‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 43 sur 60 · LE DINER DU BOUT DU BANC I · texte numérisé non relu

LE DINER DU BOUT DU BANC I

belle autrefois comme un ange, et à qui ne restait plus que Tesprit d^un démon. Jean-Jacques luimeme,un jour de bonne humeur, fut présenté par Duclos, en i/SS, et y fit quelque temps sa partie. Ce titre de Dîner du bout du banc, comme si Ton eut dit dîner fait à la hâte, sur le pouce, sobrement et sans façon, plaisait à sa simplicité. Il eut bientôt vu à la bonne chère que le titre était menteur. Chaque convive usait à sa guise de l'écritoire. C'est là que se commettaient, au choc des verres, les Etrennes de la Saint-Jean, les Ecosseuses, le Ballet des Dindons (i). Maurepas et sans doute aussi Montesquieu, dont Tesprit se mettait assez volontiers à la diète, fournissaient à toutes ces extravagances en style de Vadé, inspirées du catéchisme poissard. Rousseau, pour prouver qu'on pouvait écrire un conte amusant sans faciles amours, sans gravelures, lut son conte de la Reine fantasque^ où il se montre, par la finesse et par la gaieté, le rival d'Antoine Hamilton. Brochant sur le tout, la spirituelle Quinault, « forte en gueule, » en sa qualité d'ancienne soubrette de la Comédie française, lançait

(ij J'ai parlé au long, dans m^s Causeries d'un curieux, des réunions de ces Messieurs, comme on les appelait.

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quelque mot égrillard qui faisait rire et enrichissait le butin poissard. « Riez donc aujourd'hui ; riez : qui sait si le monde durera six semaines ( i ) ! x Beaucoup des gaietés de ces dîners sont imprimées dans les œuvres de Caylus, mais elles ne le sont pas dans les Recueils de ces Messieurs et de ces Darnes^ qui furent le produit assez mince et passablement libre de ces joyeuses assemblées(2). Le conte de Rousseau ne s'y trouve pas, non plus que les poésies légères que Voltaire y a récitées, non plus que les meilleures gaietés de Piron qui fut amusant à ravir, ni les meilleures saillies de Caylus. 11 en est toujours ainsi de ces

(0 II y avait deux sœurs Quinault, toutes deux attachées à la Comédie française. L'ainée, plus célèbre par sa beauté que par ses talents, Miirie-Anne, restée au théâtre de 1714 a 1727, fille drue et précoce, commença, pupille encore, à spéculer sur k vif, et débuta, au prix de cinquante mille livres, sous les auspices du surintendant de la maison de la reine, impertinent magnifique, le comte de Combert, fils du fameux traitant Samuel Bernard. Cumbert fit une banqueroute éclatante ; et des bras de ce maitre fripon, elle passa dans ceux du marquis de Nesle, puis dans ceux du duc de Chartres. Enfin, elle eut, dit-on, l'habileté de se faire épouser par le duc de Nevers, frère du duc de Nivernais. Elle eut aussi l'adresse de mourir sans infirmité, presque centenaire, en odeur de sainteté.

(2) Le Recueil de ces Messieurs, un volume in-12, Amsterdam, •frères Wcstein (Paris, 1745), a été rédigé par Caylus, Maurepas, Duclos et autres.

Le Recueil de ces Dames, est de Chevrier. Il forme également un volume in-12, publié la même année. On le retrouve dans les œuvres badines de Caylus.

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réunions. Les auteurs y ont-ils essayé quelques unes de leurs fantaisies les plus heureuses, ils les gardent pour leurs oeuvres et ne laissent que le Caput mortuum aux historiographes de seconde main. D'ailleurs, on ne fait pas un livre avec ce feu roulant qui jaillit au hazard du choc des conversations. Ce sont des traits qui passent aussi vite qu'ils ont brillé et dont toutPesprit s'évapore sous la plume.

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