‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe 1erChapitre 4 sur 7 · LA DT'C**'''DE BERRI · texte numérisé non relu

LA DT'C**'''DE BERRI

Ferd* SARTORIUS, Ed-'r.dc Seine. 37 Paris

Le parti légilimiste et les châteaux. — Mazarinades du temps. Pèlerinages des fidèles en Ecosse. — La cour d'Holy-Rood. — Existence de la famille exilée. — Correspondances et olfres singulières. — Intrigues. — Opinions personnelles de Charles X et de la Dauphine. — La duchesse de Berry. — Son courage aventureux, — Mission: de M. de Blacos. — La duchesse à Bath et à Londres.

La société légitimiste, retirée dans ses terres, et qui n'avait point encore pour occupation les conspirations armées de la Vendée, amusait ses loisirs en frondant et en ridiculisant tout ce qui louchait de près ou de loin au gouvernement

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nouveau. Voici un assez curieux spécimen de ces plaisanteries de l'époque dont le feu incessant était dirigé sur les fonctionnaires de 1850 :

On avait imaginé de grouper des noms réellement pris sur la liste des 4,997 décorés et médaillés de Juillet, parmi lesquels se trouvaient plusieurs femmes, et d'en faire des phrases de ce genre :

— Caen, Napoléon Gouvernet, Paris, Jacques Publicain , Mutius-Scévola Monchy, Messidor- Brutus Rudeau, Yivion, Tranquille, Cosme, Baptiste, Maix, Carrion-Nysas, Barginet, Mérimés, Chabannes, Onmiz, Lafrance, Amal.

— Oyer, Brayer, Lechanteur, Ducoing, Delavigne, Apollon Buse, llaveck, Mille, Sainsans, Mazet, Anroué, Tubleu, Quay, Lheureux, Acquord.

— Perrier, Malin, Compère, Berne, Girod de l'Ain, Nestor Delafolie, Maix, Seigneur, Casimir, Leblanc, Lerouget, Lebleu, Redouté, Lenoir.

— Autoy, Modeste-Aglaé Pinot, femme Quillet, Simple, Asperge, Verte, Aubin Marie, llétu,Ilébé, Die, Lemoye, llélu, lloury, Célesle-Aglaé Quillet, née Pinot.

sors Loris-PiiiLii'i'E f^ gi

— Quantat, Marguerite Landragin, Lecomte, Sébastian i, Lacharme.

On disait que M. Tliiers était un député de poche et que la rue du Petit-Hurleur allait prendre définitivement son nom ; qu'il serait surintendant des menus, tandis que M. Séné serait préposé à la pharmacie du palais, que M. Barbet garderait la porte, et que le maréchal Lobau (lequel avait récemment dispersé des rassemblements en faisant jouer des pompes) serait investi de la surveillance de tous les jcls d'eau des Tuileries; que les employés de M. Casimir Péricr avaient grand soin de ne jamais lui tourner le dos et venaient de signer une pétition pour qu'il ne portât que des pantoufles.

Que M. Barthe se faisait chanter des Te Deum pour tenir tôle aux serpents de l'envie.

Que M. de Schoncn, lequel eût été capable, s'il eût vécu de leur temps, de faire divorcer Philémon et Baucis, espérait, du moins, à la fin de sa vie, obtenir le paradis... de Mahomet.

Que M. Yigier, à l'occasion de son élection, venait de recevoir d'Angleterre l'ordre du Bain,

et que ce jeune député ne comptait parler que sur la dette flottante ; mais que, si le juste-milieu venait à périr, il s'en laverait les mains.

Que le dey d'Alger, en ce moment à ^Paris, voulant remonter sa maison, avait fait demander à M. Casimir Périer dix députés du centre pour en faire des muets.

Que la Chambre se plaignait de ne voir jamais Du pin tendre, et qu'elle préférerait alors qu'il fût plus rassis.

Que le maréchal Mortier ne parviendrait jamais à cimenter l'alliance de la France et de la Russie.

Que l'expédition contre la Hollande à propos de la Belgique ne pouvait avoir rien de sérieux, puisque cela se passait entre la poire et le fromage.

On disait encore une foule de choses de ce genre qui prouvaient que les mazarinades ont toujours été dans le goût français, et c'est ainsi qu'au fond des châteaux et des villes de province la société légitimiste amusait ses loisirs en attendant les grandes aventures et les coups de fusil de la prochaine expédition de la Vendée.

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Parfois un membre jeune ou vieux de quelque famille dévouée prenait un passe-port pour l'Angleterre et, de Londres, se rendait en Ecosse pour offrir à la famille exilée l'hommage de sa fidélité.

Dans les premiers jours de leur exil, Charles X et la famille royale avaient habité le château de Luhvorlh. Le gouvernement anglais avait, peu de temps après, mis à leur disposition le vieux palais d'Holy-Rood, séjour triste, mais très-convenable, qui n'avait que le défaut de rapprocher d'une façon trop saisissante les malheurs des Bourbons des malheurs des Stuarts.

Cette résidence royale des souverains écossais, toute remplie encore des souvenirs de l'infortunée Marie, la contrée même dont la belle ville d'Edimbourg forme la capitale, cette Ecosse que Walter Scott avait tellement popularisée en France par ses compositions si ingénieusement remarquables, concouraient à donner quelque chose de poétique et de romanesque à ce séjour des descendants de Louis XIV dans un des palais de Jacques II.

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Et pour le dire en passant, puisque je viens de parler de sir Waller Scott, l'influence des écrits de ce romancier antiquaire sur la société française fut immense dans les dernières années de la Restauration. Elle fut certainement beaucoup plus grande qu'on ne Ta jamais supposé. La masse d'idées qu'il a, en quelque sorte, imposées à cette époque ou qu'il a refoulées, rend son action d'écrivain très-curieuse à signaler. Ses évocations du moyen âge, ses peintures séduisantes des cours d'autrefois, son goût si vif et si éclairé pour les vieux monuments, les vieux livres, les armures, les costumes, les meubles du passé ont singulièrement inllué en France sur le goût en général, sur la littérature et la peinture en particulier. Il est même assez remarquable que l'action de ce grand écrivain se soit fait sentir beaucoup plus chez nous que dans sa propre patrie.

L'Ecosse était donc, en France, un cadre trèspoétique pour les infortunes des Bourbons. Le lidèle serviteur qui traversait le détroit pour aller saluer ses anciens maîtres, ou le jeune et aventureux légitimiste qui portail à Iloly-Rood

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ses espérances et ses serments, admirait tout d'abord, en arrivant à Edimbourg, la situation pittoresque, les architectures diverses, les vestiges des vieux temps et les splendeurs modernes qui font une ville à part de la capitale de l'Kcosse.

Puis il se dirigeait vers ,1e but de son pèlerinage, vers ce bâtiment d'une apparence un peu claustrale, dont la façade était ornée de quatre tours groupées deux par deux à ses extrémités. C'était de onze heures à midi qu'avaient lieu les réceptions des étrangers qui avaient demandé audience. Le roi Charles X vivait à Holy-Rood comme un gentilhomme vivrait dans sa terre. Ses appartements personnels étaient situés au premier étage du vieux palais. Après avoir traversé un vestibule assez vaste conduisant à la chapelle, puis une galerie et une salle de billard, on arrivait à une pièce assez sombre, garnie d'une table ovale et de sièges très-simples : c'était la salie à manger ; et cette pièce communiquait à un grand salon dont l'ameublement tout aussi simple lui donnait l'apparence du parloir d'un

gentleman [armer des comtés. Celait là que le roi recevait ses visiteurs, ci aussi que la famille royale se réunissait après le dîner jusqu'à dix heures, moment précis de la retraite.

Charles X était ordinairement vêtu d'un frac bleu sans aucun insigne. Un pantalon de drap foncé et un gilet blanc complétaient son costume. Il n'avait rien perdu dans Texil de la grâce et de la dignité qui ne lui ont jamais été contestées. Aucune trace de regret ou d'amertume n'apparaissait sur son visage, et jamais non plus le plus petit mot d'aigreur contre les hommes ou contre les choses ne s'échappait de sa bouche.

Il disait volontiers aux Français qui venaient le visiter (et c'était la sincère expression de sa pensée) :

— J'aurais cru manquer à moi-même comme aux Parisiens en prenant, pour la promulgation des ordonnances, des précautions que je regardais comme inutiles ; rien ne m'a plus étonné que celte opposition formidable, et je ne pouvais me persuader qu'elle durât. Je n'ai jamais eu l'intention de renverser la Charte, non-

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seulement parce que je l'avais jurée, mais encore parce que je voyais fonctionner avec plaisir les institutions qu'elle avait fondées. C'est même la crainte que ces institutions ne fussent faussées par les prétentions omnipotentes de la Chambre des députés appuyées par une presse très-violente qui m'a fait exécuter ce que Ton a nommé un coup d'État. Je ne voulais, par une nouvelle loi électorale et par des mesures restrictives contre la presse, qu'empêcher l'empiétement de la Chambre des députés sur la Chambre des pairs et sur moi-même. Si j'avais réussi, on l'aurait bien vu. Aujourd'hui même, je ne me reproche qu'une chose, c'est ma trop grande confiance.

Tel était le résumé des conversations du roi proscrit.

Le Dauphin, tout aussi résigné que son père, pour lequel il avait un respect filial des plus touchants, ne laissait jamais, lui non plus, échapper une parole d'aigreur, un murmure contre les hommes ou contre la destinée. Il lui arrivait même assez souvent, dans l'impartiale abnégation qui le caractérisait, de rappeler complaisam-

ment, en causant avec des visiteurs, les mérites de certains officiers, jadis ses favoris, et qui n'avaient même pas attendu qu'il fût sorti de France pour aller offrir leur épée au gouvernement nouveau.

La Dauphine, cette martyre de nos révolutions, que l'on se plaisait, en France, à représenler comme une femme vindicative et pleine de fiel, puisait, au contraire, dans ses sentiments profondément religieux une sérénité pleine de douceur et l'oubli chrétien des grandes comme des petites injures.

La duchesse de Berry (je parlerai d'elle tout à l'heure) n'avait séjourné que quelques semaines, et dans les premiers temps de l'exil, à lloly- Rood, séjour dont elle ne pouvait supporter la tristesse et la monotonie. Les deux enfants, Mademoiselle, depuis duchesse de Parme, et M. le duc de Bordeaux, ressentaient matériellement la différence de situation qui leur avait été faite, mais ne laissaient jamais échapper la moindre plainte. Le jeune prince, dont l'éducation historique et littéraire était confiée à un homme in-

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struit, M. Barande, avait pour gouverneur le baron (le Damas. Il recevait des leçons religieuses de l'abbé de Méligny, écrivait et parlait déjà plusieurs langues, apprenait le dessin sous la direction de M. d'IIardivilliers, enfin montait tous les jours à cheval, faisait des armes et tirait le pistolet, exercices destinés à lui donner de la force, tout en stimulant son adresse naturelle. Son éducation était alors Irés-intelligemment dirigée. Plus tard, après l'expédition de madame la duchesse de Berry dans la Vendée et sa captivité au fort de Blaye, lorsque la famille royale, retirée en Bohême, semblait accablée par ses nouveaux malheurs, la trop habile compagnie de Jésus a cherché à placer un de ses membres auprès du jeune prince. Mais le professeur jésuite, homme fort savant du reste, qu'elle était parvenue à faire agréer, ne resta que deux mois auprès de son royal élève.

Le soir, la famille exilée se rassemblait, après un dîner auquel le roi invitait d'ordinaire deux ou trois étrangers, dans le grand salon dont j'ai parlé. Le roi faisait son whisl, jeu qu'il affection-

nail beaucoup, ou quelquefois passait dans la salle de billard, et y faisait quelques parties avec M. le Dauphin. Dans le salon, le duc de Bordeaux et Mademoiselle se livraient à des jeux de^leur âge, tandis que la Dauphine, assise avec ses dames autour d'une table ronde, travaillait à des ouvrages d'aiguille.

Aucune étiquetlc ne régnait dans ce cercle, et la conversation, à laquelle les invités prenaient part en toute liberté, se généralisait souvent. A dix heures, comme je l'ai dit, tout le monde se retirait.

Une calèche louée au mois et trois chevaux de selle composaient les équipages et l'écurie des princes exilés. Leur suite, relativement assez nombreuse, car ils n'avaient point voulu abandonner des gens qui ne les abandonnaient pas, se composait, en hommes et en femmes, d'une quarantaine de personnes. C'était une de leurs plus lourdes charges.

Rien de plus curieux, de plus instructif surtout, que les rapports et les correspondances échangés entre la famille royale et ses partisans

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de France, ou, pour parler plus exactement, provoqués par eux.

Ainsi le fameux Dubourg, héros de Juillet, bien connu pour s'être improvisé général et avoir, en cette qualité, revêtu de l'uniforme, conduit le peuple contre la garde royale, mécontent d'avoir été mis de côté par le nouveau gouvernement auquel il demandait un emploi, écrivait à Holy- Rood pour proposer de rallier tous ses amis républicains à la cause de Henri V, offrant, à la fin de sa lettre, de se rendre personnellement à Dieppe, point de débarquement, pour poser luimême la planche d'abordage sous les pieds du jeune héritier du trône.

Certain personnage qui avait marqué sous le premier Empire avait dépêché en Angleterre un agent chargé d'offrir ses services aux princes exilés pendant que, d'un aulrecôté, il se mettait aux ordres des membres de la famille Bonaparte. Il est devenu pair de France sous Louis-Philippe.

De vieux serviteurs écriraient pour donner des Conseils, énumêfer les fautes commises, offrir leurs bras et leurs fortunes^ br^TS usés, fortunes

délabrées. D'autres expédiaient des plans de conspiration, des listes de conjurés inconnus, et garantissaient le succès; mais, avant tout, ils demandaient tle l'argent.

Il s'est trouvé un ancien fonctionnaire qui a eu l'impudeur d'écrire à un des familiers du roi :

« Je suis sans argent et sans place ; ma position dans le gouvernement de Charles X m'a permis de connaître une foule de choses secrètes, et les libraires achètent très-cher le scandale, parce que cela se vend bien. Si l'on ne m'envoie pas vingt-cinq mille francs dont j'ai absolument besoin, je me verrai forcé d'avoir recours à cette ressource et de divulguer beaucoup de secrets politiques qui édifieront les gouvernements étrangers. »

Ces correspondances de toute nature, ces offres, ces conseils, ces plans, laissaient très-froids et très-indifférents les princes exilés. Jadis, durant les années de la République, du Consulat et de l'Empire, ils avaient élé à même d'apprécier tous ces projets irréalisables, tous ces dévouements véritables , mais souvent aveugles. Ils

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élaicnt, pour ainsi dire, blasés sur la situation particulière que le malheur a fait de tout temps aux princes détrônés. On répondait à tout avec une grande politesse, en s'attachant à ne mécontenter, à ne froisser personne, mais d'une façon qui, au contraire, pût, dans une certaine mesure, coïncider avec les idées émises par chacun.

Ce n'était pas (jue Charles X, son fils et la Dauphine n'eussent à certains égards des idées trésarrêtées. Ainsi le roi, frappé des embarras et des difficultés dans lesquels se trouve naturellement jeté un gouvernement restauré par l'intervention étrangère, n'admettait pas le concours des souverains qui avaient participé aux traités devienne. Il comprenait que c'était en France même qu'un mouvement d'opinion devait se manifester, s'il y avait lieu, en faveur de l'idée légitimiste. Lorsqu'on lui parlait de guerre civile et qu'on lui développait des plans de campagne dans la Vendée ou dans le Midi, il ne les repoussait pas a priori par une sorte d'aversion pour les luîtes intestines, mais il objectait avec raison qu'à notre époque, et avec la force gouvernementale de la cqv.'aAi-

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salion, une guerre civile, en supposant qu'on pût l'entreprendre, serait très-probablement impossible à soutenir. Le triomphe d'une émeute dans Paris lui semblait plus facile (la suite lui a donné raison), et alors il ne s'agirait que de savoir en proliter. La grande émeute des 5 et 6 juin le frappa beaucoup en le confirmant dans son opinion .

Mais madame la duchesse de Berry ne pensait pas aussi sagement, et son abnégation était moins grande. C'était un caractère et une individualité complélement à part au milieu de la famille exilée. Regrettant qu'on ne l'eût pas laissée se présenter aux Parisiens le 30 juillet 1830 pour réclamer d'eux la couronne de son fds, elle brûlait d'impatience d'opérer une tentative à laquelle la conviaient bien des conseils téméraires et de se mesurer, pour ainsi dire, avec la destinée. Elle se rendit à Bath, sous le prétexte d'y prendre des bains de mer, mais, en réalité, pour y conférer avec ses partisans et y préparer Texpédilion qu'el le projetait. Celte princesse avait un caractère entreprenant, le courage d'un homme et des vues poli-

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tiques d'une liardiesse qui en font un personnage historique d'une grande importance relative. La petite cour d'Holy-Rood n'avait pas vu sans regrets et sans appréhensions l'éloignement de madame la duchesse de Berry, car elle connaissait l'esprit romanesque qu'elle apportait dans les plus sérieuses combinaisons de la politique. Le duc de Blacas reçut de Charles X la mission assez difficile de suivre les traces de la duchesse et de s'opposer dans la mesure de ses forces à « la politique d'aventures » que l'on redoutait de la part de l'intrépide mère du duc de Bordeaux. Mais M. de Blacas, découragé, ne tarda pas à revenir auprès de son vieux maître.

