le pas pour atteindre la dame; elle me dira mon chemin peut-être. — Pardon, madame, fit-elle quand elle ne fut plus qu'à peu de distance de l'inconnue, vous parlez français sans doute?

— Non, madame, répondit celle-ci avec l'accent le plus pur, mais sans pouvoir réprimer un mouvement d'humeur; pourquoi me demandez-vous cela, je vous prie?

— Tout simplement pour vous prier de m'indi-

quer mon chemin, car je me suis perdue en cherchant des bains, » fit la princesse en regardant avec surprise son interlocutrice qu'elle croyait folle.

Celle-ci poussa un soupir d'allégement en entendant cette explication naturelle, et^ comme elle allait elle-même se baigner, elle offrit à la princesse de la conduire à l'endroit désiré, ce qui fut accepté avec empressement.

On se lie facilement quand on est affligé des mêmes peines. Aussi ces deux dames devinrent-elles bientôt inséparables, et madame de Vaudemont reconnut que l'idée constante de la pauvre marquise était que le gouvernement français avait mis sa tête à prix et qu'elle devait cacher avec soin sa nationahté ; voilà pourquoi elle répondait en bon français qu'elle n'était pas française.

Une des qualités de la marquise de ***, cette intime amie de la princesse de Vaudemont, était son dévoûment sans borne à la fille de Louis XV[, et madame la Dauphine inspira ce sentiment à tous ceux qui approchèrent de sa personne. On ne pouvait la voir sans l'aimer, et rien ne fut plus affreusement injuste que les préventions accréditées contre elle, à son retour en France, par l'esprit de parti.

(( Elle doit nous haïr... dit-on d'abord , en la ju-

géant d'après soi-même. Elle dous hait... ajouta-t-on bientôt... et ce fat une chose jugée.

Voulez-vous une preuve entre mille de la fausseté de cette supposition ?

Un jour, la Dauphine était allée faire une promenade dans le parc de Saint-Gloud. Tout à coup une jeune femme, pâle, déguenillée, tenant un enfant entre ses bras, perce la foule qui se pressait autour de la duchesse et se jette à genoux devant celle-ci en s'écriant :

((Madame, Madame, vous qui êtes une sainte sur la terre, ayez piété de nous !... »

La princesse, émue en entendant ce cri de douleur, s'arrête, et, faisant relever la malheureuse qui l'implorait ainsi, verse entre ses mains le reste de sa bourse que la charité avait déjà bien allégée, puis s'informe avec intérêt de la cause de son désespoir. Alors la pauvre femme, à travers les plus déchirants sanglots, raconte toute sa misère : elle est veuve, malade, avec trois enfants en bas âge et un vieux père aveugle et infirme, dont son travail est l'unique soutien...

La Dauphine, émue, fit prendre aussitôt le nom et l'adresse de cette infortunée, et, le lendemain matin, elle envoya un officier de sa maison, non-seulement pour lui porter des secours, mais encore avec

S8 lES SALONS d'autrefois.

Tordre de prendre des renseignements sur sa nouvelle protégée.

Cet officier revint bientôt, et rapportant à la princesse l'argent qu'elle lui avait remis :

— Votre Altesse Royale a été trompée, lui dit-il, et voici son argent qui pourra être mieux employé. Car Madame ne voudra pas s'intéresser davantage aux misérables chez lesquels elle m'a envoyé, quand elle saura que le père de la jeune femme qui est venue l'implorer est un septembriseur, un égorgeur de la première révolution , dont le nom a retenti plusieurs fois aux oreilles de Madame dans une époque néfaste ; que c'est ^^"^ enfin... »

En entendant prononcer ce nom, que nous ne voulons pas répéter, la princesse pâlit affreusement ; mais, levant aussitôt les yeux vers le ciel, où toujours elle cherchait ses inspirations :

« Que Dieu le juge ! dit-elle d'une voix émue, 11 souffre, il est vieux et malade, je ne dois me rappeler que son malheur. »

Et elle renvoya l'officier auprès de ''**, lui porter le secours qu'elle lui avait destiné. De plus, elle le recommanda au curé de la paroisse sur laquelle était située sa modeste demeure ; et le ministre de Dieu, obéissant avec joie à cet ordre de charité, vint voir l'ex-révolulionnaire, non comme un juge, mais

MADAME LA PRINCfeSSE DE VAUDEMONT. 39

comme un consolateur. Tant de bontés touchèrent enfin celte âme ulcérée, et la princesse eut le bonheur d'apprendre qu'une mort chrétienne avait terminé la vie criminelle de ce pécheur repentant.

Un fait acquis à l'histoire, mais que bien peu de personnes connaissent pourtant, c'est que Madame la Dauphine faisait sur sa cassette une pension de 1,200 francs à Charlotte Robespierre, sœur de l'affreux Maximilien, laquelle se trouvant, sous la Restauration, plongée dans la plus horrible misère, avait invoqué la générosité de la princesse.

Et qu'on ne mette pas en doute ce que je raconte ici, car j'ai moi-même et de mes yeux vu^ ce qui s'appelle vu, une quittance de cette pension écrite tout entière de la main de Charlotte et signée de ce nom sinistre : Robespierre, quittance qui faisait partie de la célèbre collection d'autographes rassemblée à grands soins et à grands frais par M. le baron de Tremont.

Du reste, pour bien connaître toute la bonté delà Dauphine, ilfaut avoir été admis dans la vie intime de cette princesse et pas un de ses anciens serviteurs ne peut parler d'elle sans que les larmes viennent s'ajouter aux louanges. Elles s'occupait de tous, les connaissait tous et s'intéressait à tous. Si l'un d'eux était malade, fut-ce même l'un des plus infimes, elle était

ZiO LES SALONS d'autrefois.

la première à son chevet, et, avant même que le médecin de service eût le temps de s'y rendre, elle avait fait préparer tisane, cordial ou potion. Et je n'ai pas encore tout dit sur ce chapitre, car de tous les chapitres de la vie de Madame la Dauphine, le plus long est celui de la charité.

Le docteur Dupuytren disait un jour : — «Madame la Dauphine est la meilleure Sœur de charité du royaume. » — Le docteur disait vrai, et la bonté delà princesse était si grande, qu'elle s'étendait sur tous les êtres vivants. Pleine de sollicitude pour les hommes, elle en avait même pour les animaux, et M. de Guernon-Ranville, le même qui fut ministre sous la Restauration, aimait à raconter le trait suivant qui vient à l'appui de mon assertion.

Étant officier de la garde nationale, il se trouvait, une nuit de l'année 1814, de service dans les appartements du château des Tuileries. Bien enveloppé dans son manteau et couché sur un canapé, il était à demi endormi, lorsqu'à une heure avancée de la nuit, il entendit un léger bruit dans l'appartement voisin. Il se redresse, prête l'oreille et distingue le frôlement d'une robe dans le petit escaher de service attenant à cet appartement. M. de Guernon, préoccupé de ce bruit, ouvre doucement la porte qui donnait sur l'escalier. Il aperçoit une forme hu-

MADAME LA PRIISCESSE DE VAUDEMONT. /il

maine enveloppée d'un grand châle : c'est une femme qui porte avec précaution un fardeau. Il la suit sans faire de bruit, et, à la pâle lueur de la lune, dont un rayon perce un nuage, il reconnaît en arrivant au bas des marches Madame la Dauphine descendant au jardin un vieux chien malade, avant qu'aucun domestique fût levé au château.

Ne riez pas, vous qui savez l'histoire de l'araignée de Pellisson. Ce vieux chien infirme était le dernier rejeton de la chienne fidèle qui partagea au Temple la captivité de la royale compagne de Louis XVI; et Madame ne voulait déranger personne pour soigner cet animal soufTrant, auquel se rattachait le cher et douloureux souvenir du Temple et de ses malheurs; elle aurait craint de troubler le sommeil d'une personne de service. Que voulez-vous ? si elle avait été une grande dame de la finance, elle aurait agi autrement ; mais elle était tout bonnement fille de France et elle suivait les errements de sa maison.

Sous la Restauration, les officiers des gardes faisaient le service dans les appartements des princes, et jamais Madame la Dauphine ne sortait sans avoir l'attention de dire à celui qui se trouvait de service auprès d'elle le temps qu'elle devait rester absente, afin qu'il fût libre de ses actions jusqu'à son retour. Jamais non plus, quoi qu'il arrivât, elle ne rentrait

avant l'heure qu'elle avait fixée, pour ne pas le mettre en faute et l'exposer à une punition. Aussi était-elle adorée de tous les officiers. Voici ce qui se passa au sujet de l'un d'eux.

