‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 26 sur 60 · LA MARQUISE DT DE FF AND · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DT DE FF AND

de la littérature badine, a donné la preuve qu'il maniait en français la plume comme les meilleurs écrivains du temps. « Ma vie n'est qu'une longue lettre, disait-il lui-même, mine is a life of letter writing. » Lord Byron appelait ses lettres incomparables. Sa liaison avec madame Du Deffand était devenue, du côté de cette dame, pendant sa cécité, une véritable passion qui agaçait souvent le gentilhomme anglais par peur du ridicule. Le ton de nos conversations le blessait aussi généralement, et Ton trouve dans ses lettres écrites à ses amis, pendant ses six voyages en France, de 1789 à 1775, publiées par le comte de Bâillon, en 1872, l'expression de son dégoût pour les excès des libres-penseurs : t« J'ai dîné aujourd'hui, dit-il, avec une douzain? de savants, et quoique tous les domestiques fussent là pour le service, la conversation a été beaucoup moins réservée, même sur l'Ancien Testament, que je ne l'aurais souffert à ma table en Angleterre, ne fût-ce qu'en présence d'un seul laquais. Quant à la littérature, c'est un excellent amusement lorsqu'on n'a rien de mieux à faire, mais elle devient du pédantisme en société, et de l'ennui quand on en professe en public; on est d'ailleurs sûr qu'en France on ne suit jamais

que la mode du Jour; leur goût à cet égard est le pire de tous; aurait-on jamais pu croire qu'en lisant nos auteurs, Richardson (i) et M. Hume deviendraient leurs favoris?» (2) Et ailleurs : « Je vous déclare que vous pouvez venir ici en toute sécurité, et que vous ne serez nullement en danger de réjouissance. Le rire est aussi passé de mode que les pantins et les bilboquets. Les pauvres gens! Ils n'ont pas le temps de rire: d'abord il faut penser à jeter par terre Dieu et le Roi ; hommes et femmes, tous jusqu'au dernier, travaillent dévotement à cette démolition. On me considère comme un profane, parce qu'il me reste encore quelques croyances; mais ce n'est pas là mon seul crime; je leur ai dit, et cela m'a tué, qu'ils nous avaient pris pour les admirer, les deux choses les plus ennuyeuses, que nous ayons : le whist et Richardson.» (3) Et plus loin:» Les savants, je leur demande pardon, les philosophes sont insupportables, superficiels, arrogants et fanatiques ; ils ne font que prêcher, et leur doctrine avouée est

(1) Auteur de Clarisse Harlow.

(2) Lettre du 22 septembre 7765 à George Montagu.

(3) Lettre du ig octobre ijbS à Thomas Brand, le grand amateur des arts et surtout de la musique ; un des fondateurs de la Société des Dilettanti.

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Tathéisme, vous ne pouvez croire à quel point ils se gênent peu. Ne vous étonnez donc pas si Je reviens tout à fait jésuite. Voltaire lui-même ne les satisfait point : une de leurs dévotes disait de lui : « // est bigot, il est déiste « (i). Plus loin : « Je vais quelquefois chez le baron d'Holbach; mais j^ai planté là ses dîners ; c'était à n'y pas tenir avec ses auteurs, ses philosophes et ses savants dont il a toujours un plein pigeonnier. Ils m'avaient fait tourner la tête avec un nouveau système de déluges antédiluviens qu'ils ont inventé pour prouver l'éternité de la matière. » (2) Dans une autre lettre, il dit encore : « Ne comprenez-vous pas ce que c'est que les philosophes, ou ce qu'on appelle ainsi en France ? D'abord cette désignation comprend à peu près tout le monde, ensuite elle s'attache particulièrement à des hommes qui, en déclarant la guerre au papisme, tendent, au moins beaucoup d'entre eux, au renversement de toute religion, et un plus grand nombre encore à la destruction du pouvoir royal. (3) »

(0 Lettres du ig novembre ijôS, au poète Thomas Gray.

(2) Lettre du 2 décembre ij65 à Georges Selwin, un des witts de l'Angleterre et l'ancien condisciple de Walpole.

(3) Lettre du 28 octobre 1/65, à l'honorable N. S. Conway. La plupart de ces citations du livre de M. le comte de Bâillon ont déjà

été produites par M. de Lescure, dans son livre des Femmesphilosophes.

On voit qu'avec la réserve qu'il avait conservée, tout sceptique, qu'il fût, Walpole devait exercer uneinfluence sur madame Du Deffand et la détacher des excès du philosophisme. Il admirait son jugement et sa franchise ; mais il s'exaspérait contre ce qu'il appelait ses indiscrétions et emportements romanesques, ses interminables lamentations, ses soupçons et inquiétudes perpétuelles. « Vraiment, ajoutait-il, si l'amitié a tous les ennuis de l'amour, je ne vois rien qui invite

à en tâter Si vous voulez que notre commerce

dure, montez-le sur un ton moins tragique

Comment est-il possible, madame, qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je méprenne pour un Orondate ? Parlez-moi en femme raisonnable, ou je copierai les réponses aux Lettres portugaises. » Et la pauvre aveugle, qui trouvait qu'il valait mieux être morte que de ne pas aimer, faisait un retour sur elle-même, sentait la disproportion de son âge, se désespérait et se rejetait à corps perdu dans la société de ses salons; elle continuait à lui parler avec amour comme s'il eût été son fils. Elle regrettait qu'il ne le fût pas. Ces trésors de tendresse avaient