Au printemps de 1831, un grand nombre de Français se rendaient individuellement à Bath ; et voici ce qu'écrivait un des plus spirituels visiteurs de la courageuse et romanesque princesse:

« A Bath, c'est encore la France qu'elle cherche, l'auguste exilée! Force lui a bien été de fuir quelque temps le ciel froid et pluvieux d'Edimbourg. Elle est donc venue sous ce ciel meilleur, aussi beau pour elle que le ciel d'Italie, moins

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beau que celui de France! A Bath, la duchesse est roI)jet de tous les respects et de toutes les sympathies. Nous avons voulu, nous aussi, lui présenter nos hommages. Le matin, au 'commencement d'une belle journée, habillés de notre mieux, en voyageurs cependant, nous nous rendions à la maison de Madame, car elle n'a plus de palais, dans Johnston-Street. Nous étions entrés dans la rue qu'elle habile, et déjà nous cherchions le numéro de son hôtel, quand tout à coup, appuyée sur un balcon et la tête penchée vers la rue, dans toute la fraîche simplicité d'une toilette du matin, nous apercevons une jeune personne que nous saluons involontairement. Figurez-vous, mon ami, que c'étaient les cheveux en bandeaux, la tête enfantine et le calme sourire de Mademoiselle elle-même; oui, elle-même; et si nous n'avions pas laissé Mademoiselle à IIoly-Rood, nous n'en aurions fait aucun doute. Eh bien, celle femme penchée, l'œil fixé sur nous, Français, c'était sa mère; c'était Madame, et, à noire vue, elle donna des ordres pour qu'on nous inlioduisîl près d'elle, après quoi elle nous

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salua de la main, puis elle vint au-devant de nous, bonne et vive comme toujours. Et que vous dirais-je? Mille questions de patrie, d'art et d'amitié : Que fait-on dans notre France? l'Exposition est-elle belle celte année? et nos pauvres amis isolés? Elle nous parla d'elle-même, de ses enfants, de tout l'exil d'IIoly-Rood. On n'est pas femme, on n'est pas Française comme cela !

« Quand nous eûmes bien parlé et bien répété, mais surtout bien entendu les choses du cœur qui ne se rapportent pas, nous visitâmes la maison, véritable maison anglaise dont vos républicains no voudraient pas. La maison est étroite, petite; et, si elle est élégante, elle le doit à la présence de Madame. La maison se conij)Ose de deux étages et de six pièces, deux au rez-de-chaussée, deux au premier, deux au second ; il y a loin de là au pavillon de Flore. La suite de la duchesse répond à l'habitation : le tout se compose de madame de Bouille, d'une seule femme de chambre, d'un valet pour écrire et d'un autre pour faire la cuisine, car on ne peut pas appeler cela un cuisinier, à peine en a-t-il le lablier et le bonne!.

Mais qu'importe tout cela, pourvu que les pauvres (le France cloutent encore de son départ ; pourvu qu'on ne ferme pas son hôpital de Rosny; pourvu que ses serviteurs ne soient pas réduits à la tviste position des serviteurs de Marie Stuart. Ainsi, pour la simplicité, la grâce franche et loyale, les tendres souvenirs, Tamour de la patrie d'adoption, le soin de l'indigence, pour toutes les vertus qui l'ont rendue si chère, madame la duchesse de Berry n'est pas changée. Mais pour la gaieté si vive, les saillies siciliennes et françaises en même temps, ce n'est plus la même. La princesse est grave et pensive. Elle se souvient que le malheur est celui de tous les rois de ce monde qui a le plus hesoin de dignité. Une grande pensée, je ne sais laquelle, occupe son âme ; elle a cessé d'être celle que nous suivions des yeux dans nos promenades, dont nous adoptions toutes les modes, que nous applaudissions à son théâtre, le premier qui l'ail injuriée : c'est une sévère femme qui veut croire à un avenir meilleur, parce qu'elle est mère d'un enfant qui s'appelle Henri. En un mot, ce n'est plus Jeanne d'Albret, c'est Marie-

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Thérèse el Blanche de Castille ; le ciel lui soit en aide au milieu de tant d'ingratitudes, de trahisons, de calomnies et de malheurs. »

Le ciel ne vint pas en aide à la courageuse mais romanesque princesse. Des amis imprudents la poussaient à cette expédition de la Vendée dont les principaux épisodes furent le combat du Chêne, la défense de la Penissière et la prise de la duchesse à Nantes, dans la maison de mesdemoiselles du Guigny. Un détail bien curieux de ces événements qui semblent déjà si loin de nous, bien qu'ils ne datent que de trente cinq ans, c'est qu'au nombre des combattants de la Penissière se trouvait un des plus hauts dignitaires du second Empire, lequel cherchait alors sa voie et qui a fini par la rencontrer.

Les imprudents conseillers dont je parlais tout à Pheure avaient décidé la duchesse à emprunter des sommes considérables, en engageant les propriétés qui lui restaient encore, pour couvrir les frais de l'expédition projetée. C'était à Londres que devaient être pris les derniers arrangejnenls relatifs à cet emprunt. Madame y fut conduite et

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cacliée à tous les yeux dans une petite maison isolée, et personne, pas même les exilés d'Holy- Rood, en dehors des membres du comité qui l'entourait, ne parvint à savoir ce qu'elle 'était devenue jusqu'au jour fixé pour l'embarquement. Ce fut ainsi que se trouvèrent tout à la fois déjouées les précautions de la police française et la surveillance paternelle du roi Charles X.

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L'Abbaye-::ux-Bois. — Sa fondation. — Ses vicissitudes. — L'aLlié Maury. — Un bon mot de madame de Crancos, duchesse de Céreste. — Madame Récamier. — Son salon. — MM. de Chateaubriand, de Lamartine, Balzac, Yillemain, Ampère, Ballanche, Briffault, Lebrun, de Kératry. — Groupe d'écrivains, d"hommes poliliques cl de joxu'nalistes du temps.

Il y avait pourtant, à Paris, en dehors de la société bruyante et militante, certains salons permanents, calmes et, pour ainsi dire, inaccessibles aux grandes émotions mondaines, sur lesquels les révolutions, les émeutes et les guerres civiles ne pouvaient avoir qu'une influence lointaine et qu'une action de contre-coup.

De ce nombre était celui de madame Récamier, à l'Abbaye-aux-Bois.

Un soir, durant ma première année de quartier latin, étant venu faire visite à l'une de mes tîntes qui habitait le faubourg Saint-Germain, je la trouvai se disposant à se rendre, ainsi que sa fille, à l'Abbaye-aux-Bois. Elle connaissait une dame anglaise qui s'y était retirée et avait ellemême de fréquents rapports avec la célèbre madame Récamier. C'était chez cette dernière que ma tante devait retrouver son amie.

Comme elle ne pouvait me recevoir, la voiture étant déjà à la porte, et que, d'ailleurs, j'étais moi-même en toilette du soir, ma tante me proposa de l'accompagner à l'Abbaye-aux-Bois : ce que j'acceptai avec empressement, curieux, comme je l'ai toujours été, de voir de près les choses et les hommes en renom.

L'Abbaye-aux-Bois, située, comme on sait, à l'entrée de la rue de Sèvres, dans un quartier jadis très-isolé et désert, a été fondée par saint Bernard et dépendait de l'abbaye de Clairvaux. Ses deux dernières abbesses, avant la révolution de 1789,

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furent mesdames de Richelieu et de Chabrillant. Lorsque l'empereur Napoléon I "favorisa le rétablissement en France des maisons religieuses^ l'Abbaye-aux-Bois fut une des premières reconstituées par les soins et sous la direction de madame de Navarre, qui en fil une maison d'éducation pour des jeunes filles appartenant à des familles distinguées. C'était d'elle que le cardinal Maury, homme d'esprit, comme l'on sait, disait un jour : « Quand madame de Navarre est dans son jardin, entourée de ses religieuses et de ses jeunes filles, il me semble que je vois Calypso au milieu de ses nymphes. »

Ce nom du cardinal Maury qui n'était autre que le célèbre abbé Maury de la Constituante, me rappelle, en passant, une petite anecdote.

Un soir, aux Tuileries, après un cercle impérial, le cardinal s'approchant du bufiet et ne se souvenant probablement plus que l'on était un vendredi, se fit servir du pâté de gibier et de la galantine. Près de lui se trouvait une dame de petite taille, légèrement contrefaite, mais dont l'esprit et les mordantes saillies avaient une repu-

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talion quasi européenne, car toute l'Europe passait alors par la cour de Napoléon P'. C'était madame de Brancas, duchesse de Céreste.

— Voilà, dit-elle à haute voix, ce qui s'appelle pratiquer les libertés de l'Eglise gallicane.

L'empereur entendit le mol.

— Est-ce que madame de Brancas, dit-il, réclamerait la liberté d'aller dans ses terres?

L'effet, cette fois, ne suivit pas la menace. Mais il ne fallait pas s'y fier, témoin ce qui advint à l'illustre madame de Staël.

Madame Bécamier avait voulu accompagner son amie au château de Coppet, lieu de son exil, et cet acte de dévouement lui valut une disgrâce qui, pendant sept longues années, la tint éloignée de son pays. Elle avait enfin obtenu d'habiter Lyon, sa ville natale, où ses amis de Paris se rendaient, pour la voir, comme en péleri nage.

— Vous devez vous ennuyer? lui disait-on.

— Je ne m'ennuie jamais, répondait-elle; je reçois des lettres de mes amis, je leur réponds, je pense à eux. Puis, quelquefois le courage faillit,

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et je pleure... Vous voyez que je n'ai pas le temps de m'ennuyer.

Ce ne fut qu'après la chute de l'Empire que madame Récamier rentra daus Paris, et peu de temps s'écoula avant qu'elle vint s'installer à l'Abbaye-aux-Bois, dernier refuge auquel, battue par tant d'orages et après une existence plus brillante qu'heureuse, cette charmante femme vint, à la fin de sa vie, demander un peu de repos. Elle habita d'abord un petit appartement au troisième étage dont les étroites fenêtres se faisaient voir au-dessus des croisées du grand escalier; et bientôt cette modeste retraite fut littéralement assiégée par tout ce que Paris comptait d'illustrations en tout genre, terrain neutre où toutes les opinions se rencontraient, où Chateaubriand coudoyait M. de Kératry, et Mathieu de Montmorency Benjamin Constant.

Quelques années plus tard, madame Récamier occupait un appartement un peu plus vaste et plus commode à cette Abbaye-aux-Bois dont sa présence avait rendu le renom européen. Beaucoup de ses anciens amis n'exislaient plus alors ;

mais elle avait su s'en l'aire de nouveaux, et son salon était assurément l'un des plus intéressants de Paris. D'autres petits cénacles s'étaient groupés autour de ce grand centre intellectuel à l'Abbayc-aux-Bois. C'étaient le salon de madame d'Haulpoul, qui avait des prétentions littéraires, et celui beaucoup plus grave que tenaient en commun deux amies, madame de Séran et madame de Gouvello : centre où se réunissait un assez grand nombre d'ecclésiastiques distingués, appartenant à toutes les paroisses du faubourg Saint-Germain. Madame Eugène d'Ilaulereuille présidait aussi de petites réunions consacrées à des lectures de productions nouvelles; mais rien ne pouvait approcher, comme intérêt et importance, des soirées de madame Récamier.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que je franchis le seuil de ce salon célèbre, et mes regards se portèrent immédiatement vers la maîtresse de maison, dont la célébrité élait bien de nature à concentrer, en effet, la curiosité ardente d'un débutant dans la vie du monde.

Au centre de l'appartement et dans un fauteuil

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à dossier élevé, madame Récamier était assise, entourée de quelques femmes, mais d'un nombre beaucoup plus grand d'hommes, assis comme elle ou causant debout, et dont les groupes se prolongeaient jusqu'à la cheminée sur le marbre de laquelle plusieurs étaient appuyés.

Je fus d'abord, je dois le dire, un peu désappointé : le renom de beauté dont avait joui et dont jouissait presque encore madame Récamier m'avait fait supposer qu'elle conservait des vestiges éclatants de cette beauté spéciale et hors ligne dont nous avaient entretenus deux générations d'admirateurs ; je vis dans ce fauteuil, sur lequel mes regards s'étaient avidement portés, une assez petite et mince vieille femme, toute de blanc habillée, dont les traits extrêmement fins semblaient avoir eu beaucoup de régularité, mais ne conservaient, par le fait, aucune trace de cette beauté traditionnelle que j'avais espéré y trouver encore. J'ajouterai que pourtant une sorte de grâce languissante distinguait à un haut degré ce que je nommerai celte apparition d'un autre temps; et qu'elle eût suffi, quand môme toutes les atlcn-

lions cl tous les yeux ne se fussent point concentrés sur îa maîtresse de la maison, pour désigner sur-le-champ à l'observateur la déesse aimée (comme eût dit M. de Jouy) dont le temple attirait encore tant d'adorateurs et tant d'hommages.

Mes souvenirs me rappelèrent aussitôt, " du reste, que les contemporains de jeunesse de madame Récamier, dont les récits et les éloges l'avaient tellement popularisée, ont toujours beaucoup plus parlé de sa dislinclion et de sa grâce que de sa beauté.

ta grâce avait survécu.

A côté d'elle, sur un fauteuil adossé, pour ainsi dire, au sien, était un homme dont l'âge avancé ne pouvait en quelque sorte pas être appelé vieillesse, tant ses yeux avaient encore de feu, et sa physionomie d'énergie apparente. Ce personnage, aux épaules larges, à la charpente corporelle osseuse comme les vieux Celles, à la (Ole carrée, un peu chauve, aux traits anguleux, portail un nom dont le prestige ne sera pas de longtemps effacé.

C'était Chateaubriand.

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A part ses œuvres que j'avais dévorées, je ne connaissais de lui que le portrait qui le représente méditant dans la Campagne de Rome et appuyé sur quelques débris tapissés de feuillage. Je ne pense pas que ce portrait ait jamais élé trés-ressemblant. Chateaubriand avait une de ces télés dont l'expression, difiicile à rendre, fail le désespoir des peintres. Je ne l'aurais pas reconnu si on ne me l'avait désigné. Il est vrai que les grands troubles de la \ie apportent aussi de grands troubles dans notre pauvre nature humaine, et produisent souvent sur elle plus de ravages encore que les années.

M. de Chateaubriand était alors dans cette phase toujours militante de sa vie où il s'efforçait de rétablir avec sa plume ce que sa plume elle-même avait un instant contribué à ébranler, ce qu'une révolution soudaine avait renversé. Saisi de dégoût et de tristesse, il avait d'abord résolu d'aller finir sa vie comme il l'avait commencée, sur les chemins du monde; « car, disait-il, refusant mon assentiment à l'ordre de choses actuel, je ne suis plus qu'un ilote à Lacédémone. » Presque tous

les journaux avaient témoigné de son absence des regrets dont il s'était senti honoré et touché. Béranger lui avait adressé ces strophes :

Chateaubriand, pounjuoi fuir ta patrie.

Fuir notre amour, notre encens et nos soins? N'entends-tu pas h France qui s'écrie : Mon beau ciel pleure une étoile de moins !

Où donc est-il? se dit la tendre mère. Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd hui comme le vieil Homère, 11 frappe, liclas ! au seuil de Tétranger.

Et Chateaubriand répondait au poëte : « Vous me conjurez dem'attacher au peuple qui « m'empor- « tait dans ses bras vainqueur aux barricades. » Ah ! c'est l'heure illustre de ma vie! aussi ce peuple, je le servirai loiijours; c'est pour lui, pour son honneur, pour sa prospérité, pour sa liberté, que je donnai ma voix à la couronne d'un enfant lorsque j'exerçai ma part de souveraineté individuelle Comment serais-je invulnérable à la

flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois? Quand cette muse me somme irnn prompt

sous LOriS-IMllLIl'l'E I-. Ul

retour, je me sens très-disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie. »

Chateaubriand revint à Paris, en effet, et, fidèle à tous ses souvenirs, il visita souvent, à l'Abbayeaux-Bois, le salon de son amie. De temps en temps il lançait une de ses éloquentes brochures en forme de protestation au nom du principe de la légitimité, dont l'apparition était un événement littéraire tout autant que politique. Ces luttes de la plume et la dernière mission de famille qu'il accomplit auprès du roi Charles X en Bohème, mission qu'il a si bien racontée dans les Mémoires (V outre-tombe, furent les derniers actes publics de sa vie si bien remplie.

Souvent aussi, de concert avec madame Récamier, il complotlait des actes de charité privée, et un grand nombre de bonnes actions ont été dues à cette collaboration anonyme. Ce fut à elle que le jeune Thèmistocle Canaris, fils du célèbre amiral grec, fut redevable de recevoir une éducation civilisée. C'était ce même enfant qui, dans les premiers temps de sa présence à Paris, avait un jour excité une hilarité générale chez madame

Récamier, en inonliaiil le poing avec fureur au portrait de madame de Staël, laquelle y était représentée coiffée du traditionnel turban, et en s'écrianl : « Oh! le vilain méchant Turc! »

Autour de M. de Chateaubriand se groupaient beaucoup d'écrivains d'un talent plus ou moins célèbre, d'un renom plus ou moins grand. C'étaient M. Villemain, aux épaules voûtées et un peu contrefaites, au sourire sarcastique, dont l'esprit si lucide devait un seul jour, succombant au travail et aux veilles, être vaincu par les fantômes d'une imagination surexcitée', pour reprendre plus lard, avec toute sa sérénité, une grande partie de sa puissance; M. Ampère, l'ingénieux et savant chercheur des lois et de la littérature Scandinaves, esprit fin, gaieté naïve, qui

* Un jour, alors qu'il était ministre de l'instruction publique. M. Villemain, venant aux Tuileries pour son travail hebdomadaire avec le roi, entra dans le cabinet de Louis-i'liilippe en disant d'un air égaré : « Us me poursuivent, ils me poursuivent, ils sont là! — Qui cela? demanda le roi Irès-étonné. — Les jésuites, les jésuites! ils sont là dans l'escalier ! » Louis-I'hilippe le rej;;arda avec douceur, et, au bout de quelques instants, lui dit : « Vous êtes fatigué, Villemain, il faut aller vous reposer chez vous Allez mon ami, allez. » Deux jours après, son portefeuille était conlié à M de Salvandv.

^0^S LOI IS-IMIILII'PE I". Oô

s'intéressait à un conte d'enfant comme à la fsafja la plus curieuse et la plus émouvante, pour lequel on semblait avoir écrit :

Si Peaii-iVAnc m'était conté, J'y prtnidrais un plaisir extrême.