C'était au moment de la souscription ouverte pour élever un monument au général Foy, qui avait été jusqu'à sa mort l'un des chefs de l'opposition ; cette souscription était une manifestation libérale; — ^étaitle mot dont on se servait alors pour indiquer les manifestations contre le pouvoir. — Toutes les personnes attachées à la cour de près ou de loin y restèrent donc complètement étrangères. Seul, un officier des gardes souscrivit.

Tout se sait, surtout ce qui ne devrait pas se savoir, et Madame la Dauphine apprit avec surprise le concours que l'officier des gardes avait prêté à la souscription annoncée à grand renfort de trompettes par les journaux d'opposition, et elle fut très-mécontente de cette démarche. Quelques jours après, le pauvre E*** était de service dans les appartements de la princesse. Madame la Dauphine entre à son heure habituelle dans le grand salon, où se trouvaient réunis non-seulement les officiers de sa maison, mais encore beaucoup d'autres personnes, et, avisant E***, elle marche rapidement vers lui et lui dit d'une voix brève et sévère :

(( Vous avez souscrit pour le général Foy, Monsieur ?

— Oui, Madame, répond l'officier en s'inclinant avec respect.

— Et pourquoi avez-vous fait cela. Monsieur? demanda sur le même ton la princesse.

— Parce que c'était mon ancien général, Madame, fit simplement E***.

— C'est bien, cela ! reprit la Dauphine tout émue, vous avez la religion du cœur... Vous êtes un honnête homme. »

Et de ce jour E*^* devint un de ses protégés, et c'était une bonne protectrice que la princesse.

« Les ministres me redoutent comme la première solliciteuse de France, disait- elle quelquefois en souriant ; mais c'est égal, ils m'acceptent ainsi, et mes protégés font leur chemin. C'est tout ce qu'il me faut, car je ne protège que d'honnêtes gens. »

Encore une anecdote sur cette noble princesse ; ce sera la dernière.

Quelque temps après 1830, la première caricature dont Louis-Philippe, élu roi, devint l'objet, fut apportée triomphalement à Madame la Dauphine par un Français faisant partie de sa maison. Cette caricature arrivait de Paris, et elle avait fait un trop grand plaisir à celui qui l'avait reçue pour qu'il ne

désirât pas faire partager ce plaisir à la princesse dont il partageait l'exil. Mais, bien loin d'en rire comme il s'y attendait, Madame la Dauphine fronça le sourcil d'un air mécontent et jeta l'image au feu en disant avec sévérité :

« Fi! Monsieur, fi !... Qui blesse le prince atteint le trône, et c'est un respect qu'on ne devrait jamais perdre, celui-là.... »

Mais revenons bien vite maintenant au salon de la princesse de Vaudemont que nous avons trop longtemps abandonné.

Les nobles dames et les grands seigneurs n'étaient pas, ainsi que je l'ai déjà dit, les seuls habitués de ce salon célèbre, et les étrangers, les artistes, les savants et les financiers même s'y rencontraient souvent. Parmi ces derniers on remarquait le comte Roy, dont l'esprit fin et malicieux amusait fort la princesse.

M. Roy fut, on le sait, plusieurs fois ministre sous la Restauration, et en outre il était plusieurs fois millionnaire, chose assez rare à cette époque, où l'on s'enrichissait peu dans les affaires, mais devenue fort commune de nos jours. Du reste, il est juste d'ajouter que M. Roy ne fit pas sa fortune dans la politique, mais dans les affaires privées ; en administrant la fortune des princes de Bouillon, qu'il avait tirée

des mains des usuriers. C'était un esprit ingénieux et sagace, recherchant la cour, bien qu'il aimât à en médire, et continuant à faire des opérations de finances, quoiqu'il pût, certes, se passer de s'enrichir, lui le plus riche propriétaire de France avec le duc de Luynes et le marquis d'AJigre. Mais c'était son instinct, il avait l'esprit des affaires, et il savait en toute occasion, comme il le disait, tirer son épingle du jeu. En voici un tout petit exemple.

Devenu propriétaire de la magnifique terre de Saint-Martin d'Ablois, en Champagne, M. le comte Roy avait cru devoir faire clore un espace enclavé dans son domaine et qui servait jusque-là aux danses des paysans les jours de fête. La commune réclama.

«De quoi se plaignent-ils, répondit le nouveau seigneur, n'ont-ils pas les clefs des grilles? »

M. Roy avait eu le soin, en effet, d'offrir une des clefs de la grille d'honneur au chef de chacune des familles notables de l'endroit. Ces braves gens entraient donc le dimanche dans le parc tout à leur aise ; seulement, le lundi, la grille se refermait et tout était dit pour le reste de la semaine. Il y avait bien quelques vieux opposants qui murmuraient et criaient à l'arbitraire; mais peu importait, et M. Roy les laissait dire. Bref, les années se passèrent, et le terme de la prescription arriva. Un matin, l'intendant

du riche propriétaire aborda celui-ci, le sourire sur les lèvres, en lui disant :

0 Le terrain en litige appartient de plein droit à M. le comte à partir de ce jour, puisque le terme accordé par la loi aux réclamants est expiré ; dois-je en conséquence réclamer les clefs des grilles à ses vassaux?

— Non, Bernard; non, laissez-les jouir en paix de mon présent, fit M. Roy, la figure éclairée par un doux sourire causé par les derniers mots de son intendant : ça leur fait plaisir et ça ne me gênera pas.

— Comment ! M. le comte permet à ces gens de conserver leur entrée dans son parc?

— Bassurez-vous, dit le comte ; j'ai fait changer les serrures. » ^^

Dans cette magnifique résidence de Saint-Martin d'Ablois, M. Roy ne jouait jamais le whist qu'à deux sous la fiche.,. C'était sans doute par discrétion pour ses amis; mais en mourant il n'a laissé, dit-on, que six mille francs aux pauvres ; serait-ce par discrétion pour ses héritiers?

Comte, le célèbre prestidigitateur que chacun de nous a connu, était aussi des protégés de la princesse; elle le recevait avec bonté et se divertissait fort des aventures plaisantes qu'il avait eues dans sa vie, car il ne se contentait pas de vivre de son art, il s'en

MADAME LA PRINCESSE DE VAUDEMOI\ï. ^7

amusait encore. Comme il joignait à une singulière prestesse de main le don de la ventriloquie poussé à un degré merveilleux,Toici entre autres une anecdote de sa jeunesse qu'il se plaisait à raconter souvent.

Il se trouvait dans les environs de Yalençay à l'époque où l'empereur Napoléon P% aspirant à s'emparer de la couronne d'Espagne, Tenait de faire enfermer dans ce château les infants qu'il avait attirés à la frontière. Il était difficile d'approcher de Yalençay, parce que l'on craignait quelque coup de main. Mais Comte, qui n'était pas connu dans le pays, paria d'y pénétrer.

Il se rendit donc un jour de marché dans les environs de Yalençay, et, sous les habits d'un paysan, marchanda un cochon. On le lui fit vingt écus. Comte prétendit que la bête ne les valait pas; et, comme la paysanne qui avait conduit son porc au marché affirmait le contraire. Comte lui objecta que le porc était ladre. A ce mot, grande indignation de la marchande.

« Mon porc ladre! s'écria-t-eile, le plus beau porc du marché ! Quelle horreur ! »

Là-dessus l'acheteur prit le plus sérieusement du monde le cochon par l'oreille, et lui dit avec un imperturbable sang-froid :

«Orçà, cochon, mon ami, parle franchement et

sans crainte de ta maîtresse; es-tu ladre, oui ou non? ))

Alors on entendit une petite voix flûlée, qui doit être certainement celle des cochons quand ils s'avisent de parler, répondre ainsi :

« Ma maîtresse est une menteuse, je suis ladre. »

Vous devinez l'émoi et l'effroi de la pauvre femme ; un cochon qui parle ! Le bruit en courut dans toute la foire.

« Un sorcier! un sorcier! il y a un sorcier! criait-on de toutes parts. »

Le garde champêtre arriva un moment après, le sabre à la main, et, pâle et défait, arrêta en tremblant le sorcier qui paraissait fort paisible et que le cochon semblait avoir pris sous sa protection, car on entendit la petite voix flûtée qui avait qualifié la marchande de l'épithète de menteuse jeter au premier échelon de l'autorité administrative ce nom peu courtois :

(( Imbécile !... » de la façon du monde la plus distincte.

