‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe IerChapitre 5 sur 7 · C II AT K AU B FRIAND · texte numérisé non relu

C II AT K AU B FRIAND

terà^ SARTORlUSEd r rdr Snnr :;.»*ns

i ha y y \v\\\\i\s D

L'Opéra, terrain neutre pour tous les partis. — Sa prospérité de 1832 à 1836. — Opinion de Saint-Évremond sur l'Opéra. Le passé de l'Opéra en France. — Son histoire. — L'Opéra sous Louis XIV, sous Louis XV, sous la République, l'Empire et la Restauration. — Grands artistes de toutes les époques. l'Académie royale de musique sous Louis-Philippe. — Mot du duc de Ghoiseul. — Le Théâtre-Français. — Les petits théâtres. — Leur vogue. — La jeunesse élégante. — Anecdote sur le duc d'Orléans et le prince de Joiuville.

L'Opéra a été extrêmement brillant et trèsfréquenlé de l'hiver de 1832 à celui de 1856. Ce fut pour ce théâtre une période glorieuse et

fructueuse à la fois qui ne s'est point reproduite

LES SALONS DK PARIS

depuis avec les mêmes proportions et qui, dans les annales de ce théâtre, marque une ère exceptionnelle de force et de prospérité.

Terrain neutre où toutes les sociétés comme toutes les opinions pouvaient convenablement se rencontrer, l'Opéra réunissait les notabilités de tous les partis, les élégances de tous les rangs. Ministres, pairs, députés, diplomates, littérateurs, artisles, gentilshommes de vieille race, grands industriels, riches négociants, se pressaient et se coudoyaient dans ses couloirs, tandis que les duchesses du faubourg Saint-Germain, les hautes dames du gouvernement et de la finance faisaient dans la salle assaut de toilettes et de diamants.

L'Opéra n'avait pas toujours eu ce privilège d'être à la mode, et, sans remonter bien haut, avant 1830, ce théâtre n'attirait pas la riche bourgeoisie, qui lui préférait les autres spectacles. L'Opéra était alors, on le sait, placé dans les attributions de la maison du roi, et le premier gentilhomme de la chambre y exerçait une autorité despotique* tempérée par l'urbanité* C'é-

tait toujours un théâtre élégant que fréquentait la haute société, mais qui n'était pas populaire et où la foule ne se portait pas.

On sait que Saint-Évremond n'aimait pas l'Opéra, et ce qui le choquait le plus, c'était d'entendre chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu'à la fin.

a Peut-on s'imaginer, dit-il, qu'un maître appelle son valet ou qu'il lui donne une commission en chantant; qu'un ami fasse en chantant une confidence à son ami ; qu'on délibère en chantant dans un conseil; qu'on exprime avec des chants les ordres qu'on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à coups de javelot ou d'épée dans un combat. L'Opéra est un travail bizarre de poésie et de musique où le poëte et le musicien, gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la peine à faire un mauvais ouvrage. »

On aurait pu répondre à Saint-Évremond que tout est convention pure dans l'art dramatique, et qu'il n'est pas plus bizarre de voir des dieux, des héros et des rois parler constamment en musique que de les entendre s'exprimer en vers

durant les cinq actes d'une de ces tragédies précisément si à la mode de son temps.

Toujours est-il que l'Opéra est, en France, une institution qui remonte très-haut dans le passé, et, à différentes époques, a influé dans de certaines limites sur les mœurs et sur l'esprit publics. Déjà, en 1755, Durey de Noinville publiait une Histoire du théâtre de V Académie royale de musique et faisait le dénombrement des musiciens et des hommes de lettres qui s'étaient occupés, avant sa publication, de ce genre de spectacle que l'antiquité connaissait, puisque, après tout, le joueur de flûte qui accompagnait la déclamation dans la tragédie et soutenait le rhythme du chœur, lorsque celui-ci se mêlait à l'action, représentait le musicien dans l'œuvre dramatique, alliant ainsi l'harmonie musicale ù l'harmonie des vers.

Ce fut, dit-on, Ottavio Rinuccini, poète florentin, qui, avec un musicien, son compatriote, Giacomo Corsi, composa, pour la première fois chez les modernes, un opéra représenté devant le grand-duc de Toscane sous le litre A' Apollon et

Circé. Le succès de cette œuvre collective fut très-grand et donna naissance à un autre opéra inlilulé Eurydice. Le célèbre compositeur Claude Montevre, nommé maître de chapelle à Saint- Marc de Venise, imita plus tard ces deux pièces dans son opéra d'Ariane, et, au grand contentement des Vénitiens, introduisit ce genre de spectacle dans la puissante république. Des maîtres savants, tels que Soriano, Giovanelli, Teofilo, le secondèrent ou l'imitèrent de telle sorte que depuis 1637, date de la représentation A' Ariane, jusqu'à Tannée 1700, on n'avait point représenté à Venise moins de six cent cinquante opéras.

Les comédies à décorations, machines et musique, jouées devant les deux papes de la maison de Médicis, Léon X et Clément VU, entre autres celle intitulée la Calandra, que fit représenter en 1516, devant le pape Léon X, le cardinal Bernard de Bibienne, n'étaient autres que des tentatives d'opéra. Ce genre est donc bien né en Italie, et il fut importé en France par des Italiens. Les ballets et les intermèdes donnés devant les Valois précédèrent des représentations plus régulières.

Un Piémontais, du nom de Ballhasarini, célèbre et excellent violon, fut envoyé à la reine Catherine de Médicis par le maréchal de Brissac, gouverneur du Piémont. Il était accompagné de toute une bande de musiciens, ses compatriotes. Cet homme se fit à la cour une telle réputation par ses ballets et ses inventions ingénieuses pour les fêtes royales, qu'il fut anobli et nommé valet de chambre du roi. Il prit alors le nom significatif de Beaujoyeux. Ne serait-ce pas ce personnage si en faveur à la cour qui aurait donné à Planard la première idée de son Italien Cantarelli du Pré aux Clercs f

Les intermèdes et mascarades en musique qui égayèrent assez fréquemment, de concert avec les processions, les journées du bizarre Henri III, continuèrent cette tradition lyrique. Mais ce ne fut véritablement que sous le règne d'Anne d'Autriche et par les soins de Mazarin que les comédies ou tragédies en musique pouvant prendre le nom d'opéras furent représentées à Paris. En 1645, le cardinal fit jouer devant le roi et la reine mère deux pièces italiennes de ce genre, la

Festa théâtrale délia finta Pa%%a et Orfeo e Ettridite, qui eurent un immense succès. En 1650, Pierre Corneille donna Andromède, tragédie en machines, dont les décorations exécutées parTorrelli parurent si belles qu'on les fit graver par ordre d'Anne d'Autriche.

Puis vinrent les ballets de Benscrade, dans lesquels Louis XIV figurait avec les princes et les jeunes seigneurs de la cour. L'abbé Perrin faisait représenter ù Issy une pastorale en cinq actes (c'était un peu long pour une pastorale) qui attirait un grand concours de spectateurs. En 1669, ce même abbé Perrin obtenait des lettres patentes portant « permission d'établir en la ville de Paris et autres du royaume des académies de musique pour chanter en public des pièces de théâtre, comme il se pratique en Italie, en Allemagne et en Angleterre, pendant l'espace de douze années. » Il formait en même temps une associalion composée de lui-même, du musicien Cambert, du marquis de Sourdéac (de la maison de Rieux), gentilhomme qui s'était étudié ù perfectionner les machines et en avait inventé de nou-

velles; puis d'un certain Champeron, qui devait fournir les fonds nécessaires. Cette compagnie fit élever un théâtre dans le jeu de paume de la rue Mazarine el représenter un opéra intitulé Pomone, paroles de Pabbé Perrin, musique de Cambert, ballets de Beauchamp, tentative qui réussit au delà de toute espérance. Mais bientôt la discorde se mit dans le camp d'Agramant. L association vint à se dissoudre, et le célèbre Lulli, alors fort bien en cour, profita de la circonstance pour se faire transporter le privilège et obtenir des lettres patentes pour la fondation d'une académie royale de musique, lettres patentes qui furent enregistrées au parlement le 27 juin 1672.

Telles sont les origines de Popéra en France. a Enlin Malherbe vint, » a dit Boileau à propos de la poésie française. Lulli fut le Malherbe de Popéra français. Il éleva un nouveau théâtre dans la rue de Vaugirard, près du palais du Luxembourg; et sur cette scène nouvelle il fit représenter, de 1672 à 1687, quinze tragédies lyriques , dont les plus célèbres sont AlcesteyBellérophon, Roland et Armide, trois pastorales, une mascarade intitulée

le Carnaval, un ballet : le Triomphe de l'Amour, et vingt-cinq divertissements parmi lesquels rassortent ceux du Bourgeois gentilhomme, de la Princesse d'Élide, de Pourceaugnac et de l'Amour médecin.

L'ensemble de l'œuvre musical et dramatique de Lulli ne comporte pas moins de quarante-quatre ouvrages. Molière, Quinaull, Thomas Corneille, furent ses collaborateurs.

En 1713, c'est-à-dire deux ans avant sa mort, le grand roi réglait lui-môme tous les détails de l'exploitation de l'Opéra, tout en fondant une école gratuite de danse et de chant, sorte de pépinière pour les sujets de l'Académie royale de musique et première idée du Conservatoire. Les devoirs des acteurs, leurs amendes, leur nombre, leurs emplois, leurs appointements, les droits des auteurs, tout est réglé dans cette ordonnance, Un fonds de quinze mille livres était affecté à des gratifications qui devaient être réservées aux artistes les plus méritants. Une pension leur était acquise après quinze années de services.

Veut-on savoir quels étaient leurs appointe-

ments? Il y a là de singulières comparaisons à faire avec le temps présent : les premiers chanteurs avaient quinze cents livres ; les premiers sujets delà danse avaient mille livres, et les premières danseuses neuf cents. Le batteur de mesure, c'est-à-dire le chef d'orchestre, recevait mille livres, le compositeur de ballets quinze cents et le dessinateur douze cents.

Le nombre des sujets attachés à l'Opéra était ainsi réglé : « Acteurs pour les rôles, trois bassestailles, trois hautes-contres, deux tailles; actrices pour les rôles, six ; chœurs, vingt hommes et deux pages, douze filles; danseurs, douze; danseuses, dix.

« Orchestre : un batteur de mesure ; dix instruments de petit chant ; douze dessus de violon, huit basses, deux quintes, deux tailles, trois hautes-contres, huit hautbois, flûtes et bassons, un timbalier.

« Un compositeur de ballets, un maître de salle de danse, un dessinateur, deux machinistes, un maître tailleur. »

Le nombre des artistes ne dépassait pas qua-

tre-vingt-sept personnes ; le total des appointements ne s'élevait qu'à 67,050 livres.

Les jours d'Opéra étaient les mardis, vendredis et dimanches, et les jeudis depuis la Saint- Martin jusqu'au dimanche de la Passion inclusivement.

On a souvent parlé de 1 edit qui permettait aux gentilshommes et aux filles de qualité de monter sans déroger sur la scène de l'Académie royale de musique; mais il parait que la danse était exclue de la licence accordée par le roi, du moins si Ton se reporte au texte exact de l'ordonnance qui accordait « que tous gentilshommes, demoiselles et autres personnes puissent chanter au dit Opéra, sans que, pour cela, ils dérogent au titre de noblesse, ni à leurs privilèges, droits et immunités. D

Ce fut avec le modeste personnel mentionné plus haut, que l'Académie royale de musique fonctionna pendant quatre-vingt-seize ans. Du» rant cette première période, qui conduit jusqu'en 4 755, de grands ouvrages furent exécutés cependant; entre autres l'opéra i'Armide. Mcsdemoi^

selles Lerochois, pour le chant, Fontaine, Subligny, Prévôt, Salé, Camargo pour la danse, et l'acteur Jelyotte furent alors les artistes en renom. Dans la seconde période, qui va de 1755 à la Révolution Française, le personnel s'accrut en proportion des exigences du public; mais alors on fit des dettes, et il fallut que l'Hôtel de ville, chargé de la régie de l'Opéra, contribuât ù les acquitter.

Les ouvrages marquants durant cette seconde période furent : Alceste, Iphigénie en Aulide et en Tauride, Céphale et Procris, Orphée, Anacréon et Panurge. Les grands artistes étaient Sophie Arnould, Laguerre, Guimard, Saint-Huberfy, Laïs, Dauberval, Vestris. Les compositeurs qui avaient succédé à Lulli se nommaient Gluck, Piccini, Grétry. On sait les querelles passionnées que provoquèrent les œuvres des deux premiers. Comme dans certaines luttes théâtrales modernes, les critiques allèrent jusqu'aux invectives, et les pamphlets jusqu'aux injures. L'Opéra transporté du Luxembourg au Palais-Royal, puis aux Tuileries, puis de nouveau au Palais-Royal, dont la

salle brûla, ensuite aux Menus-Plaisirs, à la Porte-Saint-Martin et place Louvois, rue de Richelieu, fut installé sous la Restauration dans la rue Lepelletier. Ayant la Révolution le service était fait par les gardes françaises, et le spectacle commençait à cinq heures un quarl.