Ballanclie, l'auteur à''Anti(joiie et de la Palingénésie, qui n'élait plus à cette époque qu'un vieillard ti^ès-cassé, mais dont le bon sourire trahissait encore la noble et belle intelligence; l'académicien Briffault, maigi'e, mince, usé parla vie plus que par le temps, représentant un peu dans sa haute cravate blanche le « héron au long bec emmanché d'un long cou » du fabuliste; homme d'esprit et de grand sens, d'ailleurs, qui vivait tranquillement sur sa réputation, sans que personne se rappelât avoir lu quelque chose de lui; Lebrun, autre académicien, auteur des tragédies de Marie Stiiart et du Chl (V Andalousie , nature honnête, réservée, pleine de convenance etdeslinécà faire un pair de France en opposition avec celle plus fougueuse de Victor Hugo; Alexandre Duval, leur confrère, dont l'esprit, assez vulgaire en somme.

avait de temps en temps des éclairs de franche gaieté domestique et des inventions de bon aloi; Kératry, auteur du Dernier des Beaumanoir et des Théories du beau ; Artaud le lettré, Dugas de Montbel qui s'était efforcé de prouver qu'Homère n'avait jamais existé ; l'éminent critique Delécliize, le mordant Delatouche qui n'a jamais été mieux inspiré qu'en popularisant, en révélant, pour ainsi dire, les poésies d'André Cliénier; et le piquant trio de Berlin (des Débats) , Genoude (de la Gazette de France) et Norvins (de l'Histoire de Napoléon) .

Lamartine, alors dans toute sa gloire d'écrivain, couronne d'or qu'il n'avait pas encore échangée contre la couronne de clinquant que devait plus lard lui décerner la politique, MM. de Sainte- Aulaire et de Barante paraissaient aussi de temps à autre dans le salon de madame Récamier, ainsi que le baron de Humboldt pendant les séjours qu'il faisait à Paris.

Puis venait une pléiade d'écrivains plus jeunes de réputation et d'années, tels que Saint-Marc- Girardin, Gustave Drouineau,Lesguillon, Edouard

sous LOUIS-PHILIPPE I-. 95

d'Anglemont, à la lèle desquels, et tout à fait hors ligne, il convient de placer le grand Balzac, alors à peine âgé de trente ans, déjà très-connu, mais ne jouissant pas encore de la juste célébrité qui devait un jour entourer son nom, ligure rabelaisienne de moine tourangeau, cheveux noirs, yeux noirs pleins d'éclairs, bouche sarcastique aux lèvres épaisses et sensuelles, le plus profond de nos romanciers modernes et l'un des plus grands observateurs de la nature humaine qui se soient jamais produits.

Deux femmes auteurs avaient également paru chez madame Récamier, et citer leurs noms c'est indiquer leur valeur : l'une se nommait Élisa Mercœur, l'autre Delphine de Girardin!

D'ordinaire, un groupe assez nombreux d'hommes politiques, d'artistes et de gens du monde encadraient, pour ainsi dire, toutes ces illustrations de la littérature. Il se composait du chancelier Pasquier, du premier président Séguier, de M. de Montlosier, du duc de Doudeauville, de MM. Anatole de Monlesquiou, chevalier d'honneur de la reine, Edgard de Sabran^ Augustin

Périer, les deux Jussieu, du comte de Forbin cl d'Isabey.

Celui qui a pénétré dans le salon de l'Abbaycaux-Bois n'en a perdu ou n'en perdra jamais le souvenir 1

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CIlATEAUBl-vjAND

Ftrf* SART0RlUSEd'r.dcSeinc.2;.fiiris

L'Opéra, terrain neutre pour tous les partis. — Sa prospérité de 1852 à 1856. — Opinion de Sainl-Évremond sur l'Opéra. Le passé de l'Opéra en Fiance. — Son histoire. — L'Opéra sous Louis XIV, sous Louis XV, sous la République, l'Empire et la Restauration. — Grands artistes do toutes les époques. r.\cadéniie royale de musique sous Louis-IMiilippe. — Mot du duc de Choiseul. — Le Tliéàtre- Français. — Les petits Ihéà- Ires. — Leur vogue. — La jeunesse élégante. — Anecdote sur le duc d'Orléans et le prince de Joinvillc.

L'Opéra a été extrémeincnt brillant et trésfréquenlé de l'hiver de 1852 à celui de 1856. Ce fut pour ce théâtre une période glorieuse et fructueuse à la fois qui ne s'est point reproduite

98 LES SxVLONS DE PARIS

depuis avec les mômes proportions et qui, dans les annales de ce théâtre, marque une ère exceptionnelle de force et de prospérité.

Terrain neutre où toutes les sociétés cojnme toutes les opinions pouvaient convenablement se rencontrer, TOpéra réunissait les notabilités de tous les partis, les élégances de tous les rangs. Ministres, pairs, députés, diplomates, littérateurs, artistes, gentilshommes do vieille race, grands industriels, riches négociants, se pressaient et se coudoyaient dans ses couloirs, tandis que les duchesses du faubourg Saint-Germain, les hautes dames du gouvernement et de la finance faisaient dans la salle assaut de toilettes et de diamants.

L'Opéra n'avait pas toujours eu ce privilège d'être à la mode, et, sans remonter bien haut, avant 1830, ce théâtre n'attirait pas la riche bourgeoisie, qui lui préférait les autres spectacles. L'Opéra était alors, on le sait, placé dans les attributions de la maison du roi, et le premier gentilhomme de la chambre y exerçait une autorité despotique, tempérée par rurbanité* C'é-

sors LOUIS-PHILIPPE I«^ 99

tait toujours un théâtre élégant que fréquentait la haute société, mais qui n'était pas populaire et où la foule ne se portait pas.

On sait que Saint-Évremond n'aimait pas l'Opéra, et ce qui le choquait le plus, c'était d'entendre chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu'à la lin.

« Peut-on s'imaginer, dit-il, qu'un maître appelle son valet ou qu'il lui donne une commission en chantant; qu'un ami fasse en chantant une confidence à son ami ; qu'on délibère en chantant dans un conseil; qu'on exprime avec des chants les ordres qu'on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à coups de javelot ou d'ôpée dans un combat. L'Opéra est un travail bizarre de poésie et de musique où le poëte et le musicien, gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la peine à faire un mauvais ouvrage. »

On aurait pu répondre à Saint-Évremond que tout est convention pure dans l'art dramatique, et qu'il n'est pas plus bizarre de voir des dieux, des héros et des rois parler constamment en musique que de les entendre s'exprimer en vers

100 LES SALONS DE l'AIUS

durant les cinq actes d'une de ces tragédies précisément si à la mode de son temps.

Toujours est-il que l'Opéra est, en France, une insHMion qui remonte très-haut dans le passé, et, à différentes époques, a influé dans de cerlaines limites sur les mœurs et sur l'esprit publics. Déjà, en 1755, Durey de Noinville publiait une Hisloire du théâtre de l'Académie roijcde de musique et faisait le dénombrement des musiciens et des hommes de lettres qui s'étaient occupés, avant sa publication, de ce genre de spectacle que l'anliquité connaissait, puisque, après fout, le joueur de flûte qui accompagnait la déclamation dans la tragédie et soutenait le rhythme du chœur, lorsque celui-ci se mêlait à l'action, représentait le musicien dans l'œuvre dramatique, alliant ainsi l'harmonie musicale à l'iiarmonie des vers.

Ce fut, dit-on, Ottavio Rinuccini, poëte florentin, qui, avec un musicien, son compatriote, Giacomo Corsi, composa, pour la première fois chez les modernes, un opéra représenté devant le grand-duc de Toscane sous le litre d'Apollon et

SOIS LOUIS-PIHLIPI'E I". 101

Circé. Le succès de cette œuvre collective fut très-grand et donna naissance à un autre opéra ïniïiiûé Eunidice. Le célèbre compositeur Claude Montevre, nommé maître de chapelle à Saint- Marc de Venise, imila plus lard ces deux pièces dans son opéra iVAriane, cl, a\i grand conlcnlenient des Vénitiens, introduisit ce genre de spectacle dans la puissante république. Des maîtres savants, tels que Soriano, Giovanelli, Teofilo, le secondèrent ou l'imitèrent de telle sorte que depuis 1G57, date de la représentation d'Ariane, jusqu'à raniiée 1700, on n'avait point représenté à Venise moins de six cent cinquante opéras. Les comédies à décorations, machines et musi(iue, jouées devant les deux papes de la maison de Médicis, Léon X et Clément Vil, entre autres celle intitulée la Calandra, que lit représenter en 15'! 6, devant le pape Léon X, le cardinal Bernard de Bibienne, n'étaient autres que des tentatives d'opéra. Ce genre est donc bien né en Italie, et il fut importé en France par des Italiens. Les ballets et les intermèdes donnés devant les Valois précédèrent des représentations plus régulières.

102 LES SALOÎN'S UE l'AP.lS

Un Piémonlais, du nom de Ballhasarini, célèbre et excellent violon, fut envoyé à la reine Catherine de Médicis par le maréchal de Brissac, gouverneur du Piémont. Il élait accompagné de teule une bande de musiciens, ses compatriotes. Cet homme se fit à la cour une telle réputation par ses ballets et ses inventions ingénieuses pour les fêtes royales, qu'il fut anobli et nommé valet de chambre du roi. Il prit alors le nom significatif de Beaujoyeux. Ne serait-ce pas ce personnage si en faveur à la cour qui aurait donné à Planard la première idée de son Italien Cantarelli du Pré aux Clercs ?

Les intermèdes et mascarades en musique qui égayèrent assez fréquemment, de concert avec les processions, les journées du bizarre Henri 111, continuèrent celte tradition lyrique. Mais ce ne fut véritablement que sous le règne d'Anne d'Autriche et par les soins de Mazarin que les comédies ou tragédies en musique pouvant prendre le nom d'opéras furent représentées à Paris. En 1645, le cardinal fit jouer devant le roi et la reine mère deux pièces italiennes de ce genre, la

sous LOUIS-PHILIPPE I". 103

Festa théâtrale délia fmta Pazza el Orfeo e Euridice, qui eurent un immense succès. En 1650, Pierre Corneille donna Andromède, tragédie en machines, dont les décorations exécutées par Torrelli parurent si belles qu'on les lit graver par ordre d'Anne d'Autriche.

Puis vinrent les ballets deBensorade, dans lesquels Louis XIV figurait avec les princes et les jeunes seigneurs de la cour. L'abbé Perrin faisait représenter à Issy une pastorale en cinq actes (c'était un peu long pour une pastorale) qui attirait un grand concours de spectateurs. En 1669, ce môme abbé Perrin obtenait des lettres patentes portant « permission d'établir en la ville de Paris et autres du royaume des académies de musique pour chanter en public des pièces de théâtre, comme il se pratique en Italie, en Allemagne et en Angleterre, pendant l'espace de douze années. » Il formait en même temps une associalion composée de lui-même, du musicien Cambcrt, du marquis de Souidéac (de la maison de Rieux), gentilhomme qui s'était étudié à perfectionner les machines et en avait inventé de nou-

velles; puis d'uu certain Cliamperon, qui devait fournir les fonds nécessaires. Celte compagnie fit élever un théâtre dans le jeu de paume de la rue Mazarine el représenter un opéra intitulé ,Pyjnone, paroles de l'abbé Perrin, musique deCambert, ballets de Beauchamp, tentative qui réussit au delà de toute espérance. Mais bientôt la discorde se mit dans le camp d'Agramant. L'associalion vint à se dissoudre, el le célèbre Lulli, alors fort bien en cour, profita de la circonstance pour se faire transporter le privilège et obtenir des lettres patentes pour la fondation d'une ocadémie roijale de mnsique, lettres patentes qui furent enregistrées au parlement le 27 juin 1672.

Telles sont les origines de l'opéra en France. « Enlin Malherbe vint, » a dit Boileau à propos de la poésie française. Lulli fut le Malherbe de l'opéra français. Il éleva un nouveau théâtre dans la rue de Vaugirard, près du palais du Luxembourg; et sur cette scène nouvelle il fit représenter, de i672 à 1087, quinze tragédies lyriques , dont les plus célèbres sont AJceste, Belléropliuii, Rohuid et Armide^ trois pastorales, une mascarade intitulée

sors i.nris-piin,iri>F. i-. lu:.

le Carnaval, un ballet : le Triomphe de l'Amour, et vingt-cinq divertissements parmi lesquels ressortent ceux du Bourgeois gentilhomme, de la Princesse iVÉMe, de Pourceaugnac et de ï Amour médecin .

L'ensemble de l'œuvre musical et dramatique de Lulli ne comporte pas moins de quarante-quatre ouvrages. Molière, Quinault, Thomas Corneille, furent ses collaborateurs.

En 1713, c'est-à-dire deux ans avant sa mort, le grand roi réglait lui-môme tous les détails de l'exploitation de l'Opéra, tout en fondant une école gratuite de danse et de chant, sorte de pépinière pour les sujets de l'Académie royale de musique et première idée du Conservatoire. Les devoirs des acteurs, leurs amendes, leur nombre, leurs emplois, leurs appointements, les droits des auteurs, tout est réglé dans cette ordonnance. Un fonds de quinze mille livres était affecté à des gratifications qui devaient être réservées aux artistes les plus méritants. Une pension leur était acquise après quinze années de services.

Veut-on savoir quels étaient leurs appointe-

ments? Il y a là de singulières comparaisons à l'aire avec le temps présent : les premiers chanteurs avaient quinze cents livres ; les premiers sujets delà danse avaient mille livres, et les premières danseuses ï\eu[ cenis.Lebatteur démesure^ c'est-à-dire le chef d'orchestre, recevait mille livres, le compositeur de ballets quinze cents et le dessinateur douze cents.

Le nombre des sujets attachés à l'Opéra était ainsi réglé : « Acteurs pour les rôles, trois bassestailles, trois hautes-contres, deux tailles; actrices pour les rôles, six ; chœurs, vingt hommes et deux pages, douze filles; danseurs, douze : danseuses, dix.

« Orchestre : un batteur de mesure ; dix instruments de petit chant; douze dessus de violon, huit basses, deux quintes, deux tailles, trois hautes-contres, huit hautbois, flûtes et bassons, un timbalier.

« Un compositeur de ballets, un maître de salle de danse, un dessinateur, deux machinistes, un maitre tailleur. »

Le nombre des artistes ne dépassait pas qua-

sous LOUIS-PIIILIPl'E I". 107

trc-vingt-sept personnes ; le total des appointements ne s'élevait qu'à 67,050 livres.

Les jours d'Opéra étaient les mardis, vendredis et dimanches, et les jeudis depuis la Saint- Martin jusqu'au dimanche de la Passion inclusivement.

On a souvent parlé de l'édit qui permettait aux gentilshommes et aux filles de qualité de monter sans déroger sur la scène de l'Académie royale de musique; mais il parait que la danse était exclue de la licence accordée parle roi, du moins si l'on se reporte au texte exact de l'ordonnance qui accordait « que tous gentilshommes, demoiselles et autres personnes puissent chanter au dit Opéra, sans que, pour cela, ils dérogent au titre de noblesse, ni à leurs privilèges, droits et immunités. »

Ce fut avec le modeste personnel mentionné plus haut, que l'Académie royale de musique fonctionna pendant quatre-vingt-seize ans. Durant cette première période, qui conduit jusqu'en 4755, de grands ouvrages furent exécutés cependant; entre autres l'opéra d'Armide. Mesdemoi-

108 LES SALONS DE l'AlUS

selles Lerochois, pour le cliaiil, Fontaine, Subligny, Prévôt, Salé, Camargo pour la danse, et Facteur Jelyotle furent alors les artistes en renom. Dans la seconde période, qui \a de 1755 à la Révolution Française, le personnel s'accrut eu proportion des exigences du public; mais alors on fit des dettes, et il fallut que l'Hôtel de ville, chargé de la régie de l'Opéra, contribuât à les acquitter.

Les ouvrages marquants durant cette seconde période furent : Alceste, Iphi(jénie en Auliile et eu Tauride, Céphcile et Procrls^ 0}'phée, Anacréon et Panurge. Les grands artistes étaient Sophie Arnould, Laguerre, Guimard, Saint-Huberty, Laïs, Dauberval, Vestris. Les compositeurs qui avaient succédé à LuUi se noumiaient Gluck, Piccini, Grétry. On sait les querelles passionnées que provoquèrent les œuvres des deux premiers. Comme dans certaines luttes théâtrales modernes, les critiques allèrent jusqu'aux invectives, et les pamphlets jusqu'aux injures. L'Opéra transporté du Luxembourg au Palais-Royal, puis aux Tuileries, puis de nouveau au Palais-Royal, dont la

sous LOUIS-PHILIPPE I". 109

salle brûla, ensuite aux Menus-Plaisirs, à la Porte-Saint-Martin et place Louvois, rue de Piichelieu, fut installé sous la Picstauration dans la rue Lepelletier. Avant la Piévolution le service était fait par les gardes françaises, et le spectacle commençait à cinq heures un quarf.

A'inl cette révolution terrible qui, bouleversant et modifiant tant de choses, ne devait pas s'arrêter devant l'organisation de l'Opéra. Il ne pouvait plus être question du ministère de la maison du roi et du patronage des gentilshommes de la chambre. L'Opéra fut d'abord administré par la Commune de Paris, puis un peu plus tard, autorisé à se gouverner lui-même ; mais en même temps on exigea de lui qu'il prît une couleur politique, et qu'il donnât des pièces de circonstance destinées à réchauffer Fesprit public. Ce fut ainsi que l'on y joua : V Offrande à la Liberté, de Gardel et Gossec ; le Camp de Grandpré, V Apothéose de Beaurepaire, paroles de Marie-Joseph Chénier, musique de ce même Gossec, dont ce fut la brillante époque. Fabius, Huralius-Coclès, paroles d'Arnault, musique de Méliul ; puis les

Sans-culottes, la Journée du dix août, Miltiade à Marathon, le Siège de Thionville, Wenzel ou le Magistrat du peuple, Toulon soumis. Ce fut à l'Opéra que se donna la fête de rinaugiiration*des bustes deMarat et deLepelleticr de Saint-Fargeau, le 27 octobre 1795.

Les artistes d'alors élaient Lainez, Gardel, Ves- Iris, Beaupré et Clolilde.

Sous le Directoire et le Consulat une foule brillante assiégea toujours l'Opéra, appelé en 1790 : Théâtre de la République et des Arts. Après les épreuves terribles dont on sortait, on avait soif de plaisir. Après les baillons des sans-culottes et des tricoteuses, Paris aspirait aussi à revoir l'élégance et le luxe môme exagéré, souvent ridicule que déployaient les muscadins elles merveilleuses d'alors.