Voilà Comte en prison et le bruit de cette merveilleuse aventure arriva jusqu'au château ; alors le duc d'Asberg, qui y commandait militairement, ordonna qu'on saisît et qu'on amenât devant lui le cochon parlant comme prisonnier de guerre.

Ahl bien oui! le cochon ne parlait plus... La bête

avait sans doute l'esprit contrariant, ou bien elle ne parlait qu'en présence du sorcier. On s'arrêta à cette dernière explication comme plus vraisemblable, et l'on amena, par ordre du duc, le prisonnier étroitement garrotté au château où il avait parié d'entrer.

Quand l'homme et le porc furent en présence, le dialogue suivant s'établit :

(( Monsieur le cochon ! » dit Comte de l'air le plus respectueux. L'animal ne souffla mot.

« Monsieur le cochon, reprit l'orateur, de grâce dites-moi quelques mots, car vous voyez que le duc s'impatiente. »

Le cochon fit entendre un sourd grognement , bâilla comme un auditeur profondément ennuyé, s'étendit et sembla se disposer à dormir un somme.

(( Monsieur le cochon, reprit Comte d'une voix

déchirante, vous voulez donc me perdre ! Un mot!

de grâce, un seul mot !

* — Et depuis quand les paltoquets de ta condition

parlent-ils la tête couverte à un pourceau de ma qualité? » répondit fièrement le quadrupède.

Ici, étonnement général, stupéfaction du duc et consternation des valets. Comte fit observer à son interlocuteur à quatre pattes qu'ayant les mains garrottées, il lui était très-difficile de lui ôter son cha-

"50 LES SALOISS d'autrefois.

peau. Sur cette observation, on délia le bras du sorcier, qui prit la tête du porc entre ses genoux, et renoua la conversation :

a Don pourceau, dit-il, auriez-vous l'insigne bonté de m'apprendre en présence de quels personnages j'ai l'honneur de me trouver ?

— Tu es devant LL. AA. RR. les Infants d'Espagne, répondit la voix flûtée.

— Et quel est le nom du sorcier? demanda vivement un des jeunes princes à l'animal.

— C'est le signor Louis Comte, célèbre prestidigitateur, répondit la voix flûtée, ventriloque et physicien ordinaire de Leurs Altesses Royales, si toutefois elles veulent bien lui accorder ce titre. »

Un éclat de rire général salua cette révélation, et les jeunes princes^ à qui l'habile escamoteur avait fait un moment oubher la captivité où les retenait Napoléon, accueillirent volontiersla demande de Comte.

Mais j'ai bien envie de vous dire encore une autre anecdote que ce prestidigitateur aimait fort à redire lui-même, et qui date de la Restauration.

Comte, qui était en ce moment dans tout l'éclat de sa réputation, fut mandé un jour chez M. de Villèle, alors ministre. Celui-ci inquiet des bruits qui avaient couru de soustractions considérables commises au jeu dansles salons les plus brillants de Paris,voulait

savoir s'il était possible, comme on le lui avait dit, d'amener à l'écarté, avec des cartes préparées, la retourne qu'on voulait et de choisir ses cartes. Comte répondit affirmativement et convainquit le ministre en faisant plusieurs tours devant lui.

M. de Villèle le remercia, et tout en causant le reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet ; alors Comte, avisant l'huissier, dit à M. de Villèle :

« Que Votre Excellence me permette de lui dire qu'elle a un huissier bien négligent.

— Et comment cela? fit le ministre d'un air surpris.

— Il n'a pas même eu le soin de mettre sa chaîne, )) répondit Comte.

L'huissier porta à la fois ses yeux et ses mains sur sa poitrine, et demeura stupéfait en n'y retrouvant plus l'insigne de sa charge.

(( Et je suis sûr que si Votre Excellence lui demandait l'heure^ il ne pourrait pas la lui dire, continua l'escamoteur habile. »

L'huissier mit vivement la main à son gousset, et, n'y trouvant pas sa montre il devint très-pâle.

{( Allons, donnez-moi une prise de tabac et nous retrouverons peut-être tout cela, continua Comte. »

Mais la tabatière avait déserté comme la montre.

(( Avez-vous au moins de l'argent pour acheter

du tabac? » poursuivit le facétieux prestidigitateur.

L'huissier tremblant fouilla dans sa poche, plus de bourse. Et il demeurait pâle, interdit, confus, ne sachant s'il rêvait ou s'il veillait, lorsque Comte lui dit en lui indiquant un solliciteur qui attendait :

(( J'ai en idée que tout cela pourrait bien se trouver dans le chapeau de Monsieur. »

Et tout s'y trouva en effet.

Et pendant que M. de Villèle riait de tout son cœur, Comte sortit en répandant un déluge de billets dans le salon, tout en répétant :

« Je suis M. Comte, premier physicien du roi, et prestidigitateur de Leurs Altesses Royales les Infants d'Espagne, et la voix de fausset qui était sortie du cochon de Valançay répliquait aussitôt, comme un accompagnement nasillard :

« C'est ce soir à huit heures, huit heures bien précises, prenez vos billets ! »

Parmi tous les artistes d'élite qui se pressaient chez elle, madame de Vaudemont avait choisi un favori ou pour mieux dire une favorite : c'était madame Malibran, et jamais choix n'a été plus complètement juslifié. Madame Malibran, fille de Garcia, était admirablement douée. Jeune et belle, spirituelle, gracieuse, d'un talent supérieur, d'une mo-

MADAME LA PRINCESSE OE VAUDtMONT. 53

destie ou plutôt d'une simplicité sans égale, elle chantait comme le ruisseau coule, sans fatigue et sans effort. Aussi produisait-elle sur le public en général et sur les dilettanti en particulier une impression extraordinaire. C'était un enthousiasme sans bornes, un fanatisme qui devint plus d'une fois incommode pour celle qui l'inspirait. En voici un exemple.

Un soir qu'elle venait de chanter le rôle deDesdemona et que, toute palpitante encore, elle se reposait dans sa loge de sa fatigue, suite naturelle de la vivacité dramatique de son jeu, on frappe vivement à la porte. Madame Mahbran était seule.

(( Entrez, dit-elle aussitôt, croyant à la venue d'une personne de service. »

Un domestique à la figure effarée se présente.

(( Madame, dit-il, on m'envoie vous chercher en toute hâte, parce que madame votre mère est trèsmalade; venez vite, si vous voulez la voir encore. »

Sans réfléchir qu'elle ne connaît pas ce domestique et qu'elle est en costume de théâtre, madame Malibran s'enveloppe dans un grand manteau et suit imprudemment l'inconnu, qui la fait monter dans une voiture et l'emmène à toutes brides. D'abord la cantatrice ne se douta pas du piège dans lequel elle était tombée; mais enfin elle s'aperçut que la voi-

ture ne prenait pas le chemin de la demeure de sa mère, et, tremblante , elle demanda au domestique où l'on voulait la conduire. Celui-ci ne répondit rien... Alors, glacée d'épouvante, la pauvre femme se précipita pour ouvrir la glace et crier au secours. Les glaces étaient scellées, la portière fermée par un secret. Cependant la voiture roulait toujours. Enfin elle s'arrête. On ouvre la portière, et au même instant madame Malibran sent un capuchon qu'on lui jette sur la tête, capuchon qui lui couvre entièrement les yeux. Elle veut le relever, mais on s'empare de sa main et on l'entraîne dans une maison dont elle entend la porte se refermer aussitôt derrière elle. On lui ôta alors son capuchon : elle était dans l'obscurité.

« Entrez... » dit une voix au moment oiî une autre porte s'ouvrait.

Et madame Malibran vit devant elle un délicieux boudoir tout en soie rose brodée d'argent et brillamment éclairé.

Elle entra : il n'y avait personne.

Elle regarda alors autour d'elle avec surprise et inquiétude ; mais elle ne vit rien qu'une belle harpe placée au milieu du boudoir, harpe toute découverte, avec son tabouret, son pupitre, absolument comme si elle attendait l'artiste qui devait l'animer.

Madame Malibran s'en approche machinalement. Sur le pupitre était un billet portant son nom. Elle s'en empare et l'ouvre avec une vive curiosité. Il contenait ces mots :

Madame, La personne qui s'est Tendue coupable de votre enlèvement tous supplie de lui accorder son pardon : c'est pour vous entendre seule, loin du monde, loin du bruit, loin de tous, qu'elle a commis ce crime; cbantezdonc la romance du Saule, et vous serez libre. C'est votre rançon.

