MADAME DUPIN I O
» comtesse de Turpin, « Minerve quand elle » pense, Erato quand elle écrit, » disaient les poè- » tes du temps, salon que Voisenon charmait, » qu'emplissaient ses amis. Venait ensuite le salon » de Madame Briffant, fille d'une cuisinière, ma- » riée à un marchand, fait écuyer par Madame du » Barry, citée comme une des plus jolies femmes » de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé » une société d'écrivains, de gens à talents etd'ar- » listes (i). »
La maison de Madame Dupin, que Jean-Jacques appelle une des premières de Paris, mêmeaprès qu'elle eut perdu de sa splendeur, représentait le monde élégant et distingué des financiers du XVIII» siècle, et les Mémoires, ou pour mieux dire les confessions de Madame d'Epinay, qui, avec celles de Rousseau, Pont fait connaître, sont peut-être Touvrage qui peint le mieux la légèreté de mœurs du siècle, sa passion pour les choses de Tesprit et pour les dissertations philosophiques, pour la recherche de la vérité.
La découverte qu'on a faite dans ces derniers temps de documents inédits sur cette dame et dont le premier volume est déjà publié ajoute
(1) Les frères De Concourt, la femme au XVIII* siècle.
Io8 LES SALONS DE CONVERSATION
beaucoup à la belle et maintenant incomplète édition de ces mémoires. C'était un des plus importants salons de causerie de la seconde partie du XVIII» siècle.
Heureux qui prenait part aux conversations à la fois enjouées, légères et contenues de Mademoiselle de Riencourt, depuis femme du fermier général d'Ogny. Jolie à ravir, un pastel mignon, coquet et fleuri, autour duquel se groupaient le comte de Maillebois, Trudaine et Montigny, Morellet, Tabbé Arnaud, Bougainville, Chastellux, et qui chai:mait ses auditeurs en chantant et touchant du clavecin.
De pareils plaisirs rendaient bien pesants les vendredis littéraires, tirés à quatre épingles, de Madame Necker, si durement peints dans les mémoires de la baronne d'Oberkirch, et représentés avec plus d'indulgencepar Marmontel et par Morellet (i). Celui qui était fort répandu et ne redoutait pas le doux parler et le sansgêne des entretiens, allait se refaire à la ruelle sémillante des actrices Quinault, Clairon et
(i) Ces Mémoires de Madame d'Oberkirch sont authentiques; mais je crains que, pour les écrire, elle n'ait souvent usé des Mémoires du temps et des nouvelles à la main.
LA MAISON DOUBLES DE PERSAN lOQ
Contât, héritières des élégances d'Adrienne Lecouvreur ; ou bien avait la ressource du salon de quelque fermière générale.
On fréquentait aussi beaucoup les conférences de Madame Doublet de Persan. Cette dame qui appartenait, comme sa petite nièce, la duchesse de Choiseul, à' la nombreuse famille du gros agioteur Croizat,rhommele plus riche de France, sorti des bureaux de Penautier (i), était restée veuve de bonne heure avec peu de fortune, mais était riche en relations de société, qui attiraient chez elle les traditions de la bonne compagnie et qu'y fixait le seul empire de Tamabilité. Elle s'était retirée dans un appartement des logis extérieurs du couvent des Filles Saint-Thomas. Les deux frères jumeaux Lacurne et Sainte-Palaye, Dortous de Mairan, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, Mirabaud, de l'Académie française, Toratorien Laureault de Foncemagne, de TAcadémie des Inscriptions, Voltaire, d'Argen-
fO Penautier, peint par La Bruyère, au chapitre des Jugements § 88. (« Le plus grand malheur après celui d'être convaincu d'un crime, est souvent d'avoir à s'en justifier. ») était receveur général du Clergé et trésorier des Etats de Languedoc. Il fut impliqué dans le procès de la Brinvilliers, et fut accusé d'avoir empoisonné Matarel, trésorier des Etats de Bourgogne. CVoir Madame de Sévigné et Saint-Simon). Crozat, qui n'avait empoisonné personne, était le caissier de Penautier.
tal, le médecin consultant du Roi, Camille Falconnet, de PAcadémiedes Inscriptions, le censeur royal Pidansat de Mairobert, secrétaire des commandements du duc de Chartres, depuis Philippe Egalité ; Mouffle.d^ArgenvilIe, Tabbé Chauvelin, président à Mortier; Tabbé François Xaupi, Tabbé Legendre, frère de la maîtresse de la maison,
Vénérable abbé
Qui siégeait à table
Mieux qu'au jubé (i), disait Piron, et qui, en matière de chansons était rival de Tabbé de Lattaignant ; l'abbé de Voisenon, qui se permettait beaucoup ; Piron, qui se permettait davantage encore, bien que dévot par saccades, en haîne, disait-on, de Voltaire, étaient les habitués de la Paroisse; c'est ainsi qu'on appelait ce cénacle de vieux nouvellistes. Tel Bachaumont, le conteur intrépide et salé, le plus vieil ami de Madame Doublet, et qui partageait son logement auk logis extérieurs du couvent. On y était janséniste, ou du moins très parlementaire, mais on y était peu chrétien, dit Grimm, en sa Correspondance. Jamais croyant n'y fut.admis, si
(1) Il ne faut pas le confondre avec son homonyme, excellent historien, dont les Mémoires ont été publiés chez Charpentier.