Vint cette révolution terrible qui, bouleversant et modifiant tant de choses, ne devait pas s'arrêter devant l'organisation de l'Opéra. Il ne pouvait plus être question du ministère de la maison du roi et du patronage des gentilshommes de la chambre. L'Opéra fut d'abord administré par la Commune de Paris, puis un peu plus tard, anlorisé à se gouverner lui-même; mais en même temps on exigea de lui qu'il prit une couleur politique, et qu'il donnât des pièces de circonstance destinées à réchauffer l'esprit public. Ce fut ainsi que l'on y joua : VOffrande à la Liberté, de Gardel et Gossec; le Camp de Grandpré, V Apothéose de Beaurepaire, paroles de Marie-Joseph Chénier, musique de ce même Gossec, dont ce fut la brillante époque. Fabius, Horatius-Coclès,

paroles d'Arnault, musique de Méhul; puis les

Sans-culottes, la Journée du dix août, Miltiade à Marathon, le Siège de Thionville, Wenzel ou le Magistrat du peuple, Toulon soumis. Ce fut à l'Opéra que se donna la fête de l'inauguration des bustes deMarat et deLepelletier de Saint-Fargeau, le 27 octobre 1793.

Les artistes d'alors élaient Lainez, Gardel, Vestris, Beaupré et Clotilde.

Sous le Directoire et le Consulat une foule brillante assiégea toujours l'Opéra, appelé en 1796 : Théâtre de la République et des Arts. Après les épreuves terribles dont on sortait, on avait soif de plaisir. Après les haillons des sans-culottes et des tricoteuses, Paris aspirait aussi à revoir l'élégance et le luxe même exagéré, souvent ridicule que déployaient les muscadins et les merveilleuses d'alors.

L'Empire reconstitua l'Opéra sur ses anciennes bases monarchiques. Soutenu par une subvention de la couronne, ce théâtre fut placé sous le contrôle de M. de Lucay, premier préfet du palais, et plus tard sous celui du premier chambellan, M. de Rémusat, surintendant des spcctaclesè On

SOUS LOUIS-PHILIPPE I". i\\

représenlait à cette époque Œdipe, la Vestale, Anacréon, la Caravane du Caire, les Mystères d'Isis, Fernand Cortez, les Prétendus, Psyché, la Dansomanie, Nina ou la Folle par amour, et, enfin, le Triomphe de Trajan, véritable apothéose de l'empereur Napoléon. Le vieux Laïs, Nourrit père, Dérivis père, Lavigne, mesdames Branchu et Bigoltini étaient les interprètes les plus célèbres de ces divers ouvrages. L'Académie impériale de musique coûtait alors un million vingt-sept mille francs environ. On était loin du point de départ.

En 1814, le Triomphe de Trajan fut donné en l'honneur des souverains alliés. L'Opéra faisait comme tant d'autres : il retournait son habit. Le gouvernement des Bourbons le subventionna, du reste, tout comme l'avait fait l'Empire, et le replaça comme jadis dans les attributions de la maison du roi. Il occupait alors l'emplacement du square actuel de la rue de Richelieu. On sait comment M. le duc de Berry y fut assassiné par Louvel, ce qui fit construire la salle provisoire de la rue Lepelletier, laquelle dure depuis quarantesix ans.

Le répertoire de l'Académie royale de musique sous la Restauration fut extrêmement varié et brillant. Elle donna le Rossignol, Cendrillon, la Lampe merveilleuse , le Carnaval de Venise, les Payes du duc de Vendôme, la Somnambule, Mars et Vénus, la Belle au bois dormant, Pharamond, pour le sacre de Charles X, puis les grands opéras de Rossini, Moïse, le Siège de Corinthe, le Comte Ory, Guillaume Tell, et, enfin, la Muette de Portici, d'Auber, qui devait prendre des proportions historiques en donnant le signal de la révolution de Relgique. Les principaux artistes de cette période furent Adolphe Nourrit, dont la fin devait être si lamentable ; Levasseur, Perrot pour la danse, mesdames Cinti Damoreau, Jawureck, Taglioni et Noblet.

Les premiers ouvrages nouveaux que l'on donna à l'Opéra après la Révolution de 1830 furent le Philtre, d'Auber, et VOrgie, ballet, musique de Caraffa. Bientôt l'Académie royale de musique, placée dans de nouvelles conditions, prit aussi un nouvel essor. Elle n'était plus sous le palronage un peu exclusif des gentilshommes de

la chambre du roi ; il fallait qu'elle entrât, pour ainsi dire, dans le domaine de tous, et que par l'intérêt de son spectacle elle attirât à elle un public plus varié et plus nombreux : c'est ce qui arriva. Dans les premières années du règne de Louis-Philippe tout le Paris intelligent, officiel, riche et titré se donna, comme je l'ai dit, rendezvous à son foyer. Un directeur habile dont le nom vient naturellement sous la plume lorsqu'on parle de l'Opéra de cette époque, contribua beaucoup à ce résultat. Ce fut M. Yéron qui, malgré son incursion momentanée dans le domaine de la politique, n'a jamais été si heureusement inspiré que pendant les années de cette direction à laquelle il dut une fort belle fortune. Les circonstances le servaient parfaitement, d'ailleurs : la société parisienne, ébranlée par la secousse de Juillet 1830, avait besoin d'un terrain neutre qui fût un centre élégant. L'habileté du directeur fit le reste. L'immense succès de Robert le Diable, cet événement dramatique, commença la série de ses succès. Confiant dans l'avenir d'une

œuvre si originale et si he^e, il n'hésita pas à dé-

penser plus décent mille francs pour la monter ; et cela me rappelle un mot de M. le duc de Choiseul, que le roi avait nommé président de la commission de surveillance établie près de l'Opéra et du Conservatoire : lors de la récapitulation des frais occasionnés par la mise en scène de Robert le Diable, et au chapitre des dépenses faites pour la toilette des dames, le vieux grand seigneur s'écria: « autrefois, cependant, c'était nous qui payions cela ! » Mais le temps des grands seigneurs était passé, et c'était à la bourse du public qu'il fallait désormais s'adresser. Le public ne manqua point à rappel.

Après Robert le Diable, les ouvrages qui se succédèrent sous l'administration de M. Véron, furent Gustave ou le Bal masqué, opéra contre lequel protesta officiellement le ministre de Suède, le vieux et excellent comte de Lôwenhielm, la Tentation, ou comme dans le Dieu et la Baijadère, la danse et le chant se confondaient, formant ainsi un genre nouveau; la Sylphide, la Révolte au Sérail, Don Juan et la Tempête.

Plus lard vinrent les Huguenots^ seconde par*

tie de cette admirable trilogie musicale de Meyerber, qui a nom Robert le Diable, les Huguenots et le Prophète, et une foule d'ouvrages remarquables à plus d'un titre : tels que la Juive f Guido et Gïnevra, Stradella, etc., etc.

Adolphe Nourrit, Levasseur, mesdames Damoreau, Dorus, Falcon pour le chant; Taglioni, Fanny Elssler, Noblet, Legallois et Perrot pour la danse, furent les artistes aimés du public durant les cinq premières années du règne de Louis- Philippe, temps de vogue et de splendeur inusitées pour l'Opéra, qui faisait dire à ce vieil académicien desprit, Eugène Briflault, dont j'ai parlé à propos du salon de madame Récamier :

« Le foyer de l'Opéra pour la haute société politique, est une halte indispensable entre la salle à manger et le salon. »

Le Théâtre Français ne fut pas aussi heureux, et dans les premières années qui suivirent la Révolution de 1830, livré à lui-même, c'est-à-dire privé du patronage de la maison du roi et de la subvention de la couronne, il en vint à une situation des plus précaires* Un Russe, le comte Paul

Demidoff, vint alors à son secours (fait peu connu) en lui prêtant sans intérêt une somme de cinquante mille francs dont il n'a jamais exigé le capital. Plus lard, grâce à une plus grande variété de son répertoire, le Théâtre Français reconquit la vogue et attira le public dans la maison de Molière, mais ce ne fut pas sans avoir subi quelques épreuves.

Les petits théâtres, au contraire, surtout ceux des boulevards, faisaient beaucoup d'argent, comme on dit en termes de coulisses, et étaient fréquentés par la jeunesse élégante non moins que par les gens de lettres et les artistes.

Nous avons tous vu le regrettable coin de la grande promenade parisienne, où se trouvaient si heureusement groupés huit ou dix théâtres de toutes les dimensions, en face ou dans le voisinage de restaurants, dont le nom populaire se confondait naturellement avec la renommée spéciale de ces théâtres mômes. Les modernes embellissements de Paris ont fait disparaître ce coin dramatique, ainsi que beaucoup d'autres choses auxquelles le souvenir de plusieurs générations

s'était attaché avec complaisance. Il n'y a point de lignes droites, de maisons neuves symétriquement rangées, de boulevards plus ou moins larges, qui vaillent pour Paris quelques-uns de ses souvenirs.

C'était vers les six heures du soir que ce point de la grande ville s'illuminait et s'animait. La queue, quelquefois une queue formidable, se formait à la porte de tous ces théâtres, ressemblant aux tronçons séparés du corps d'un vaste serpent. A partir de la Porte-Saint-Martin, dont les drames romantiques d'alors, illisibles aujourd'hui, avaient le privilège de passionner la foule, l'Ambigu, le Cirque-Olympique, la Gaité, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, les Funambules avec leur Debureau, rendu célèbre par un groupe de gens d'esprit, et le théâtre de la célèbre madame Saqui attiraient à des titres divers une foule également très diverse, et où les extrêmes se touchaient parfois. Ce joyeux espace compris entre le restaurant Deffieux et le restaurant Bonvalet, géographiquement borné par l'un à l'est, par l'autre à Pouest, est resté dans

la mémoire de tous, parce qu'il avait su plaire à tous.

Le théâtre des Variétés avec Odry, son illustre Bilboquet; celui du Palais-Royal avec cette troupe célèbre, composée deSainville, Achard, Leménil, Lhéritier, Grassot, Hyacinthe, Ravel; le Vaudeville lui-même, avec Arnal et un fort joli répertoire, étaient hantés par la société la plus choisie. Les jeunes princes de la maison d'Orléans aimaient à prendre leur part de ces plaisirs très-français. Ils fréquentaient volontiers les petits théâtres, et la société des Tuileries faisait comme eux. La simplicité d'allures de ces princes était d'ailleurs très-caractéristique ; elle a donné lieu à plusieurs anecdotes.

On sait qu'un jour le duc d'Orléans venant faire une visite du matin au peintre A. Scheffer, le portier de la maison qui ne le reconnaissait pas lui cria :

— Dites donc, monsieur, puisque vous allez chez M. A. Scheffer, voudriez-vous lui monter ce pantalon que je viens de lui raccommoder ; c'est pressé.

— Donnez, dit le duc d'Orléans en souriant, je m'en charge, et, sonnant à la porte du peintre, il fit son entrée en disant: — Mon cher, voilà votre pantalon raccommodé. Votre portier me Ta remis. Il paraît que c'est pressé.

11 était assez naturel, d'ailleurs, qu'élevés au milieu de la jeunesse de leur temps, et prenant part à ses travaux dans les collèges de Paris, ces princes eussent adopté beaucoup de ses habitudes, de ses goûts, de son langage.

Peu de temps avant qu'une sollicitude toute maternelle eût fait éloigner momentanément de Paris une jeune coryphée de l'Opéra par trop éprise du prince de Joinville, alors dans tout l'éclat de son adolescente beauté, le prince interpellé par la reine qui s'étonnait de ne plus lui voir une très-riche montre, récent cadeau de famille, lui répondit :

— Elle est chez ma tante.

A quelques jours de là, la reine eut l'idée de demander à madame Adélaïde par quel hasard elle avait repris chez elle la montre de son neveu.

\ld LES SALONS DE PARIS

— Mais sa montre n'est pas du tout chez moi, répondit madame Adélaïde.

— Cependant il m'a bien dit qu'elle était chez sa tante. 11 est vrai qu'il avait un air singuliei en me disant cela.

Marie-Amélie n'était pas obligée de savoir ce qu'en langage populaire on appelle avoir sa montre chez sa tante, et le jeune prince avait pu difficilement réprimer son envie de rire en lui faisant cette amusante réponse.

{ slM|tti-. Lr yVttice M£n'irijù. - ï.<

— Soft 'portiHit. Sa iji*iVVvfV r

iCÏCrf, Wyffltflt?" -Ois f» ï r*- , ( '*<:'' • LpjJ

Uy VjUU

gle

jitized by Goo

La princesse Bclgiojoso. — Son étrange beauté. — Son salon.

— Singularités d'ameublement. — Son entourage littéraire et artistique. — Le prince Belgiojoso. — Les sœurs de la princesse. — Sa fille d'adoption. — M. Mignet. — Alfred de Musset. — Son portrait. — Sa liaison avec le prince. — Ses habitudes, ses goûts; son frère Paul. — Concerts et petits bals.

— La valse à deux temps et les valseuses. — Départ de la princesse. — Ses actes pendant les événements d'Italie de 1848 et 1849. — Son voyage en Orient. — Réceptions diplomatiques sous Louis-Philippe. — Le duc de Serra Caprioia, ambassadeur de Naples. — Lord et lady Grandville. — Les raouts de l'ambassade d'Angleterre. — Anniversaire de la naissance de la reine Victoria. — Le comte et la comtesse Appony. — Fêtes à l'ambassade d'Autriche. — Les déjeuners dansants. — Leur élégance. — Individualités du grand monde.

J'ai déjà eu occasion de parler de la princesse Belgiojoso à propos du généial Lafayclte, qui,

LKS SALONS DE PARIS

dans les premiers temps de l'exil de la princesse, avait agi avec elle en véritable tuteur.

Le salon de la princesse Belgiojoso a été l'un des plus curieux et des plus intéressants de Paris du temps de Louis-Philippe, et tous ceux qui Pont fréquenté ont dû en conserver un souvenir trèsparticulier. C'est qu'en effet la maîtresse de maison elle-même présentait un type si peu ordinaire qu'on était frappé tout d'abord de sa remarquable étrangeté. Originale dans sa beauté, originale dans ses habitudes, ses occupations intellectuelles, ses goûts, la princesse était une figure à part au milieu de la société parisienne.