L'Empire reconstitua l'Opéra sur ses anciennes bases monarchiques. Soutenu par une subvention de la couronne, ce théâtre fut placé sous le contrôle de M. de Lucay, premier préfet du palais, et plus tard sous celui du premier chambellan, M. de Rémusat, surintendant des spectacles. On

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représenlait à cette époque OEdipe, la Vestale, Anacréon, la Caravane du Caire, les Mystères d'Isis, Feruand Cortez, les Prétendus, Psyché, la Dansomanie, Nina ou la Folle par amour, et, enfin, le Triomphe de Trajan, véritable apothéose de l'empereur Napoléon. Le vieux Laïs, Nourrit père, Dérivis père, Lavigne, mesdames Branchu et Bigoltini étaient les interprètes les plus célèbres de ces divers ouvrages. L'Académie impériale de musique coûtait alors un million vingt-sept mille francs environ. On était loin du point de départ. En 1814, le Triomphe de Trajan fut donné en l'honneur des souverains alliés. L'Opéra faisait comme tant d'autres : il retournait son habit. Le gouvernement des Bourbons le subventionna, du reste, tout comme l'avait fait l'Empire, et le replaça comme jadis dans les attributions de la maison du roi. Il occupait alors l'emplacement du square actuel de la rue de Richelieu. On sait connnent M. le duc de Berry y fut assassiné par Louvel, ce qui fit construire la ssMe jjrovisoire de la rue Lepelletier, laquelle dure depuis quarantesi.v ans.

Le répertoire de l'Académie royale de musique sous la Restauration fut extrêmement varié et brillant. Elle donna le Rossignol^ Gendrillon, la Lampe merveilleuse , le Carnaval de Venise ^ les Pages du duc de Vendôme, la Somnambule, Mars et Vénus, la Belle au bois dormant, Pharamond, pour le sacre de Cliaiies X, puis les grands opéras de Rossini, Moise, le Siège de Corinthe, le Comte Ory, Guillaume Tell, et, enfin, la Muette de Portici, d'Auber, qui devait prendre des proportions historiques en donnant le signal de la révolution de Relgique. Les principaux artistes de celte période furent Adolphe Nourrit, dont la fin devait être si lamentable ; Levasseur, Perrot pour la danse, mesdames Cinti Damoreau, Jawureck, TaglionietNoblet.

Les premiers ouvrages nouveaux que l'on donna à l'Opéra après la Révolution de 1850 furent le Philtre, d'Auber, et f Orgie, ballet, musique de Caraffa. Bientôt l'Académie royale de musique, placée dans de nouvelles conditions, prit aussi un nouvel essor. Elle n'était plus sous le patronage un peu exclusif des gentilshommes de

sons LOUIS-PIIILIPPE I-. 113

la chambre du roi ; il fallait qu'elle entrât, pour ainsi dire, dans le domaine de tous, et que par l'intérêt de son spectacle elle altirât à elle un public plus varié et plus nombreux : c'est ce qui arriva. Dans les premières années du règne de Louis-Philippe tout le Paris intelligent, officiel, riche et titré se donna, comme je Pai dit, rendcz- \'ous à son foyer. Un directeur habile dont le nom vient naturellement sous la plume lorsqu'on parle de l'Opéra de cette époque, contribua beaucoup à ce résultat. Ce fut M. Vôron qui, malgré son incursion momentanée dans le domaine de la politique, n'a jamais été si heureusement inspiré que pendant les années de cette direction 5 laquelle il dut une fort belle fortune. Les circonstances le servaient parfaitement, d'ailleurs: la société parisienne, ébranlée par la secousse de Juillet 1850, avait besoin d'un terrain neutre qui fût un centre élégant. L'habileté du directeur fit le reste. L'immense succès de Robert le Diable, cet événement dramatique, commença la série de ses succès. Confiant dans l'avenir d'une œuvre si oripinnle et si bel'e, il n'hésita pas à dé-

lli LES SALONS DE PARIS

penser plus décent mille francs pour la monter, et cela me rappelle un mot de M. le duc de Choiseul, que le roi avait nommé président de la commission de surveillance établie près de J'Opôra et du Conservatoire : lors de la récapitulation des frais occasionnés par la mise en scène de Robert le Diable, et au chapitre des dépenses faites pour la toilette des dames, le vieux grand seigneur s'écria: « autrefois, cependant, c'était nous qui payions cela ! » Mais le temps des grands seigneurs était passé, et c'était à la bourse du public qu'il fallait désormais s'adresser. Le public ne maiiqua point à l'appel.

Après Robert le Diable, les ouvrages qui se succédèrent sous l'administration de M. Véron, furent Gustave ou Je Bal masqué, opéra contre lequel protesta officiellement le ministre de Suède, le vieux et excellent comte de Luwenhielm, la Tentation, ou comme dans le Dieu et la Baijadère, la danse et le chant se confondaient, formant ainsi un genre nouveau; la Sylphide, la Révolte au Sérail, Don Juan et la Tempête.

Plus lard vim'ent les Hu(jKenols, seconde par-

sous LOUIS-PHILIPPE P^ 115

tie de cette admirable trilogie musicale de Meyerber, qui a nom Robert le Diable^ les Huguenots et le Prophète, et une foule d'ouvrages remarquables à plus d'un titre : tels que la Juive, Guïdo et Ginevra, Stradella, etc., etc.

Adolphe Nourrit, Levasseur, mesdames Damoreau, Dorus, Falcon pour le chant; Taglioni, Fanny Elssler, Noblet, Legallois et Perrot pour la danse, furent les artistes aimés du public durant les cinq premières années du règne de Louis- Philippe, temps de vogue et de splendeur inusitées pour l'Opéra, qui faisait dire à ce vieil académicien d'esprit, Eugène Briffault, dont j'ai parlé à propos du salon de madame Récamier :

« Le foyer de POpéra pour la haute société politique, est une halte indispensable entre la salle à manger et le salon. »

Le Théâtre Français ne fut pas aussi heureux, et dans les premières années qui suivirent la Révolution de 1850, livré à lui-même, c'est-à-dire privé du patronage de la maison du roi et de la subvention de la couronne, il en vint à unesilualion des plus précaires. Un Russe, le comte Paul

1IG LES SALONS DE rAUIS

Deniidoff, vint alors à son secours (fail peu connu) en lui prêtant sans intérêt une somme de cinquante mille francs dont il n'a jamais exigé le capital. Plus lard, grâce à une plus grande variété de son répertoire, le Théâtre Français reconquit la vogue et attira le public dans la maison de Molière, mais ce ne fut pas sans avoir subi quelques épreuves.

Les petits théâtres, au contraire, surloul ceux des boulevards, faisaient beaucoup d'argent, comme on dit en termes de coulisses, et étaient fréquentés par la jeunesse élégante non moins que par les gens de lettres et les artistes.

Nous avons tous vu le regrettable coin de la grande promenade parisienne, où se trouvaient si heureusement groupés huit ou dix tiiéàtrcs de toutes les dimensions, en face ou dans le voisinage de reslauranis, dont le nom populaire se confondait naturellement avec la renommée spéciale de CCS théâtres mêmes. Les modernes embellissements de Paris ont fait disparaître ce coin dramatique, ainsi que beaucoup d'autres choses auxquelles le souvenir de plusieurs générations

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s'était attaché avec complaisance. Il n'y a point de lignes droites, de maisons neuves symétriquement rangées, de boulevards plus ou moins larges, qui vaillent pour Paris quelques-uns de ses souvenirs.

Celait vers les six heures du soir que ce point de la grande ville s'illuminait et s'animait. La queue, quelquefois une queue formidable, se formait à la porte de tous ces théâtres, ressemblant aux tronçons séparés du corps d'un vaste serpent. A partir de la Porte-Saint-Martin, dont les drames romantiques d'alors, illisibles aujourd'hui, avaient le privilège de passionner la foule, l'Ambigu, le Cirque-Olympique, la Gaîlé, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, les Funambules avec leur Debureau, rendu célèbre par un groupe de gens d'esprit, et le théâtre de la célèbre madame Saqui attiraient à des titres divers une foule également très diverse, et où les extrêmes se touchaient parfois. Ce joyeux espace compris entre le restaurant Deffieux et le restaurant Bonvalet, géographiquement borné par l'un à l'est, par l'autre à l'ouest, est resté dans

la mémoire de tous, parce qu'il avait su plaire à tous.

l.e théâtre des Variétés avec Odry, son illustre Bilboquet; celui du Palais-Royal avec celte troupe célèbre, composée deSainville, Achard, Lemônil, Lhérilier,Grassot, Hyacinthe, Ravel; le Vaudeville lui-même, avec Arnal et un fort joli répertoire, étaient hantés par la société la plus choisie. Les jeunes princes de la maison d'Orléans aimaient à prendre leur part de ces plaisirs très-français. Ils fréquentaient volontiers les petits théâtres, et la société des Tuileries faisait comme eux. La simplicité d'allures de ces princes était d'ailleurs très-caractéristique ; elle a donné lieu à plusieurs anecdotes.

On sait qu'un jour le duc d'Orléans venant faire une visite du matin au peintre A. Scheffer, le portier de la maison qui ne le reconnaissait pas lui cria :

— Dites donc, monsieur, puisque vous allez chez M. A. Scheffer, voudriez-vous lui monter ce pantalon que je viens de lui raccommoder; c'est pressé.

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— Donnez, dit le duc d'Orléans en souriant, je m'en charge, et, sonnant à la porte du peintre, il fit son entrée en disant : — Mon cher, voilà votre pantalon raccommodé. Votre portier me l'a remis. Il paraît que c'est pressé.

11 était assez naturel, d'ailleurs, qu'élevés au milieu de la jeunesse de leur temps, et prenant part à ses travaux dans les collèges de Paris, ces princes eussent adopté beaucoup de ses habitudes, de ses goûts, de son langage.

Peu de temps avant qu'une sollicitude toute maternelle eût fait éloigner momentanément de Paris une jeune coryphée de l'Opéra par trop éprise du prince de Joinville, alors dans tout l'éclat de son adolescente beauté, le prince interpellé par la reine qui s'étonnait de ne plus lui voir une très-riche montre, récent cadeau de famille, lui répondit :

— Elle est chez ma tante.

A quelques jours de là, la reine eut Tidée de demander à madame Adélaïde par quel hasard elle avait repris chez elle la montre de son neveu .

— Mais sa monlrc n'est pas du tout chez moi, répondit madame Adélaïde.

— Cependant il m'a bien dit qu'elle était chez sa lante. 11 est vrai qu'il avait un air singulier en me disant cela.

Marie-Amélie n'était pas obligée de savoir ce qu'en langage populaire on appelle avoir sa montre chez sa tante, et le jeune prince avait pu difficilement réprimer son envie de rire en lui faisant cette amusante réponse.

■r.k.l"^, !.-.|',- A„ S»!iir '•. P;.

La princesse Belgiojoso. — Son étrange beauté. — Son salon.

— Singularilés d'ameublement. — Son entourage littéraire et artistique. — Le prince Belgiojoso. — Les sœurs de la princesse. — Sa fille d'adoption. — M. Mignet. — Alfred de Musset. — Son portrait. — Sa liaison avec le prince. — Ses habitudes, ses goûts; son frère Paul. — Concerts et petits bals.

— La valse à deux temps et les valseuses. — Départ de la princesse. — Ses actes pendant les événements d'Italie de 18i8 et 18i9. — Son voyage en Orient. — Réceptions diplomatiques sous Louis-Philippe. — Le duc de Serra Capriola, ambassadeur de Naples. — Lord et lady Grandville. — Les raouts de l'ambassade d'Angleterre. — Anniversaire de la naissance de la reine Victoria. — Le comte et la comtesse Appony. — Fêtes à l'ambassade d'Autriche. — Les déjeuners dansants. — Leur élégance. — Individualités du grand monde.

J'ai déjà eu occasion de parler de la princesse .Belgiojoso à propos du généial Laf'ayclle, qui,

dans les premiers temps de l'exil de la princesse, avait agi avec elle en véritable tuteur.

Le salon de la princesse Belgiojoso a été l'un des plus curieux et des plus intéressants de Paris du temps de Louis-Philippe, et tous ceux qui l'ont fréquenté ont dû en conserver un souvenir trèsparticulier. C'est qu'en effet la maîtresse de maison elle-même présentait un type si peu ordinaire qu'on était frappé tout d'abord de sa remarquable étrangeté. Originale dans sa beauté, originale dans ses habitudes, ses occupations intellectuelles, ses goûts, la princesse était une figure à part au milieu de la société parisienne.

Elle iiabitait un petit iiùtel entre cour et jardin dans la rue d'Anjou-Saint-Ilonoré, non loin de la maison qu'avait occupée Lafayette avec une partie de sa famille; et dès qu'on entrait dans cette demeure d'une femme exceptionnelle en toutes clioses, Fesprit était vivement frappé de l'entourage matériel qu'elle s'était fait. Rien de plus singulier, en effet, ou, pour parler plus exactement, de moins ordinaire que l'ameublement de cette demeure jusque dans les moindres détails*

On entrait par un petit vestibule qui communiquait, à gauche, avec une salle à manger, à droite avec le salon. La salle à manger, en stuc, était ornée de peintures dans le goût des fresques et des mosaïques dePompeï. Plus longue que large, cette pièce où l'on transportait un piano les jours de réception, servait alors de salle de danse. Le salon, assez vaste et carré, était tendu en velours d'un brun presque noir, parsemé d'étoiles d'argent ; les meubles en étaient recouverts de la même étoffe, et, le soir, lorsqu'on y pénétrait, on pouvait se croire dans une chapelle ardente, tant l'aspect général offrait un coup d'œil lugubre.

La maîtresse de maison, par son apparence personnelle, ajoutait encore à cette singulière impression. Une telle femme était bien évidemment û\ite pour un pareil milieu. Le cadre convenait merveilleusement au portrait, et l'on pouvait véritablement se demander si le premier était fait pour le second ou le second pour le premier.

D'une taille assez élevée et admirablement prise, la princesse Belgiojoso avait une figure ovale à la façon de la Joconde^ mais le nez plus

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aquilin que ce charmant modèle. De très-grands yeux noirs illuminaient son visage, que des cheveux également noirs encadraient avec harmonie. En la contemplant, l'attention aurait pu être fiX'ée par ces beaux grands yeux, par ce nez légèrement cambré, aux narines fines et dilatées ; mais ce qui absorbait le regard, et de loin provoquait la curiosité, c'était la pâleur mate du teint, qui, le soir, prenait une nuance absolunjent fantastique où le bleu et le vert se confondaient, donnant ainsi à la princesse une apparence de fantôme tout à fait saisissante. C'était l'usage, et peut-être l'abus, du poison médical nommé datiira stvamonium^ qui chez elle, disait-on, produisait cet effet singulier.

Du salon funèbre dont j'ai parlé on passait dans une chambre à coucher tendue entièrement en étoffes de soie blanciic. La pendule de la cheminée, les flambeaux, les candélabres, l'ornementation tout entière, en un mot, était en argent ou en matières argentées, ce qui formait avec la pièce précédente le contraste le plus absolu. Palais de jeune fée à c(Mé du séjour de quelque

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sombre génie, chambre de nouvelle épousée à côlé d'une chapelle ardente. Mais dans l'une comme dans l'autre, l'étrange beauté de la maîtresse de maison ressortait avec les mêmes avantages.

On pénétrait de cette chambre à coucher dans un petit cabinet de travail tendu en cuir de Cordoue, garni de meubles en cliéne noir; orné do quelques vieux tableaux de l'école byzantine, et renfermant un bureau de travail sur le pupitre duquel on voyait ouvert quelque gros volume des Pères de l'Eglise que la princesse s'occupait de traduire et de commenter.

Je n'ai pas besoin d'insister sur l'élonnanl effet de ces singularités d'ameublement qui concordaient si bien avec les toilettes et l'apparence personnelle de la princesse Belgiojoso.

Elle était née Trivulce, ainsi que je l'ai dit. Le prince Belgiojoso, Milanais d'origine, était un homme de haute taille, d'une figure régulière et d'une admirable prestance ; un de ces hommes qui, sur certaines femmes, produisent du premier coup une impression profonde, et, pour

ainsi dire, inévitable ; il a eu dans ce genre de grands succès, et il était difficile qu'il en fût autrement. Une jeune sœur de la princesse, toule frêle et toute blanche, et une fille d'adoplien grande, droite, brune de peau, superbe type de Transtévirine, et que l'on nommait Éleuthère, deux natures charmantes que leur contraste faisait valoir, formaient, avec son autre sœur plus âgée, mariée à M. d'Aragon, l'entourage ordinaire et comme l'état-major de la princesse.

Elle voyait le meilleur monde de Paris. Des démarches faites auprès du gouvernement autricliien ayant abouti à la levée du séquestre de ses biens du Milanais, l'état présent de sa fortune lui permettait de tenir le train de maison nécessaire à toute personne qui veut recevoir. Le grand monde qu'elle voyait était émaillé , d'ailleurs (qu'on me passe le mot), d'écrivains et d'artistes en renom, et avec les tendances, les instincts, les goûts de la princesse, il était impossible qu'il en fût autrement : circonstance qui rendait son salon plus agréable encore et plus reclierché qu'aucun autre.

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M. Migne(, l'élégant liislorien de la Révolution française et de Philippe II, était un commensal assidu de la maison. M. Mignet offrait un véritable type de secrétaire perpétuel de l'Académie. Sa belle tête intelligente, sa taille avantageuse, l'élégance sévère de sa mise, réalisaient en beau l'idée que l'on peut s'en faire. Cet ami et confrère de M. Thiers ne ressemblait en rien à ce dernier. On peut dire même qu'il formait avec lui un contraste absolu. M. et madame Thiers (mademoiselle Dosne) allaient également chez la princesse Belgiojoso. Mais j'en parlerai plus loin à propos du salon de M. Thiers.

C'est Là que j'ai vu pour la première fois Alfred de Musset. Très-intime avec le prince Belgiojoso, il y \enait toutes les semaines, et de temps à autre était accompagné par son frère Paul, un homme de talent aussi, mais dans une manière différente. Je viens de parler du conlrasle qui exisfait entre M. Thiers et M. Mignet; celui que présentaient, quoique frères, les deux de Musset était bien plus remarquable encore.

Alfred était de taille moyenne; ses cheveux

châtain clair, qu'il portait assez longs, encadraient un visage ovale, dont les yeux bleus et le nez légèrement busqué formaient les traits caractéristiques en lui donnant un certain cachet (Je distinction. Mais il faut bien le dire, l'ensemble de cette figure n'annonçait en rien le génie particulier de l'homme; à peine, lorsqu'il souriait sous ses moustaches assez fournies, y avait-il comme un éclair de spirituelle malice illuminant ce visage, qui reprenait ensuite son immobilité première. Rien n'était vulgaire, mais tout était ordinaire dans l'apparence extérieure de ce charmant et original producteur.

