MADAME DE TENCIN
A cette époque, on trouve le salon de Madame de Tencin, la seule femme dont je consentisse à dire du mal, en pensant beaucoup. C'était une femme dMnfiniment d'esprit et de sagacité, mais un génie fourré dMntrigue et de fausse bonhommie. Née en 1 68 1 , au château de Tencin, situé dans les Alpes Dauphinoises, Claudine -Alexàndrine Guérin de Tencin, fille d'un président à mortier au parlement de Grenoble, avait été mise fort jeune comme élève dans un couvent de Bénédictines, couvent de filles nobles, voisin du château de sa naissance, et finalement avait été contrainte par sa famille d'y faire profession, malgré ses répugnances et ses larmes. EUe^ se sentait faite pour l'éclat du monde, et la réclusion n'allait nullement à son esprit remuant. Son couvent tenait un peu de ces couvents de Venise où les visites mondaines se succédaient sans relâche et offraient les avant-coureurs des galanteries d'une société facile. Elle réussit à se faire relever de ses vœux en 1 7 14, par bulle pontificale. Déjà même, en 1712, elle jouissait de la demi-
II faut lire touchant cette dame un article extrêmement intéressant de M. Charles Giraud. dans le Journal des Savants (février 1880).
liberté de chanoinesse du chapitre de Neuvilleles-Nonnes où elle ne mit jamais le pied. Une fois sécularisée, son esprit et sa beauté qui Pavaient fait fort goûter au couvent, lui ouvrirent toutes les portes du grand monde, et elle jouit sans mesure de ses succès. Le premier personnage sur lequel elle essaya le pouvoir de ses attraits parait être le diplomate poète, Matthieu Prior, qui figurait à Paris, en 171 1, en qualité de ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne. Cette liaison a laissé des traces dans la correspondance de Prior avec Bolingbroke publiée à Londres. Prior aurait eu auprès d'elle pour successeur, sinon pour prédécesseur, le fameux lieutenant de police, depuis garde des sceaux, Marc-René d'Argenson. Elle se serait ensuite affiliée au Régent, mais pour un instant seulement, car ce prince, qui ne voulait que des maîtresses, et non d'indiscrètes confidentes, ne s'était pas accommodé d'une femme qui voulait tirer parti de sa faveur, et il l'avait promptement congédiée. Alors, selon la flétrissante expression du duc de Saint-Simon, elle « tomba du maître au valet, » le trop fameux Dubois. Malgré toute son adresse à cacher sa vie, elle eut un jour une liaison qui