LA MARQUISE DU DEKFAND
leurs écrits et tous leurs auteurs; des cyniques, despédants, voilà les beaux esprits d^aujourd'hui.» Elle dit que Malesherbes était un sot qui avaitperdu Testime publique par une bassesse ; que Turgot était un fou n'ayant pas le sens commun; cependant quand il parvint au ministère, elle en a " bien parlé. « C'est un sage, a-t-elle dit, qui voudra le bien, c'est un Sully, mais un Sully bien autrement éclairé.» Elle avait ses humeurs, mais c'était généralement un atticisme incomparable de diction qui savait se faire écouter et se faire lire, une raison calme à ses heures, un grand goût sûr et délicat, qui devança presque toujours les jugements de la postérité sur les personnes comme sur les écrits, et se montrait sensible avant tout au vrai, au naturel et au simple. Devenue aveugle à cinquante ans, elle remplaça la beauté par l'esprit, la galanterie par l'amitié, et vers la fin de sa vie, elle essaya de la religion, sans réussir à être touchée. Avec un esprit subtil tel que le sien, ellen'auraitjamaispu devenir dévote. Elleavaitété élevée au couvent de la Madeleine du Traisnel, ruede Charonne, sous l'œil trop indulgent d'une abbesse mal notée, et l'avait été elle-même aussi; dans sa vieillesse, dénuée des principes qu'elle
eût dû trouver dans réducatîon de sa jeunesse, madame Du Deffand disait elle même avec amertume : « On se fait même quelquefois la question si Ton voudrait revenir à tel âge? Ah! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être éleve'e comme je Tai été, de ne vivre qu'avec les gens avec qui j'ai vécu, et d'avoir le genre d'esprit et de caractère que j'ai.... » Etant petite fille et au couvent, rapporte Chamfort, elle prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir le père de l'oratoire Massillon, depuis évêque, la petite lui exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : « Elle est charmante. » L'abbesse qui attachait de l'importance à tout cela, demanda au père quel livre il fallait faire lire à cet enfant; il réfléchit une minute et répondit : « Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose. Sans doute pensait-il qu'il n'est pas d'autre conseil pour les incrédules que le . livre des simples.
La marquise Du Deffand alla demeurer d'abord rue de Beaune où elle ouvrit un salon qui fut un des plus fréquentés de l'époque et qui devança celui de madame Geoffrin,dont elle était l'ennemie; puis elle le transporta dans les logements extérieurs