Paul était très-grand, brun, mince, embarrassé pour ainsi dire de sa haute taille dans sa démarche au milieu d'un salon. Ingénieux esprit, cœur dévoué à son frère, c'était bien l'homme qui, après la mort prématurée de ce dernier, devait prendre chaleureusement la défense de sa mémoire et de son talent. Je ne connaissais Paul que de vue. J'étais assez lié avec Alfred, qu'indépendamment de nos rencontres fréquentes dans le monde, je voyais chez un de ses plus in-

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tinics amis, fils d'un ancien agent de change, M. Alfred Tastet, jeune homme d'esprit, de savoir et de goût.

L'intimité d'Alfred de Musset avec le prince Belgiojoso lui fut préjudiciable à un certain point de vue. Le prince était très-viveur et son énergique nature lui eût aisément permis des excès de tout genre. Il usait et abusait de cet avantage naturel dans les gais soupers auxquels il conviait ses amis. Ce n'était point, on le comprend, des réunions de tempérance, que ces soupers gais, animés, charmants, où l'esprit pétillait comme les vins, et où les vins se buvaient comme de l'eau. Le prince supporlait admirablement ces veilles ardentes, et pour lui la coupe n'avait pas de dangers, parce qu'elle ne contenait pas l'ivresse. Il n'en était malheureusement pas de même d'Alfred de Musset, dont la nature nerveuse était si différente, et dont l'organisation ne pouvait pas sans péril se plier à des habitudes de ce genre. Il est vrai que son imagination surexcitée ne produisait jamais d'une façon plus heureuse que lorsqu'il sortait d'une nuit d'excès

bachiques. Mais en voulant imiter son noble ami, il dépassait la mesure de ses forces. Bientôt, d'ailleurs, l'excès devint chez lui une habitude; plus tard il allait devenir un besoin, et la moj't se cachait derrière les flacons. Un jour vint où elle réclama cette trop précieuse proie. J'appris de loin la mort d'Alfred de Musset, et personne ne regretta plus que moi de n'avoir pu grossir le cortège peu nombreux qui accompagna cet homme de talent à sa dernière demeure. Son indulgence pour pics travaux avait été grande. Je la lui rendais en vive sympathie.

Les artistes musiciens venaient aussi en grand nombre chez la princesse Belgiojoso. Le prince avait lui-même une voix superbe et chantait en artiste. Souvent il lui est arrivé d'exécuter un duo avec Julia Grisi ou Persiani, tout aussi bien qu'aurait pu le faire un chanteur di primo cartello. Ces charmants concerts de la princesse, de mondains qu'ils étaient avant le carême, devenaient spirituels durant ce saint temps. On n'y exécutait alors que de la musique religieuse classique, et elle y était admirablement inlerpré-

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lée. Jusqu'où carême, durant la saison d'hiver, le concert était, comme je l'ai dit, suivi presque immédiatement d'un petit bal improvisé dans la salle à manger, et alors il fallait voir avec quelle ardeur se succédaient les valses à deux temps, une nouveauté d'alors, et comment s'efforçaient d'y briller, à côté de la jeune génération féminine, quelques-unes des individualités dansantes du lieu, telles que Gontaut-Biron, Albert Courpon, Ferdinand de Lasteyrie et Alfred de Musset luimême.

Un jour vint hélas! où prirent fin ces agréables et intelligentes soirées, où ce salon se ferma. Le prince avait soudainement quitté Paiis en emmenant une des plus charmantes femmes delà haute société parisienne, et l'histoire avait fait grand bruit. D'un autre côté, les dépenses de réception, toujours si élevées à Paris, jointes au laisser aller de bonnes œuvres de la princesse, avaient apporté quelque trouble dans son budget. Il fallut en venir à compter, cette terrible obligation imposée, comme à tout le monde, aux gens de cœur et- d'esprit, et la conséquence de

CCS causes diverses fut qu'un jour de printemps la princesse Belgiojoso quitta la France pour retourner dans son pays natal.

Depuis lors, elle prit une grande part aux événements politiques dont l'Italie devait être le théâtre, et, en 1848 et 1849, se mit elle-même à la tète des soldats qu'elle avait rassemblés à ses frais pour soutenir l'indépendance de sa patrie. Puis lorsque les espérances de l'Italie durent forcément èlre ajournées en présence des victoires autrichiennes, jusqu'à ce qu'elle rencontrât cette chance singulière d'obtenir l'appui et le concours armé de la France , la princesse visita l'Orient dont elle peignit les mœurs dans des récils animés, auxquels la Revue des Deux Mondes ouvrit ses pages comme elle l'avait déjà fait pour quelques récits de la révolution italienne, dus à la même plume ardente et convaincue.

Quoique le salon de la princesse Belgiojoso ne fût point un salon diplomatique, beaucoup de diplomates le fréquentaient cependant. Mais les grandes ambassades qui reçurent le plus brillamment cl plus fréquemment sous le régne de

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Louis-Philippe, ce furent celles d'Angleterre et d'Aufriclic.

Pendant un ou deux hivers, l'envoyé de INaples (une ambassade de famille, comme cela se dit en termes diplomatiques), M. le duc de Serra Capriola, avait fréquemment ouvert les salons de l'hôtel de la place Beauveau, où se trouve maintenant transporté le ministère. de l'intérieur, et qui était alors occupé par l'ambassade de Naples. Mais SCS réceptions et ses fêtes n'étaient qu'accidentelles, comme celles de quelques-uns des diplomates étrangers à Paris, tandis que l'Angleterre et l'Autriche, surtout cette dernière, se distinguaient par le nombre et l'éclat de leurs soirées ou de leurs grands bals.

L'hôlel de l'ambassade d'Angleterre est, on le sait, admirablement situé dans la rue du Ruibourg-Saint-lionoré. La disposition intérieure des appartements de réception n'en est pas moins heureuse que la situation extérieure : après avoir franchi un grand vestibule, on pénètre dans trois vastes salons qui conduisent à une salle de danse, d'une belle dimension, soutenue par des co-

lonnes, et à l'exlrémitù de cctlc salle communiquant avec les appartements que l'on vient de traverser, on remarque élevé sur une estrade, sous un dais de velours, et adossé aux armes de l'Angleterre richement brodées, un fauleuil qui rcprésenle le trône britannique (dans chaque grande ambassade il y a ainsi une salle du trône); puis, par une disposition très-favorable, surtout les jours de bal, chacune des portes de ces divers salons donne sur une galerie qui les sépare elles-mêmes d'une vaste serre, de telle sorte que quel que soit le nombre des invités, il n'y a jamais d'encombrement, et que la circulation est facile.

A la gauche du vestibule et du premier salon s'étend une longue et belle salle à manger, où un splendide buffet est richement servi. Les jours de grands fêtes c'est dans la serre elle-même que le souper est disposé avec tout le luxe britannique. Rien de plus élégant que ces soupers au milieu des orangers et des fleurs.

Lord et lady Grandvillc ui firent admirablement les honneurs de ce bel hôtel durant presque

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loiit le règne de Louis-Philippe, avaient l'iiabitiide de célébrer par un grand bal l'anniversaire de la naissance de la reine Yictoria. Alors une brillante illumination de l'hôlel annonçait de loin qu'il y avait fête chez le représentant de la Grande-Bretagne. Ce jour-là l'ambassade d'Angleterre absorbait toutes les fleurs de Paris et de la banlieue. Des rosiers transportés avec la terre qui les entourait, formaient des deux côtés de la galerie une délicieuse plate-bande. Le souper était, comme je l'ai déjà dit, disposé dans la serre, et les invitées de lady Grandville, sur un mot d'ordre transmis de l'une à l'autre, apparaissaient vêtues de blanc et de rose, car elles avaient adopté les couleurs de la reine Victoria. Les hommes, par contre-coup, portaient tous à leur boutonnière un petit bouquet composé d'une rose et de quelques tiges de muguet, sans qu'aucune exception fût admise dans cette convention générale. L'homme politique, l'homme grave était voué au rose et au blanc tout aussi bien que le dandy.

Mais les fêtes diplomatiques les plus brillantes

dccelt(^ époque, et je dirai les plus populaires en prenant ce dernier mot dans l'acception de notoriété ef de publicité, furent, sans contredit, les bals de l'ambassade d'Autriche, et surtout les réunions connues sous le nom de déjeuners dansants, offertes à l'élite de la société parisienne par le comte et la comtesse Appony.

Le comte Appony (la véritable orthographe de son nom est Apponyï, mais en France l'habitude a prévalu), le comte Appony, disais-je, Hongrois de naissance, était un des protégés du prince de Metlernich; il représentait dijh l'Autriche à Paris sous la Restauration, et il avait su s'y faire une si bonne position, que lorsque arriva la révolution de Juillet, le roi Louis-Philippe désira qu'il ne fût point remplacé, ce qui d'ailleurs entrait dans les vues du prince de Melternich.

Le comte Appony, généralement aimé et apprécié comme diplomate et comme homme du monde, eut cette singulière non moins que rare bonne fortune de plaire successivement à deux gouvernements, sans que moralement sa personnalité eût à en souffrir.

Détaille moyenne, assez gros, portant moustaches,ce qui n'était pascommun alors dans le corps diplomatique, à moins qu'on ne fût militaire, mais devenait obligatoire à cause du costume de magnat de Hongrie (costume qui n'est autre, on le sait, qu'un très-riche uniforme de hussard, avec une pelisse un peu plus longue que ne comporte l'ordonnance française), le comte Appony était remarquable par la distinction parfaite de ses manières, et par ses allures de grand seigneur. Son vrai mérite, sa grande force étaient une extrême perspicacité. 11 voyait les choses de haut et de loin, et je ne crois pas que jamais celte perspicacité lui ait fait défaut.

La comtesse Appony, d'une taille élevée, d'une figure un peu maigre, avec des yeux dont l'expression douce et bienveillante avait un charme très-particulier, était elle-même un type de distinction féminine. Elle avait deux fils, Rodolphe et Jules. Le dernier est mort jeune; l'autre occupe un des postes les plus importants du corps diplomatique autrichien. Ce Rodolphe se dislinguail par le chiffre deux, sur ses caries de visites,

de son cousin, Rodolphe F'", neveu du comte Appony, et dont la réputation comme valseur et conducteur de cotillon, datait, ainsi que j'ai eu déjà l'occasion de le dire, des dernières années de la Restauration. Une jeune fdle, gracieux portrait de sa mère, complétait cette famille, qui secondait si bien son chef lorsqu'il s'agissait de faire les honneurs du salon de l'ambassade d'Autriche.

Lebel hôtel occupé rue duFaubourg-Saint-Honoré par le représentant de la Grande-Rretagne, était la propriété du gouvernement anglais; mais celui de l'ambassade d'Autriche, rue Saint-Dominique, appartenait, si je ne me trompe, à madame Adélaïde, sœur du roi, et par conséquent était loué. Il se trouvait situé entre une très-vaste cour et un magnifique jardin, qui s'étendait le long de l'Esplanade des Invalides jusqu'à l'entrée de la rue de Grenelle.

Deux fois par hiver ordinairement il y avait bal à l'ambassade d'Autriche, et ces réunions étaient d'une suprême élégance. La comtesse Appony se montrant plus difficile dans ses admissions que

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ladyGrandville, il en résultait môme que ses salons présentaient un aspect plus exclusivement aristocratique que ceux de Fambassade d'Angleterre. Là plus qu'à l'hôtel delà rue du Faubourg- Saint-IIonoré, affluaient les grandes dames du parti légitimiste et les sommités masculines du faubourg Saint-Germain. Le comte Appony ayant représenté l'Autriche auprès des Bourbons de la branche aînée, il semblait à la portion de la société parisienne qui était demeurée fidèle à ses souvenirs politiques et boudait les nouvelles Tuileries, qu'elle se trouvait sur le terrain diplomatique le plus sympathique à ses idées, sinon à ses espérances. La grâce et le bon accueil du comte et de la comtesse Appony complétaient d'ailleurs l'illusion.

Aussi, nulle part plus qu'à l'ambassade d'Autriche on ne vit les fidèles du parti légitimiste porter le deuil de cour lors de la mort du roi Charles X. On sait que ce deuil, de môme que celui de madame la Dauphine, fut pris très au sérieux par tout le faubourg Saint-Germain; le roi Charles X n'élait-il pas, d'ailleurs, ainsi que sa

l)elle-fille , mort sur les (erres de l'empereur d'Autriche, où la famille exilée avait, en quittant l'Ecosse, cherché tout à la fois un nouvel asile et un climat plus doux?

Ce qui n'empêchait pas les notabilités de la cour nouvelle de se montrer en grand nombre chez le comte Appony, à commencer par les ducs d'Orléans et de Nemours; le premier d'une taille un peu plus élevée que le second, dune chevelure plus foncée aussi, rappelant par le visage quelques-uns des trails de la reine Marie-Amélie; le second très-blond, très-bourbonien, ressemblant singulièrement aux portraits de Louis XV jeune, avec la différence de la moustache moderne : d'une remarquable distinction lous les deux.

Le passage de ces deux jeunes princes au milieu delà vieille noblesse frondeuse du faubourg Saint-Germain avait un côté très-piquant; ils n'étaient exposés d'ailleurs à aucune impolitesse de la part de gens trop bien élevés pour se livrer à quelque démonstration intempestive, et ils se Ironvnieiil eiilourés non-seulement d'un état-ma-

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jor diplomatique ou officiel, mais encore de tout un escadron Yolant de jolies femmes appartenant à la société des Tuileries.

Les hommes qui avaient une réputation lilléraire ou artistique étaient très-bien accueillis à l'ambassade d'Autriche, notamment Balzac et Eugène Sue. Ce dernier n'a pas toujours été un farouche républicain, il s'en faut de beaucoup. Mort en exil, mort démocrate socialiste, il avait longtemps vécu à Paris dans la société la plus aristocratique, et pour s'y faire recevoir n'avait reculé devant aucune démarche. Son talent lui eût d'ailleurs ouvert toutes ces portes auxquelles il ne dédaignait pas de frapper. 11 aimait à vivre de la vie élégante, habitait au faubourg Saint-Honoré, rue de la Pépinière , une délicieuse maison à l'arrangement de laquelle il avait consacré beaucoup d'argent, et qu'il a très-exactement décrite dans un de ses romans, 11 avait de beaux chevaux, de charmantes voitures dans lesquelles il aimait à se montrer à quatre heures, au bois de Boulogne; il était mis avec recherche, et s'efforçait par l'/'légance de sa toilette de racheter ce qui

Ii2 LES SALONS DE PARIS

manquait de distinction à sa tournure un peu épaisse. De larges épaules bien carrées, une tête carrée aussi et abondamment couverte de cheveux d'un noir de jais, d'épais sourcils sous lesquels brillaient les yeux les plus fins et les plus intelligents du monde, un nez légèrement retroussé qui ajoutait encore du piquant à sa physionomie, tel était Eugène Sue. Ses œuvres viendraient au besoin corroborer ce que je dis relativement à ses goûts, à ses instincts, à ses tendances aristocratiques pendant la première partie de sa carrière littéraire qui a été la bonne, il faut bien le dire, car depuis qu'il s'est fourvoyé dans le socialisme républicain, toutes ses pioductions ont été frappées de la plus étonnante vulgarité ; à ce point que ses œuvres complètes pourraient être classées en deux catégories bien distinctes : la première ayant une incontestable valeur au point de vue de la littérature d'imagination; l'autre entièrement dépourvue de style, d'invention, et n'offrant plus aucune trace de talent.

On a di(, et je crois la chose vraie, que l'éloi-

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gnemcnl soudain d'Eugèno Sue pour les idées et pour les hommes qui dans le principe avaient si notoirement ses préférences, était venu do quelques réceptions plus froides qu'il avait rencontrées au faubourg Saint-Germain, peut-être même de quelques paroles hautaines et mal sonnantes qui seraient arrivées à son oreille dans ce monde aristocratique qu'il affectionnait, et où il avait voulu introduire comme lui sa sœur, la riche madame Gaillard (des messageries Laffitle, Gaillard et G'^), une excellente femme, extrêmement dévouée à son frère, et qui lui ressemblait physiquement de telle sorte, qu'en la voyant, on pouvait supposer voir Eugène Sue luimême travesti.

Toujours est-il qu'à un certain moment qui ne précéda pas de beaucoup, d'ailleurs, la chute du roi Louis-Philippe, c'est-à-dire la surprise de Février 1848, le langage, les opinions, les habitudes d'Eugène Sue changèrent tout à coup. Ses écrits prirent une nuance non-seulement démocratique, mais socialiste, et désormais le grand monde fut aussi maltraité dans ses romans

ni LES SALONS DE PARIS

qu'il avait été pciiil en beau jusque-là. Puis avec la révolution de Février Tambition polilique d'Eugène Sue se fit jour; ses circulaires, scspiofessions de foi le firent arriver aux assemblées

politiques. Il est mort en exil, dans cette Savoie qui devait, grâce à la singulière destinée de Victor Emmanuel, appartenir un jour à la France, il est mort après avoir publié, mal inspiré par le dépit, deux ou trois romans indignes de son talent, et en revendiquant le titre de libre-penseur, parce qu'il avait émis cette idée au moins étrange, que les Français devaient en revenir aux croyances de leurs ancêtres les Gaulois, c'est-à-dire à la religion des Druides. Partout, dans ses derniers écrits, celte tendance druidique se fait jour.

Revenons à l'ambassade d'Autriclic et à ses réceptions brillantes :

Quel que fût réclat de ses bals d'hiver, les déjeuners dansants de la comtesse Appony avaient, ainsi que je l'ai déjà dit, un beaucoup plus grand prestige, et une plus grande nolol'iété. H est vrai que rien n'était perdu dans ce quej'"! ncmniciai la mise en scène de ces léu-

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nions cliarmanlcs. On arrivait en plein soleil, à deux heures et demie, et Ton se relirait à huit heures du soir. CeUe longue file de voitures aristocratiques, CCS livrées resplendissantes, ces chevaux piaffants, tout ce luxe, toutes ces toilettes de printemps plus agréables à l'œil mille l'ois avec leurs rubans et leurs fleurs que les diamants et les pierreries dont on surcharge les toilettes d'hiver, tout cet ensemble d'élégance et de richesse se produisait au grand jour, et pas un des détails qui composaient ce tableau aristocratique ne pouvait être perdu pour le spectateur.