Elle habitait un petit hôtel entre cour et jardin dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, non loin de la maison qu avait occupée Lafayelte avec une partie de sa famille; et dès qu'on entrait dans celte demeure d'une femme exceptionnelle en toutes choses, l'esprit était vivement frappé de l'entourage matériel qu'elle s'était fait. Rien de plus singulier, en effet, ou, pour parler plus exactementj de moins ordinaire que l'ameublement de celte demeure jusque dans les moindres détails.

On entrait par un petit vestibule qui communiquait, à gauche, avec une salle à manger, à droite avec le salon. La salle à manger, en stuc, était ornée de peintures dans le goût des fresques et des mosaïques de Pompeï. Plus longue que large, cette pièce où Ton transportait un piano les jours de réception, servait alors de salle de danse. Le salon, assez vaste et carré, était tendu en velours d'un brun presque noir, parsemé d'étoiles d'argent; les meubles en étaient recouverts de la môme étoffe, et, le soir, lorsqu'on y pénétrait, on pouvait se croire dans une chapelle ardente, tant l'aspect général offrait un coup d'œii lugubre.

La maîtresse de maison, par son apparence personnelle, ajoutait encore à cette singulière impression. Une telle femme était bien évidemment faite pour un pareil milieu. Le cadre convenait merveilleusement au portrait, et Ton pouvait véritablement se demander si le premier était fait pour le second ou le second pour le premier.

D'une taille assez élevée et admirablement prise, la princesse Belgiojoso avait une figure ovale à la façon de la Joconde, mais le nez plus

aquilin que ce charmant modèle. De très-grands yeux noirs illuminaient son visage, que des cheveux également noirs encadraient avec harmonie. En la contemplant, l'attention aurait pu être fixée par ces beaux grands yeux, par ce nez légèrement cambré, aux narines fines et dilatées ; mais ce qui absorbait le regard, et de loin provoquait la curiosité, c'était la pâleur mate du teint, qui, le soir, prenait une nuance absolument fantastique où le bleu et le vert se confondaient, donnant ainsi à la princesse une apparence de fantôme tout à fait saisissante. C'était l'usage, et peut-être l'abus, du poison médical nommé datura stramonium y qui chez elle, disait-on, produisait cet effet singulier.

Du salon funèbre dont j'ai parlé on passait dans une chambre à coucher tendue entièrement en étoffes de soie blanche. La pendule de la cheminée, les flambeaux, les candélabres, l'ornementation tout entière, en un mot, était en argent ou en matières argentées, ce qui formait avec la pièce précédente le contraste le plus absolu. Palais de jeune fée à côté du séjour de quelque

sombre génie, chambre de nouvelle épousée à côté d'une chapelle ardente. Mais dans l'une comme dans l'autre, l'étrange beauté de la maîtresse de maison ressortait avec les mêmes avantages.

On pénétrait de celte chambre à coucher dans un petit cabinet de travail tendu en cuir de Cordoue, garni de meubles en chêne noir; orné de quelques vieux tableaux de l'école byzantine, et renfermant un bureau de travail sur le pupitre duquel on voyait ouvert quelque gros volume des Pères de l'Église que la princesse s'occupait de traduire et de commenter.

Je n'ai pas besoin d'insister sur l'étonnant effet de ces singularités d'ameublement qui concordaient si bien avec les toilettes et l'apparence personnelle de la princesse Belgiojoso.

Elle était née Trivulce, ainsi que je l'ai dit. Le prince Belgiojoso, Milanais d'origine, était un homme de haute taille, d'une figure régulière et d'une admirable prestance ; un de ces hommes qui, sur certaines femmes, produisent du premier coup une impression profonde, et, pour

ainsi dire, inévitable ; il a eu dans ce genre de grands succès, et il était difficile qu'il en fût autrement. Une jeune sœur de la princesse, toulc frêle et toute blanche, et une fille d'adoption grande, droite, brune de peau, superbe type de Translévérine, et que l'on nommait Éleulhère, deux natures charmantes que leur contraste faisait valoir, formaient, avec son autre sœur plus âgée, mariée à M. d'Aragon, l'entourage ordinaire et comme Pétal-major de la princesse.

Elle voyait le meilleur monde de Paris. Des démarches faites auprès du gouvernement autrichien ayant abouti à la levée du séquestre de ses biens du Milanais, l'état présent de sa fortune lui permettait de tenir le train de maison nécessaire à toute personne qui veut recevoir. Le grand monde qu'elle voyait était émaillé , d'ailleurs (qu'on me passe le mot), d'écrivains et d'artistes en renom, et avec les tendances, les instincts, les goûts de la princesse, il était impossible qu'il en fût autrement: circonstance qui rendait son salon plus agréable encore et plus recherché qu'aucun autrei

M. Mignet, 1 élégant historien de la Révolution française et de Philippe II, était un commensal assidu de la maison. M. Mignet offrait un véritable type de secrétaire perpétuel de l'Académie. Sa belle tête intelligente, sa taille avantageuse, l'élégance sévère de sa mise, réalisaient en beau l'idée que l'on peut s'en faire. Cet ami et confrère de M. Thiers ne ressemblait en rien à ce dernier. On peut dire môme qu'il formait avec lui un contraste absolu. M. et madame Thiers (mademoiselle Dosne) allaient également chez la princesse Belgiojoso. Mais j'en parlerai plus loin a propos du salon de M. Thiers.

C'est là que j ai vu pour la première fois Alfred de Musset. Très-intime avec le prince Belgiojoso, il y venait toutes les semaines, et de temps à autre était accompagné par son frère Paul, un homme de talent aussi, mais dans une manière différente. Je viens de parler du contraste qui existait entre M. Thiers et M. Mignet; celui que présentaient, quoique frères, les deux de Musset était bien plus remarquable encore.

Alfred était de taille moyenne j ses cheveux

châtain clair, qu'il portait assez longs, encadraient un visage ovale, dont les yeux bleus et le nez légèrement busqué formaient les traits caractéristiques en lui donnant un certain cachet de distinction. Mais il faut bien le dire, l'ensemble de cette figure n'annonçait en rien le génie particulier de l'homme ; à peine, lorsqu'il souriait sous ses moustaches assez fournies, y avait-il comme un éclair de spirituelle malice illuminant ce visage, qui reprenait ensuite son immobilité première. Rien n'était vulgaire, mais tout était ordinaire dans l'apparence extérieure de ce charmant et original producteur.

Paul était très-grand, brun, mince, embarrassé pour ainsi dire de sa haute taille dans sa démarche au milieu d'un salon. Ingénieux esprit, cœur dévoué à son frère, c'était bien l'homme qui, après la mort prématurée de ce dernier, devait prendre chaleureusement la défense de sa mémoire et de son talent. Je ne connaissais Paul que de vue. J'étais assez lié avec Alfred, qu'indépendamment de nos rencontres fréquentes dans le monde, je voyais chez un de ses plus in-

Unies amis, fils d'un ancien agent de change, M. Alfred Tastet, jeune homme d'esprit, de savoir et de goût.

L'intimité d'Alfred de Musset avec le prince Belgiojoso lui fut préjudiciable à un certain point de vue. Le prince était très-viveur et son énergique nature lui eût aisément permis des excès de tout genre. Il usait et abusait de cet avantage naturel dans les gais soupers auxquels il conviait ses amis. Ce n'était point, on le comprend, des réunions de tempérance, que ces soupers gais, animés, charmants, où l'esprit pétillait comme les vins, et où les vins se buvaient comme de l'eau. Le prince supportait admirablement ces veilles ardentes, et pour lui la coupe n'avait pas de dangers, parce qu'elle ne contenait pas l'ivresse. Il n'en était malheureusement pas de même d'Alfred de Musset, dont la nature nerveuse était si différente, et dont l'organisation ne pouvait pas sans péril se plier à des habitudes de ce genre. Il est vrai que son imagination surexcitée ne produisait jamais d'une façon plus heureuse que lorsqu'il sortait d une nuit d'excès

130 LES SALOXS DE PARIS

bachiques. Mais en voulant imiter son noble ami, il dépassait la mesure de ses forces. Bientôt, d'ailleurs, l'excès devint chez lui une habitude; plus tard il allait devenir un besoin, et la mort se cachait derrière les flacons. Un jour vinl où elle réclama cette trop précieuse proie. J'appris de loin la mort d'Alfred de Musset, et personne ne regretta plus que moi de n'avoir pu grossir le cortège peu nombreux qui accompagna cet homme de talent à sa dernière demeure. Son indulgence pour mes travaux avait été grande. Je la lui rendais en vive sympathie.

Les artistes musiciens venaient aussi en grand nombre chez la princesse Belgiojoso. Le prince avait lui-même une voix superbe et chantait en artiste. Souvent il lui est arrivé d'exécuter un duo avec Julia Grisi ou Persiani, tout aussi bien qu'aurait pu le faire un chanteur di primo cartello. Ces charmants concerts de la princesse, de mondains qu'ils étaient avant le carême, devenaient spirituels durant ce saint temps. On n'y exécutait alors que de la musique religieuse classique, et elle y était admirablement interpré-

lée. Jusqu'au carême, durant la saison d'hiver, le concert était, comme je l'ai dit, suivi presque immédiatement d'un petit bal improvisé dans la salle à manger, et alors il fallait voir avec quelle ardeur se succédaient les valses à deux temps, une nouveauté d* alors, et comment s'efforçaient d'y briller, à côté de la jeune génération féminine, quelques-unes des individualités dansantes du lieu, telles que Gonlaut-Biron, Albert Courpon, Ferdinand de Lasteyrie et Alfred de Musset luimême.

Un jour vint hélas! où prirent fin ces agréables et intelligentes soirées, où ce salon se ferma. Le prince avait soudainement quitté Paris en emmenant une des plus charmantes femmes delà haute société parisienne, et l'histoire avait fait grand bruit. D'un autre côté, les dépenses de réception, toujours si élevées à Paris, jointes au laisser aller de bonnes œuvres de la princesse, avaient apporté quelque trouble dans son budget. 11 fallut en venir à compter, cette terrible obligation imposée, comme à tout le monde, aux gens de cœur et d'esprit, et la conséquence de

ces causes diverses fut qu'un jour de printemps la princesse Belgiojoso quitta la France pour retourner dans son pays natal.

Depuis lors, elle prit une grande part aux événements politiques dont l'Italie devait être le théâtre, et, en 1848 et 1849, se mit elle-même à la tête des soldats qu'elle avait rassemblés à ses frais pour soutenir l'indépendance de sa patrie. Puis lorsque les espérances de l'Italie durent forcément êlre ajournées en présence des victoires autrichiennes, jusqu'à ce qu'elle rencontrât celte chance singulière d'obtenir l'appui et le concours armé de la France , la princesse visita l'Orient dont elle peignit les mœurs dans des récits animés, auxquels la Revue des Deux Mondes ouvrit ses pages comme elle l'avait déjà fait pour quelques récits de la révolution italienne, dus à la même plume ardente et convaincue.

Quoique le salon de la princesse Belgiojoso ne fût point un salon diplomatique, beaucoup de diplomates le fréquentaient cependant. Mais les grandes ambassades qui reçurent le plus brillamment et plus fréquemment sous le règne de

SOUS LOUIS-I» IIILIPI'E 1".

Louis-Philippe, ce furent celles d'Angleterre et d'Aulriche.

Pendant un ou deux hivers, l'envoyé de Naplcs (une ambassade de famille, comme cela se dit en termes diploma(iques), M. le duc de Serra Capriola, avait fréquemment ouvert les salons de l'hôtel de la place Beauveau, où se trouve maintenant transporté le ministère de l'intérieur, et qui était alors occupé par l'ambassade de Naples. Mais ses réceptions et ses fêtes n'étaient qu'accidentelles, comme celles de quelques-uns des diplomates étrangers à Paris, tandis que l'Angleterre et l'Autriche, surtout cette dernière, se distinguaient par le nombre et 1 éclat de leurs soirées ou de leurs grands bals.

L'hôtel de l'ambassade d'Angleterre est, on le

sait, admirablement situé dans la rue du Fau-

bourg-Saint-Honoré. La disposition intérieure des

appartements de réception n'en est pas moins

heureuse que la situation extérieure : après avoir

franchi un grand vestibule, on pénètre dans trois

vastes salons qui conduisent à une salle de danse,

d'une belle dimension, soutenue par des cola

lonnes, et à l'extrémité de cette salle communiquant avec les appartements que Ton vient de traverser, on. remarque élevé sur une estrade, sous un dais de velours, et adossé aux armes de l'Angleterre richement brodées, un fauteuil qui représente le trône britannique (dans chaque grande ambassade il y a ainsi une salle du trône); puis, par une disposition très-favorable, surtout les jours de bal, chacune des portes de ces divers salons donne sur une galerie qui les sépare elles-mêmes d'une vaste serre, de telle sorte que quel que soit le nombre des invités, il n'y a jamais d'encombrement, et que la circulation est facile.

A la gauche du vestibule et du premier salon s'étend une longue et belle salle à manger, où un splendide buffet est richement servi. Les jours de grands fêtes c'est dans la serre elle-même que le souper est disposé avec tout le luxe britannique. Rien de plus élégant que ces soupers au milieu des orangers et des fleurs.