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sommeillé dans son cœur jusqu'à sa vieillesse et sa cécité, ce qui tiendrait à prouver qu'elle n'avait pas en définitive cette sécheresse que presque tous les critiques lui ont reproché. Au reste,Walpole l'aimait de son côte et, à ses amis il parlait d'elle avec estime. A sa mort, la marquise lui légua son chien que le gentilhomme se fit apporter en Angleterre, et qu'il traita comme un touchant souvenir. Nous ne pourrions, comme dit Sainte-Beuve, omettre ce chien de l'aveugle. On c\*omprend qu'une société composée comme elle Tétait d'une façon brillante et dont les causeséries devaient avoir de l'éclat, pût fournir des distractions à la marquise. Tous les sujets y étaient traités, et le mouvement social, les belles actions comme les scandales. Un grand procès venait-il à éclater, chacun avait son mot à dire. Incidemment, le procès de Mandrin, écartelé en place de Grève en 1745, fournit matière à de longues conversations sur les institutions pénales, comme en avait fourni en 1721, la mort de Cartouche. La législation ainsi que les mœurs et l'éducation devait avoir ses jours. On s'occupait parfois de littérature, et Clairon qui vint réciter des scènes de ses rôles d'Agrippine et de Phèdre, n'était pas la seule

actrice qui parût. Les livres du jour, les pièces nouvelles, les traités philosophiques et politiques étaient examinés au courant de la conversation. On faisait des lectures, on chantait des noëls. Point d'artistes, mais beaucoup de gens de lettres. On s'épanchait en vives saillies. C'était d'abord le dimanche qu'on s'assemblait, puis, le samedi à un grand souper où apparaissaient les plus grands noms. D'ordinaire, elle avait deux soupers par semaine, le mercredi et le jeudi. Le mercredi elle avait les maréchaux de Mirepoix et de Luxembourg, les princes, les duchesses, les marquises, les comtesses, les diplomates, les évêques, etc. Le jeudi, elle recueillait l'abbé Barthélémy, un certain président de la Cour des Monnaies nommé de Cotte, fort riche, très recherché et très estimé ; quelquefois l'évêque d'Arras (M. de Conzié), M. Necker et de temps en temps quelques autres. Le plus curieux jour de réception de la marquise était le réveillon où elle donnait à souper à ses amis. Elle les conduisait ensuite dans une tribune ouvrant de son appartement sur l'église de Saint-Joseph pour leur faire entendre la messe de minuit et la musique de Balbâtre (i).

(I) Claude-Louis Balbâtre, célèbre organiste, né à Dijon, en 1727,

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Madame Du Deffand eut de longues relations épistolaires avec Voltaire, lesquelles durèrent jusqu'à la fin de la Vie du vieillard de Ferney.

Après sa brouille, par jalousie réciproque d^esprit et de domination, avec son aide-de-camp d'esprit, sa demoiselle de compagnie, mademoiselle de Lespinasse, fille adultérine de la comtesse d'Albon, et leur séparation qui fit autant de bruit que le partage de la Pologne et l'expulsion du Prétendant, on vit s'ouvrir, rue de Belle-Chasse, dans le plus modeste des réduits, la brûlante fournaise de la philosophie du temps, le cercle de cette fille ravissante entre toutes, par l'étendue de son intelligence : « étonnant assemblage de bienveillance, de raison, de sagesse, avec la tête la plus vive, l'âme la plus enflammable qui ait existé depuis Sapho, dit Marmontel (i). » Qu'on ne prenne pas au sérieux, dans son sens absolu cette expression de sagesse qui n'est prise ici qu'au point de vue de l'esprit par Marmontel pour caractériser mademoiselle Julie-Eléonore de

élève et ami de Rameau, tint tour à tour l'orgue à Saint-Roch etàNotre-Dame.Son jeu attirait un tel concours d'auditeurs qu'il lui était interdit de jouer les jours de grandes fêtes. Ce fut lui qui substitua le forte piano au clavecin.

(I) Mémoires, t. I, p. 344.

Lespinasse, laquelle céda à plusieurs entraînements du cœur, et qui, après avoir habité avec D'Alembert, eut une passion violente pour le comte de Guibert. On a les lettres qu'elle a écrites à ce dernier.

Chez elle se rassemblaient D'Alembert qui avait renoncé pour elle à la marquise, et que la marquise regrettait; Marmontel, Condillac, Turgot, Chastellux, Saint Lambert, Tarchevêque, depuis cardinal de Brienne; de Boismont et Tarchevêque d'Aix, Boisgelin. Sans avoir Tair d'y toucher, elle donnait spirituellement la réplique à tous avec son tact et son inépuisable verve, dans les discussions.

La sévère marquise de Créquy, bien que vivant fort retirée, avait aussi ses réunions que fréquentaient son oncle, le bailli de Froullay,Sénac de Meilhan, d'Alembert, Chamfort, Roubaud, Thomme aux synonymes, qu'aimait beaucoup la marquise et qui en faisait elle-même ; le maréchal de Mouchy, Tarchevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, la duchessede Noailles, qui fut mère de la duchesse de Duras, la marquise d'Aligre, madame de Tessé, la maréchale de Beauvau, la duchesse de Lausun- Biron, Fabbé Lenfant, l'abbé Delille, monsieur

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