En entrant, chaque femme recevait un bouquet et pénétrait dans les riches salons dont la comtesse Appony allait si gracieusement faire les honneurs, car elle personnifiait littéralement la vieille tradition de la haute société d'autrefois. Le comte, de son côté, avec la Toison d'or au cou et la plaque de Saint-Etienne sur la poitrine, offrait un type de grand seigneur affable, mais plein de dignité.

Les danses commençaient. La valse à deux

temps faisait fureui", et chacun s'élançait sur les traces des den.v Rodolphe et de Julio Appony, maîtres passés dans cet exercice qui était un art. Parmi les élégants et les hommes à la mode de ce temps-là, figuraient le bel Antonin de Noailles, qu'on surnommait Antinoïis; M. de Nieuwerkerque, aujourd'hui surintendant des beaux-aris cl sénateur, alors très-recherché et apprécié dans le monde légitimiste parce qu'il venait de produire une fort jolie statuette représentant le duc de Bordeaux à cheval, et le chapeau à la main. M. dcNicuwcrkerqueavailépousé mademoiselle de Montessuy, dont la brune beauté était remarquée dans le groupe des jeunes femmes qui avaient le privilège d'absorber les hommages elles invitations des danseurs.

Les ducs d'Ossuiia, de Yalençay el de Dino, les comtes Esterhazy, Zichy, de Morny, de Flamarens (aujourd'hui sénateur), de Chaleauvillars, de Jumilhac, de la Tour du-Pin, Gustave de Montessuy, deMornay, deSaint-Pierre, Guillaume de Knyff qui, connue un vèrilable météore, a Iraversé les salons de Paris, puis a disparu tout a

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coup cnglouli dans les dilTicullcs matérielles de l'exislence qu'il s'était faite ; le baron de Lotzbeck, les deux Labriffe, le marquis de Calvière, Alexis de Valon, jeune homme d'avenir, qu'un accident cruel devait si promptement ravir à la société parisienne, et Albert Courpon dont j'ai déjà parlé à propos du salon de la princesse Belgiojoso, élégante mais en môme temps excellente et cordiale nature, également enlevé trop tôt par la mort aux sympathies de ses amis.

Puis venaient les grandes individualités de la richesse, telles que les Rothschild, les Hope, les Baring, les Thorn. Mais la finance, en général, quand elle n'avait pas d'autre titre que l'argent à l'attention du comte et de la comtesse Appony, ne parvenait que très-difficilement (quand elle y parvenait) à se faire inviter à l'ambassade d'Autriche.

Parmi les femmes on remarquait dans ces salons de la suprême élégance parisienne, mesdemoiselles Fitz-William, de Terzzi,deStackelberg, de Chanlerac, de Ganay, de Nicolaï, de Viricu, lady Canterbury, la duchesse de Sutherland, la

princesse de la Trémouille, la marquise de Contades, les duchesses d'Islrie, d'Otrante, de Plaisance, mesdames d'Haussonville, de Yernaut, de Magnoncourt, et beaucoup d'autres que je n^pntioimerai plus tard en les plaçant dans le cadre qui les faisait ressortir le plus.

Vers cinq heures (l'heure était un peu tardive pour un déjeuner, mais il n'en faisait pas moins très -grand jour) , les danses s'interrompaient, et l'on descendait les marches du perron de l'hùtel qui conduisait au jardin. Là étaient disposées sous les ombrages et au milieu des massifs une foule de petites tables élégamment servies où Ton s'installait, soit au hasard, soit par coteries, et où les charmes d'une causerie animée par le vin de Champagne prolongeaient ou ravivaient les agréables émotions de la valse Cl du galop.

Puis on rentrait dans les salons; les danses reprenaient avec une vivacité nouvelle, et vers neuf heures tout ce beau monde se dispersait en emportant le souvenir d'une réunion dont rien à l'époque actuelle ne peut donner ime

sous I.Ol'IS-PIIILIPI'E 1". 1:0

idée, non pas qu'il ne puisse y avoir des ieles aussi brillantes, mais parce qu'il n'y en a plus du même genre et données dans les mêmes conditions.

.METTES M ni

Ferd'^SARTORIUS.E(Fr. de Seine. îy.Paris

Le carnavnl parisien sous Louis-Pliilippo. — I.cs boulevards pendant les jours aras. — Les promeneurs en voiture et les promeneurs à pied. — Les élégants travestis. — La pluie de l)onhons. — Les fanfares du café de Paris et de Tortoni. — Loid Seymour. — Sa popularité. — Le bal de l'Opoia. — Les tombolas. — Le bal des Variétés. — La loule. — Les costumes. — Les dan?es. — Aspect étrange de ce bal. — Les bals de rOpéra-Comique, du l'alais-Pioyal, du tbéàtre Ventadour. de

- rOdéon, de la Porte-Saint-Wartin, de r.\inbigu, du Cirque. — Les Champs-Elysées d'iiiver. — Les bals de l'Jiôlel Laffitle. — M. Jlasson de Puitncuf. — Le carnaval à tous les étages de la société. — Quelques viveurs de ce temps. — M. Piomieu.

On a dit que le carnaval parisien du temps de Loui.s-Philippe était très-différent de celui d'à présent; que son entrain, sa gaieté, les formes même dans lesquelles cette gaieté se produisait

i:,2 LES SALONS DE l'ARIS

élablissaieiil une différence essentielle enlre les deux époques. 11 y a beaucoup de vrai dans celle assertion,

L'aspecldes boulevards, celle promenade vraiment unique en Europe, pendant les trois derniers jours du carnaval, c'est-à-dire le dimancbr, le lundi et le mardi (jras, présentait une animation, un mouvement, un speclacle d'une incomparable variété et d'une folie quelquefois très-divertissante.

Vers deux heures de l'après-midi, une double fde de voilures se formait sur cette voie magnifique, qui s'étend de la Madeleine à la Bastille. Celait comme un avant-goût de la promenade de Longchamp, et les toilettes s'y faisaient voir, somptueuses et variées, dans les plus brillants équipages.

Ceci n'existe plus à notre époque.

Le dimanche et le mardi étaient les jours favoris, surtout lorsqu'une belle journée d'hiver rassurai! sur la destinée des riciies et élégants costumes dhiver que l'on tenait à y produire. Ces iours-là une femme du monde tout en se levant

sous LOUIS-PHILIPPE I-

lard à cause du bal de la veille, demandait sa voiture et allait sur les boulevards entendre les joyeuses fanfares sonnées, soit par des cjenlJemcu, soit par des hommes du métier, aux fenêtres envahies de ïortoni ou du café de Paris (le café de Paris, encore un souvenir!). Elle passait du fond de sa calèche découverte la revue des membres du Jockey's Club réunis sur leur balcon au coin du boulevard et de la rue Drouot, et applaudissait les élégants porteurs de costumes liizarres qui paradaient dans des landaus à quatre chevaux, et haranguaient la foule en style tant soit peu trivial, tout en lui lançant à profusion des bonbons et des oranges.

Pour cette foule entassée sur les deux côtés de la chaussée, et contenue à grand'peine par les gardes municipaux à pied et à cheval, chacune de ces voitures conduites par des postillons couverts de rubans, renfermait le fameux, l'illustre lord Seymour, popularité sans pareille à laquelle le gamin de Paris avait doimé un nom assez irrespectueux, mais qui n'en avait pas moins un énorme prestige.

lài Li:S SALONS DE l'AllIS

Lord Seymour n'élait connu et apprécié de la foule que sous le nom de « lord Arsouille; » on sait ce que ce mot « arsouille, » signifie en argot parisien.

Le soir, après avoir ainsi passé deux ou trois heures sur les boulevards au milieu de la foule joyeuse, la belle dame se rendait à quelque bal du monde, parfois à un bal travesti. x\ujourd'hui les bals travestis sont si nombreux et si fréquents dans les hautes sphères sociales, qu'ils en sont devenus monotones. Jamais, à aucune époque, je crois, on n'a autant abusé du travestissement et du costume que de notre temps. On dirait, en vérité, que le monde d'aujourd'hui se trouve si laid, si gauche et si vulgaire qu'il ne voit rien de mieux à faire que de se déguiser.

A l'époque dont je parle, un bal costumé, soit chez M. le duc d'Orléans (ce qui n'arriva qu'après son mariage), soit dans un salon du grand monde, comme chez la marquise de Portes, par exemple, ou chez M. Thorn, soit encore chez quelque artiste en renom, comme Pradier le sculpteur, ou Alexandre Dumas, un bal costumé,

sous LOi:iS-IMIILIPPE I". 155

dis-je, était une affaire d'état, à laquelle on se préparait deux mois à l'avance, et dont on parlait encore deux mois après.

Mais, en dehors de ces joies exclusives, bien des centres étaient ouveris, alors, aux appétits de danse et de joie.

L'Opéra, d'abord; l'Opéra où notre dame élégante allait peut-être, bien encapuchonnée dans son domino, et masquée jusqu'aux dents, se montrer, c'est-à-dire, pour parler plus exactement, pénétrer furtivement sur les deux heures du matin après avoir fait son apparition dans quelque salon du grand monde; l'Opéra, dont l'habile M. Véron venait en quelque sorte de rajeunir les bals, non-seulement en modifiant leur aspect et en y introduisant les costumes et de véritables ballets réglés par Coraly, mais encore eii leur dormant l'attrait nouveau d'une loterie à l'Italienne, d'une tombola dont les lots étaient seuls très-capables de servir d'appât au public. Ainsij parmi ces lots se trouvaient un magnifique piano de Pleyel, un service à thé d'Odiot, des bracelets de Janisset, un cachemire des Indes,

156 LES SALONS DE l'AllIS

une loge àryiinéc aux sccomles de fiice (lot Irèsambilionné parles amateurs), enfin, un tableau de Couderc, d'une importance relative assez grande. M. Véron avait parfaitement comprig les instincts du siècle et flatté ses goûts, en introduisant dans ses plaisirs des combinaisons d'intérêt, en mêlant l'espoir et la convoitise du gain aux folies et aux intrigues du carnaval.

Non loin de l'Opéra, de l'autre côté du boulevard, le tbéàtre des Variétés ouvrait aussi ses portes à une foule masquée et travestie; c'était, il est vrai, la cbarge à côté du tableau, la parodie en face de la grande pièce ; mais une cbarge pleine d'esprit, d'entrain; une parodie étincelante de verve, et à laquelle on n'aurait pu rcprocber que d'en avoir trop.

Rien ne pourrait, en effet, donner une juste idée de la fougue de ces bals, où prit naissance la renommée de l'illnstrc Cbicard. Le vieux carnaval du temps jadis semblait avoir trouvé un refuge dans l'enceinte où les Potier, les Brunet, les Tiercelin, les Baptiste Cadet avaient jadis provoqué et entretenu le tou rire de deux ou

sous LOUIS^PIIIMI'PE I". 157

trois générations. Là on trouvait encore les pierrots, les arlequins, les poissardes, les cassa ndres, les turcs et les forts de la halle d'autrefois. Plus tard des costumes plus compliqués, des travestissements impossibles allaient remplacer ces déguisements primitifs, et le temps n'était pas éloigné où, grâce à d'audacieux, novateurs, on allait voir poindre le casque romain orné d'un plumeau, accompagné d'un habit à queue de morue, d'une culotte de peau et débottés à l'écuyère, costume éminemment fantaisiste appelé à produire une sensation immense, puis ces variétés infinies de tilis et de débankurs, Irés-gracieuscs quelquefois, qui ont précédé les bébés d'aujourd'hui.

Si les inconcevables écarts de celte cohue enfiévrée de grosse joie et livrée tout entière à une sorte de délire chorégraphique étaient difficiles à évoquer par l'imagination et la pensée, ils étaient plus difficiles encore, peut-être, à contempler dans leui' réalité, et à constater parles yeux.

Longtemps avant que les portes du théâtre fussent ouvertes, une foule compacte de masques

158 LES SALONS DE l'AIilS

faisait la queue sur le boulevard. Là se voyaient les pieds dans laboue, la tête et lesépaulesà peine couvertes, grelollant sous quelque mauvais manteau, quelquefois sous des parapluies, de chétiveseNélicales créatures que des brodequins de satin, des petits souliers découverts, un jupon écourlé, un corsage écourlé aussi, ne pouvaient absolument pas garantir des intempéries de la saison, el qui, donnant le bras à des hommes aussi peu chaudement vêtus qu'elles, souvent dans un débraillé complet, n'avaient cependant qu'une idée, idée iixe et pénible, non pas celle de la fluxion de poitrine qui pouvait bien les aliter le lendemain, mais la crainte de n'avoir peut-être pas de place tlans cette salle littéralement envahie et prise d'assaut.

Les portes s'ouvraient enfin; la foule se précipitait, contenue à grand'peine par les gardes municipaux et les sergents de ville^ vers les bureaux dont elle s'arrachait les billets. En un instant, et comme les flots de la mer à la maiée haute, elle lemplissail la salle et les couloirs.

Alors les danses commençaient (et (pielles

sous LOUIS-PHILIl'PE I-. IJO

danses!) au son d'un formidable orchestre où les cuivres dominaient. Les quadrilles diaboliques, les galops échevelés se succédaient avec un entrain et une rapidité indicibles ; les galops, surtout, étaient quelque chose de foudroyant, et certes une personne de mœurs tranquilles, d'iiabitudes paisibles, un provincial, par exemple, qui, tout d'un coup, eût pu cire transporté au milieu de cette cohue bondissante, se fût parfaitement persuadé que, mort, il se trouvait livré à quelque bande de démons. Ce galop composé de couples étroitement embrassés où l'œil ne distinguait quelquefois plus les sexes, grâce au\ costumes souvent intervertis, s'élançait tète baissée et bras en avant comme le beaupré d'un navire, renversant tout sur son chemin, perçant el traversant tous les groupes, brisant tous les obslaclcs, accrochant et entraînant au passage tous les êtres humains qu'il renconirait, précipitant ainsi parfois au milieu de son tourbillon insensé quelque spectateur paisible, quelque observateur absolument désintéressé, le faisant galoper malgré lui, el, si par malheur il tombait, le foulant

1(jO les salons de I'AUIS

aux pieds et lui passant sur le corps comme une cliarge de cavalerie, tout en jonchant le sol, de to(iues, de liubans, de chapeaux de pierrot, de bonnets de poissarde, de plumes, de gaze et de fleurs.

Il arrivait assez souvent vers les une heureou denx heures du matin, qu'une sod^ïe se présentait nn peu attardée an haut de l'escalier qui du balcon des premières loges communiquait avec le plancher delà salle, et qu'alois, afin sans doute de rattiaper le temps perdu ou dans le but de mieux s'ouvrir un passage au milieu de la foule compacte qui encombrait l'escalier, cette société YÙun'iG, et se tenant, hommes et femmes, par la main, se laissait lourdement tomber du haut des marches sur tout ce qui se trouvait en dessous. Un moment, on le conçoit, la confusion était grande; on roulait les uns sur les autres, on se distribuait quelques horions; puis, en un clin d'oeil chacun se retrouvait debout; les nouveaux venus s'intercalaient dans le galop, et tout finissait comme Beaumarchais prétend que tout liiiit en France : par des rires et dos chansons.

sors I.OUIS-PHILIPPE 1". K.l

Les bals de rOpéra-Coiuique et du lliéàlicdii Palais -Royal avaient la prétention d'être des hais d'artistes. Sur quoi cetio prétention élait-elle fondée, et quels étaient les arts que l'on v cultivait? Voilà ce qu'il était assez difficile de dire. Cependant il exislait une nuance assez tranchée entre les grosses folies du bal des Variétés, la tenue et l'attitude de ses habitués et l'espèce de décence relative des danseurs de l'Opéra-Comiquc cl du théâtre du Palais-Royal, parmi lesquels, il faut bien le dire, on distinguait quelques acteurs et actrices. L'Opéra-Comique occupait alors la salle de la place de la Rourse, consacrée aujourd'hui au Vaudeville,

Le tiiéâtre Venladour qui se nommait aussi Théâtre-Nautique à cause des prétentions aquatiques qu'il avait affichées à ses débuts, n'attirait guère à son bal masqué que le personnel tout à fait local des rues avoisinantes, et les amateurs de son quartier. Les prétentions aquatiques dont je viens de parler consistaient en un bassin rempli d'eau qui occupait dans le principe le milieu de la scène, où Norma, Rosine et Sémiramis font

i02 LES SALONS DE PARIS

aujoiird'liui entendre leurs roulades; car le Théâtre-Ilalien d'alors occupait la salle consacrée de nos jours à rOpéra-Coinique. On prétendait que, grâce à ce bassin dont l'eau pouvait à l'occasion retomber en cascade comme dans le ballet de Guillaume-TeU^ représenté au théâtre Yentadour avec un certain luxe de mise en scène, que grâce à cette eau, disais-je, on aurait pu donner des fêtes vénitiennes, et procurer aux Parisiens le divertissement d'une promenade en gondole. Mais c'étaient les mauvais plaisants qui avançaient cela pour avoir, peut-être, la satisfaction de prétendre plus tard que les bals masques du Théâtre- Nautique étaient tombés dans l'eau. La vérité, c'est que le fameux bassin de la salle Yentadour n'était, par le fait, qu'un bocal à poissons rouges un peu plus développé que le modèle ordinaire, et qu'il n'y avait absolument rien à en faire, môme en temps de carnaval.

Les bals de l'Odéon avaient un caractère et un aspect particulier : sur ce terrain-là l'étudiant et la grisette ou, pour mieux direl'étudiante, étaient les maîtres, parce qu'en réalité ils étaient chez

sous LOUIS-PHILIPPE I" 103

eux. Murger dans sa Vie de Buliême a peint d'une façon magistrale les mœurs et les habitudes du quartier Latin. On s'imagine Irès-bien après l'avoir lu ce que doivent être les joies des naturels du pays, comme il les appelle, sans avoir besoin de faire le voyage. Le caractère de ces bals et leur physionomie n'ont pas beaucoup changé depuis l'époque dont j'évoque les souvenirs. Quelque plaisanteries mémorables les assaisonnaient seulement alors de temps en temps, plaisanteries dont la mémoire n'est pas encore tout à fait perdue :

Ainsi, un jour un homme de letlres et un artiste s'entendirent pour amener à ce joyeux bal masqué un personnage dont le coslume était si exact, les gestes si naturels, qu'il obtint tout d'abord un immense succès, et produisit une très-vive sensation.

