‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 6 sur 60 · LES PALAIS ROYAUX · texte numérisé non relu

LES PALAIS ROYAUX

de nos jours, mais fort goûtée de son temps. Elle recevait la meilleure compagnie près du jardin du roi avec lequel sa maison communiquait ( i ) . Alors que mademoiselle De Launay était encore dans les premières luttes de ses misères, et habitait le couvent de la Présentation à Rouen, le vieil anatomiste Joseph Guichard Duverney,qui demeurait au Jardin des Plantes, lui avait fait faire la connaissance de cette dame, « physionomie singulière, mais de beaucoup d^esprit. » M. de Vauvray, quoiqtie peu complaisant pour sa femme, voyait volontiers chez elle son invitée. « Elle y trouva une belle maison que la dame avait fait bâtir, un domestique considérable, bien des équipages, une table délicatement servie, d'agréables promenades, tant dans son propre jardin que dans celui des simples dont elle avait les clefs. » Elle y trouva surtout une société souvent peu nombreuse, mais toujours distinguée, dont l'abbé de Choisy, Tabbé de Mongault, le voyageur Chardin et le spirjtuel

Ferrand, neveu de madame de Vauvray, formaient

(i) La maison existe encore. Elle a été réunie au Jardin des Plantes. C'est celle dont le grand corps de logis est voisin du cabinet d"anatomie comparée. Elle avait son entrée par l'ancienne rue de Seine, aujourd'hui rue Cuvier. Elle est à présent consacrée, partie au logement des professeurs-administrateurs du jardin, et partie au cabinet anatomique.

le fonds. Ce fonds se rehaussait de temps à autre de la présence du bon Charles Rollin, du peintre Hyacinthe Rigaud, des musiciens Destouches et Richard Delalande, de l'avocat général Joly de Fleury, de Jean et Nicolas BernouUi, de Fontenelle, des ducs de La Feuillade et de Rohan. C'était, dit mademoiselle De Launay, les plus merveilleux entretiens où Duverney répandait un charme inexprimable, par Tesprit et le feu de son éloquence, surtout dans les petits cercles intimes où chacun est soi-même: « Vous avez bien raison, ajoute-t-elle à Vertot, de dire qu"'on a partout occasion d'apprendre à connaître les hommes: il suffit d'avoir les yeux ouverts. On les surprend à la volée dans les grandes assemblées où ils sont plus comédiens qu'ailleurs ; mais, dans les petits cercles, l'homme est moins sur ses gardes, et s'échappe sans y songer, par tous les pores, comme disait notre ami Duverney, dans ses démonstrations. Qui ne serait de votre avis sur monsieur de Fontenelle ? Il a ses jours. Il parle de la paresse en homme qui s'y connaît, et il lui arrivait très souvent de rester silencieux chez madame de Vauvray et de ne dépenser que sa petite monnaie d'esprit, tandis que l'abbé de Choisy

MADAME DE VAUVRAY I9

vidait sa bourse tout d'une bordée. Il est vrai qu'elle était tout aussi pleine un autre jour. Je n'ai jamais vu chez personne comme chez M. de Fontenelle Part d'écouter, de donner de l'esprit aux autres et de railler sans malice. Il montre toujours une finesse charmante avec une réservequi semble, comme on le lui dit un jour, avoir peur d'avoir raison. Ainsi que les gens du grand monde qui savent si bien la mesure de chaque chose qu'il faut faire, il parle toujours à propos. Je me demande comment un semblable caractère a pu avoir des ennnemis. L'homme qui m'a ensuite le plus frappé chez madame de Vauvray est monsieur Rollin que je vis trois fois chez elle, à propos de son fils. Oh ! celui-là, j'ai compris, dans une certaine soirée, toute sa valeur. Il faut qu'on le respecte. Je défends qu'on l'appelle seulement un bonhomme : non, non, il a l'esprit réglé, l'âme sensible et candide, et aucune défiance ne défend l'entrée de son cœur ; mais aussi toute sa force vient du sentiment, et il porte la bonté jusqu'au sublime. On est mieux qu'un bonhomme quand on a une pareille élévation. »

