CHAPITRE V
MADAME DK MARCHAIS. — MADAME DE GRAFFIGNV. — MADAME DE FORCALQIIER. — MADAME FORQUEUX. — MADAME BRIKFAUT. — MADAME DUPIN. — MADEMOISELI,»- DE RIENCOURT, DEPUIS KKMMK DU FERMIER- GÉNÉRAL D'oGNV. — MADAME DOUBLET DE PERSAN. — MADAME HARENC.
Réparons dix ou douze omissions qui nous ont échappé. Entrons, à la suite de Marmontel, qui tient à se produire, et du comte d'Angiviller qui s^efface, dans ce salon si bien rangé, aux Tuileries, pavillon de Flore. C'est là qu'habite la femme du premier valet de chambre du Roi, Madame de Marchais, la plus spirituelle et la plus aimable des femmes, la meilleure et la plus essentielle des amies. Son salon était composé de tout ce que la cour avait de plus agréable, de tout ce que les lettres pouvaient offrir de plus distingué du côté des mœurs et des talents. Elle lisait tout ce qui paraissait, bon ou mauvais, comme cet homme qui disait: « Peu n'importe que je m'en-
MADAMEDEGRAFFIGNY I03
nuie pourvu que je m'amuse. » Elle voyait fréquemment le marquis de Bièvre, avec Choderlos de Laclos et le marquis de Créquy. Aussi, avaitelle pris des habitudes sarcastiqueset la voyait-on gâter son monde à la baguette. Parmi les gens de lettres, elle est au pair avec les plus ingénieux. Parmi les femmes, elle eût été réputée pour la plus gracieusement spirituelle, si elle ne les eût offusquées en touchant à tous les sujets. Grande musicienne, elle avait été des petits spectacles de Madame de Pompadour, sa parente, et quand ces fêtes avaient cessé, elle avait continué ses relations avec la favorite, et ne se servit auprès d'elle de son crédit, que pour aider les honnêtes gens, ses amis.
Son jeune ami. M, d'Angiviller, doué d'une belle figure, du goût des lettres, favorisé de Testime du Roi et de la considération générale, était inséparable de Madame de Marchais. Il se conduisait avec une imperturbable discrétion avec le mari, et après sa mort, il finit par épouser la veuve.
M. de Foncemagne, de PAcadémie des Inscriptions, avait aussi une réunion qu'on appelait la Conversation. C'était une assemblée de gens d'esprit, qui s'établissait régulièrement chez lui tous les soirs. Il n'y avait ni jeux ni femmes, et l'on
y dissertait philosophiquement comme jadis à Athènes, au lycéô du Portique (i).
On trouve ensuite en première ligne les calmes boudoirsde Madame de Graffigny. Que de charmes dans les sociétés de cette dame, Tamie de Panpan et la correspondante de Néricault Destouches ! Que d'atticisme dans le Cabinet vert de Madame de Forcalquier, appelée par Madame Du Deffand du sobriquet amical de Petit Chat, de Minet et de la Bellissima ! Femme capricieuse, espiègle, coquette, charmante du reste, qui ne pouvant faire constater authentiquement,pour obtenir une séparation, un soufflet reçu de son mari en tête à tête et sans témoin, entra résolument dans le cabinet de celui-ci et lui dit : « Tenez, monsieur, voilà votre soufflet, je vous le rends, je n'en puis rien faire. » Le salon de cette dame était un coin précieux renouvelé de Thôtel de Rambouillet. Grands seigneurs, grandes dames, actrices, gens de lettres, tout ce qui, dans le monde distingué, avait son piédestal et fait son bruit, y jouait un rôle, tumulte élégant du plus aimable abandon. La comtesse de Sandwich, le prince de Beauvau, la spirituelle Madame de Rochefort, la belle et brillante Madame
i\) Mémoires secrets de Bachaumont.