Ce personnage, c'était un ours.

11 n'y avail qu'un cri sur son passage :

— Comme c'est nature! Est il permis de se grimer avec un talent pareil!

Les choses allèrent très-bien au début. Après

Hji LES SALONS DE PARIS

avoir introduit leur personnage dans le inonde distingué auquel ils le présentaient, l'iiomme de lettres et l'artiste s'étaient un peu écartés pour mieux jouir probablement de l'ensemble du, tableau. Quelques dames, attirées par les exclamations et les éloges dont le nouveau venu était l'objet, s'étaient avancées et chercbaient par les agaceries les plus séduisantes à fixer son attention et à en tirer quebiues mots d'encouragement.

Vain espoir! un souffle chaud, quelques sons inarticulés, voilà ce que recueillaient les plus curieuses.

Tout à coup, un cri s'éleva, cri de teneur et de surprise, et tout le bataillon féminin qui s'obstinait à entourer le noble personnage, s'enfuit aux quatre coins de la salle.

L'étranger de distinction venait de répondi'e au chatouillement d'un éventail qui lui caressait le museau, par un coup bien appliqué de sa grosse patte velue sur le bras nu d'une de ces dames, et avait accompagné ce geste si discourtois d'une pantomime plus discourtoise encore : il avait en-

sous LOUIS-PIIILIPPE 1". 105

tr'ouvert sa gueule et inuntié deux, rangées de dénis dont l'éclat et la forme paraissaient faire trop d'honneur à son dentiste.

L'incident fit du bruit. Tout le l)al était en émoi. Effarouché de ce tapage, l'ours semblait devenir de plus en plus inquiétant; et ses deux parrains, perdus dans la foule, paraissaient, eux, assez peu disposés à se mêler de ses affaires. Les sergents de ville, voulant remonier de la cause à l'effet, intervinrent, et, après un colloque assez animé avec le personnage en question, finirent, non sans difficulté, par l'emmener en fourrière, où son propriétaire fut forcé de venir le chercher le lendemain.

L'affaire eut pour ce dernier quelques conséquences désagréables; mais sans doute il les avait prévues, et cela ne rentre pas dans notre sujet.

Une autre aventure, plus scabreuse, se rapporte à celte époque de folie, et les chroniques diffèrent sur le lieu où elle se produisit. Fut-ce au bal des Variétés? fut-ce au bal de l'Odéon? Toujours est-il que quelqu'un paria qu'il inlro-

lf)0 LES S.4L0INS DE rAUlS

duirait au beau milieu de l'une ou de Taulre de ces réunions une femme uniquement vêtue de son boa et de ses gants. Le pari fut tenu, et de plus il fut gagné, grâce au manteau maintenu sur ks épaules de la nymphe au moment de son entrée, et prestement enlevé ensuite.

Là, il y eut encore des suites désagréables, et c'était justice. L'argent du pari, qui était assez considérable, indemnisa, du reste, les acteurs de cette scène rapide, mais trop risquée.

A l'Odéon, les étudiants en médecine se permirent aussi quelquefois des plaisanteries funèbres dont ramphilhéâtre de l'École faisait tous les frais: plaisanteries presque coupables, car on ne joue pas avec la mort, et qui étaient un peu de tradition chez celle jeunesse plus turbulente alors qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Les bals masqués de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu et du Cirque-Olympique avaient une physionomie identique, mais particulière. Délices des commis marchands et des ouvrières en lingerie, en modes, en corsets, en bottines, en portefeuilles, en boutons, des rues Saint-Denis et

sous LOUIS-I'lllLIPPE I" IG7

Saint-Mari in, ils attiraient rarement une population exotique, mais avaient la bonne fortune (l'être hantés par l'escadron volant des figurantes plus ou moins jeunes et jolies des théâtres de ce boulevard.

Au centre de la grande ville, à l'ancien hôtel de M. Laffitte, car le célèbre banquier, à force d'avoir jwêté à la grande semaine (comme cela se disait en 1850) et pour d'autres causes aussi, s'était vu ruiner à peu prés complètement par les événements qu'il avait provoqués lui même; à l'hôtel Laffitte, dans la rue du même nom, M. Masson de Puilneuf avait également organisé des bals, mais des bals d'une apparence décente et bourgeoise, qui n'avaient rien de commun avec ceux mentionnés plus haut. Ce M. Masson de Puitneuf était Vinventeur des concerts des Champs- Elysées, concerts en plein vent qui eurent tout d'abord un très-grand succès. Ils se tenaient à l'entrée des Champs-Elysées, du côté droit, iiu milieu des quinconces d'arbres et dans un espace circulaire au centre duquel s'élevait un assez élégant pavillon destiné à abriter les musiciens.

Ce lut là que Musarcl le père, qui dirigeait l'orchestre de ces concerts, devenus promptemenl 1res à la mode, conquit sa célébrité européenne. Ce fut là que furent exécutés pour la preimérc fois les fameux quadrilles du coup de pistolet cl de la chaise cassée, dont la génération dansante d'alors n'a pas perdu le souvenir.

Disons, pour en finir avec ces bals publics, expression du carnaval à tous les étages de la société parisienne, que le faubourg Saint-llonoré possédait aussi sa réunion dansante, les Bals (les Champs-Elysées dliiver, installés dans l'ancienne église de l'abbé Chatel . Ces bals étaient alimentés presque exclusivement par une aristocratie toute spéciale, celle des Marions et des Frontins des antichambres de grandes maisons.

Mais ce qu'il y avait peut-être déplus curieux, de plus saisissant, de plus étrange dans ces diverses scènes du carnaval parisien à cette époque, c'était, sans contredit, ce que Ton nommait la descente de la Courtille.

Il m'est arrivé ainsi qu'à l'un de mes amis, en

sous LOUIS-PHILIPPE V'. 1C9

sorlanld'uii très-beau bal coslumé donné parla marquise de Portes, et après un cotillon (pii avait duré jusqu'à cinq heures du matin, d'èlre pris du désir de voir celle fameuse descente de la Courtille dont j'avais tant entendu parler.

Nos costumes n'étaient point un obstacle, bien au contraire, puisqu'il s'agissait de se mêler à une foule masquée. Seulement, nous jetâmes nos manleaux par-dessus, afin de combattre le plus possible l'air frais du matin; et, après être convenus avec le cocher d'une voiture de remise du prix spécial de ces sortes d'expéditions, nous partîmes rapidement pour gagner la ligne des boulevards.

Nous remarquâmes déjà, au coin du faubourg du Temple, que le café Ilainsselin était rempli de curieux comme nous, qui étaient venus là tout exprès pour jouir du spectacle de la Descente. Seulement (et il était facile de le constater à leur figure reposée, aussi bien qu'à leur toilette toute fraîche), ces gens-là n'avaient poini, comme nous, passé la nuit au bal; ils sorlaient évidemment de leur lit, et s'étaient fait Iranspor-

170 LES SALONS DE l'AUIS

ter à cette heure matinale sur le point consacré à leurs observations. Il y avait là des Parisiens et des étrangers, des touristes et des gens sédentaires. Un seul et même lien les unissait : la curiosité.

Ainsi que je l'avais prescrit au cocher, nous continuâmes notre course vers la barrière et nous la franchîmes. On nous avait bien recommandé, si nous voulions jouir complètement du spectacle que nous allions chercher, de pousser jusqu'aux maisons de la Courtille et de pénétrer même au Grand- Saint-Martin, la plus fameuse de toutes. C'est ce que nous fîmes.

Nous entrâmes dans une salle basse où des barrières étaient disposées à peu près comme dans le vestibule d'un théâtre. Nous allions les franchir, lorsque, sur un signe de la femme à visage réjoui qui se tenait majestueusement assise derrière le comptoir tout garni de victuailles, deux garçons nous retinrent poliment.

^- Pour entrer, il faut consommer, dit l'un d'eux sentencieusement.

sous LOUIS-PIIILII'PE I". 171

— Et qu'esl-ce que 1 on cousoinme? demandai-je.

— Combien êtes-vous? deux?

— Deux.

— Eh bien, ça fait deux litres.

— Et en argent?

— Ça fait un fi anc.

— Voilà un franc; gardez vos litres.

Et nous passâmes. Assurément on ne pouvait pas se procurer un spectacle à meilleur marché.

Mais quel spectacle! grand Dieu!

Nous gravîmes un escalier qui conduisait aux divers étages de rétablissement, pompeusement nommés salons.

A travers les cloisons et aussi par les portes entrebâillées des cabinets de société^ on entendait des cris et des refrains impossibles à redire, on voyait des choses indescriptibles.

Arrivés au premier étage, nous entrâmes dans une grande pièce carrée, entourée de huit rangées de tables occupées par des buveurs. Au centre il y avait un espace assez large, entouré d'une balustrade en bois, et à l'une des extrémités du-

quel était iiislallé un orchestre composé exclusivement d'instruments de cuivre qui fiiisaient un tapage réellement infernal.

M. de Chateaubriand dit dans son Voyage en Amérique ; « Au milieu d'une foret, on voyait une espèce de grange; je trouvai dans cette grange une vinglaine de sauvages, iiommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps deminu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tèle, des anneaux passés dans les narines. Un pelit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit ver(-pomme, vesle de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet h ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon enireson menton et sa poilrine, accordait l'instrument fatal; il criait en iroquois : «A « vos places! » et toute la troupe sautait comme r.ne bande de démons. »

sous LOUIS. PHILIPPE 1". 173

Eh Lien, ce que l'illustre voyageur rencontra ( t vit au fond de l'Amérique, sur la frontière de la solitude, comme il le dit lui-même, nous le vîmes, nous le rencontrâmes en pleine civilisalion, à la barrière de Paris, sur la frontière des jjoulevards. Assurément, M. Yiolet n'était pas là dans son habit vert-pomme et dans sa veste de droguet; sa pochette était avantageusement (du moins en ce qui touciie le bruit) remplacée par Torchestre, qui semblait réunir toutes les trompettes du jugement dernier; assurément cet orchcslrelà n'était point payé non plus en peaux de castors et en jambons d'ours. Mais, réellement, les sauvages étaient là : il y avait bien une cinquantaine de danseurs des deux sexes au milieu de l'espace entouré de barrières que j'ai déjà mentionné, et ces danseurs, vêtus d'une façon tout aussi étrange que les Peaux-Rouges du désert, gambadaient, tout aussi bien qu'eux, à l'inslar d'une bande de démons.

Comment caractériser autrement, en effet, les mouvements, les contorsions de ces amateurs passionnés de la danse dévergondée qu'on va en-

coie aujoui d liui regarder curieusement dans nos bals publics, de celle espèce de dùca française qui de nos jours n'est plus que folle et amusante, mais qui, dans le principe, était si complètement, si ouvertement obscène? On ne la tolérait guère que le mardi-gras et dans des bals de barrières, sans en surveiller de très près les trop fougueux écarts.

Aujourd'inii, les administrations de certains bals publics recrutent et payent assez cher, pour figurer dans un ou deux quadrilles, les habiles exécutants de cette danse accentuée. Ils savent que c'est un grand attrait pour l'étranger de passage à Paris. A l'époque dont je parle, il y avait parmi les ouvriers, les soldats, les jeunes gens appartenant à l'industrie ou au commerce, une foule de gens qui la dansaient très-savamment, et pour leur satisfaction personnelle.

Nos cinquante danseurs et danseuses du G/«»f/- Sa'mt-Martin l'exécutaient, eux, avec une furia et des gestes si expressifs que les Nègres les plus habitués à leur chiea, bien significative pourtant, en eussent été confondus. Franchement, c'élail

sous LOUIS-I'HILIPrE I«^ 175

un spectacle fait pour dégoûter au superlatif de l'espèce humaine ; et les spectateurs attablés tout autour, buvant ou cuvant leur vin bleu et rongeant leurs os, le coude appuyé sur ces nappes couvertes d'odieuses taches et qui n'avaient pas été changées depuis le dimanche-gras; étendus quelquefois, hommes et femmes, sur ce plancher émaillé de toutes sortes de débris, et y ronflant à leur aise ; les spectateurs, dis-je, étaient pour le moins aussi dégoûtants que le spectacle lui-môme. Avez-vous vu, au musée du Louvre, le splendide tableau de Rubcns représentant une kermesse? Il y a, tout le monde en conviendra, des détails assez vifs dans cette joyeuse page du grand-maître. Eh bien, son orgie flamande n'est qu'une naïveté à côté de mon orgie de la Courtille.

Nous nous enfuîmes.

— Ces messieurs en ont déjà assez? dit notre cocher en souriant et en nous ouvrant la portière de sa voiture. Aussi bien, ajouta-t-il, voilà la descente qui va commencer et elle s'annonce devoir être belle.

Les masques affluaient, en effet, de lous côtés ; et déjà se formait sur la chaussée une double file de véhicules de toute espèce, depuis la tapissière et le cabriolet de place jusqu'à la voiture de m.utre brillamment attelée, comme celle de lord Seymour, par exemple, avec ses quaire magnifiques chevaux anglais, ses élégants postillons el les piqueurs qui la suivaient en faisant entendre des fanfares de chasse, magistralement exécutées. Il y avait bien quinze ou dix-huit cents voitures qui défilaient de la sorte devant un public de soixante mille curieux au moins.

Dans des calèches découvertes, on voyait des femmes masquées qui jetaient à la foule des sacs de dragées, sur lesquels elle se précipitait au risque de se faire écraser. Plus loin chevauchait un riche cl très-excentrique étranger, en costume moyen âge, lequel tirait de temps en temps d'une aumônière suspendue à sa ceinture des ])ièces de cinq francs, qu'il lançait par poignées au milieu de cette foule ébahie. Ailleurs, un faux meunier distribuait à pleines mains sa farine dans les carrosses, en accompagnant sa rude pan-

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tomime des propos les plus grivois, auxquels on répondait dans un langage emprunté au Catéchisme poissard. Ailleurs encore, le Cirque-Olympique se rappelait au bon souvenir du public par Texliibition d'une diligence surmontée d'une douzaine de musiciens jouant des ouvertures d'opéras. Les quatre chevaux qui la traînaient, les voyageurs qui l'occupaient, les postillons qui la conduisaient étaient tous des acteurs du Cirque, et je crois, en vérité, que la diligence elle-même avait joué aussi son rôle dans quelque mélodrame plus ou moins militaire.

Après avoir joui amplement de ce curieux spectacle que nous étions venus si matinalement chercher, nous descendîmes à la hauteur du célèbre restaurant des Vendanges de Bourgogne.

Beaucoup de voitures bourgeoises, comme disait notre cocher, étaient déjà arrêtées devant ce restaurant presque historique, grâce aux nombreux banquets politiques dont il avait été le théâtre.

Nous montâmes dans les salons, encombrés d'une foule généralement masquée et costumée,

mais au milieu de laquelle apparaissaient pourtant quelques curieux en habit de ville. On faisait grand bruit dans les cabinets, et, dans les escaliers, il y avait un va-et-vient continuel ,des gens du meilleur monde. La voiture de lord Seymour, arrêtée devant la porte, annonçait la présence de son noble propriétaire. J'entrevis deux jeunes pairs de France : le comte Germain, à cette époque l'un des plus élégants représentants de la jeunesse parisienne; et M. d'Allon-Sliée, dont les débuts oratoires au Luxembourg donnaient alors tant d'espérances, et qui un instant, en 1848, a voulu jouer un rôle républicain; puis, soit insouciance, soit dégoût, soit fatigue, a tout à coup disparu de la scène politique. M. Gilbert de Voisins, le mari de mademoiselle Taglioni, se trouvait là également avec un homme d'infiniment de verve et d'esprit, M. Romieu.

M. Romieu a été une individualité très-part iculiére et très-originale de cette époque, un type singulier de viveur et de mystificateur qui ne pourrait plus guère se reproduire en ce temps-ci, ce qui ne rciiipéchait pas d'élre sérieux et tra-

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vailleur quand il le voulait el quand il le fallait.

C'était non-seulement un homme d'esprit, mais encore un homme d'une grande portée d'esprit, et jamais, peut-être, il n'a existé un meilleur préfet. Car avant de se faire écrivain politique, avant de lancer ce fameux Spectre rouge qui a eu son influence et produit son effet, avant de devenir, après le 2 décembre 1851, conservateur en chef des bibliothèques impériales, Romicu avait été préfet de plusieurs départements importants, entre autres de la Dordogne et d'Indre-et-Loire. C'est comme membre du conseil général d'indreel-Loire que je l'ai vu à l'œuvre de très-près, et que j'ai pu apprécier avec quelle merveilleuse faciUté de travail, avec quelle singulière faculté d'intuition administrative il parvenait, malgré d'assez fréquentes absences, à se mettre au courant de tous les grands intérêts de son département, à les exposer ou à les défendre avec une lucidité parfaite ; à ne jamais être pris au dépourvu dans aucune question un peu importante.

Romieu était de petite taille, assez maigre, d'une figure spirituelle el finement malicieuse

qu'illuminaient deux petits yeux gris, vifs et brillants.

Avec toutes les qualités sérieuses que je viens d'indiquer, ce dernier représentant de la gaieté gauloise n'en prenait pas moins un très-grand plaisir, au début de sa carrière politique et dans des jours de carnaval comme ceux que je décris, à se livrer à des plaisanteries de gamin de Paris en belle humeur. C'était bien un peu, en effet, le gamin de Paris devenu majeur, que cet excellent Romieu dont une célèbre circulaire pour la destruction des hannetons dans l'arrondissement qu'il était appelé à administrer, avait signalé l'entrée dans la carrière.

Ainsi, par exemple, sortant de quelque restaurant fameux où il avait biillamment dîné avec des amis, et se voyant obligé de trop soutenir l'un d'eux qui ne pouvait plus se soutenir luimôme, Romieu déposait pieusement son fardeau dans la rue et plaçait un lampion dessus.

Puis, un peu plus loin, s'arrètant devant un marchand drapier et considérant attentivement chaque pièce d'étoffe suspendue à la porte, il

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murmurait : « Ce n'est pas cela, ce n'est pas encore cela qu'il me faut. — Entrez, je vous en prie, monsieur, » disait alors le marchand; et s'adressant à ses commis : « Alfred, Edmond, Casimir, Arthur, montrez à monsieur tout ce que vous avez de plus beau. » Les commis s'empressaient, les rayons se vidaient, le magasin était bientôt sens dessus dessous; car Romieu, jetant un regard terne sur chaque coupon que l'on déroulait devant lui, répétait toujours aussi mélancoliquement : « Ce n'est pas encore cela qu'il me faut. »

— Mais que vous faut-il donc, monsieur? » se hasardait à demander le maître de l'établissement.

