‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 5 sur 60 · MADAME DE LA FAYETTE II · texte numérisé non relu

MADAME DE LA FAYETTE II

perte et se livra alors à la plus fervente et austère dévotion, sous la direction de Tabbé Duguet, de Port Royal.

Elle répugnait à écrire des lettres ; mais elle causait avec un charme, une abondance et un goût inexprimables et brillait parmi les hommes de lettres qui Fentouraient. Son cercle était un des plus aimables de son temps.

Elle avait beaucoup vécu avec la première femme du frère de Louis XIV et en a écrit la vie. Elle avoit aussi été fort liée avec Marie de Nemours, qui devint femme de Charles-Emmanuel II de Savoie et après la mort de ce prince, régente de Savoie,en 1675 son fils n^avait que neuf ans.

Madame de La Fayette finit par se retirer du monde, se disant toujours fort occupée et souffrante. Elle était en effet travaillée de nervosités et de vapeurs.

Elle n'avait pas attendu d'avoir le cœur déchiré pour se vouer à servir la Régente de Savoie comme agent secret, mieux que les officiels.

Elle avait depuis longtemps épousé tout entière les intérêts de cette princesse. Il est difficile de se figurer une femme presque toujours alitée, sortant d'elle-même pour se multiplier avec une

une souplesse incroyable et entrer dans tous les détails les plus minutieux des affaires litigieuses et des intrigues de Madame Royale. C'est cependant un fait dont une correspondance, récemment découverte dans les archives de Turin, confirment le témoignage. Madame Royale, c'est ainsi qu'on appelait la Régente, comme sous le règne précédent, on avait appelé Christine, la fille de Henri IV, régente pendant la minorité de son fils Charles -Emmanuel II. La France avait alors intérêt à pénétrer les secrets de la cour de Turin. Madame de La Fayette en recueillait directement les confidences et les transmettait à Louvois. Ce qu'il y a de curieux c'est que, pendant la régence de Christine, un ministre français, Foucquet, qui aimait à se glisser partout, avait eu. une pareille curiosité. Il avaif établi à Turin une de ses anciennes maîtresses. Mademoiselle de Trécesson, nièce de Madame Du Plessis- Bellière, et lui avait donné de sa main des instructions, pour qu'elle épiât tous les agissements de la cour et lui en rendît compte. Il l'avait fait présenter par le vieux Bruslon, ancien introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis XIII, qui, envoyé à celle de Turin pour organiser les

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cérémonies, s'y était concilié de bienveillantes relations. Sa recommandation avait été accueillie avec bienveillance, et la jeune Trécesson s'était insinuée dans les bonnes grâces de Madame Royale. Foucquet était convenu d'un chiffre pour désigner les personnages des deux cours. Le Président, c'était le roi ; le Conseiller, Mazarin ; le duc Charles-Emmanuel, M. Du Clos ; la régente est Madame Aubert, Mademoiselle Le Roy est la princesse Marguerite de Savoie, sa fille ; Madame du Rier est Madame Du Plessis ; Mademoiselle du Bel Air est la nièce de cette dernière, Mademoiselle de Trécesson ; Monsieur est Colbert. Les noms de lieux sont également déguisés : Caen est pour Lyon, Rouen poUr Paris, La Savoie pour Saint-Mandé.

La fille de Gaston et de Marguerite de Lorraine, sœur consanguine de la Grande Mademoiselle, avait épousé, le 19 avril 1661, le grand duc de Toscane, Côme de Médicis, celle-là même qui, après quinze ans de séjour à Florence, quitta son mari et fut si mal reçue à Paris, comme une espèce de Colonna ou de Mazarin. L'espion de Florence donne, le 28 juin suivant, d'assez maussades nouvelles sur leur lune de miel. Le 8 juillet

suivant, l'agent qui hante les plus secrets recoins du palais et dépiste les gazettes de l'alcôve, continue ses curieuses informations. Il n'est pas jusqu'à un valet de chambre sur le point d'entrer chez Colbert, qui n'ait laissé son engagement de révéler tout ce qui s'y passerait. Ces correspondances se sont trouvées dans la fameuse Cassette aux poulets dont le résidu, après le dépouillement fait par le roi avec sa mère, a formé deux volumes, dans Le fonds de Balii\e à la bibliothèque nationale, qui n'ont point été connus par M. de Monmerqué ni par M. Walkenaer et qui ont été découverts parla sagacité de M. Chéruel. J'en ai donné le complet inventaire dans mes Causeries d'un Curieux.

La correspondance de Madame de La Fayette avait un tout autre caractère et autrement d'importance. Elle avait pour objet tous les événements politiques, le mouvement des réformes que voulait introduire le jeune duc et qui étaient contrecarrés par sa mère. Un agent diplomatique était-il envoyé à Paris, il venait prendre langue auprès de la comtesse pour tâcher de surprendre ses secrets ; mais elle demeurait bouche close, et ne disait que ce qu'elle ne voulait point taire.

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Ce n'est pas en vain qu'elle avait été surnommée le Brouillard. L'agent se rendait auprès de Louvois où il avait toujours été devancé par Madame de La Fayette et trouvait chez le ministre une opinion arrêtée. Ainsi la politique de la Savoie était conduite par le cabinet de France, et Madame de La Fayette s'était montrée une habile diplomate. M. Rousset, dans son histoire de Louvois, déjà ancienne, pressenti ce résultat.

Le ton et le caractère des salons avaient naturellement varié suivant les époques. A peine, avant la mort de Louis XVI, faut-il chercher le vrai monde au-delà des cours de Versailles, de Fontainebleau, de Marly, de Choisy, de Chantilly, du Palais-Royal et du Temple, où régnaient tous les vices brillants empruntés à Tépoque de la bonne régence de la reine Anne. C'est ce temps, où, comme le dit Saint-Evremond:

Une politique indulgente De notre nature innocente \ Favorisait tous les désirs:

Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne s'appelait point crime, Les vices délicats se nommaient des plaisirs. L'ameublernent des salons participait aux fêtes.

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Des panneaux de soie ou des tapisseries encadrées de sculptures de boisdoréprésentaientdes paysages printaniers où.des baigneuses folâtraient sous les saules. Des figures de femmes ou des bergeries souriaient en-dessus des portes. Des cheminées d^où montaient des glaces encadrées de trumeaux à compartiments dorés chargés de bras de bronze qui se tortillaient portés par des amours; cheminées chargées de pendules mythologiques avec accompagnements rococos.

Une société qui se présente tout au commencement du xviii^ siècle, était le cercle d'une femme aimable parmi les plus aimables, qui causait et écrivaità merveille, dont mademoiselle de Launay, depuis baronne de Staal, a parlé dans ses Mémoires^ et sur laquelle elle a ajouté quelques détails dans une lettre à Pabbé Vertot. Cette femme était madame de Vauvray, (i) parfaitement inconnue

(i) M. de Vauvray, qui était intendant de la Marine, avait aciieté cent mille francs la charge de maitre d'hôtel ordinaire du roi, qui en avait coûté plus de quatre cent mille à son vendeur, et devint en 1715 du conseil de Marine.

Madame de Vauvray avait pour frère le capitaine aux gardes Ferrand, qui vendit sa compagnie, en 1691, soixante-dix-sept mille livres à d'Hanyvel ; et devint en lyiS, membre du conseil du dedans du royaume, puis maitre des requêtes à l'intendance de Bourgogne, à la place du sieur d'Argouges, et fut fait chevalier de Saint-Louis en 17!8.

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