‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 19 sur 60 · MADAME GEOFFRIN · texte numérisé non relu

MADAME GEOFFRIN

qui avaient de Tesprit, ajoute-t-il, tâchaient d^en montrer le plus quMls pouvaient avec elle, non quMls crussent qu^il fallait en avoir, ni qu^elle examinerait s''ils en avaient, mais afin qu'elle leur fît rhonneur de leur en trouver... Quant aux femmes, elles ne venaient pas pour voir combien elle avait d'esprit, elles venaient seulement pour lui montrer combien elles en avaient. »

On fréquentait surtout aussi les assemblées de Madame Geoffrin (Marie-Thérèse Rodet), mère de la rude marquise de La Ferté-Imbault, et rendez-vous des artistes, des gens de lettres, des seigneursjdes ministres, voire même des princes voyageurs. Les étrangers n'auraient pas cru avoir bien vu Paris, s'ils n'avaient pas été reçus chez4lle. Née à Paris, le 2 juin 1699, fille du valet de /chambre de madame la Dauphine et d'une femme qui joignait aux agréments de l'esprit des talents très distingués ; mariée à quinze ans à un M. Geoffrin, lieutenant-colonel de la milice bourgeoise et l'un des fondateurs de la manufacture des glaces, ce qui constituait sa fortune. C'était, disait-on, un homme bon et simple, qui passait sa vie à jouer du cornet à piston et à lire toujours le même livre et ne s 'apercevait que de temps à autre que son

auteur se répétait. Il avait laissé à sa femme une fortune médiocre, qu^elle sut agrandir par sa bonne administration et son économie. Avec un esprit naturel d'une rare droiture et sagacité, elle tenait de sa grand'mère un caractère ferme et réglé. Le savoir-vivre était pour elle la science suprême, et sa maxime favorite : « Donner et pardonner. » La bienfaisance était un des traits essentiels de sa nature et Ton en cite les plus curieux exemples, mais elle voulait tenir cachés ses bienfaits. Elle citait souvent cette maxime orientale, si charmante dans sa forme, figurée : « Si tu fais du bien, jette- le à la mer, et si les poissons l'avalent. Dieu s'en souviendra.» Morellet rapporte qu'elle allait quelquefois chez ses amis pauvres pour découvrir ce qu'elle pouvait faire pour leur rendre service : « Elle observait leur ameublement, tâchait de découvrir s'il manquait à l'un une pendule, à l'autre un bureau, reconnaissait la place d'un meuble utile, et lorsqu'elle avait arrêté ses idées, elle était tourmentée de faire son présent comme on l'est pour payer une dette (i). Madame de Tencin qui appelait le cerclede savants et de beaux esprits qu'elle réunissait, « ses bétes »,

(i) Morellet.

avait accoutumé de donner plaisamment, tous les ans, à chacun d'eux, aux étrennes, deux aunes de velours pour se faire-une culotte. Madame Geoffrin, de son côté, s'occupait sans cesse de la fortune des gens de lettres, ses habitués. C'est ainsi qu'elle légua à D'Alembert, à Thomas, à Morellet et à Mademoiselle de Lespinasse des revenus suffisants pour leur assurer une existence indépendante.

Elle avait accueilli d'une manière distinguée le comte Stanislas Poniatowski, après avoir tendrement aimé le père et soigné les quatre frères de ce seigneur. Elle lui rendit même, dans un moment difficile, un service pécuniaire important. Devenu roi de Pologne, aucuns disent qu'il lui écrivit: « Maman, votre fils est roi.» Le mot est contesté, mais ce qui est certain, c'est qu'il l'appelait sa mère, et bien qu'âgée de soixantesept ans, elle conçut d'elle-même l'idée de lui rendre visite à Varsovie. Ce voyage fut l'époque la plus mémorable de son existence. Le roi lui envoya un officier à Vienne pour l'escorter jusqu'à Varsovie. Elle fut reçue à la cour avec tendresse et magnificence. La czarine, la grande Catherine, avait manifesté le désir de la voir. Mais la distance et les difficultés de la route

déterminèrent madame GeofFrin à s"'en tenir à Varsovie (i). A Vienne, elle, simple bourgeoise, fut admise au Burg par Plmpe'ratrice- Reine Marie-Thérèse et par Joseph II, avec les grâces les plus honorables. On dit même, que soupçonnant un projet de mariage de la plus jeune archiduchesse, qui fut depuis notre Marie-Antoinette, avec le Dauphin, elle dit tout bas : « Voilà une charmante petite archiduchesse, je voudrais bien remporter avec moi. — Emportez, emportez,» aurait répondu en souriant Marie-Thérèse.

De retour à Paris, au bout de cinq mois, madame Geofîrin ne fut pas plus fière et reprit le cours de ses réunions avec sa simplicité accoutumée.

Elle avait adopté un costume simple qui lui allait à merveille quand elle eut pris de l'âge. Il était curieux de la voir dans son fauteuil, les mains presque recouvertes de longues manches plates, dirigeant la conversation sans en avoir Tair, mettant chacun dans son jour, et, jetant ça et 'à un petit mot pour donner à tous Toccasion

(i) Le comte Charles de Mouy a publié, chez Pion, la correspondance inédite du roi Stanislas Poniatowski et de madame Geoffrin (1744-1777) et a fait précéder cet intéressant volume d'une charmante étude sur ces deux personnages. Les lettres sont accompagnées en outre de notes substantielles.

Page 1