« Eh bien ! non.., je ne chanterai pas... s'écria Fartiste en repoussant la harpe avec colère. Croit-on donc que je sois une marionnette obéissant aux ordres de celui qui la tient? Non... mille fois non, je ne chanterai pas ! »

Et, en parlant ainsi, elle arpentait le boudoir en tous sens pour trouver une issue. Mais rien ne se montrait, tout était clos ; elle était donc complètement prisonnière. Peu à peu elle se fatigue de ses recherches, et, comme elle craint d'être surprise par le sommeil si elle s'asseoit sur les sièges douillets qui entourent le mur, elle se met sur le tabouret placé devant la harpe. Alors son imagination travaille pour chercher le moyen de recouvrer sa liberté, et, sans s'en apercevoir, par distraction, par habitude, ses doigts voltigent machinalement sur les cordes de l'instrument, qui peu à peu se trouve appuyé sur

son épaule et résonne bientôt des plus harmonieux accords.

De là à chanter il n'y avait qu'un pas, et madame Malibran, oubliant alors sa colère, se livre à ses inspirations d'artiste. Gomme la romance du Saule est la dernière qu'elle vient de dire, elle lui revient tout naturellement à la mémoire. Elle la répète donc une fois, deux fois même, et cela pour elle, pour elle seule, car elle se croit seule dans cet appartement.

« Merci... oh ! merci !» dit une voix qui la rappelle à la réalité et la fait bondir et de frayeur et de colère. En même temps, le domestique qui l'avait si traîtreusement enlevée se présente en lui disant qu'il est prêt à la reconduire chez elle. Pensant que les reproches seraient inutiles, madame Malibran le suit, et, en effet, peu de temps après , elle se retrouve dans sa demeure. Sur sa toilette, il y avait un petit écrin renfermant des boucles d'oreilles en diamant d'un grand prix, avec un billet de la même écriture que celui du boudoir, contenant ce seul mot: {( Merci. » La grande artiste ne put jamais découvrir quel était le mélomane enragé qui lui avait joué ce mauvais tour si aristocratiquementpayé.

Sa charité était sans bornes comme son talent, et jamais un appel pour les malheureux ne retentit eu vain à ses oreilles.

Un jour, c'était à Nîmes, je crois , on organisait un concert pour les pauvres, et Dieu sait les peines, les démarches vaines et les embarras que causait par avance cette soirée, car un concert public était une chose fort rare à cette époque où l'éducation musicale de la France commençait à peine. Depuis elle a fait en ce genre de tels progrès, qu'il est difficile de prévoir où s'arrêtera la mélomanie... Mais comme c'est des salons d'autrefois que je veux vous parler et non de l'avenir de la musique, je reviens à mon récit. A ce concert au profit des pauvres on devait entendre plusieurs amateurs très-célèbres dans le département et les alentours ; d'abord un flageolet d'Avignon dont on racontait des merveilles; un violon réputé le premier du monde à Valence. ' Mais l'attrait le plus vif, l'appât le plus séduisant, le vrai charme de cette fête , devait être la baronne de***, jadis prima donna de province, épousée pour sa belle voix par un riche propriétaire du pays que la fortune avait conduit à la noblesse. Et madame la baronne avait promis de concourir à cette fête de bienfaisance, non-seulement par sa bourse, mais encore par son talent.

Cette soirée tant désirée et tant redoutée tout à la fois arriva enfin, et, bien avant l'heure indiquée, tout le monde était à son poste. Une immense

grange, transformée en salle de concert, à l'aide d'une estrade, de guirlandes, de tentures et de bancs de bois blanc, regorgeait de spectateurs. L'orchestre commença à jouer tant bien que mal l'ouverture de la Caravane. Après cela, un gros monsieur, court, rouge, vêru d'un habit noir et étranglé dans une cravate blanche, s'avança sur le bord de l'estrade, salua gracieusement l'assemblée, puis annonça qu'à l'aide de son flageolet il allait imiter tous les oiseaux, hors le rossignol, depuis le sifflement du merle jusqu'au croassement du corbeau ; ce qu'il fit en effet en conscience, avec une exactitude aussi inexorable , que s'il avait eu des oiseaux cachés dans ses poches. Ce monsieur était le célèbre flageolet d'Avignon. Ou l'écouta longtemps , chacun prenant son bonheur en patience ; mais enfin des chuchotements sinistres se firent entendre, et la nouvelle que la baronne ne viendrait pas commença à circuler dans la salle. Le gros monsieur tint bon tant qu'il put, sifflant, roucoulant, croassant; mais, voyant l'orage grossir, il céda la place à un autre personnage, long, sec et blafard. C'était le célèbre violon de Valence. Celui-ci prétendait imiter tous les instruments à l'aide du sien; effectivement il joua de tout, excepté cependant du violon.

Le temps se passait, et il fallait bien venir annoncer à l'assemblée le refus poli de la noble dame, refus envoyé au moment où le concert allait commencer. La baronne avait la migraine et ne pouvait prêter le concours de sa voix ; elle joignait cent écus à ce refus. Malgré ce dédommagement, dont les pauvres étaient seuls à profiter , les spectateurs , qui comptaient sur les ariettes de la baronne, firent un terrible tapage : on cria, on frappa du pied, on siffla, ou menaçait même de redemander son argent, quand tout à coup ce bruit affreux s'apaisa comme par enchantement. Qu'était-il donc arrivé? Une jeune étrangère avait, d'un pied léger et sans que nul s'en fût aperçu, au milieu du trouble général, franchi les degrés qui séparaient l'estrade de la salle, s'était assise sans façon devant le piano préparé pour la malencontreuse baronne, et laissait tomber des cascades de notes brillantes de ses doigts agiles et légers; puis, quand le silence se fut rétabli, elle commença à chanter comme on n'avait jamais entendu chanter avant elle, comme on ne chantera plus ; et tous les cœurs émus, toutes les oreilles ouvertes, toutes les bouches béantes, craignaient de laisser perdre le moindre de ses accents.

Quand elle se tut, l'assemblée resta silencieuse aussi ; pas un bruit, pas une rumeur, pas un mou-

60 LliS SALONS d'autrefois.

vement dans la salle suspendue tout entière aux lèvres de l'enchanteresse.

On écoutait encore; l'étrangère avait laissé ses doigts sur les touches d'ivoire. Après les avoir tourmentées un instant au hasard et d'un air distrait, elle se laissa entraîner à son inspiration ou à ses souvenirs. Elle chanta d'ahord la romance du Saule, puis des tyroliennes légères; et, après avoir tenu durant plus d'une heure toute la salle palpitante et émue, elle se leva en souriant , prit son chapeau, qu'elle avait posé sur le piano avant de commencer son chant ; mais, au lieu de le remettre sur sa tête, elle redescendit au milieu du public et le tendant vers chacun : « Pour les pauvres de votre ville! » disait-elle avec une gentille révérence. Alors les applaudissements retentirent de toutes parts et nonseulement les pièces blanches pleuvaient dans le chapeau de la quêteuse, mais plusieurs femmes attendries y jetèrent leurs bracelets avec des fleurs ; les hommes vidaient leurs bourses ; enfin, l'enthousiasme était au comble.

La quête achevée, l'étrangère en versa le produit entre les mains de celui qui lui parut être l'ordonnateur de la lête; elle garda les fleurs seulement, puis, saluant derechef, elle partit.

Une chaise de poste attelée de quatre chevaux

l'attendait à la porte; les postillons étaient en selle; elle y monte, envoie de la main un signe d'adieu à ceux qui l'avaient suivie. Alors les fouets claquèrent, les chevaux partirent au galop, et la chaise de poste disparut au milieu des transports et des bénédictions de la foule.

Cette jeune femme si gracieuse, si compatissante, si généreuse, c'était madame Malibran passant en ce moment par hasard dans Nîmes.

Hélas ! tant de talent , tant de grâce et tant de bonté devaient bientôt disparaître! Madame Mahbran a été fauchée comme la fleur des champs, du soir au matin, et Alfred de lAIusset, qui aurait été un si grand poëte si l'inspiration religieuse , qui lui vint dans son déclin, avait pu réveiller cette âme endormie dans le sensuaUsme , la pleurait dans ces beaux vers auxquels manque un rayon de foi :

Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature! Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du paiu:^ Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature, Et quel faucheur a.veugle, affamé de pâture. Sur les meilleurs de nous ose porter la main? Hélas ! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque sur le sillon l'oiseau chante à l'aurore, Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur. Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.

Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,

Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable ;

Ce fut là ton seul mal, et le riant fardeau

Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.

11 en soutint longtemps la lutte inexorable;

C'est le Dieu tout-puissant, c'est la main implacable

Qui dans ses bras de feu t'a portée au tombeau !

Choron était encore un des protégés de madame de Vaudemont, et beaucoup de lecteurs vont peutêtre demander : Qu'est-ce que Choron ? Hélas ! on oublie si vite aujourd'hui !

Alexandre Choron , professeur et compositeur de musique, très-célèbre sous la Restauration , était le fils d'un directeur des fermes de Caen; c'était un petit homme tout rond, aux traits délicats et fins , d'une physionomie expressive et ouverte où se peignait une remarquable bienveillance; il ne marchait pas, il courait; il sautillait en chantant, sifflant, s'arrêtant court pour réfléchir un instant, puis reprenant sa course ou son vol, et n'arrivant au but qu'il voulait atteindre qu'après un grand nombre de stations. Tous ses mouvements étaient brusques ; il parlait vite et bien ; c'était un homme d'infiniment d'esprit, possédant une instruction solide et variée.

Au sortir du collège de Juilly, sa famille refusant de lui laisser suivre son irrésistible penchant pour

la musique, il travaillait la nuit et apprenait sans livres et sans maîtres, tandis que le jour il suivait les études sérieuses qui le conduisirent à l'École polytechnique. Quand il en sortit, après s'y être distingué, la mélomanie l'emportant, il donna sa démission, brava les foudres des siens et se sauva dans un grenier pour pouvoir s'y livrer tout à son aise à l'étude de sa chère musique. Il avait alors vingt-cinq ans. Grétry, avec lequel il s'était lié et dont la connaissance exerça sans doute une influence favorable à cette vocation sérieuse, lui conseilla de suivre les savantes leçons de l'abbé Rose. Choron le fit , et , quoiqu'il commençât si tard , il devint à son tour le premier professeur de chant de son époque.

Parmi les institutions qui durent la vie à la munificence de la Restauration, une des plus remarquables, certainement, fut l'École de musique classique fondée en 181^ et qui disparut en 1830 avec le gouvernement qui l'avait créée. Cette école, œuvre véritablement populaire, répandit l'amour et la connaissance de l'art musical dans toutes les classes, et c'est incontestablement à son influence qu'est dû ce sentiment musical que l'on rencontre aujourd'hui jusque dans les rangs les plus infimes de la société.

Choron prenait ses élèves surtout dans les ateliers et dans la rue ; en outre, tous les ans, il faisait une tournée départementale pour chercher encore des sujets et parler musique aux provinciaux, aux paysans surtout : il eût presque autant valu leur parler grec... d'autant que la Grèce était fort à la mode à cette époque. Donc on le prenait pour un fou, ce qui le préoccupait assez peu. Dans chaque département le préfet avait ordre de lui laisser parcourir les écoles. Choron entrait dans les classes, regardait tous les marmots plus ou moins débarbouillés ou barbouillés, examinait toutes leurs physionomies, et, quand un d'entre eux lui plaisait, il le faisait sortir du rang et lui donnait une petite tape amicale sur la joue en lui disant affectueusement :

« Allons, petit gars, chante-moi quelque chose. »

Le marmot ouvrait de grands yeux étonnés, mais se gardait d'ouvrir la bouche.

« Voyons donc... Ut, ré, wi, /a, sol!... » repre^ nait le maestro plus vivement. Même jeu de la part de l'élève, qui ne comprenait pas un mot à ce langage. Alors le bon Choron devenait furieux.

(( Gomment, drôle! s'écriait-il, tu ne veux pas chanter : Ah! vous dirai-je maman ou Au clair de la lune, mon ami Pierrot. Attends, attends, tu vas voir ! » Et comme il portait vivement la main à sa

poche et que l'enfant s'attendait à en voir sortir tout au moins un martinet, il commençait à pleurer par avance ; mais ses larmes se séchaient comme' par enchantement à l'apparition d'un gâteau, d'une orange ou d'une poignée de dragées, et , les yeus tout humides encore , il entonnait de son mieux la chanson demandée.

Alors le professeur trépignait d'aise en s'écriant :

(( C'est bien.... c'est bien.... tu as une voix charmante.... ta fortune est faite. » Et il revenait à Paris avec une douzaine de petits marmots en sabots qu'il présentait à ses professeurs en leur disant :— « Voici l'espoir de la France. »

Ces paroles, qui firent d'abord rire, se sont réaUsées souvent; car, durant près de trente ans, les premiers sujets du monde musical sont sortis de cette école royale. Ainsi Duprez, madame Stoltz, MM. Dietsch, Scudo, étaient élèves de Choron.

L'un d'eux, Scudo, raconte d'une manière charmante cette petite anecdote d'intérieur :

(( Quel est l'élève de Choron qui ne se rappelle pas le duo du Roland de Piccini, chanté par le jeune Duprez et par mademoiselle Dupéron :

« Médor, vous avez pu croire « Que je m'intéresse à vos jours!...

(( A ces mots, Choron ajustait son petit bonnet de soie, retroussait les manches de son habit et s'écriait :

(( Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut dire ce récitatif; mademoiselle, écoutez-moi.

« Alors il toussait, se mouchait, crachait et reprenait de sa petite voix aigrelette :

« Médor, vous avez pu croire « Que je m'intéresse à vos jours !...

« Mademoiselle Dupéron recommençait après lui :

« Médor, vous avez pu croire...

— Mais vous n'y êtes pas , ma chère ! vous n'y êtes pas du tout, que diable ! Voici l'expression qu'il faut y mettre :

« Médor...

[Sa voix faiblissait.) vous avez pu croire [Il chevrotait... se frappait le front.) « Que je m'intéresse à vos jours !... »

[Il sanglote..- d' abord tout bas, puis tout haut, et tous . ses élèves avec lui.)

« Un jour, il arrive à l'École hors d'haleine, et faisant appeler ses principaux élèves près de lui :

« Messieurs, il y a du nouveau, dit-il, il y a du nouveau : le ministère de la maison du roi est changé; c'est aujourd'hui M. de Lauriston, qui est fort mal disposé pour notre École, car il parle de la supprimer. J'ai obtenu avec grand'peine qu'avant de prendre une décision semblable il vous entendît : je vous conduis chez lui ce soir ; ainsi du courage , il y va de notre avenir à tous. Il faut chanter ce que vous savez le mieux; alors il ne résistera pas. Non.... non.... il ne résistera pas; et Messieurs du Conservatoire en seront désespérés. )f

({ Disant cela, Choron sautait, il criait, il chantait, en vérité il avait l'air d'un fou.

— Tout ira bien, reprenait-il, très-bien! Allons, brossez vos habits et vos bottes ; frottez vos boutons, soyez luisants, éclatants, surtout mangez peu, entendez-vous, afin que votre voix sorte à son aise. On vous donnera un petit doigt de vin de Madère pour soutenir vos forces et animer votre courage. Allez ! »

<{ Après avoir dîné aussi légèrement que possible pour de jeunes estomacs, et s'être coiffés de l'immense tricorne qui complétait leur uniforme, nos petits artistes en herbe partirent pour se présenter chez le ministre.

(( C'était par une belle soirée de juillet; la lune

projetait sa douce lumière sur la cime des arbres qui couvraient la terre de leur épais feuillage ; aussi les élèves et leur maître, sous l'impression d'une touchante mélancolie, marchaient-ils en silence; ceux-ci chargés chacun d'un énorme rouleau de musique, celui-là préoccupé de l'importance de la partie qui allait s'engager. On gardait de part et d'autre le silence. Pourtant ce silence suprême était interrompu quelquefois par une roulade légère lancée à mezza voce pour s'exercer à préparer un point d'orgue ou par un son jeté pour s'éclaircir la voix ; mais, quand on quitta le boulevard extérieur pour rentrer dans les rues, ces exercices préliminaires cessèrent naturellement et ce fut avec un vif serrement de cœur que la tribu harmonieuse arriva devant le ministère, serrement de cœur qui se changea en tremblement de tous les membres lorsque l'huissier de service, ouvrant la porte d'un salon, annonça à haute voix M. Choron et ses élèves.