Lord et lady Grandville ui firent admirablement les honneurs de ce bel hôtel durant presque

tout le règne de Louis-Philippe, avaient l'habitude de célébrer par un grand bal l'anniversaire de la naissance de la reine Victoria. Alors une brillante illumination de l'hôtel annonçait de loin qu'il y avait fête chez le représentant de la Grande-Bretagne. Ce jour-là l'ambassade d'Angleterre absorbait toutes les fleurs de Paris et de la banlieue. Des rosiers transportés avec la terre qui les entourait, formaient des deux côtés de la galerie une délicieuse plate-bande. Le souper était, comme je l'ai déjà dit, disposé dans la serre, et les invitées de lady Grandville, sur un mot d'ordre transmis de l'une à l'autre, apparaissaient vêtues de blanc et de rose, car elles avaient adopté les couleurs de la reine Victoria. Les hommes, par contre-coup, portaient tous à leur boutonnière un petit bouquet composé d'une rose et de quelques tiges de muguet, sans qu'aucune exception fût admise dans cette convention générale. L'homme politique, l'homme grave était voué au rose et au blanc tout aussi bien que le dandy.

Mais les fêtes diplomatiques les plus brillantes

de cetto époque, et je dirai les plus populaires en prenant ce dernier mot dans l'acception de notoriété et de publicité, furent, sans contredit, les bals de l'ambassade d'Autriche, et surlout les réunions connues sous le nom de déjeuners dansants, offertes à l'élite de la société parisienne par le comte et la comtesse Appony.

Le comte Appony (la véritable orthographe de son nom est Apponyï, mais en France l'habitude a prévalu), le comte Appony, disais-je, Hongrois de naissance, était un des protégés du prince de Metternich; il représentait déjà l'Autriche à Pa-

ris sous la Restauration, et il avait su s'y faire une si bonne position, que lorsque arriva la révolution de Juillet, le roi Louis-Philippe désira qu'il ne fût point remplacé, ce qui d'ailleurs entrait dans les vues du prince de Metternich.

Le comte Appony, généralement aimé et apprécié comme diplomate et comme homme du monde, eut cette singulière non moins que rare bonne fortune de plaire successivement à deux gouvernements, sans que moralement sa personnalité eût à en souffrir.

De taille moyenne, assez gros, portant moustaches, ce qui n'était pascommun alors dansle corps diplomatique, à moins qu'on ne fût militaire, mais devenait obligatoire à cause du costume de magnat de Hongrie (costume qui n'est autre, on le sait, qu'un très-riche uniforme de hussard, avec une pelisse un peu plus longue que ne comporte l'ordonnance française), le comte Appony était remarquable par la distinction parfaite de ses manières, et par ses allures de grand seigneur. Son vrai mérite, sa grande force étaient une extrême perspicacité. Il voyait les choses de haut et de loin, et je ne crois pas que jamais celte perspicacité lui ait fait défaut.

La comtesse Appony, d'une taille élevée, d'une figure un peu maigre, avec des yeux dont l'expression douce et bienveillante avait un charme très-particulier, était elle-même un type de distinction féminine. Elle avait deux fils, Rodolphe et Jules. Le dernier est mort jeune; l'autre occupe un des postes les plus importants du corps diplomatique autrichien. Ce Rodolphe se distinguait par le chiffre deux, sur ses cartes de visites,

LES SALONS DE PAUIS

de son cousin, Rodolphe I er , neveu du comte Appony, et dont la réputation comme valseur et conducteur de cotillon, datait, ainsi que j'ai eu déjà l'occasion de le dire, des dernières années de la Restauration. Une jeune fille, gracieux portrait de sa mère, complétait cette famille, qui secondait si bien son chef lorsqu'il s'agissait de faire les honneurs du salon de l'ambassade d'Autriche.

Le bel hôtel occupé rue du Faubourg-Saint-Honoré par le représentant de la Grande-Bretagne, était la propriété du gouvernement anglais; mais celui de l'ambassade d'Autriche, rue Saint-Dominique, appartenait, si je ne me trompe, à madame Adélaïde, sœur du roi, et par conséquent était loué. Il se trouvait situé entre une très-vaste cour et un magnifique jardin, qui s'étendait le long de l'Esplanade des Invalides jusqu'à l'entrée de la rue de Grenelle.

Deux fois par hiver ordinairement il y avait bal à l'ambassade d'Autriche, et ces réunions étaient d'une suprême élégance. La comtesse Appony se montrant plus difficile dans ses admissions que

ladyGrandville, il en résultait môme que ses salons présentaient un aspect plus exclusivement aristocratique que ceux de l'ambassade d'Angleterre. Là plus qu'à l'hôtel delà rue du Faubourg- Saint-Honoré, affluaient les grandes dames du parti légitimiste et les sommités masculines du faubourg Saint-Germain. Le comte Appony ayant représenté l'Autriche auprès des Bourbons de la branche aînée, il semblait à la portion de la société parisienne qui était demeurée fidèle à ses souvenirs politiques et boudait les nouvelles Tuileries, qu'elle se trouvait sur le terrain diplomatique le plus sympathique à ses idées, sinon à ses espérances. La grâce et le bon accueil du comte et de la comtesse Appony complétaient d'ailleurs l'illusion.

Aussi, nulle part plus qu'à l'ambassade d'Autriche on ne vil les fidèles du parti légitimiste porter le deuil de cour lors de la mort du roi Charles X. On sait que ce deuil, de môme que celui de madame la Dauphine, fut pris très au sérieux par tout le faubourg Saint-Germain; le roi Charles X n'étail-il pas* d'ailleurs, ainsi que sa

belle-fille, mort sur les terres de Pempereur d'Autriche, où la famille exilée avait, en quittant rÉcosse, cherché tout à la fois un nouvel asile et un climat plus doux?

Ce qui n'empêchait pas les notabilités de la cour nouvelle de se montrer en grand nombre chez le comte Appony, à commencer par les ducs d'Orléans et de Nemours; le premier d'une taille un peu plus élevée que le second, d'une chevelure plus foncée aussi, rappelant par le visage quelques-uns des trails de la reine Marie-Amélie; le second très-blond, très-bourbonien, ressemblant singulièrement aux portraits de Louis XV jeune, avec la différence de la moustache moderne : d'une remarquable distinction lous les deux.

Le passage de ces deux jeunes princes au milieu delà vieille noblesse frondeuse du faubourg Saint-Germain avait un côté très-piquant; ils n'étaient exposés d'ailleurs à aucune impolitesse de la part de gens trop bien élevés pour se livrer à quelque démonstration intempestive, et ils se trouvaient entourés non-seulement d'un état-raa-

jor diplomatique ou officiel, mais encore de tout un escadron volant de jolies femmes appartenant à la société des Tuileries.

Les hommes qui avaient une réputation littéraire ou artistique étaient très-bien accueillis à l'ambassade d'Autriche, notamment Balzac et Eugène Sue. Ce dernier n'a pas toujours été un farouche républicain, il s'en faut de beaucoup. Mort en exil, mort démocrate socialiste, il avait longtemps vécu à Paris dans la société la plus aristocratique, et pour s'y faire recevoir n'avait reculé devant aucune démarche. Son talent lui eût d'ailleurs ouvert toutes ces portes auxquelles il ne dédaignait pas de frapper. 11 aimait à vivre de la vie élégante, habitait au faubourg Saint-Honoré, rue de la Pépinière, une délicieuse maison à l'arrangement de laquelle il avait consacré beaucoup d'argent, et qu'il a très-exactement décrite dans un de ses romans. 11 avait de beaux chevaux, de charmantes voitures dans lesquelles il aimait à se montrer à quatre heures, au bois de Boulogne; il était mis avec recherche, et s'efforçait par l'élégance de sa toilette de racheter ce qui

manquait de distinction à sa tournure un peu épaisse. De larges épaules bien carrées, une tète carrée aussi et abondamment couverte de cheveux d'un noir de jais, d'épais sourcils sous lesquels brillaient les yeux les plus fins et les plus intelligents du monde, un nez légèrement retroussé qui ajoutait encore du piquant à sa physionomie, tel était Eugène Sue. Ses œuvres viendraient au besoin corroborer ce que je dis relativement à ses goûts, à ses instincts, à ses tendances aristocratiques pendant la première partie de sa carrière littéraire qui a été la bonne, il faut bien le dire, car depuis qu'il s'est fourvoyé dans le socialisme républicain, toutes ses productions ont été frappées de la plus étonnante vulgarité ; à ce point que ses œuvres complètes pourraient être classées en deux catégories bien distinctes: la première ayant une incontestable valeur au point de vue de la littérature d'imagination; l'autre entièrement dépourvue de style, d'invention, et n'offrant plus aucune trace de talent.

On a dit, et je crois la chose vraie, que Féloi-

SOUS LOUtS-HlILIPPE I".

liô

gnement soudain d'Eugène Suc pour les idées et pour les hommes qui dans le principe avaient si notoirement ses préférences, était venu do quelques réceptions pJus froides qu'il avait rencontrées au faubourg Saint-Germain, peut-être même de quelques paroles hautaines et mal sonnantes qui seraient arrivées à son oreille dans ce monde aristocratique qu'il affectionnait, et où il avait voulu introduire comme lui sa sœur, la riche madame Caillard (des messageries Laffitle, Caillard et C ie ), une excellente femme, extrêmement dévouée à son frère, et qui lui ressemblait physiquement de telle sorte, qu'en la voyant, on pouvait supposer voir Eugène Sue luimême travesti.

Toujours est-il qu'à un certain moment qui ne précéda pas de beaucoup, d'ailleurs, la chute du roi Louis-Philippe, c'est-à-dire la surprise de Février 1848, le langage, les opinions, les habitudes d'Eugène Sue changèrent tout à coup. Ses écrits prirent une nuance non-seulement démocratique, mais socialiste, et désormais le grand monde fut aussi maltraité dans ses romans

qu'il avait été peint en beau jusque-là. Puis avec la révolution de Février l'ambition politique d'Eugène Sue se fit jour ; ses circulaires, ses professions de foi le firent arriver aux assemblées politiques. Il est mort en exil, dans cette Savoie qui devait, grâce à la singulière destinée de Victor Emmanuel, appartenir un jour à la France, il est mort après avoir publié, mal inspiré par le dépit, deux ou trois romans indignes de son talent, et en revendiquant le titre de libre penseur, parce qu'il avait émis cette idée au moins étrange, que les Français devaient en revenir aux croyances de leurs ancêtres les Gaulois, c'est-à-dire à la religion des Druides. Partout, dans ses derniers écrits, cette tendance druidique se fait jour.

Revenons à l'ambassade d'Autriclie et à ses réceptions brillantes :

Quel que fût l'éclat de ses bals d'bivcr, les déjeuners dansants de la comtesse Appony avaient, ainsi que je l'ai déjà dit, un beaucoup plus grand prestige, et une plus grande notoriété. 11 est vrai que rien n'était perdu dans ce que je nommerai la mise en scène de ces léu-

nions charmantes. On arrivait en plein soleil, à deux heures et demie, et Ton se retirait à huit heures du soir. Cette longue file de voilures aristocratiques, ces livrées resplendissantes, ces chevaux piaffants, tout ce luxe, toutes ces toilettes de printemps plus agréables à l'œil mille fois avec leurs rubans et leurs fleurs que les diamants el les pierreries dont on surcharge les toilettes d'hiver, tout cet ensemble d'élégance et de richesse se produisait au grand jour, et pas un des détails qui composaient ce tableau aristocratique ne pouvait être perdu pour le spectateur.

En entrant, chaque femme recevait un bouquet et pénélrait dans les riches salons dont la comtesse Appony allait si gracieusement faire les honneurs, car elle personnifiait littéralement la vieille tradition de la haute société d'autrefois. Le comte, de son côté, avec la Toison d'or au cou et la plaque de Saint-Élienne sur la poitrine, offrait un type de grand seigneur affable, mais plein de dignité.

Les danses commençaient. La valse à deux

temps faisait fureur, el chacun s'élançait sur les traces des deux Rodolphe et de Julio Appony, maîtres passés dans cet exercice qui était un art. Parmi les élégants et les hommes à la mode de ce temps-là, figuraient le bel Anlonin de Noailles, qu'on surnommait Antinous; M. de Nieuwerkerque, aujourd'hui surintendant des beaux- arts et sénateur, alors très-recherché et apprécié dans le monde légitimiste parce qu'il venait de produire une fort jolie statuette représentant le duc de Bordeaux à cheval, et le chapeau à la main.

M. deNicuwcrkerque avait épousé mademoiselle de Montessuy, dont la brune beauté élait remarquée dans le groupe des jeunes femmes qui avaient le privilège d'absorber les hommages et les invitations des danseurs.

Les ducs d Ossuna, de Valcnçay el de Dino, les comtes Esterhazy, Zichy, de Morny, de Flamarens .(aujourd'hui sénateur), de Chateauvillars, de Jumilhac, de la Tour du-Pin, Gustave de Montessuy, de Mornay, de Saint-Pierre, Guillaume de Knyff qui, comme un véritable météore, a traversé les salons de Paris, puis a disparu tout à

coup englouti dans les difficultés matérielles de l'existence qu'il s'était faite ; le baron de Lotzbeck, les deux Labriffe, le marquis de Calvière, Alexis de Valon, jeune homme d'avenir, qu'un accident cruel devait si promptement ravir à la société parisienne, et Albert Courpon dont j'ai déjà parlé à propos du salon de la princesse Belgiojoso, élégante mais en môme temps excellente et cordiale nature, également enlevé trop tôt par la mort aux sympathies de ses amis.

Puis venaient les grandes individualités de la richesse, telles que les Rothschild, les Hope, les Baring, les Thorn. Mais la finance, en général, quand elle n'avait pas d'autre titre que l'argent à l'attention du comte et de la comtesse Appony, ne parvenait que très-difficilement (quand elle y parvenait) à se faire inviter à l'ambassade d'Autriche.