Et Romieu lui répondait tranquillement :

— 11 me faudrait un fusil à piston.

Plus tard, lorsque les années commençaient à argenler sa chevelure un peu longue et carrément coupée, ce dernier des mystificateurs avait encore, malgré lui, de ces réminiscences de son jeune passé et subissait l'influence des vieilles habitudes.

Préfet, et visitant les dépendances de sa pré-

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feclure, il s'amusait à faire causer le jardinier qui, pour donner une haute idée de son savoir, énumérait avec complaisance et en leur distribuant les noms les plus scientifiques tou(es,les plantes du jardin et des serres confiés à sa direction suprême.

— Yous avez aussi, interrompait Romieu, le Dinotherium (jujanteum?

— Certainement, monsieur le préfet ; certainement.

— Eh bien, continuait Romieu, je serai bien aise de le voir demain, quand je serai un peu moins pressé.

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Fcrd'' SARTORli:iS.Ed':r de Seitie.27. feris

vin

La cour de Louis-Pliilippe au Palais-Royal et aux Tuileries. — Sa maison et celle de la Reine. — Ses habitudes quotidiennes.

— Sa famille. — Le Prince royal et le duc de Nemours. — Leur éducation et leurs premières armes. — Le prince de Joinville et le duc d'Aumale. — Entourage du Roi. — Le premier ministère après 1830. — Grandes individualités politiques du temps. — L'intimité des Tuileries. — Apparences extérieures. — Les équipages. — Le char-à-bancs de familk. — Anecdote. — Don Carlos et Louis-Philippe. — Simplicité élégante de la cour des Tuileries. — Les grands bals. — Les petits bals de la Reine. — Les concerts. — .\spect général. — Les toilettes des femmes. — Les costumes des hommes. — Le corps diplomatique — Voyage du duc d'Orléans et du duc de Nemours à Berlin et à Vienne. — Mariage du Prince royal.

— Maison de madamiO la duchesse d'Orléans. — Fêtes du mariage. — Inauguration du musée historique de Versailles.

— Détails. — Victor Hugo et Eugène Sue.

Si, comme je l'in liqtiais en commençant ce tableau de mœurs contemporaines, quelque am-

bitieux ou curieux de province eût, après la Révolution de 1850, cherché à pénétrer au Palais- Royal et à voir de près la nouvelle royauté sortie de la déplorable lutte de Juillet, il eût sans doute été étonné de la simplicité du spectacle que présentait alors l'intérieur du roi Louis-Philippe.

Ce prince n'avait d'abord rien ajouté à l'entourage qu'il avait comme duc d'Orléans. C'était toujours pour lui, comme pour ses deux fils aînés, la même maison militaire, composée des mêmes officiers, dont les principaux étaient, on le sail, les généraux deRumigny, Athalin, Marbot, Beaudrand, Gourgaud et d'Houdetot. Le comte Anatole de Montesquiou demeura chevalier d'honneur de la reine, comme il l'était de la duchesse d'Orléans. La maison de la reine ne se composa jamais de plus de quatre dames d'honneur. Rien de plus simple et l'on peut dire de plus bourgeois, que l'aspect du salon de famille au Palais-Royal, dans les premiers mois de 1850, alors que Louis- Philippe, au milieu de ses beaux enfants, entouré de la reine, de madame Adélaïde, de quelques aides de camp et des anciens familiers ou

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partisans qui n'avaient pas attendu l'heure du succès pour se ratlacher à sa fortune, recevait avec une bonhomie plus apparente que réelle, mais, dans tous les cas, très courloise, les personnes qui avaient désiré l'entretenir et obtenu une lettre d'introduction.

Et cependant en présence de la siluation politique et de la situation morale du pcys, lesquelles ne semblaient, de prime abord, offrir rien de rassurant au point de vue de la stabilité, un seul homme apparaissait debout, confondant en sa personne, aux yeux du plus grand nombre, le rôle de défenseur du trône et de champion de la société menacée; et cet homme, c'élait ce prince bourgeois, en apparence, et bon père de famille qu'il était si aisé d'aborder et qui vous recevait si cordialement.

La première moitié de celte tâche présentait déjà d'immenses difficultés, et ce fut en réalité à celle-là que Louis-Philippe consacra peut-élre un peu trop exclusivement ses efforts. Son expérience révolutionnaire devait bien le servir dans l'indispensable connaissance des hommes, cl au-

Clin souverain no sut jamais, mieux que lui, démêler au premier coup d'œil les aptitudes, les vanités, les faiblesses de ceux dont il voulait utiliser les services. Aimant le travail, très-réguliîîr dans les iiabiludes ordinaires de la \ie, Louis- Piiilippc se levait de bonne heure, se plaisait à faire son feu lui-même en hiver, lisait avec attention les gazettes étrangères, plus particulièrement les feuilles anglaises, sans se préoccuper beaucoup des journaux français, à moins (ce qui était fort rare) qu'un article n'eût été signalé à son attention. 11 se livrait ensuite à la correspondance privée qu'il entretenait avec quelques personnages, le plus souvent représentants de la France à l'étranger. Puis, apr^ un frugal repas, il assistait au conseil des ministres, ou recevait des députations provinciales, ce qui arrivait fréquemment dans les premiers mois de la Révolution de 1830. Enfin, après une promenade plus ou moins longue, il prenait un second repas composé des mets les plus simples, invariablement les mêmes : c'étaient des potages de différentes sortes que le roi mangeait successivement; une

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volaille au riz, et à la fui du repas, un verre de vin d'Espagne. Il restait ensuite jusqu'à dix heures du soir dans le salon de famille et se retirait dans un cabinet pour y écrire de nouveau jusqu'à une heure avancée de la nuit. Vie sobre, régulière, intelligemment distribuée, que Louis-Philippe avait menée au Palais-Royal et qu'il continua aux Tuileries jusqu'à la fui de son régne.

Il y avait tout à la fois dans le caiactére et dans l'attitude de ce prince du Louis XIV et du Louis XI : du Louis XI (moins l'ignorance, la supersiilion cl l'indifférence en matière de cruauté), alors que, voulant flatter le bourgeois, son bon compère^ dont il était véritablement la représentation couronnée, il lui prodiguait des caresses et des flatteries ; du Louis XIV, lorsque le juste orgueil de sa race jaillissait soudainement au contact de certains hommes, en présence de certains oublis du respect et des convenances; enfin dans la pensée vraiment royale de la restauration de ce Versailles, plein des souvenirs du grand roi, œuvre dernière et magnifique que les révolutions ne devaient pas lui laisser achever tout entière telle

que son esprit l'avait rcvée et que sa volonté l'avait résolue.

Autour de Louis-Pliilippe se groupait une nombreuse et jeune famille que deux fils dominaient de la tête. L'aîné, le duc de Chartres dont la révolution venait de faire un duc d'Orléans, avait reçu de la constitution nouvelle le titre de prince royal, emprunté aux cours d'Allemagne (la désignation de dauphin ayant paru trop monarchique pour être appliquée au fils du roi, anomalie fréquente à cette époque singulière).

Grand et d'une taille élancée, le duc d'Orléans devait à l'éducation publique que, par un calcul de Louis-Philippe, ses frères, ainsi que lui, avaient reçue, un aplomb, une juste confiance en luimôme et une facilité de parole souvent heureuse qui prévcnaienl favorablement au premier abord. C'est un réel avantage pour les princes que ces qualités qui seraient peu de chose pour les autres hommes, surtout lorsque la nature y a joint un physique élégant; car les masses se prennent facilement aux séductions extérieures. Le premier mouvement du duc de Chartres avait

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été de voler, à la tôle de son régiment, le 1" hussards, au secours de Charles X menacé, et rencontrant madame la Daupliine qui se hâtait de rejoindre le cortège royal par des routes détournées, de la protéger contre les populations déjà menaçantes. Averti promptement de la portée des événements par les soins de Louis-Philippe, il dut rentrer immédiatement à Paris et se mettre à la tète de la jeunesse libérale.

Un des graves et inévitables inconvénients de l'éducation publique de M. le duc de Chartres, c'était la camaraderie obligée qu'elle avait créée entre lui et un assez grand nombre de jeunes gens, plus ou moins capables, plus ou moins honorablement placés dans le monde, quelquesuns se recommandant par des noms révolutionnaires, tous se croyant créanciers du jeune prince par le seul fait de leur présence simultanée sur les bancs de l'école, et appelés nécessairement à occuper un emploi élevé dans l'État. Fâcheux entourage auquel le duc d'Orléans aurait pu, sans le tact qui le distinguait, emprunter des manières peu dignes de son haut rang et un lan-

gage dont le laisser-aller déplaisait singulièrement au roi, lorsque l'imprudence des propos n'allait pas jusqu'à embarrasser sa politique. De précieuses qualités de cœur eussent, d'ailleurs', amplement racheté chez l'homme les défauts qu'on aurait pu signaler chez le prince dont la jeune carrière devait être si cruellement et si soudainement brisée. Aussi, lorsqu'une funeste catastrophe vint le ravir à sa famille, la joie des partis hostiles fut-elle moins grande que leur sympathique émotion.

Le duc de Nemours, second fils du roi, n'avait que seize ans lorsque éclata la Révolution de juillet. Esprit droit, tête bien organisée, cœur loyal, ce prince devait être l'un des plus sérieusement capables des enfants de Louis-Philippe, et pourtant l'un des moins populaires. Le sentiment de sa dignité personnelle passait pour de la froideur aux yeux des masses prévenues; et bien que sa nature physique fut encore plus distinguée que celle de son frère, elle frappait moins au premier abord, parce qu'elle manquait d'expansion. Le roi résumait parfaitement les qualités

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et les défauts de cette nature, en disant de son second fils : « Nemours aurait dû naître archiduc. »

Les deux jeunes princes devaient bientôt voir le feu dans la tranchée d'xViivers et plus lard payer de leur personne en Afrique. Au combat de l'Habrah, le duc d'Orléans, s'élançant bravement vers les ravins garnis d'aloës où se groupaient les Arabes, fut atteint à la cuisse d'une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. Que ce prince, si fatalement marqué par la destinée, ne succombait-il, du moins, sur ce glorieux champ de bataille!

Lors de la première expédition de Constantine, cette singulière cité arabe, perchée sur un rocher comme un château enchanté des vieux contes de chevalerie, M. le duc de Nemours se rendit à Bone afin de prendre part à la campagne projetée. Dès que cette expédition avait été résolue, on avait vu un certain nombre de volontaires appartenant aux hautes classes de la société parisienne briguer l'honneur de partager les fatigues et les périls de nos soldats. Les

ducs de Morlemart el de Caraman, le comte de Sainte-Aldegonde, quelques jeunes gens des salons de Paris, appartenant à l'état-major de la garde nationale, avaient sollicité cette favetir. Parmi ces derniers se trouvait M. Sannegon, trèsconnu dans le monde de la finance et du sports et qui mourut misérablement de froid et de maladie pendant la retraite illustrée par l'héroïsme de Changarnicr.

On sait que cette première expédition de Constantine, dirigée par le maréchal Clausel, n'aboutit pas. Des obstacles sur lesquels, trompé par de faux rapports, le maréchal n'avait pas compté, les intempéries de la saison, le petit nombre de nos soldats, dont le total ne se montait pas à huit mille hommes, y compris les bataillons indigènes, toutes ces circonstances réunies la tirent avorter. M. le duc de Nemours éprouva un cruel accident dans la traversée du retour. Pendant le gros temps il fut renversé par le roulis sur le pont de son navire et se cassa le bras, blessure dont il fut assez longtemps à se remettre.

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Plus tard, M. le prince de Join\ille et M. le duc d'Aumale devaient suivre l'exemple noblement donné par leurs aînés.

En dehors de sa famille et de sa maison, l'entourage habituel du roi se composait de ses ministres, d'abord, et puis de ces amis de la veille dont je parlais tout à l'heure, de ces hommes politiques qui s'étaient, de suite, rangés autour de lui, et sur le concours desquels il pouvait compter.

Les premiers ministres de la monarchie de 1830 furent le comte Mole, aux affaires étrangères; le général (depuis maréchal) Gérard, à la guerre; le duc de Broglie, à l'instruction publique avec la présidence du conseil d'État; M. Guizot, à l'intérieur; le baron Louis, aux finances, et M. Dupont (de l'Eure), à la justice.

MM. Jacques Laffilte, Casimir Périer, Dupin aine et le baron Bignon avaient été nommés ministres sans portefeuilles.

En toute autre circonstance il eût semblé étrange de voir le nom de M. Dupont (de l'Eure), du vétéran révolutionnaire, uni sur une liste

minislérielle à des noms qui représentaient surtout le pouvoir, l'autorité monarchiques, tels que ceux de MM. Mole, Guizot et de Broglie; la présence dans le même conseil de MM. Laffitte et Casimir Périer pouvait également donner lieu à de singulières remarques. Mais la situation imposait des obligations impérieuses et, d'ailleurs, à celte époque de la révolution de Juillet, les dissidences d'opinion qui plus tard devaient se produire avec tant d'éclat entre le parti du mouvement et celui de la résistance, n'existaient pas encore ouvertement. Au sortir d'une lutte commune, d'un péril commun, les nuances tranchées ne se laissent qu'entrevoir. Seulement, parmi les individualités qui entouraient la royauté nouvelle, les unes appartenaient à des hommes d'État, les autres à des hommes de parti. On naît agitateur ou conservateur, adversaire du pouvoir ou défenseur de l'autorité, et il est rare que l'on ne subisse pas jusqu'à la fin de sa carrière les exigences du tempérament politique dont on a été doté dans le principe. Les hommes d'État ont été créés pour consolider ou recon-

struire, comme les hommes de parti pour détruire et renverser. Bon nombre de ces derniers voulaient circonvenir, conseiller le nouveau roi, et ce ne fut pas pour Louis-Philippe, habile appréciateur des caractères, une médiocre difliculté que d'écarter peu à peu de sa politique ces hommes dont les entraînements eussent pu devenir si dangereux. On a appelé cela de l'ingratitude; ce n'était que de la prudence.

Le roi rencontrait dans le comte Mole les précieuses traditions inhérentes à la grande école du premier Empire; dans M. Guizot qui n'avait pas encore atteint l'apogée de son talent et de sa juste renommée d'homme d'État, la fermeté unie à la science politique; dans M. de Broglie, toute la valeur d'un esprit systématique, mais éminent. Le maréchal Gérard lui offrait le loyal concours de son épée et le prestige d'un beau nom militaire. 11 y aurait eu beaucoup à attendre de M. Casimir Périer; mais, placé en dehors la combinaison ministérielle active, son heure n'était pas encore venue. MM. Laffitte et Dupont (de l'Eure), avec une immense différence de tenue,

lUO LES SALONS DE PARIS

de convenances, d'intelligence politique, toule en faveur du premier, n'en étaient pas moins essentiellement médiocres. M. Laffitte, qui s'imaginait que les hommes qui ont contribué^ le plus largement à faire les révolutions sont ceux qui en profitent et les dirigent, n'avait pas encore pour le roi la haine qu'il devait bientôt lui vouer sous l'empire de déceptions inévitables. Il se montrait familier dans le conseil, mais savait du moins ne jamais perdre le respecl. Quant à M. Dupont (de l'Eure), prodigue de paroles rudes, grossières, malséantes, il fallait au roi une grande patience et beaucoup d'abnégation personnelle pour parvenir à le supporter.

Poursuivant de ses rancunes libérales la magistrature de la Restauration, M. Dupont (de l'Eure) l'aurait volontiers sacrifiée tout entière aux faméliques exigences dont il était entouré et quotidiennement accablé. Fort heureusement le salutaire principe de l'inamovibilité trouva dans M. Dupin aîné un défenseur éloquent et courageux. Ce fut une des meilleures, ce fut peut-éire la meilleure des actions politiques de cet homme

pour lequel la lombe vient de s'ouvrir. D'une rudesse quelquefois involontaire, mais souvent calculée, représentant attardé dans ce siècle des prétentions frondeuses de nos vieux parlements, ayant aussi, en vrai Gaulois, gardé le secret du pittoresque et hardi langage, M. Dupin a rendu de réels services à la monarchie de 1850, tout en la gourmandant, mais a contribué, comme tant d'autres, à la renverser sans le savoir et surtout sans le vouloir.

On a souvent parlé de la fameuse virite de M. Dupin à Neuilly pendant les journées de Juillet. Ce qui est moins connu, c'est que M. Persil l'accompagnait dans cette promenade politique. Ils s'étaient mutuellement promis que leur démarche serait, en ce qui les touchait personnellement, parfaitement désintéressée, et qu'ils n'accepteraient aucun emploi du gouvernement nouveau. Mais, avec ton le la bonne foi humaine, ce sont de ces serments qu'il est difficile de tenir lorsqu'on se trouve lancé au milieu d'une révolution à laquelle on a pris une part aussi directe, aussi active. M. Dupin fut bientôt appelé

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aux fonctions de procureur général près la Cour de cassation et M. Persil dut accepter celles de procureur général à la Cour royale de Paris. Le premier est devenu sénateur, l'autre conseiller d'État sous le second Empire.

En dehors des ministres, le groupe d'hommes politiques dont Louis-Philippe était entouré se composait notamment de Benjamin Gonstant, que le jeu et les veilles avaient plus fatigué et plus vieilli que la politique; du prince de Talleyrand, déjà désigné pour l'ambassade de Londres; de MM. Tliicrs, Duchatel, de Salvandy, Villemain, Mignet, Berlin de Vaux, Saint-Marc Girardin, de Kératry, Charles Pienouard, nommés conseillers d'État ou maîtres des requêtes; de M. Odilon Barrot, appelé au poste de préfet de la Semé quelques jours après son retour de Cherbourg, et du préfet de police, M. Girod (de l'Ain).

Mais cet entourage-là, qui s'accrut bientôt de nouveaux noms, ce n'était déjà plus l'entourage intime. L'intimité pour Louis-Philippe c'était, après les membres de sa famille, ses plus anciens aides de camp, dont j'ai dit les noms ;

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