LA MARQUISE DU DEFFAND
du couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, devenu Tliôtel du Ministère de la Guerre. Une grande ressource, en ce temps-là, pour les femmes veuves ou séparées, étaient ces parties sémimondaines des couvents où elles jouissaient de liberté, tout en trouvant un asile paisible. Là, elle avait pour société la duchesse de Luynes, madame de Boufflers, depuis maréchale de Montmorency- Luxembourg, sa plus intime amie; la maréchale de Mirepoix, la marquise Du Chatelet , madame de Rochefort , madame de Ventimille, M. et Madame de Forcalquier, la maréchale de Brancas, la duchesse de Vaujours-Lavallière qui avait écouté en secret le duc de Richelieu, madame de Pecquigny, plus tard duchesse de Chaulnes, qui finit par un mariage ridicule avec un M. de Giac, et qui s''appelait elle-même « la femme à Giac. » Dans sa Jeunesse, elle avait beaucoup fréquenté la marquise de Prie, maîtresse de Monsieur le Duc, ministre du roi mineur Louis XV. Cette madame de Prie disgraciée, en 1726, avec son' mari, alla mourir en Normandie, dans une de ses terres. « Une lettre de cachet, dit Lémontey, ensevelit la marquise de Prie.
Elle y fut accompagnée par madame Du Deffand, son émule en beauté, en galanterie et en méchanceté. Ces deux amies s'envoyaient mutuellement, chaque matin, les couplets satyriques qu'elles complotaient Tune contre Tautre. Elles n'avaient rien imaginé de mieux pour conjurer Tennui, que cet amusement de vipères. » Cinquante ans après, elle rappelait à Horace Walpole cehuitain qu'elle avait adressé à la de Prie:
Quand mon goût au tien contraire.
De Prie, te semble mauvais,
De Pécrevisse et sa mère
Tu rappelles le procès.
Pour citer gens plus habiles.
Nous lisons aux Evangiles :
Que paille en l'œil du voisin
Choque plus que poutre au sien.
Dans son salon, ses habitués furent plus tard, quand elle se fut rangée et n'avait plus qu'un commerce discret et presque conjugal avec son ami le président Hénault, la princesse de Talmond, la marquise de Meuse, madame de Valbelle, dont le mari s'oubliait avec la tragédienne Clairon, retirée du théâtre ; le comte d'Argenson, le président de Montesquieu, le^
LA MARQUISE DU DEF FAN D (ij
Brienne, les Choiseul, les Broglie, M. Des Alleurs, Mademoiselle Aïssé, le chevalier dWydie, propre neveu par sa mère du marquis de Sainte-Aulaire, de TAcadémie Française, et cousin du mari secret de la duchesse de Berry, fille du Re'gent, le comte de Rions; le duc de Richelieu, l'abbé, depuis cardinal de Tencin, madame Saurin, Marmontel, les Caraman, et leur sœur la délicieuse madame de Cambis, Gabrielle-Charlotte-Françoise de Chimay, mariée au vicomte de Cambis, colonel d^un régiment d^infanterie de son nom, trois fois plus spirituelle que sa sœur ; Monsieur et madame de Maurepas,ce ménage si merveilleux par son accord; les Paulmy, le duc d'Ussé, gendre du maréchal de Vauban; le bailli de Froullay, madame Céline, vicomtesse de Nanthiac,filledu chevalier d'Aydie et de mademoiselle Aïssé ; Maupertuis, de Forment, conseiller au parlement de Normandie, madame Neckeret surtout le frèredeM.deFerriol, lecomte de Pont de Veyle. Les étrangers et la diplomatie se faisaient aussi présenter : lord Holderness, lord Shelburne, Hume, Gibbon, Fox, Schouwaloff, Bolingbroke, lord Bath, plus connu sous le nom de Pulteney, beau-frère du maréchal de Berwick; lord Rochefort, le comte de Bulkeley, Charles
Fitz Roy, premier' lord de Southamptoii; James Crawford d\\uchiname, mademoiselle Loyd, la belle lady Sarah Bunbury, née Lennox, et le duc de Lausun-Biron ; enfin Horace Walpole avec lequel madame Du Deffand entama sa célèbre et principale correspondance. Il lui manqua Jean-Jacques, Diderot et Buffon.
Disons un mot sur ce Walpole qui a occupé une si grande place auprès de la marquise. Né en ijiS^à Houghton,dansle Norfolk, morten 1797, troisième fils du célèbre homme d'Etat anglais Robert Walpole, il était entré à la Chambre des Communes en 1741 et s'y était fort peu fait remarquer. Adonné tout entier à la culture des lettres, il a écrit sur beaucoup de sujets. Curieux distingué, il a imprimé notarnment cinq volumes sur les tardives origines et la floraison de Técole de peintiire en son pays. Dans un voyage qu'il fit à Paris, en septembre 1765, il s'était lié intimement avec madame Du Deffand. De là, sa correspondance. Il passe pour le meilleur écrivain épistolaire de la Grande-Bretagne. Il a aussi écrit en français des lettres avec beaucoup de naturel et d'esprit. Sa lettre supposée du roi de Prusse à Jean-Jacques Rousseau, un des chefs-d'œuvre