Parmi les femmes on remarquait dans ces salons de la suprême élégance parisienne, mesdemoiselles Fitz-Williani, de Terzzi, de Stackelberg, de Chantcrac, de Ganay, de Nicolaï, de Virieu, lady Canterbury, la duchesse de Sutherland, la

princesse de la Trémouillc, la marquise de Contades, les duchesses d'Istrie, d'Otrante, de Plaisance, mesdames d'Haussonville, de Vernaut, de Magnoncourt, et beaucoup d'autres que je mentionnerai plus lard en les plaçanl dans le cadre qui les faisait ressortir le plus.

Vers cinq heures (l'heure était un peu tardive pour un déjeuner, mais il n'en faisait pas moins très -grand jour), les danses s'interrompaient, et l'on descendait les marches du perron de l'hôtel qui conduisait au jardin. Là étaient disposées sous les ombrages et au milieu des massifs une foule de petites tables élégamment servies où l'on s'installait, soit au hasard, soit par coteries, et où les charmes d'une causerie animée par le vin de Champagne prolongeaient ou ravivaient les agréables émotions de la valso el du galop.

Puis on rentrait dans les salons; les danses reprenaient avec une vivacité nouvelle, et vers neuf heures tout ce beau inonde se dispersait en emportant le souvenir d'une réunion dont rien à l'époque actuelle ne peut donner une

idée, non pas qu'il ne puisse y avoir des fûtes aussi brillantes, mais parce qu'il n'y en a plus du môme genre et données dans les mêmes eondilions.

"^^tized by Googli

METTF,1\N I C H

?c* d SAKTOPIllS.tiTr dr Srinp tf Para

même dans lesquelles celte gaieté se produisait

Le carnaval parisien sous Louis-Philippe. — Les boulevards pendant les jours erras. — Les promeneurs en voiture et les promeneurs à pied. — Les élégants travestis. — La pluie de bonbons. — Les fanfares du café de Paris et de Tortoni. — Lord Seymour. — Sa popularité. — Le bal de l'Opéra. — Les tombolas. — Le bal des Variétés. — La loulc. — Les costumes. — Les danses. — Aspect étrange de ce bal. — Les bals de l'Opéra-Comique, du Palais-Royal, du théâtre Yentadour, de TOdéon, de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu, du Cirque. — Les Cliamps-Élysées d'hiver. — Les bals de l'hôtel Laffitte. — M. Masson de Puitneuf. — Le carnaval à tous les étages de la société. — Quelques viveurs de ce temps. — M. Romieu.

On a dit que le carnaval parisien du temps de Louis-Philippe était très-différent de celui d'à présent ; que son entrain, sa gaieté, les formes même dans lesquelles cette gaielé se produisait

établissaient une différence essentielle enlre les deux époques. Il y a beaucoup de vrai dans celte assertion.

L'aspect des boulevards, celte promenade vraiment unique en Europe, pendant les trois derniers jours du carnaval, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le mardi gras, présentait une animation, un mouvement, un speclacle d'une incomparable variété et d'une folie quelquefois très-divertissante.

Vers deux heures de l'après-midi, une double file de voitures se formait sur cette voie magnifique, qui s'étend de la Madeleine à la Bastille. C'était comme un avant-goût de la promenade de Longchamp, et les toilettes s'y faisaient voir, somptueuses et variées, dans les plus brillants équipages.

Ceci n'existe plus à noire époque.

Le dimanche et le mardi étaient les jours favoris, surtout lorsqu'une belle journée d'hiver rassurait sur la destinée des riches et élégants costumes d'hiver que l'on tenait à y produire. Ces jours-là une femme du monde tout en se levant

tard à cause du bal de la veille, demandait sa voiture et allait sur les boulevards enlendre les joyeuses fanfares sonnées, soit par des gentlemen, soit par des hommes du métier, aux fenêtres envahies de Tortoni ou du café de Paris (le café de Paris, encore un souvenir!). Elle passait du fond de sa calèche découverte la revue des membres du Jockey's Club réunis sur leur balcon au coin du boulevard et de la rue Drouot, et applaudissait les élégants porteurs de costumes bizarres qui paradaient dans des landaus à quatre chevaux, et haranguaient la foule en style tant soit peu trivial, tout en lui lançant à profusion des bonbons et des oranges.

Pour cette foule entassée sur les deux côtés de la chaussée, et contenue à grand'peine par les gardes municipaux à pied et à cheval, chacune de ces voitures conduites par des postillons couverts de rubans, renfermait le fameux, l'illustre lord Seymour, popularité sans pareille à laquelle le gamin de Paris avait donné un nom assez irrespectueux, mais qui n'en avait pas moins un énorme prestige.

LES SALONS DE PAItlS

Lord Seymour n'élait connu et apprécié de la foule que sous le nom de « lord Arsouille; » on sait ce que ce mot « arsouille, » signifie en argot parisien.

Le soir, après avoir ainsi passé deux ou trois heures sur les boulevards au milieu de la ioulc joyeuse, la belle dame se rendait à quelque bal du monde, parfois à un bal travesti. Aujourd'hui les bals travestis sont si nombreux et si fréquents dans les hautes sphères sociales, qu'ils en sont devenus monotones. Jamais, à aucune époque, je crois, on n'a autant abusé du travestissement et du costume que de notre temps. On dirait, en vérité, que le monde d'aujourd'hui se trouve si laid, si gauche et si vulgaire qu'il ne voit rien de mieux à faire que de se déguiser.

A l'époque dont je parle, un bal costumé, soit chez M. le duc d'Orléans (ce qui n'arriva qu'après son mariage), soit dans un salon du grand monde, comme chez la marquise de Portes, par exemple, ou chez M. Thorn, soit encore chez quelque artiste en renom, comme Pradier le sculpteur, ou Alexandre Dumas, un bal costumé,

dis-je, était une affaire d'étaf, à laquelle on se préparait deux mois à l'avance, et dont on parlait encore deux mois après.

Mais, en dehors de ces joies exclusives, bien des centres étaient ouverts, alors, aux appétits de danse et de joie.

L'Opéra, d'abord; l'Opéra où notre dame élégante allait peut-être, bien encapuchonnée dans son domino, et masquée jusqu'aux dents, se montrer, c'est-à-dire, pour parler plus exactement, pénétrer furtivement sur les deux heures du matin après avoir fait son apparition dans quelque salon du grand monde; l'Opéra, dont l'habile M. Véron venait en quelque sorte de rajeunir les bals, non-seulement en modifiant leur aspect et en y introduisant les costumes et de véritables ballets réglés par Coraly, mais encore en leur donnant l'attrait nouveau d'une loterie ù l'Italienne, d une tombola dont les lots étaient seuls très-capables de servir d appât au public. Ainsi, parmi ces lots se trouvaient un magnifique piano de Plcyel, un service à thé d'Odiot, des bracelets de Janisset, un cachemire des Indes,

une loge à Tannée aux secondes de face (loi trèsambitionnô par les amateurs), enfin, un tableau de Couderc, d'une importance relative assez grande. M. Véron avait parfaitement compris les instincts du siècle et flatté ses goûts, en introduisant dans ses plaisirs des combinaisons d'intérêt, en mêlant l'espoir et la convoitise du gain aux folies et aux intrigues du carnaval.

Non loin de l'Opéra, de l'autre côté du boulevard, le théâtre des Variétés ouvrait aussi ses portes à une foule masquée et travestie; c'était, il est vrai, la charge à coté du tableau, la parodie en face de la grande pièce; mais une charge pleine d'esprit, d'entrain; une parodie étincelante de verve, et à laquelle on n'aurait pu reprocher que d'en avoir trop.

Rien ne pourrait, en effet, donner une juste idée de la fougue de ces bals, où prit naissance la renommée de l'illustre Chicard. Le vieux carnaval du temps jadis semblait avoir trouvé un refuge dans l'enceinte où les Potier, les Brunct, les Tiercelin, les Baptiste Cadet avaient jadis provoqué et enlretenu le fou rire de deux ou

trois générations. Là on trouvait encore les pierrots, les arlequins, les poissardes, les cassandrcs, les turcs et les forts de la halle d'autrefois. Plus tard des costumes plus compliqués, des travestissements impossibles allaient remplacer ces déguisements primitifs, et le temps n'était pas éloigné où, grâce à d'audacieux novateurs, on allait voir poindre le casque romain orné d'un plumeau, accompagné d'un habit à queue de morue, d'une culotte de peau et débottés à Técuyère, costume éminemment fantaisiste appelé à produire une sensation immense, puis ces variétés infinies de titis et de débardeurs, Irés-gracieuses quelquefois, qui ont précédé les bébés d'aujourd hui.

Si les inconcevables écarts de celte cohue enfiévrée de grosse joie et livrée tout entière à une sorte de délire chorégraphique étaient difficiles à évoquer par l'imagination et la pensée, ils étaient plus difficiles encore, peut-être, à contempler dans leur réalité, et à constater parles yeux.

Longtemps avant que les portes du théâtre fus sent ouvertes, une foule compacte de masques

158 LES SALONS DE PAUIS

faisait la queue sur le boulevard. La se voyaient les pieds dans la boue, la tète etlesépaulesà peine couvertes, grelottant sous quelque mauvais manteau, quelquefois sous des parapluies, de chétives et délicates créatures que des brodequins de satin, des petits souliers découverts, un jupon écourté, un corsage écourté aussi, ne pouvaient absolument pas garantir des intempéries de la saison, et qui, donnant le bras à des hommes aussi peu chaudement vêtus qu'elles, souvent dans un débraillé complet, n'avaient cependant qu'une idée, idée fixe et pénible, non pas celle de la fluxion de poitrine qui pouvait bien les aliter le lendemain, mais la crainte de n'avoir peut-être pas de place dans celte salle littéralement envahie et prise d'assaut.

Les portes s'ouvraient enfin; la foule se pré* cipilait, contenue à grand'peine par les gardes municipaux et les sergents de ville, vers les bureaux dont elle s'arrachait les billets. En un instant, et comme les flots de la mer à la marée haute, elle remplissait la salle et les couloirs.

Alors les danses commençaient (et quelles

danses!) au son d'un formidable orchestre où les cuivres dominaient. Les quadrilles diaboliques, les galops échevelés se succédaient avec un entrain et une rapidité indicibles ; les galops, surtout, étaient quelque chose de foudroyant, et certes une personne de mœurs tranquilles, d'habitudes paisibles, un provincial, par exemple, qui, tout d'un coup, eût pu être transporté au milieu de cette cohue bondissante, se fût parfaitement persuadé que, mort, il se trouvait livré à quelque bande de démons. Ce galop composé de couples étroitement embrassés où l'œil ne distinguait quelquefois plus les sexes, grâce aux costumes souvent intervertis, s'élançait téte baissée et bras en avant comme le beaupré d'un navire, renversant tout sur son chemin, perçant el traversant tous les groupes, brisant tous les obstacles, accrochant et entraînant au passage tous les êtres humains qu'il rencontrait, précipitant ainsi parfois au milieu de son tourbillon insensé quelque spectateur paisible, quelque observateur absolument désintéressé, le faisant galoper malgré lui, et, si par malheur il tombait, le foulant

aux pieds et lui passant sur le corps comme une charge de cavalerie, tout en jonchant le sol, de toques, de turbans, de chapeaux de pierrot, de bonnets de poissarde, de plumes, de gaze et de fleurs.

Il arrivait assez souvent vers les une heure ou deux heures du matin, qu'une société se présentait un peu atlardée au haut de l'escalier qui du balcon des premières loges communiquait avec le plancher delà salle, et qu'alois, afin sans doute de rattraper le temps perdu ou dans le but de mieux s'ouvrir un passage au milieu de la foule compacte qui encombrait l'escalier, cette société réunie, et se tenant, hommes et femmes, par la main, se laissait lourdement tomber du haut des marches sur tout ce qui se trouvait en dessous. Un moment, on le conçoit, la confusion était grande ; on roulait les uns sur les autres, on se distribuait quelques horions; puis, en un clin d'œil chacun se retrouvait debout; les nouveaux venus s'intercalaient dans le galop, et tout finissait comme Beaumarchais prétend que tout finit en France : par des rires et des chansons.

un

Les bals de l'Opéra-Comique et du théâtre du Palais-Royal avaient la prétention d'être des bals d'artistes. Sur quoi cette prétention était-elle fondée, et quels étaient les arts que l'on y cultivait? Voilà ce qu'il était assez difficile de dire. Cependant il existait une nuance assez tranchée entre les grosses folies du bal des Variétés, la tenue et l'attitude de ses habitués et l'espèce de décence relative des danseurs de l'Opéra-Comique et du théâtre du Palais-Royal, parmi lesquels, il faut bien le dire, on distinguait quelques acteurs et actrices. L'Opéra-Comique occupait alors la salle de la place de la Bourse, consacrée aujourd'hui au Vaudeville.

