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LA MAISON DE MADAME DOUBLET III

ce n^est M. de Foncemagne : du reste, on n'affichait pas dans la maison cette liberté de penser philosophique, on, s'en servait sans en jamais parler : on donnait la première attention aux nouvelles (i). Là, pendant quarante années, on se réunissait, toujours les mêmes, chacun à la même place .et sous son portrait. Deux registres étaient ouverts : l'un pour les nouvelles réputées certaines, l'autre, pour les douteuses. Chacun, à son tour, disait la sienne^ qui, après discussion, était inscrite à sa place. Rien de divertissant comme cet examen, où chaque esprit et chaque caractère se dessinaient dans tout leur jour. Pour l'abbé Legendre et l'abbé Voisenon toute chanson était vérité; Piron, qui puisait tout son orgueil dans sa qualité de lettré et se posait en prince de la littérature, Piron, qui tenait du taureau et du Bacchus d'enseigne, causeur étincelant, plus Bourguignon qu'Athénien, moins fin que Gaulois, bonhomme qui croyait être méchant, parce qu'il était brusque, brutal et sans mesure, et qui s'imaginait intimider par l'invective et la répartie

fi) Correspondance de Grimm, juin 1771, tome 7, p. 265, de l'édition de P'urne ; à cet endroit, Grimm donne un portrait assez piquant de Bacliaumont, qui vient de mourir.

OU séduire par l'imprévu, la franche humeur et la gaieté pantagruélique, apportait là ses habitudes du café Procope, et donnait volontiers tort aux gens de cour que défendaient d'Argental et Mirabaud avec Chauvelin. Foncemagne, savant de profession, religieux de conviction, et parlant comme un livre, châtiait de verve, les anecdotes en déshabillé. Pas de glace de Venise plus polie ni plus nette que ce caractère, pas de verbe plus droit et plus ferme pour barrer le passage aux saillies scabreuses du Bourguignon émérillonné, en pointe de Chambertin, même le Saint- Vendredi, sous prétexte que l'humanité peut chanceler quand la divinité succombe. «Ah! s''écriait-il, ah ! mes enfants, ce vin d'or, c'est mon ami ! c'est mon frère. Mon Dieu, veillez sur nos vignes ! Je n'ai plus que douze tonneaux de vin dans ma cave, personne que moi n'en boit ; c*- si ce tempsci dure et que je vive encore six mois, je suis un homme mort au printemps (i). » Mairan, placide, à l'humeur douce et riante, et logicien inexorable sous les formes géométriques, mettait le holà quand Madame de Persan s'oubliait un peu à dormir. Pas n'est besoin d'affirmer que, suivant

(1) Lettre de Piron'à son frère, 6 août j-jCS.

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rhumeur ou l'obstination de quelque nouvelliste, le livre du certain usurpait sur les droits de son voisin. Pour donner- plus de grâce et d'entrain au cénacle, quelques femmes y étaient mêlées, qui jetaient de l'émulation parmi les conteurs par leurs propres contes. C'étaient Madame d'Argental, Madame Du Boccage, Madame Rondet de Villeneuve, Madame de Besenval et quelques autres aux vives allures.

Quel renfort de billevesées, vraies ou fausses, quand mourut, le 8 février 1762, le vieux Falconet, qui, en toute sa vie, avait ramassé, en autant de cartes,, plus de cent cinquante mille anecdotes, dont il n'avait pas toujours fait confidence à la Paroisse, et quil avait léguées avec sa magnifique bibliothèque à Sainte-Palaye, de TAcadémie française !

C'était dans les registres de la paroisse que se puisaient les éléments de ces Nouvelles à la main, qui étaient glissées, tous les samedis, sous les portes ou dans les boîtes des hôtels, et dont le valet de chambre de Madame d'Argental, nommé Gilet, accrédité chez Madame de Persan, faisait spéculation.

Disons, en passant, qu'avant cette officine, on

en avait compté deux ou trois autres. Et d^abord, celle d'un nommé Blanchard qui, par arrêt du 24 septembre i663, fut condamné à être battu et fustigé au milieu du Pont-Neuf,, ayant, pendus au cou, deux écriteaux, devant et derrière, portant ces mots: Cafetier à la main, puis un nommé Dubreuil, établi rue deTurenne, et qui avait débité, de ijz^ à 1731, ses nouvelles frelatées assez peu piquantes, qui avaient eu cependant Fart de se faire interdire. Avait couru ensuite une autre feuille plus vive, dont à tort ou à raison, on avait accusé un homme d''esprit qui s'en défendait, l'abbé Prévost, qu'on avait néanmoins exilé à Marseille, malgré ses protestations. Enfin, un autre nouvelliste avait distribué sa marchandise, deux fois la semaine, dans les maisons et dans les cafés, avec autorisation tacite. Cela coûtait 3o ou 40 sous par mois et rapportait une somme assez ronde. Mais, de nouveau, la maladresse et Tindiscrétion du rédacteur avaient donnél'éveil; etle parlement, pressé vivement par les plaintes, s'était vu forcé, en 1745, de défendre les nouvelles à la main, sous peine de fouet et du bannissement pour la première fois. On dit même que le malheureux écrivain avait expié son étourderie

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par un séjour à la Bastille. La circulation avait en effet, un peu cessé, pour reprendre clandestinement à domicile, malgré les arrêts. En France, on a sur tout sujet les plus belles lois, les plus beaux règlements du monde, arsenal qui écrase et paralyse toute chose, ou bien qui dort et se rouille. Viennent des excès intolérables, on se souvient des moyens de répression ; mais le mal fait est irréparable.

L'apparition des premiers cahiers des Mémoires imprimés par Bachaumont, en ijôt, n'empêcha nullement les nouvelles à la main de courir, comme elles le faisaient depuis longtemps, par les soins du valet de Madame d'Argental et des laquais de Madame de Persan. Les nouvelles, qui étaient un extrait fort peu scrupuleux des deux registres, avaient eu aussi leurs démêlés avec la justice pour quelques indiscrétions commises, en 1752 et 1753, lors des différends parlementaires avec le gouvernement, à propos des affaires de la religion; Marc-Pierrede Voyerd'Argenson,non le marquis, mais le comte, son fils, qui au département de la guerre réunissait celui de Paris, avait chargé, en 1753, le lieutenant général de police Berryer, d'enjoindre, au nom du Roi, à Madame

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Doublet, de faire cesser au plus tôt un pareil abus, sous peines sévères. La bonne dame n'en tint compte et ne congédia aucune des personnes signalées comme débitant des nouvelles bazardées et tenant des discours peu mesurés. Mais plus tard, une fausse nouvelle, sortie de chez elle, et qui annonçait que Tescadre de M.deBlénac avait été prise en entier par les ennemis, souleva la marine. et irrita le duc de Choiseul. Se sentant compromis dans la dignité du département qu'il dirigeait par son cousin le duc de Praslin, M. de Choiseul envoya une seconde fois Berryer à Madame Doublet: « D'après les malheurs qui sortent de la boutique de Madame Doublet, écrivait-il, je n'ai pu m'empecher de rendre compte au Roi de ce fait et de l'intolérable imprudence des nouvelles qui sortent de chez cette femme, ma très chère tante. En conséquence, Sa Majesté m'a ordonné de vous mander de vous rendre chez Madame Doublet et de lui signifier que, s'il sort désormais une nouvelle de sa maison, le Roi la renfermera dans un couvent d'où elle ne distribuera plus de nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du Roi (i). »

(i) Cabinet de M. Peuchcl.

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