« Ils entrèrent dans cette pièce, brillamment éclairée, et dans laquelle se trouvaient une cinquantaine de personnes élégamment vêtues. Un personnage vêtu de noir s'avança avec autorité vers eux. C'était le ministre lui-même.

« Monsieur, demanda-t-il à Choron, sont-ce là tous vos élèves?

(( — Non, Excellence, répondit avec dignité le pro* fesseur, piqué par cette parole, dans laquelle il crut sentir passer une nuance de dédain ; mon école est nombreuse, et les quatre élèves que j'ai l'honneur de présenter ici sont les représentants de la première classe : c'est l'espoir de la Finance !

« — Ah diable ! fit en riant M. de Lauriston. » Et son hilarité fut partagée par tous les assistants.

(( — Votre Excellence va juger de leur mérite, » fit Choron sans daigner prendre garde au rire général. Et, ouvrant le piano, il fit entendre une ritournelle légère en disant :

((Allons, Duprez; allons, Scudo, chantez votre beau duo de Belle Nice. »

((Alors les deux jeunes gens, fort peu rassurés, s'approchèrent du piano à leur tour, mais résolus de faire bonne contenance et de soutenir de toutes leurs forces leur maître et leur école. Ils commencèrent en se recommandant à Dieu du plus profond de leur cœur.

« Un silence effrayant s'était étabh parmi les auditeurs, qui, les yeux braqués sur les deux combattants, attendaientpour juger de la lutte; mais, après avoir entendu les premières mesures, un murmure approbateur succéda à cet accueil glacial. Alors les chanteurs sentent leurs poumons se dilater ; leur

voix vibre, éclate, leur style s'élève. Ils chantent, ils chantent avec leur cœur, leur âme, et un tonnerre d'applaudissements vint leur montrer qu'ils avaient été compris aussi bien qu'entendus.

« C'est charmant!... c'est parfait!... s'écriait-on de toutes parts.

(( — Eh oui! c'est charmant... c'est parfait!.... exclamait Choron plus fort que tous, les yeux ruisselants de larmes, je vous le disais bien que c'était Vespoir de la France. Allons! mes enfants, dites encore autre chose. Tout va bien , et la France est sauvée! » ajouta-t-il tout bas en se penchant vers eux.

(( Ils chantèrent encore, en effet, et répétèrent tout ce qu'on leur redemanda, et la soirée finit plus heureusement qu'elle n'avait commencé. Aussi sortirent-ils de l'hôtel du ministre bien plus joyeusement qu'ils n'y étaient entrés. Ils jetaient en l'air leurs grands chapeaux pointus , sautaient comme des fous, enfin ils exprimaient de toute manière leur bonheur et leur succès. »

En effet, l'École fut maintenue; et, depuis ce

temps-là , on appela en riant les élèves de Choron

Vespoir de la France, Mais après la Révolution de

1830, cette grande école de Choron, d'où sont sortis

tant de professeurs éminents , tant d'artistes distin-

MADAME LA PRINCESSE DE YALDEMONï. 71

gués, fut sacrifiée à la jalousie du Conservatoire. On allégua comme prétexte à sa suppression qu'elle portait le titre d'École roijale de musique religieuse. Or, comme on ne voulait alors rien de royal ni de religieux, son procès fut bientôt fait.

Pauvre Choron ! il fut emporté dans le naufrage d'une monarchie de huit siècles, et l'on vit la vague révolutionnaire engloutir la lyre d'Orphée avecle sceptre des rois. L'ordonnance du gouvernement de Juillet qui supprima son école le tua du même coup.

On avait fait à Choron des offres magnifiques pour aller fonder une école de musique classique en Angleterre; mais il aimait trop son pays pour consentir à lui donner des rivaux, et il répondit par un refus au riche insulaire qui lui avait fait des propositions. C'était un des habitués du salon de la princesse de Vaudemont qui avait pris le maestro en affection. Cet Anglais était un certain M. Cuningham, puritain du premier ordre, professant la haine la plus profonde pour la France, quoiqu'il habitât plus souvent Paris que Londres, et qu'il parût se plaire beaucoup chez nous. On citait de lui mille traits à l'honneur de son caractère, caractère dont la grandeur eût paru dans un plus beau jour encore si elle n'avait pas été gâtée par l'orgueil.

Ainsi on racontait que, jadis, le ministère anglais

ayant un intérêt à l'appeler dans le cabinet, à cause de la grande influence qu'il avait dans la Cité, M. Pilt, ministre dirigeant, prit la peine de se rendre chez lui en personne.

« Je viens, lui dit-il, vous assurer de la part du roi de tout le plaisir qu'il éprouverait à vous offrir un emploi convenable à votre mérite. »

Gomme M. Cuningham saluait sans répondre, on vint lui annoncer que son dîner était servi.

(( J'allais me mettre à table. Monsieur le ministre, fit-il avec un léger sourire, el, si Votre Seigneurie veut me faire le plaisir de partager mon modeste repas, nous causerons après du sujet qui l'amène. »

Pitt accepte avec empressement.

On passe donc à la salle où se trouvent servis un plat de hachis fait du reste d'un gigot de la veille, des pommes de terre, un pudding et un pot de porter. Quand on fut au fromage, M. Cuningham pensa que le moment des confidences était arrivé, et renvoya le laquais qui les servait, afin de rester seul avec son convive ; alors celui-ci croyant pouvoir renouveler avec plus d'avantage des otTres auxquelles l'apparente pauvreté de son hôte semblait donner un grand à-propos, lui exposa franchement le but de sa visite.

« Monsieur le ministre^ répondit alors l'amphi-

tryon, tous direz au roi que ma fortune suffit à la modestie de mes besoins, et que, quand on vit de si peu, on n'est jamais à vendre. »

Cette réponse, imitée de celle de Fabricius, est belle, sans doute, mais l'affectation de la mise en scène en diminué un peu le mérite.

A l'endroit de la haine qu'il nous portait, M. Cuningbain était naturellement fort réservé chez la princesse, dont il se serait fait aussitôt fermer la porte. Pourtant, un jour, la coupe de fiel déborda. Il s'agissait, autant qu'il me souvienne, de l'entrée de l'armée française en Espagne :

(( Oh I ces Français!... ces Français!... murmura-t-il, que je voudrais avoir cent mille canons pour les faire sauter tous !

— Vous vous satisferez à moins. Monsieur, ré plique aussitôt la princesse en faisant finement allusicn au goût malheureux qu'avait son hôte pour l'instrument de Viotti et de Lafont, car pour cela il vous suffira d'un violon... »

L'Anglais se tint pour battu, et ne souffla mot. Et quoi qu'il y eût bon nombre d'Anglais dans le* salon, les rieurs ne furent pas de son côté.

D'un Anglais à un Américain il n'y a, je ne dirai pas que la main, mais que le poing; aussi me voilà tout naturellement conduite à vous raconter

le singulier mariage que fit, avec la fille de l'un de ces derniers, un jeune et brillant garde du corps, le vicomte de S..., non-seulement l'un des habitués, mais encore un des favoris de l'hôtel deVaudemont.

Seulement, pour pouvoir bien comprendre cette historiette, il faut se reporter au temps où celte singulière aventure arriva, et se faire expliquer par les gens d'alors la haine aussi sotte qu'injuste qui existait dans un certain monde contre les jeunes hommes qui faisaient partie des compagnies des gardes du corps du roi. On n'épargnait à ces braves jeunes gens aucune persécution; et, parce qu'ils étaient jeunes, et généralement nobles et favorisés des dons de la fortune, on les accusait, non par devant, comme vous l'entendez bien , mais par derrière, d'être fiers, insolents et lâches !...

Lâches ! comprenez-vous ? Ainsi l'on avait trouvé un jour écrit sur l'hôtel qui leur servait de caserne, l'hôtel du quai d'Orsay : — Fabrique de plats argentés qui ne vont pas au feu !... et une foule de gentillesses semblables! Et c'est de cette fabrique de plats qui ne vont point au feu que sont sortis, pour n'en citer qu'un ou deux sur plus de mille, le brave général de Lourmel, tué devant Sébastopol, le maréchal de Mac-Mahon, le héros de Magenta et aussi le maréchal Saint-Arnaud qui répara toutes les

fautes de sa \ie par sa mort glorieuse : et de ces insultes sans nombre naissaient une foule de duels.

Cet état de choses bien compris, je commence mon historiette.