Le théâtre Ventadour qui se nommait aussi Théâtre-Nautique à cause des prétentions aquatiques qu'il avait affichées à ses débuts, n'attirait guère à son bal masqué que le personnel tout à fait local des rues avoisinantes, et les amateurs de son quartier. Les prétentions aquatiques dont je viens de parler consistaient en un bassin rempli d'eau qui occupait dans le principe le milieu de la scène, où Norma, Rosine et Sémiramis font

lfi-2

aujourd'hui entendre leurs roulades; car le Théâtre-Italien d'alors occupait la salle consacrée de nos jours à l'Opéra-Comique. On prétendait que, grâce à ce bassin dont l'eau pouvait à l'occasion retomber en cascade comme dans le ballet de Guillaume-Tell, représenté au théâtre Ventadour avec un certain luxe de mise en scène, que grâce h cette eau, disais-je, on aurait pu donner des fêtes vénitiennes, et procurer aux Parisiens le divertissement d'une promenade en gondole. Mais c'étaient les mauvais plaisants qui avançaient cela pour avoir, peut-être, la satisfaction de prétendre plus tard que les bals masques du Théâtre- Nautique étaient tombés dans l'eau. La vérité, c'est que le fameux bassin de la salle Ventadour n'était, par le fait, qu'un bocal à poissons rouges un peu plus développé que le modèle ordinaire, et qu'il n'y avait absolument rien à en faire, même en temps de carnaval.

Les bals de l'Odéon avaient un caractère et un aspect particulier : sur ce terrain-là l'étudiant et la grisette ou, pour mieux dire l'étudiante, étaient les maîtres, parce qu'en réalité ils étaient chez

eux. Murger dans sa Vie de Bohême a peint d'une façon magistrale les mœurs et les habitudes du quartier Latin. On s'imagine très-bien après l'avoir lu ce que doivent être les joies des naturels du pays, comme il les appelle, sans avoir besoin de faire le voyage*. Le caractère de ces bals et leur physionomie n'ont pas beaucoup changé depuis l'époque dont j'évoque les souvenirs. Quelque plaisanteries mémorables les assaisonnaient seulement alors de temps en temps, plaisanteries dont la mémoire n'est pas encore tout à fait perdue :

Ainsi, un jour un homme de lettres et un artiste s'entendirent pour amener à ce joyeux bal ' masqué un personnage dont le costume était si exact, les gestes si naturels, qu'il obtint tout d'abord un immense succès, et produisit une très-vive sensation.

Ce personnage, c'était un ours.

11 n'y avait qu'un cri sur son passage :

— Comme c'est nature! Est il permis de se grimer avec un talent pareil!

Les choses allèrent très-bien au début. Après

m LES SALONS DE PARIS

avoir introduit leur personnage dans le monde distingué auquel ils le présentaient, l'homme de lettres et l'artiste s'étaient un peu écartés pour mieux jouir probablement de l'ensemble du tableau. Quelques dames, attirées par les exclamations et les éloges dont le nouveau venu était l'objet, s'étaient avancées et cherchaient par les agaceries les plus séduisantes à fixer son attention et à en tirer quelques mots d'encouragement. •

Vain espoir! un souffle chaud, quelques sons inarticulés, voilà ce que recueillaient les plus curieuses.

Tout à coup, un cri s'éleva, cri de terreur et de surprise, et tout le bataillon féminin qui s'obstinait à entourer le noble personnage, s'enfuit aux quatre coins de la salle.

L'étranger de distinction venait de répondre au chatouillement d'un éventail qui lui caressait le museau, par un coup bien appliqué de sa grosse patte velue sur le bras nu d'une de ces dames, et avait accompagné ce geste si discourtois d'une pantomime plus discourtoise encore : il avait en-

tr'ouvert sa gueule et montré deux rangées de dents dont l'éclat et la forme paraissaient faire Irop d'honneur à son dentisle.

L'incident fit du bruit. Tout le bal était en émoi. Effarouché de ce tapage, Tours semblait devenir de plus en plus inquiétant; et ses deux parrains, perdus dans la foule, paraissaient eux, assez peu disposés à se mêler de ses affaires. Les sergents de ville, voulant remonter de la cause à l'effet, intervinrent, el, après un colloque assez animé avec le personnage en question, finirent, non sans difficulté, par l'emmener en fourrière,

où son propriétaire fut forcé de venir le chercher le lendemain.

L'affaire eut pour ce dernier quelques conséquences désagréables; mais sans doute il les avait prévues, et cela ne rentre pas dans notre sujet.

Une autre aventure, plus scabreuse, se rapporte à cette époque de folie, et les chroniques diffèrent sur le lieu où elle se produisit. Fut-ce au bal des Variétés? fut-ce au bal de l'Odéon? Toujours est-il que quelqu'un paria qu'il intro-

toc

duirait au beau milieu de l'une ou de l'autre de ces réunions une femme uniquement vêtue de son boa et de ses gants. Le pari fut tenu, et de plus il fut gagné, grâce au manteau maintenu sur les épaules de la nymphe au moment de son entrée, et prestement enlevé ensuite.

Là, il y eut encore des suites désagréables, et c'était justice. L'argent du pari, qui était assez considérable, indemnisa, du reste, les acteurs de cette scène rapide, mais trop risquée.

A TOdéon, les étudiants en médecine se permirent aussi quelquefois des plaisanteries funèbres dont l'amphithéâtre de l'École faisait tous les frais: plaisanteries presque coupables, car on ne joue pas avec la mort, et qui étaient un peu de tradition chez cette jeunesse plus turbulente alors qu'elle ne Test aujourd'hui.

Les bals masqués de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu et du Cirque-Olympique avaient une physionomie identique, mais particulière. Délices des commis marchands et des ouvrières en lingerie, en modes, en corsets, en bottines, en portefeuilles, en boutons, des rues Saint-Denis et

Saint-Marlin,.ils altiraient rarement une population exotique, mais avaient la bonne fortune d'être hantés par Pescadron volant des figurantes plus ou moins jeunes et jolies des théâtres de ce boulevard.

Au centre de la grande ville, à l'ancien hôtel de M. Laffilte, car le célèbre banquier, à force d'avoir prêté à la grande semaine (comme cela se disait en 1850) et pour d'autres causes aussi, s'était vu ruiner à peu près complètement par les événements qu'il avait provoqués lui même; à l'hôtel Laffilte, dans la rue du môme nom, M. Masson de Puilneuf avait également organisé des bals, mais des bals d'une apparence décente et bourgeoise, qui n'avaient rien de commun avec ceux mentionnés plus haut. GeM. Masson de Puilneuf était Yinventeur des concerts des Champs- Elysées, concerts en plein vent qui eurent tout d'abord un très-grand succès. Us se tenaient ù l'entrée des Champs-Elysées, du côté droit, au milieu des quinconces d'arbres et dans un espace circulaire au centre duquel s'élevait un assez élégant pavillon destiné à abriter les musiciens.

Ce fut là que Musard le père, qui dirigeait l'orchestre de ces concerts, devenus promptemenl 1res à la mode, conquit sa célébrité européenne. Ce fut là que furent exécutés pour la première fois les fameux quadrilles du coup de pistolet et de la chaise cassée, dont la génération dansante d'alors n'a pas perdu le souvenir.

Disons, pour en finir avec ces bals publics, expression du carnaval à tous les étages de la société parisienne, que le faubourg Saint-llonoré possédait aussi sa réunion dansante, les Bals des Champs-Élysées d'hiver, installés dans l'ancienne église de l'abbé Chatel. Ces bals étaient alimentés presque exclusivement par une aristocratie toute spéciale, celle des Marions et des Frontins des antichambres de grandes maisons.

Mais ce qu'il y avait peut-être déplus curieux, de plus saisissant, de plus étrange dans ces diverses scènes du carnaval parisien à cette époque, c'était, sans contredit, ce que Ton nommait la descente de la Courtille.

11 m'est arrivé ainsi qu'à l'un de mes amis, en

sortant d'un très-beau bal costumé donné par la marquise de Portes, et après un cotillon qui avait duré jusqu'à cinq heures du malin, d'être pris du désir de voir cette fameuse descente de la Courtille dont j'avais tant entendu parler.

Nos costumes n'étaient point un obstacle, bien au contraire, puisqu'il s'agissait de se mêler à une foule masquée. Seulement, nous jetâmes nos manteaux par-dessus, afin de combattre le plus possible l'air frais du matin ; et, après être convenus avec le cocher d'une voiture de remise du prix spécial de ces sortes d'expéditions, nous partîmes rapidement pour gagner la ligne des boulevards.

Nous remarquâmes déjà, au coin du faubourg du Temple, que le café Hainsselin était rempli de curieux comme nous, qui étaient venus là tout exprès pour jouir du spectacle de la Descente. Seulement (et il était facile de le constater à leur figure reposée, aussi bien qu'à leur toilette toute fraîche), ces gens-là n'avaient point, comme nous, passé la nuit au bal; ils sortaient évidemment de leur lit, et s'étaient fait transpor-

ter à cette heure matinale sur le point consacré à leurs observations. Il y avait là des Parisiens et des étrangers, des touristes et des gens sédentaires. Un seul et même lien les unissait : la curiosité.

Ainsi que je l'avais prescrit au cocher, nous continuâmes notre course vers la barrière et nous la franchîmes. On nous avait bien recommandé, si nous voulions jouir complètement du spectacle que nous allions chercher, de pousser jusqu'aux maisons de la Courtille et de pénétrer même au Grand- Saint-Martin, la plus fameuse de toutes. C'est ce que nous fîmes.

Nous entrâmes dans une salle basse où des barrières étaient disposées à peu près comme dans le vestibule d'un théâtre. Nous allions les franchir, lorsque, sur un signe de la femme à visage réjoui qui se tenait majestueusement assise derrière le comptoir tout garni de victuailles, deux garçons nous retinrent poliment.

— Pour entrer, il faut consommer, dit l'un d'eux sentencieusement*

— Et qu'est-ce que 1 on consomme? demandai-je.

— Combien êtes-vous? deux?

— Deux.

— Eh bien, ça fait deux litres.

— Et en argent?

— Ca fait un franc.

— Voilà un franc; gardez vos litres.

Et nous passâmes. Assurément on ne pouvait pas se procurer un spectacle à meilleur marché.

Mais quel spectacle! grand Dieu!

Nous gravîmes un escalier qui conduisait aux divers étages de rétablissement, pompeusement nommés salons.

A travers les cloisons et aussi par les portes entrebâillées des cabinets de société^ on entendait des cris et des refrains impossibles à redire, on voyait des choses indescriptibles.

Arrivés au premier étage, nous entrâmes dans une grande pièce carrée, entourée de huit rangées de tables occupées par des buveurs. Au centre il y avait un espace assez large, entouré d'une balustrade en bois, et à Tune des cxlrémilés du-

LES SALONS DE PAUIS

quel élait installé un orchestre composé exclusivement d'instruments de cuivre qui faisaient un tapage réellement infernal.

M. de Chateaubriand dit dans son Voyage en Amérique : « Au milieu d une forêt, on voyait une espèce de grange; je trouvai dans cette grange une vinglaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps deminu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête, des anneaux passés dans les narines. Un pelit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, râclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friqtiet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon enlreson menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait en iroquois : «A « vos places! » et toute la troupe sautait comme une bande de démons. »

Eh bien, ce que l'illustre voyageur rencontra et vit au fond de l'Amérique, sur la frontière de la solitude, comme il le dit lui-même, nous le vîmes, nous le rencontrâmes en pleine civilisation, à la barrière de Paris, sur la frontière des boulevards. Assurément, M. Violet n'était pas là dans son habit vert-pomme et dans sa veste de droguet; sa pochette était avantageusement (du moins en ce qui touche le bruit) remplacée par J'orchestre, qui semblait réunir toutes les trompettes du jugement dernier; assurément cet orchestre-là n'était point payé non plus en peaux de castors et en jambons d'ours. Mais, réellement, les sauvages étaient là : il y avait bien une cinquantaine de danseurs des deux sexes au milieu de l'espace entouré de barrières que j'ai déjà mentionné, et ces danseurs, vêtus d'une façon tout aussi étrange que les Peaux-Rouges du désert, gambadaient, tout aussi bien qu'eux, à l'instar d'une bande de démons.

Comment caractériser autrement, en effet, les mouvements, les contorsions de ces amateurs passionnés de la danse dévergondée qu'on va en-

core aujoui d hui regarder curieusement dans nos bals publics, de cette espèce de chica française qui de nos jours n'est plus que folle et amusante, mais qui, dans le principe, était si complètement, si ouvertement obscène? On ne la tolérait guère que le mardi-gras et dans des bals de barrières, sans en surveiller de très près les trop fougueux écarts.

Aujourd'hui, les administrations de certains bals publics recrutent et payent assez cher, pour figurer dans un ou deux quadrilles, les habiles exécutants de cette danse accentuée. Ils savent que c'est un grand attrait pour l'étranger de passage à Paris. A l'époque dont je parle, il y avait parmi les ouvriers, les soldats, les jeunes gens appartenant à l'industrie ou au commerce, une foule de gens qui la dansaient très-savamment, et pour leur satisfaction personnelle.

Nos cinquante danseurs et danseuses du Grand- Saint-Martin l'exécutaient, eux, avec une furia et des gestes si expressifs que les Nègres les plus habitués à leur chica, bien significative pourtant, en eussent été confondus. Franchement, c'était

un spectacle fait pour dégoûter au superlatif de l'espèce humaine; et les spectateurs attablés tout autour, buvant ou cuvant leur vin bleu et rongeant leurs os, le coude appuyé sur ces nappes couvertes d'odieuses taches et qui n'avaient pas été changées depuis le dimanche-gras; étendus quelquefois, hommes et femmes, sur ce plancher émaillé de toutes sortes de débris, et y ronflant à leur aise ; les speclateurs, dis-je, étaient pour le moins aussi dégoûtants que le spectacle lui-môme. Avez- vous vu, au musée du Louvre, lesplendide tableau de Rubens représentant une kermesse? Il y a, tout le monde en conviendra, des détails assez vifs dans cette joyeuse page du grand-maître. Eh bien, son orgie flamande n'est qu'une naïveté à côté de mon orgie de la Courtille.

Nous nous enfuîmes.

