LE CAFÉ PROCOPE ET L HISTOIRE DE FRANCE EN CHANSONS
Combien d'épigrammes et de bons mots de tout genre, graveleux ou convenables, se débitaient aussi, dans un café, le fameux Café Procope (i), rue de PAncienne Comédie, et qui y existe encore au n" i3. Bien qu'un café soit fort en dehors des salons de la bonne compagnie, on ne peut s'abstenir de citer celui-ci, parce quMl a joué son rôle au xvni*" siècle, et que le bel esprit y tint ses assises. C'était un centre littéraire et de causeries, le rendez-vous des écrivains, des critiques et des dilettantes, avant et après le spectacle, à la Comédie qui était en face. Les intrigue» et les folies du
(i) Ce café avait été fondé par le père de Michel Coltelli, dit Procope-Couteau, médecin, de famille noble de Palerme, qui avait écrit des poésies fugitives et quelques piccesde théâtre, et mourut en 1753.
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jour, ces riens qu^à peine nos feuilles publiques enregistrent dans leurs faits-Paris, et qui vont se perdre dans le mouvement général du moment ; les comédies et surtout les comédiennes, les coryphées de la danse, les courtisanes à lamode,les journaux passionnaient les causeries avec éclat. Il pleuvait des chansons et des soufflets rimes. On jetait à bon escient aux actrices régnantes des vers élogieux ou moqueurs et des couronnes, dont celles de nos jours connaissent le tarif. Les cailletages allaient leur train à ce guêpier de frelons à piqûres aiguës : gens de lettres mécontents, pseudo-politiques à grandes vues, financiers sans argent, désœuvrés ou persifleurs de profession qui mettaient en pièces tout ce qui leur tombait sous la main, jetaient à plein gosier le quolibet et Tinsulte et distribuaient le blâme et la gloire à coups de fouet. Il y avait là surtout le grand hâbleur licencieux, Rochette de la Morlière, successeur impudent et grotesque de ce comte de Fontenay qui, vers 1770, s'était établi, au parterre de la Comédie Française, le sage président d'un tribunal dramatique. De la Morlière, qui mourut en 1785, tenait également ses assises au café Procope et à la Comédie, où auteurs, comédiens, danseurs, débu-
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tants passaient sous sa coupelle. Rien, si ce n'est son immoralité, n'égalait son audace méchante. D'un signe il mettait en mouvement une escouade de séides ; applaudissements ou sifflets éclataient soudain ; et chose étrange, cet homme qui n'avait vécu que dans les antichambres, auteur tombé d'un roman graveleux et de poésies mort-nées, régnait en chef sauvage et gouvernait au parterre. Une singulière et interminable guerre de musique et ensuite une guerre de farines vinrent mettrele feu à la ville et envahirent le café. Il fallait bien enflammer quelque chose, en attendant mieux. L'activité des idées saisit un peuple quand il n'a pas la préoccupation des intérêts ; alors donc qu'on n'avait d'autre intérêt que le rien faire, on se dissipait en paroles, on pensait à travers l'orgie des mœurs ; tout en s'oubliant, on apprenait à vouloir. En discutant une mascarade, on rêvait philosophie et affranchissement. Les cabinets des gens de lettres, les boudoirs, les cafés, et surtout celui de Procope, les salons étaient devenus autant de foyers intarissables de mots, de nouvelles et de gazettes.
Jean-Jacques parle, dans ses Confessions, d'un M. de Jonville, honnête et galant homme, aima-
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ble même à certains égards, mais de peu d'esprit, qui avait, eu la piquante idée de se faire une collection très complète de tous les vaudevilles de la cour et de Paris, depuis plus de cinquante ans, où Ton trouvait beaucoup d'anecdotes qu'on aurait inutilement cherchées ailleurs. « Voilà, ajoute Rousseau, des mém'oires pour l'Histoire de France, dont on ne s'aviserait guère chez toute autre nation. » Rousseau croyait ce recueil unique, il se trompait. Point de cabinet de grand curieux qui n'eût alors son recueil de chansons et de vaudevilles imprimés ou manuscrits, collection fort à la mode à l'époque où l'on chantait. On conserve encore aujourd'hui un certain nombre d'archives du rire ; un mot pour rire est parfois une révélation, et sous le fredon se cache la vraie histoire. Le recueil de Maurepas est de beaucoup le plus complet. On possède un recueil imprimé en quatre volumes, publié au commen* cément du siècle présent, où l'on a imaginé de caractériser les événements et les personnages du dernier siècle par les chansons dont ils ont été le sujet, idée essentiellement française qui ne pouvait venir qu'à une nation aussi gaie que la nôtre, et qui ne serait certainement pas éclose dans l'es-
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prit des Romains, ni même dans celle des Grecs, tout légers qu'ils fussent. Tyrtée et Pindare n'étaient point des chansonniers ; les chansons d'Anacréon, d'Horace et de Catulle n'ont célébré que leurs amours et leurs plaisirs de table, et les guerres civiles et les proscriptions n'ont pas été pour les anciens des sujets de vaudevilles, comme chez nous les troubles de la Ligue et de la Fronde. « Laissez-les chanter pourvu qu'ils payent », disait Mazarin. Il n'y a qu'une époque où le fausset du rossignol national se soit tu, c'est la Terreur. Il est vrai, comme on a eu raison de le dire, ce n'était pas une époque humaine : ni les bourreaux ni les victimes n'étaient des hommes.