Un soir de carnaval, le jeune vicomte, accompagné de plusieurs de ses amis, gardes du corps comme lui, se promenait dans le foyer de l'Opéra durant un bal masqué; il causait et riait gaîment sans penser à mal, quand tout à coup un individu, tout de noir vêtu, s'élance vers lui les traits bouleversés par la colère et, sans lui dire un mot, lui donne le plus retentissant de tous les soufflets.

Devant cette insulte chacun resta glacé de terreur, car on comprenait quelle en serait la conséquence sanglante, quand l'individu à la main si leste poussa une exclamation de stupeur.

« Oh mon Dieu, je me suis trompél s'écria-t-il... je me suis trompé! Pardonnez-moi, Monsieur!...»

Mais, comme une chose semblable ne se pardonne guère et se pardonnait moins encore alors qu'aujourd'hui, vous devinez quelle fut la réponse du vicomte et celle de ses amis... L'homicide préjugé était là, il fallait du sang. Un duel s'ensuivit donc le lendemain matin avec le quidam aux soufflets. Ce quidam était un Américain. Il fut légèrement blessé d'un coup d'épée dans le bras.

« Monsieur, dit-il à son adversaire qui avait usé généreusement de sa supériorité sur l'inconnu, je me nomme *** ; je pars demain pour le Havre ; mais, si vous ne vous trouviez pas complètement satisfait, je suis à votre disposition durant quinze jours encore, époque à laquelle je dois m'embarquer pour la Louisiane, où j'ai mes propriétés. »

Après ces paroles on se sépara courtoisement.

Mais les camarades du vicomte, jeunes gens à la tête chaude et au cerveau brûlé, ayant trouvé la blessure de cet Américain beaucoup trop légère pour expier l'offense faite à un garde du corps dans un temps où l'honneur de l'uniforme avait besoin d'être soutenu, le vainqueur se vit contraint de courir jusqu'au Havre afin de recommencer sur nouveaux frais la correction sanglante qu'il avait déjà infligée à son adversaire.

Cette fois l'Américain eut le ventre traversé de part en part, et on le déclara mort ou ne valant guère mieux; l'esculape havrais ne lui donnait que quelques heures à vivre. Voilà donc notre vicomte triomphant et sa joue bien lavée, mais triste de son triomphe, car le sang d'un homme est plus lourd encore sur la conscience qu'un soufflet sur la joue.

On avait depuis longtemps oublié cette histoire tragique, quand on apprit que l'Américain avait fait

mentir l'oracle médical, et était retourné à moitié guéri dans son pays. Les Yankees ont la vie dure, à ce qu'il paraît; et comme cette nouvelle fut donnée d'une manière fort insolente par l'un des antagonistes des gardes, on répéta que les gens que tuaient c esMessieurs se portaient fort bien. Enfin, le persiflage devint tellement intolérable, que le vicomte de S..., se dévouant pour la compagnie, déclara qu'il allait demander un congé de six mois et partir pour la Louisiane, bien décidé à n'en revenir que quand son entêté Américain serait bien et dûment enterré cette fois.

Et, pour mettre cet bomicide projet à exécution, un beau jour, M. de S... se présente devant le malheureux Yankee, qui fut fort peu enchanté de le revoir, comme vous devez le penser.

(( Mais vous êtes donc le diable en personne ? s'écriait-il en apprenant le but de son voyage. Je vous donne un soufflet par méprise ; vous me traversez une première fois le bras d'un coup d'épée. Cela ne vous suffit pas, vous me laissez pour mort avec un grand coup d'épée dans le ventre. Que voulez-vous encore?

— Vous tuer tout à fait, répondit gravement le vicomte. »

L'Américain fit un bond.

((Vous tenez donc bien à ma peau? s'écria-t-il douloureusement.

— Pas le moins du monde, répondit l'officier; mais je tiens à ma position, et tant que vous vivrez je serai un sujet de scandale dans mon corps. »

L'Américain tomba dans une profonde méditation.

« Si vous donniez votre démission , je pourrais vivre sans vous incommoder, n'est-ce pas? demanda-t-il tout à coup à M. de S.... »

Celui-ci se prit à rire.

(( Sans doute , répondit-il gaîment, car ce n'est pas du tout pour mon compte que je veux vous tuer, je vous l'atteste, je ne vous en veux pas le moins du monde; mais je ne me soucie pas du moyen que vous me proposez, car je suis jeune, sans fortune, et je ne puis sacrifier ma position pour vous sauver. Tenez, il faut en prendre votre parti. »

L'Américain se prit à rire à son tour.

u J'ai à vous proposer, en échange de votre épaulette, ma fille, qui est jeune, jolie, et à laquelle je donne un million de dot. Cette proposition vous va-t-elle ? »

Bref, M. de S... resta à la Louisiane, épousa la fille du Yankee : et celte histoire finit, comme finissent les romans, par un mariage.

Monseigneur le duc de Berry venait quelquefois

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aussi chez la princesse de Vaudemont, et cela sans se faire annoncer. Il arrivait comme un simple particulier, sans suite, sans décoration, sans rien enfin qui pût rappeler son rang, et priait la princesse de ne pas le nommer aux personnes qui ne le connaissaient pas, afin qu'il pût rester à son aise. Aussi, pour lui plaire, beaucoup de gens feignaient de ne pas le reconnaître, ce qai le charmait. Peu de princes possédaient la bonté de ce noble fils de France. Sa charité surtout était sans bornes ; il compatissait à toutes les souffrances, et était affable avec chacun, petits et grands; aussi tous les gens de sa maison l'adoraient-ils, et, si sa mort fat une calamité publique, comme le dit le général Foy, ce fut un deuil de famille pour ses alentours. Un seul défaut obscurcissait tant de quahtés précieuses : c'était un emportement extrême; mais, quand le prince ne parvenait point à se rendre maître de la vivacité de son caractère, un prompt repentir amenait toujours en lui des élans de l'âme si nobles et si touchants, que personne n'avait • le courage de lui conserver de la rancune.

Un soir qu'il y avait réception chez le roi , le prince se prit à quereller, et quereller est le mot, un colonel de la garde, alors de service auprès de lui, et, sur une réponse maladroite que lui fit cet officier

supérieur, le duc de Berry eut le malheur de s'emporter jusqu'à lui arracher ses épaulettes. Le colonel, furieux, porta instinctivement la main sur la garde de son épée. Tout cela se passa avec la rapidité de l'éclair. Mais Louis XVIII, dont le regard perçant ne perdait jamais rien, fit aussitôt un signe au colonel , signe qui l'appela près de lui, et lui dit à haute voix :

« Monsieur le colonel, mon neveu vient de vous ôter vos épaulettes parce qu'il savait que je vous destinais celles de général... »

Le nouveau général, la rougeur sur le visage, et partagé entre la joie du beau grade qui venait de lui être donné et le ressentiment de l'affront qu'il avait d'abord reçu, hésitait encore et ne savait s'il devait remercier le roi ou refuser cet honneur, quand il vit le duc de Berry s'avancer vers lui en lui tendant la main et lui disant :

« Jouissez de votre bonheur, général, et laissezmoi le malheur et le regret de vous avoir injustement offensé. Comme réparation , le roi a pu vous donner un grade que vous méritez si bien, moi, je ne peux vous offrir que mon amitié, la voulez-vous?

— Et de ce jour, répétait souvent le nouveau général les yeux rempUs de larmes, le prince devint pour moi plus qu'un ami, c'était un frère. Hélas! que ne

l'avons-nous conservé! ajoutait-il avec un profond soupir... ))

Un soir, que madame de Vaudemont savait, par extraordinaire, qu'elle devait avoir la visite du prince, elle arrangea les choses de façon à le divertir en invitant Garât et sa femme, que le duc désirait beaucoup entendre; mais elle les convia comme de simples artistes que l'on paye, car ils n'étaient pas du nombre des familiers de la maison. Le concert, dont ils firent tous les frais, fut délicieux. Garât, quoiqu'il fût vieux, avait conservé une voix charmante, et sa femme, jeune personne qu'il venait d'épouser depuis peu, chantait à ravir. Puis, la musique finie, comme on allait se mettre à table pour souper, le duc de Berry vit Garât suivi de sa femme s'avancer vers lui pour le remercier de l'honneur qu'il leur avait fait en daignant venir les entendre.

— Pourquoi donc sortir, et cela au moment du souper? dit le duc de Berry.

~ J'ai jugé qu'il ne serait pas convenable de les inviter à la table de Votre Altesse Royale, lui dit à voix basse madame de Vaudemont.