— Ces messieurs en ont déjà assez? dit notre cocher en souriant et en nous ouvrant la portière de sa voiture. Aussi bien, ajouta-t-il, voilà la descente qui va commencer et elle s'annonce devoir être belle.

Les masques affluaient, en effet, de tous côtés ; et déjà se formait sur la chaussée une double file de véhicules de toute espèce, depuis la tapissière et le cabriolet de place jusqu'à la voiture de mnitre brillamment attelée, comme celle de lord Seymour, par exemple, avec ses quatre magnifiques chevaux anglais, ses élégants postillons et les piqueurs qui la suivaient en faisant entendre des fanfares de chasse, magistralement exécutées. Il y avait bien quinze ou dix-huit cents voitures qui défilaient de la sorte devant un public de soixante mille curieux au moins.

Dans des calèches découvertes, on voyait des femmes masquées qui jetaient à la foule des sacs de dragées, sur lesquels elle se précipitait au risque de se faire écraser. Plus loin chevauchait un riche et très-excentrique étranger, en costume moyen âge, lequel tirait de temps en temps d'une aumônière suspendue à sa ceinture des pièces de cinq francs, qu'il lançait par poignées au milieu de cette foule ébahie. Ailleurs, un faux meunier distribuait à pleines mains sa farine dans les carrosses, en accompagnant sa rudepan-

tomime des propos les plus grivois, auxquels on répondait dans un langage emprunté au Catéchisme poissard. Ailleurs encore, le Cirque-Olympique se rappelait au bon souvenir du public par l'exhibition d'une diligence surmontée d'une douzaine de musiciens jouant des ouvertures d'opéras. Les quatre chevaux qui la traînaient, les voyageurs qui l'occupaient, les postillons qui la conduisaient étaient tous des acteurs du Cirque, et je crois, en vérité, que la diligence elle-même avait joué aussi son rôle dans quelque mélodrame plus ou moins militaire.

Apres avoir joui amplement de ce curieux spectacle que nous étions venus si matinalemcnt chercher, nous descendîmes à la hauteur du célèbre restaurant des Vendanges de Bourgogne.

beaucoup de voitures bourgeoises, comme disait notre cocher, étaient déjà arrêtées devant ce restaurant presque historique, grâce aux nombreux banquets politiques dont il avait été le théâtre.

Nous montâmes dans les salons, encombrés d'une foule généralement masquée et costumée,

mais au milieu de laquelle apparaissaient pourtant quelques curieux en habit de ville. On faisait grand bruit dans les cabinets, et, dans les escaliers, il y avait un va-et-vient continuel des gens du meilleur monde. La voiture de lord Seymour, arrêtée devant la porte, annonçait la présence de son noble propriétaire. J'entrevis deux jeunes pairs de France : le comte Germain, à cette époque l'un des plus élégants représentants de la jeunesse parisienne; et M. d'Allon-Shée, dont les débuts oratoires au Luxembourg donnaient alors tant d'espérances, et qui un instant, en 1 848, a voulu jouer un rôle républicain ; puis, soit insouciance, soit dégoût, soit fatigue, a tout à coup disparu de la scène politique. M. Gilbert de Voisins, le mari de mademoiselle Taglioni, se trouvait là également avec un homme d'infiniment de verve et d'esprit, M. Romieu.

M. Romieu a été une individualité très-particulière et trôs-originale de cette époque, un type singulier de viveur et de mystificateur qui ne pourrait plus guère se reproduire en ce temps-ci, ce qui ne l'empêchait pas d'être sérieux et tra-

vailleur quand il le voulait et quand il le fallait. C'était non-seulement un homme d'esprit, mais encore un homme d'une grande portée d'esprit, et jamais, peut-être, il n'a existé un meilleur préfet. Car avant de se faire écrivain politique, avant de lancer ce fameux Spectre rouge qui a eu son influence et produit son effet, avant de devenir, après le 2 décembre 1851, conservateur en chef des bibliothèques impériales, Romieu avait été préfet de plusieurs départements important, entre autres de la Dordogne et d'Indre-et-Loire. C'est comme membre du conseil général d'Indreel-Loire que je l'ai vu à l'œuvre de très-près, et que j'ai pu apprécier avec quelle merveilleuse facilité de travail, avec quelle singulière faculté d'intuition administrative il parvenait, malgré d'assez fréquentes absences, à se mettre au courant de tous les grands intérêts de son département, à les exposer ou à les défendre avec une lucidité parfaite i à ne jamais être pris au dépourvu dans aucune question un peu importante.

Romieu était de petite taille, assez maigre, d une figure spirituelle et finement malicieuse

qu'illuminaient deux petits yeux gris, vifs el brillants.

Avec toutes les qualités sérieuses que je viens d'indiquer, ce dernier représentant de la gaieté gauloise n'en prenait pas moins un très-grand plaisir, au début de sa carrière politique et dans des jours de carnaval comme ceux que je décris, à se livrer à des plaisanteries de gamin de Paris en belle humeur. C'était bien un peu, en effet, le gamin de Paris devenu majeur, que cet excellent Romieu dont une célèbre circulaire pour la destruction des hannetons dans l'arrondissement qu'il était appelé à administrer, avait signalé l'entrée dans la carrière.

Ainsi, par exemple, sortant de quelque restaurant fameux où il avait brillamment dîné avec des amis, et se voyant obligé de trop soutenir l'un d'eux qui ne pouvait plus se soutenir luimême, Romieu déposait pieusement son fardeau dans la rue et plaçait un lampion dessus.

Puis, un peu plus loin, s'arrètant devant un marchand drapier et considérant attentivement chaque pièce d'étoffe suspendue à la porte, il

murmurait : « Ce n'est pas cela, ce n'est pas encore cela qu'il me faut. — Entrez, je vous en prie, monsieur, » disait alors le marchand; et s'adressant à ses commis : « Alfred, Edmond, Casimir, Arthur, montrez à monsieur tout ce que vous avez de plus beau. » Les commis s'empressaient, les rayons se vidaient, le magasin était bientôt sens dessus dessous; car Romieu, jetant un regard terne sur chaque coupon que Ton déroulait devant lui, répétait toujours aussi mélancoliquement : « Ce n'est pas encore cela qu'il me faut. »

— Mais que vous faut-il donc, monsieur? » se hasardait à demander le maître de l'établissement.

Et Romieu lui répondait tranquillement :

— 11 me faudrait un fusil à piston.

Plus tard, lorsque les années commençaient à argenler sa chevelure un peu longue et carrément coupée, ce dernier des mystificateurs avait encore, malgré lui, de ces réminiscences de son jeune passé et subissait l'influence des vieilles habiludes.

Préfet, et visitant les dépendances de sa pré-

LES SAL0HS DE PARIS

fecture, il s'amusait à faire causer le jardinier qui, pour donner une haute idée de son savoir, énumérait avec complaisance et en leur distribuant les noms les plus scientifiques toutes les plantes du jardin et des serres confiés à sa direction suprême,

— Vous avez aussi, interrompait Romieu, le Dinotherium giyanteum ?

— Certainement, monsieur le préfet ; certainement.

— Eh bien, continuait Romieu, je serai bien aise de le voir demain, quand je serai un peu moins pressé.

i.ons philitpk i K *

Fcrd'SAKTORlUS Wr dr Snnc j- M

tuuieau ue mœurs umieiiipui aines, quoique an

vni

La cour de Louis-Philippe au Palais-Royal et aux Tuileries. — Sa maison et celle de la Reine. — Ses habitudes quotidiennes.

— Sa famille. — Le Prince royal et le duc de Nemours. — Leur éducation et leurs premières armes. — Le prince de Joinville et le duc d'Aumale. — Entourage du Roi. — Le premier ministère après 1830. — Grandes individualités politiques du temps. — L'intimité des Tuileries. — Apparences extérieures. — Les équipages. — Le char-à-bancs de famille. — Anecdote. — Don Carlos et Louis-Philippe. — Simplicité élégante de la cour des Tuileries. — Les grands bals. — Les petits bals de la Reine. — Les concerts. — Aspect général. — Les toilettes des femmes. — Les costumes des hommes. — Le corps diplomatique — Voyage du duc d'Orléans et du duc de Nemours à Rerlin et à Vienne. — Mariage du Prince royal.

— Maison de madame la duchesse d'Orléans. — Fêtes du mariage. — Inauguration du musée historique de Versailles.

— Détails. — Victor Hugo et Eugène Sue.

Si, comme je l'indiquais en commençant ce tableau de mœurs contemporaines, quelque am-

LES SALONS DE PAÏUS

bitieux ou curieux de province eût, après la Révolution de 1830, cherché à pénétrer au Palais- Royal et à voir de près la nouvelle royauté sortie de la déplorable lutte de Juillet, il eût sans doute été étonné de la simplicité du spectacle que présentait alors l'intérieur du roi Louis-Philippe.

Ce prince n'avait d'abord rien ajouté à Fentourage qu'il avait comme duc d'Orléans. C'était toujours pour lui, comme pour ses deux fils aînés, la môme maison militaire, composée des mômes officiers, dont les principaux étaient, on le sait, les généraux de Rumigny, Athalin, Marbot, Beaudrand, Gourgaud et d'Houdetot. Le comte Anatole de Montesquiou demeura chevalier d'honneur de la reine, comme il l'était de la duchesse d'Orléans. La maison de la reine ne se composa jamais de plus de quatre dames d'honneur. Rien de plus simple et Ton peut dire de plus bourgeois, que Faspecl du salon de famille au Palais-Royal, dans les premiers mois de 1830, alors que Louis- Philippe, au milieu de ses beaux enfants, entouré de la reine, de madame Adélaïde, de quelques aides de camp et des anciens familiers ou

partisans qui n'avaient pas attendu l'heure du succès pour se ratlacher à sa fortune, recevait avec une bonhomie plus apparente que réelle, mais, dans tous les cas, très courtoise, les personnes qui avaient désiré l'entretenir et obtenu une lettre d'introduction.

Et cependant en présence de la siluation politique et (te la situation morale du pays, lesquelles ne semblaient, de prime abord, offrir rien de rassurant au point de vue de la stabilité, un seul homme apparaissait debout, confondant en sa personne, aux yeux du plus grand nombre, le rôle de défenseur du trône et de champion de la société menacée; et cet homme, c'était ce prince bourgeois, en apparence, et bon père de famille qu'il était si aisé d'aborder et qui vous recevait si cordialement.

La première moitié de celle tâche présentait déjà d'immenses difficultés, et ce fut en réalilé à celle-là que Louis-Philippe consacra peul-élre un peu trop exclusivement ses cfforls. Son expérience révolutionnaire devait bien le servir dans l'indispensable connaissance des hommes, et au*

cun souverain ne sut jamais, mieux que lui, démêler au premier coup d'oeil les aptitudes, les vanités, les faiblesses de ceux dont il voulait utiliser les sei vices. Aimant le travail, très-régulier dans les habitudes ordinaires de la vie, Louis- Philippe se levait de bonne heure, se plaisait à faire son feu lui-même en hiver, lisait avec attention les gazettes étrangères, plus particulièrement les feuilles anglaises, sans se préoccuper beaucoup des journaux français, à moins (ce qui était fort r.ire) qu'un article n'eut été signalé à son attention. 11 se livrai! ensuite à la correspondance privée qu'il entretenait avec quelques personnages, le plus souvent représentants de la France à l'étranger. Puis, après un frugal repas, il assistait au conseil des ministres, ou recevait des députations provinciales, ce qui arrivait fréquemment dans les premiers mois de la Révolution de 1830. Enfin, après une promenade plus ou moins longue, il prenait un second repas composé des mets les plus simples, invariablement les mômes : c'étaient des potages de différentes sortes que le roi mangeait successivement; une

volaille au riz, et à la fin du repas, un verre de vin d'Espagne. Il restait ensuite jusqu'à dix heures du soir dans le salon de famille et se retirait dans un cabinet pour y écrire de nouveau jusqu'à une heure avancée de la nuit. Vie sobre, régulière, intelligemment distribuée, que Louis-Philippe avait menée au Palais-Royal et qu'il continua aux Tuileries jusqu'à la fin de son régne.

Il y avait tout à la fois dans !e caractère et dans l'attitude de ce prince du Louis XIV et du Louis XI : du Louis XI (moins l'ignorance, la superslilion et l'indifférence en matière de cruauté), alors que, voulant flatter le bourgeois, son bon compère, dont il était véritablement la représentation couronnée, il lui prodiguait des caresses et des flatteries ; du Louis XIV, lorsque le juste orgueil de sa race jaillissait soudainement au contact de certains hommes, en présence de certains oublis du respect et des convenances ; enfin dans la pensée vraiment royale de la restauration de ce Versailles, plein des souvenirs du grand roi, œuvre dernière et magnifique que les révolutions ne devaient pas lui laisser achever tout entière telle

que son esprit l'avait rêvée et que sa volonté l'avait résolue.

Autour de Louis-Philippe se groupait une nombreuse et jeune famille que deux fils dominaient de la tête. L'aîné, le duc de Chartres dont la révolution venait de faire un duc d'Orléans, avait reçu de la constitution nouvelle le titre de prince royal, emprunté aux cours d'Allemagne (la désignation de dauphin ayant paru trop monarchique pour être appliquée au fils du roi, anomalie fréquente à celte époque singulière).

Grand et d'une taille élancée, le duc d'Orléans devait à l'éducation publique que, par un calcul de Louis-Philippe, ses frères, ainsi que lui, avaient reçue, un aplomb, une juste confiance en luimême et une facililé de parole souvent heureuse qui prévenaient favorablement au premier abord. C'est un réel avantage pour les princes que ces qualités qui seraient peu de chose pour les autres hommes, surtout lorsque la nature y a joint un physique élégant; car les masses se prennent facilement aux séductions extérieures. Le premier mouvement du duc de Chartres avait

[SOLS LOUIS-PIIIUPPE I«.