Mademoiselle De Launay, fille d'un peintre mort en exil,- élevée dans un couvent de Rouen, et placée

par la duchesse de La Ferté, comme femme de chambre, auprès de la duchesse du Maine, eut beaucoup à souffrir chez Son Altesse. Madame du Maine ne paya guère en effet que par un dédain superbe et tyrannique, le dévouement, parfois sublime, et le vrai courage qu'elle montra après la conspiration de Cellamare, où la duchesse fut si fort compromise. C'était une fille supérieure, digne de ménagements et d'estime, qui, dans sa jeunesse, avait étudié avec passion la métaphysique, la géométrie et môme Tanatomie. Elle devait la teinture de cette dernière science à ce professeur du jardin du roi, Duverney, dont l'éloquence était si attrayante et si merveilleuse, qu'elle avait misl'anatomie à la mode parmi les gens du monde, et que les comédiens venaient l'entendre pour se former à l'art de parler en public. Fontenelle se plaisait beaucoup à sa conversation brillante.

Bien avant la mort de Louis XIV, Fontenelle, Lamotte, Jean-Baptiste Rousseau, Dufresny, Boindin, Saurin, l'abbéTerrasson, l'abbé Depont, Lassay, le comte de Morville, depuis successeur du cardinal Dubois, au ministère des affaires étrangères, du mois d'août 1723 au 19 août 1727, et

KONTENELLEEIROLLIN 21

Tun des quarante, se réunissaient tour à tour à table, chez La Faye, chez le comte de Verdun, chez le pre'sident Hénault, chez le comte d'Albret, et c'étaient des causeries à perte de vue.

Hénault dînait souvent aussi chez Tabbé de Chaulieu, c'est-à-dire dans Pappartement qu'occupait ce dernier au Temple, où le grand prieur de Vendôme faisait porter un excellent repas. On trouvait encore chez le grand prieur des veines de cette gaieté du temps qu'il était de mode de boire. Là, paraissaient M. de Caumartin, l'abbé de Bussy-Rabustin, depuis évêque de Laon, fils du comte de Bussy et l'homme le plus spirituel de son temps, le chevalier d'Aydie, le bailly de Froullay, d'Aremberg, le chevalier de Caux, qui faisait penser à Thévenard, quand il chantait, etc.

Né à- Paris, le 8 février i685, mort le 8 février 1770, fils d'un fermier général, et assez riche pour n'avoir besoin de personne, comme dit d'Argenson, son meilleur ami, Hénault avait maison ouverte pour la meilleure compagnie. Déjà connu par le succès de vers légers, il avait acquis une grande réputation par son Abrégé chronologique de l'histoire de France et devint surintendant de la maison de la Dauphine. Il se rendit non moins

fameux par ses soupers que par son esprit. Ayant visité Voltaire à Ferney, il y fut reçu avec une grâce particulière par le patriarche et par la marquise Du Chastelet, quis^ trouvait alors. Tout le monde connaît Tépître du Seigneur de Ferney au LucuUus moderne. En voici quelques vers dont on aimera se souvenir:

Hénault, fameux par vos soupers Et par votre chronologie, Par vos vers au bon coin frappés, Pleins de douceur et d'harmonie.

Ce début fâchait un peu le président jaloux de rien devoir de son succès -à son cuisinier; pour le calmer le vieux lion ajoutait :

Les femmes Font pris fort souvent Pour un ignorant agréable.

Les gens en us pour un savant.

Et le dieu joufflu de la table Pour un connaisseur très gourmand.

Qu'un bon estomac soit le prix De son cœur, de son caractère, De ses chansons, de ses écrits.

Il a tout: il a Part de plaire.

Mais il n'a rien, s'il ne digère.

N'oublions pas de rappeler ici la Société de

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