— Allons donc! allons donc! est-ce que les artistes ne sont pas des enfants aimés du bon Dieu? fit l'aimable prince en souriant; mais laissez-moi

l'aire, je vais arranger tout cela. » Et, s'approcliant à son tour de Garât qui, le voyant causer avec la princesse, s'était arrêté à quelques pas de là :

« Vous avez chanté comme un ange, monsieur Garât, dit-il à l'artiste; aussi je me promets de boire à votre santé tout à Theure pour vous en remercier; et vous me ferez raison, car vous souperez avec nous, j'espère; sinon nous gardons madame Garât, je vous en avertis, et de plus vous me désobligeriez... »

Naturellement les deux artistes restèrent, et furent profondément reconnaissants au prince de son procédé plein de courtoisie.

Une sorte de conversation tout à fait à la mode sous l'Empire, et encore sous les premières années de la Restauration, était la conversation sur les choses surnaturelles. Le xviir siècle, sur sa fin, avait été, on le sait, très-superstitieux, par cela même qu'il n'était pas croyant. Les revenants euxmêmes figuraient souvent dans ces histoires, dont chacun se faisait le héros en les affirmant véritables, et Dieu sait quel champ l'imagination ofi'rait alors aux esprits quelque peu féconds ! Tout le monde avait un spectre plus ou moins intime, et la seconde vue était fort bien portée. Un vieux général, ayant fait toutes les guerres de l'Empire, possédait sur ce

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chapitre un fonds de légendes, et ne tarissait pas, au grand bonheur de ses auditeurs. Il avait fait partie du détachement chargé d'emmener le pape Pie VII de Rome en France, et, à ce sujet-là, par exemple, il racontait une chose bien noble et bien touchante que voici.

Au moment où le pape fat contraint à monter en voiture, le peuple de Rome, qui l'adorait, se porta en foule autour de lui pour s'opposer à la violence qui lui était faite, et chacun était armé d'escopettes, de poignards, de faux même, pour s'en servir au besoin. Le pape comprit aussitôt qu'une lutte sanglante allait s'engager entre son escorte et ses sujets. Son cœur paternel en frémit, et, voulant prévenir une catastrophe , il s'arrêta sur le marchepied de la voiture qui devait l'enlever, sourit tendrement à son peuple bien-aimé ; puis , élevant la main :

« A genoux, mes enfants! dit-il, que je vous laisse comme adieu ma bénédiction paternelle ! »

— Le peuple attendri s'incUne, et le Saint-Père se livre à ses gardiens...

Mais ce n'était pas toujours des histoires aussi vraies et d'une simplicité aussi sublime que racontait le général ***, et souvent les revenants jouaient le principal rôle dans ses récits. Aussi, un jour cp'il

avait été plus fantastique encore que de coutume, madame de Vaudemont lui demanda en souriant s'il était bien sûr de ne pas avoir été trompé ^par son imagination effrayée.

« Je vous jure que non, princesse, et cela sur mon honneur ! s'écria le vieux brave en hérissant sa moustache grise.

— Ne jurez pas, général, interrompit vivement la princesse, et écoutez-moi pour me pardonner la question que je viens de vous faire; car moi aussi, dans ma jeunesse, j'ai vu, ou du moins cru voir, le plus effrayant de tous les prodiges.

(( J'avais seize ans et je voyageais en Allemagne avec madame la duchesse de Montmorency, ma mère. C'est, vous le savez, le pays des légendes et des apparitions. Nous nous étions arrêtées dans un petit village, dont j'ignore le nom, pour visiter les ruines d'une abbaye célèbre.

« Ma mère, avec quelques personnes de sa société dissertait gravement sur le style du monument, tandis que plusieurs jeunes fdles de mon âge et moi nous courions à travers les ruines. Dans une petite nef reculée se trouvait un tombeau, sur lequel était agenouillée la statue d'un chevalier croisé. L'obscurité et la sainteté du lieu, les figures rébarbatives qui se voyaient peintes sur les vitraux de cette vieille

chapelle gothique, tout cela produisait un effet étrange, bien propre à frapper de vives imaginations comme étaient les nôtres.

(( Honteuse pourtant du sentiment de frayeur involontaire qui s'était emparé de nous, et voulant montrer notre courage pour cacher notre peur, nous nous mîmes bientôt à faire quelques légères plaisanteries sur ]a figure du chevalier; mais, au moment où l'une de mes jeunes compagnes, plus étourdie que les autres, s'avançait pour en toucher la barbe, la tête de la statue s'inclina plusieurs fois, comme si le vieux guerrier se fût indigné de cet affront.

« Vous vous figurez sans peine les cris de terreur que nous poussâmes toutes en voyant ce prodige, renouvelé de la statue du Commandeur; nous n'eûmes que la force de nous précipiter hors de ce séjour redoutable.

(( Quand je me trouvai auprès de ma mère et de la société, je respirai enfin, comme si tout danger s'était évanoui pour moi; mais j'étais si pâle et si tremblante, qu'on m'interrogea avec inquiétude, pensant qu'un accident venait de m'arriver. Je racontai alors la vision terrible qui nous avait frappées. Enm'écoutant, ma mère se prit à sourire.

(( — Quelle fable nous racontez-vous donc là, mademoiselle? fit-elle en me frappant légèrement

les joues comme pour y rappeler les couleurs. (( — Une fable, Madame!... m'écriai-je, blessée qu'on pût mettre ma véracité en doute. Hélas ! ce que je vous ai dit n'est que trop vrai; les jeunes filles qui étaient avec moi tout à l'heure pourraient le certifier aussi, puisqu'elles ont été, de même que moi, témoins de ce prodige.

(( — Je crois en votre franchise, fit la duchesse plus sérieusement, mais je suis convaincue qu'il y a quelque phénomène naturel dans l'événement qui est arrivé ; ainsi une ombre portée, un faux rayon de jour, par exemple. Pour vous en donner la preuve, venez avec moi, vous allez reconnaître votre erreur. « Comme, en me prenant la main, ma mère la sentit trembler entre les siennes : — Vous êtes d'une race où la peur est un vice inconnu, me dit-elle avec ce grand air qui lui allait si bien.

(( Ce reproche m'alla au cœur, et je marchai résolument derrière elle. Nous arrivâmes ainsi devant le tombeau du chevalier.

(( — Allons, Mademoiselle, achevez votre ouvrage, et forcez ce courtois seigneur à vous saluer, me dit la duchesse en me faisant signe de toucher la barbe de la statue.

(( J'obéis, alors la terrible tête s'agita de nouveau, et si fortement, cette fois, qu'elle parut vouloir se dé-

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tacher du corps pour tomber à mes pieds. Certainement, Sganarelle eut moins peur que je ne l'eus en ce moment, quand la statue du Commandeur répondit à son invitation. Mais la honte de montrer ma terreur devant ma mère me donna la force de rester droite et glacée sans faire le moindre mouvement de frayeur. La duchesse, elle aussi, avait pâli.

« — Tout prodige a une cause, me dit-elle sans la moindre émotion dans la voix ; il s'agit seulement de découvrir celle-ci. Et sans trembler, elle s'avança résolument vers la statue, prit brusquement entre ses mains la tête fatale... et... tout fut découvert en effet.

(( Le corps de l'image de pierre était tout entier d'une seule pièce ; mais la tête, d'un autre morceau, ne tenait au tronc que par une tige de fer autour de laquelle elle pouvait tourner à volonté ; le temps avait détruit le ciment qui la fixait autrefois. De plus, le corps glacé du chevalier était posé sur une pierre longue et plate, laquelle n'était pas placée de niveau, de sorte qu'en montant sur la première marche du tombeau on portait naturellement la main sur Textrémité de cette pierre, à laquelle on occasionnait alors un mouvement de bascule qui donnait une secousse à la statue et faisait ainsi osciller la tête mal assujettie sur le cou.

~ Je veux donc seulement vous demander, général, si dans votre vision il n'y aurait pas aussi quelque effet d'équilibre ? ajouta en riant la princesse. »

Tout le monde se prit à sourire ; le général fut le premier à suivre cet exemple, mais l'on n'en continuait pas moins à raconter les plus fantastiques histoires. La mode est si puissante à Paris !...

Ce fut par cet espritaimable, indulgent et toujours prêt à la réplique que madame la princesse de Vaudemont a su, pendant un grand nombre d'années, | conserver à son salon un caractère vraiment aristocratique, élégant et spirituel, qui lui donne une des J premières places dans les salons français de notre société du xix^ siècle.

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