été de voler, à la tôle de son régiment, le 1 er hussards, au secours de Charles X menacé, et rencontrant madame la Dauphine qui se hâtait de rejoindre le cortège royal par des routes détournées, de la protéger contre les populations déjà menaçantes. Averti promptemenl de la portée des événements par les soins de Louis-Philippe, il dut rentrer immédiatement à Paris et se mellre à la téte de la jeunesse libérale.

Un des graves et inévilables inconvénients de l'éducation publique de M. le duc de Chartres, c'était la camaraderie obligée qu'elle avait créée entre lui et un assez grand nombre de jeunes gens, plus ou moins capables, plus ou moins honorablement placés dans le monde, quelquesuns se recommandant par des noms révolutionnaires, tous se croyant créanciers du jeune prince par le seul fait de leur présence simultanée sur les bancs de l'école, et appelés nécessairement à occuper un emploi élevé dans l'État. Fâcheux entourage auquel le duc d'Orléans aurait pu, sans le tact qui le distinguait, emprunter des manières peu dignes de son haut rang et un lan-

gage dont le laisser-aller déplaisait singulièrement au roi, lorsque l'imprudence des propos n'allait pas jusqu'à embarrasser sa politique. De précieuses qualités de cœur eussent, d'ailleurs, amplement racheté chez l'homme les défauts qu'on aurait pu signaler chez le prince dont la jeune carrière devait être si cruellement et si soudainement brisée. Aussi, lorsqu'une funeste catastrophe vint le ravir à sa famille, la joie des partis hostiles fut-elle moins grande que leur sympathique émotion.

Le duc de Nemours, second fils du roi, n'avait que seize ans lorsque éclata la Révolution de juillet. Esprit droit, tête bien organisée, cœur loyal, ce prince devait être l'un des plus sérieusement capables des enfants de Louis-Philippe, et pourtant l'un des moins populaires. Le sentiment de sa dignité personnelle passait pour de la froideur aux yeux des masses prévenues; et bien que sa nature physique fût encore plus distinguée que celle de son frère, elle frappait moins au premier abord, parce qu'elle manquait d'expansion. Le roi résumait parfaitement les qualités

Di

et les défauts de cette nature, en disant de son second fils : « Nemours aurait dû naître archiduc. »

Les deux jeunes princes devaient bientôt voir le feu dans la tranchée d'Anvers et plus tard payer de leur personne en Afrique. Au combat de l'Habrah, le duc d'Orléans, s'élançant bravement vers les ravins garnis d'aloës où §e groupaient les Arabes, fut atteint à la cuisse d'une balle morte qui lui fil une assez forte contusion. Que ce prince, si fatalement marqué par la destinée, ne succombait-il, du moins, sur ce glorieux champ de bataille!

Lors de la première expédition deConstantinc, cette singulière cité arabe, perchée sur un rocher comme un château enchanté des vieux contes de chevalerie, M. le duc de Nemours se rendit à Bone afin de prendre part à la campagne projetée. Dès que cette expédition avait été résolue, on avait vu un certain nombre de volontaires appartenant aux hautes classes de la société parisienne briguer l'honneur de partager les fatigues et les périls de nos soldats. Les

ducs de Morlemart el de Caraman, le comte de Sainlc-Aldegondc, quelques jeunes gens des salons de Paris, appartenant à Pétat-major de la garde nationale, avaient sollicite cette faveur. Parmi ces derniers se trouvait M. Sanncgon, trèsconnu dans le monde de la finance et du sport, et qui mourut misérablement de froid et de maladie pendant la retraite illustrée par l'héroïsme de Changarnier.

On sait que cette première expédition de Constant ine, dirigée par le maréchal Clausel, n'aboutit pas. Des obstacles sur lesquels, trompé par de faux rapports, le maréchal n'avait pas compté, les intempéries de la saison, le petit nombre de nos soldats, dont le total ne se montait pas à huit mille hommes, y compris les bataillons indigènes, toutes ces circonstances réunies la firent avorter. M. le duc de Nemours éprouva un cruel accident dans la traversée du retour. Pendant le gros temps il fut renversé par le roulis sur le pont de son navire et se cassa le bras, blessure dont il fut assez longtemps a se remettre.

Plus tard, M. le prince de Joinville et M. le duc d'Aumalc devaient suivre Pexempic noblement donné par leurs aînés.

En dehors de sa famille et de sa maison, l'entourage habituel du roi se composait de ses ministres, d'abord, et puis de ces amis de la veille dont je parlais tout à l'heure, de ces hommes politiques qui s'étaient, de suite, rangés autour de lui, et sur le concours desquels il pouvait compter.

Les premiers ministres de la monarchie de 1830 furent le comte Molé, aux affaires étrangères; le général (depuis maréchal) Gérard, à la guerre; le duc de Broglie, à l'instruction publique avec la présidence du conseil d'Étal; M. Guizot, à l'intérieur; le baron Louis, aux finances, et M. Dupont (de l'Eure), àJa justice.

MM. Jacques Laffitte, Casimir Périer, Dupin ainé et le baron Bignon avaient été nommés ministres sans portefeuilles.

En toute autre circonstance il eût semblé étrange de voir le nom de M. Dupont (de l'Eure), du vétéran révolutionnaire, uni sur une liste

ministérielle à des noms qui représentaient surtout le pouvoir, l'autorité monarchiques, tels que ceux de MM. Molé, Guizot et de Broglie; la présence dans le même conseil de MM. LafTQtte et Casimir Périer pouvait également donner lieu à de singulières remarques. Mais la situation imposait des obligations impérieuses et, d'ailleurs, à celte époque de la révolution de Juillet, les dissidences d'opinion qui plus tard devaient se produire avec tant d'éclat entre le parti du mouvement et celui de la résistance, n'existaient pas encore ouvertement. Au sortir d une lutte conimune, d'un péril commun, les nuances tranchées ne se laissent qu'entrevoir. Seulement, parmi les individualités qui entouraient la royauté nouvelle, les unes appartenaient à des hommes d'État, les autres à des hommes de parti. On naît agitateur ou conservateur, adversaire du pouvoir ou défenseur de l'autorité, et il est rare que Ton ne subisse pas jusqu'à la fin de sa carrière les exigences du tempérament politique dont on a été doté dans le principe. Les hommes d'État ont été créés pour consolider ou recon-

struire, comme les hommes de parti pour détruire et renverser. Bon nombre de ces derniers voulaient circonvenir, conseiller le nouveau roi, et ce ne fut pas pour Louis-Philippe, habile appréciateur des caractères, une médiocre difficulté que d'écarter peu ù peu de sa politique ces hommes dont les entraînements eussent pu devenir si dangereux. On a appelé cela de l'ingratitude; ce n'était que de la prudence.

Le roi rencontrait clans le comte Molé les précieuses traditions inhérentes à la grande école du premier Empire; dans M. Guizot qui n'avait pas encore atteint l'apogée de son talent et de sa juste renommée d'homme d'État, la fermeté unie à la science politique; dans M. de Broglie, toute la valeur d'un esprit systématique, mais éminent. Le maréchal Gérard lui offrait le lovai concours de son épée et le prestige d'un beau nom militaire. Il y aurait eu beaucoup à attendre de M. Casimir Périer; mais, placé en dehors la combinaison ministérielle active, son heure n'était pas encore venue. MM. Laffitte et Dupont (de l'Eure), avec une immense différence de tenue,

de convenances, d'intelligence politique, toule en laveur du premier, n'en étaient pas moins essentiellement médiocres. M. Laffitte, qui s'imaginait que les hommes qui ont contribué le plus largement à faire les révolutions sont ceux qui en profitent et les dirigent, n'avait pas encore pour le roi la haine qu'il devait bientôt lui vouer sous l'empire de déceptions inévitables. 11 se montrait familier dans le conseil, mais savait du moins ne jamais perdre le respecl. Quant à M. Dupont (de l'Eure), prodigue de paroles rudes, grossières, malséantes, il fallait au roi une grande patience et beaucoup d'abnégation personnelle pour parvenir à le supporter.

Poursuivant de ses rancunes libérales la magistrature de la Restauration, M. Dupont (de l'Eure) l'aurait volontiers sacrifiée tout entière aux faméliques exigences dont il était entouré et quotidiennement accablé. Fort heureusement le salutaire principe de l'inamovibilité trouva dans M. Dupin aîné un défenseur éloquent et courageux. Ce fut une des meilleures, ce fut peut-être la meilleure des actions politiques de cet homme

pour lequel la tombe vient de s'ouvrir. D'une rudesse quelquefois involontaire, mais souvent calculée, représentant attardé dans ce siècle des prétentions frondeuses de nos vieux parlements, ayant aussi, en vrai Gaulois, gardé le secret du pittoresque et hardi langage, M. Dupin a rendu de réels services à la monarchie de 1830, tout on la gourmandant, mais a contribué, comme tant d'autres, à la renverser sans le savoir et surtout sans le vouloir.

On a souvent parlé de la fameuse virite de M. Dupin à Neuilly pendant les jour nées de Juillet. Ce qui est moins connu, c'est que M. Persil l'accompagnait dans cette promenade politique. Ils s'étaient mutuellement promis que leur démarche serait, en ce qui les touchait personnellement, parfaitement désintéressée, et qu'ils n'accepteraient aucun emploi du gouvernement nouveau. Mais, avec toute la bonne foi humaine, ce sont de ces serments qu'il est difficile de tenir lorsqu'on se trouve lancé au milieu d'une révolution à laquelle on a pris une part aussi directe, aussi active. M, Dupin fut bientôt appelé

aux fonctions de procureur général prés la Cour de cassation et M. Persil dut accepter celles de procureur général à la Cour royale de Paris. Le premier est devenu sénateur, l'autre conseiller d'État sous le second Empire.

En dehors des ministres, le groupe d'hommes politiques dont Louis-Philippe était entouré se composait notamment de Benjamin Constant, que le jeu et les veilles avaient plus fatigué et plus vieilli que la politique; du prince de Talleyrand, déjà désigné pour l'ambassade de Londres; de MM. Thicrs, Duchalel, de Salvandy, Villemain, Mignet, Bertin de Vaux, Saint-Marc Girardin, de Kératry, Charles Renouard, nommés conseillers d'État ou maîtres des requêtes; de M. Odilon Barrot, appelé au poste de préfet de la Seine quelques jours après son retour de Cherbourg, et du préfet de police, M. Girod (de PAin).

Mais cet entourage-là, qui s'accrut bientôt de nouveaux noms, ce n'était déjà plus l'entourage intime. L'intimité pour Louis-Philippe c'était, après les membres de sa famille, ses plus anciens aides de camp, dont j'ai dit les noms ;

M. de Montalivet, qui fut bientôt nommé intendant de la liste civile; M. Vatout, député, et parmi les précepteurs des princes, qui plus tard devaient devenir secrétaires de leurs commandements, un homme de talenl et de bon conseil, M. Cuvillier-Fleury.

Dans les premiers temps qui suivirent la révolution de Juillet, l'apparence extérieure de la royauté fut tout aussi simple que ses habitudes intérieures. Louis-Pliilippe se rendait à Ncuilly dans un char-à-bancs découvert, véritable voiture de famille dont on a plaisanté quelquefois, mais qui était parfaitement commode et n'avait que le tort d'être sans prétention. Les carrosses de la cour ne furent d'abord conduits qu'à deux che- \aux; puis, un peu plus tard, attelés à quatre avec un seul piqueur devant. Ces voitures étaient peintes en jaune clair et sur le panneau du milieu se détachait un écusson très-simple reproduisant les lettres initiales des deux noms du roi, surmontées d'une couronne royale. Le soir, lorsque Louis-Philippe ou la reine sortaient par hasard, leur voiture était précédée, suivant Tan-

cien usage, qui n'existe plus aujourd'hui, d'un piqueur porlant une torche, ce qui, par parenthèse, produisait un effet très-pittoresque au milieu de la nuit sombre.

Jamais il n'y eut (et encore successivement) que deux personnes chargées, en qualité d'écuyer, de l'ordonnance des équipages du roi et de ceux de M. le duc d'Orléans : ce furent M. de Strada et M. de Gambis.

Les équipages de Louis-Philippe n'en furent pas moins toujours d'une convenance parfaite et ceux des princes d'une véritable élégance.

Le char-ù bancs de campagne dont je parlais tout à Theurc me remet en mémoire une anecdote assez curieuse :

Don Carlos, le frère de Ferdinand VII d'Espagne, avait résolu d'aller rejoindre ses partisans et de se mettre à leur tète pour revendiquer, l'épée à la main, le trône que lui avait enlevé la célèbre pragmatique, abolissant la loi saliqiife en Espagne et appelant ainsi les femmes à succéder.

A la suite du traité de la quadruple alliance,

SOL'S LOUIS-PHILIPPE l". 201

le prince, quittant Évcra et le Portugal pour se rendre en Angleterre, s'était d'abord fixé à Portsmouth avec sa famille; puis, après avoir expédié à Londres des alfidés chargés de lui obtenir des passeports sous un faux nom et de prendre tous les arrangements que nécessitait son aventureuse entreprise, s'y était rendu lui-même et avait choisi pour y demeurer Glocester-Lodge, ancienne résidence de Canning, située dans le beau quartier, à quelque distance de Hyde-Park.

Il n'y avait pas à songer à regagner l'Espagne par mer, le gouvernement de la reine régente Christine ayant été prévenu de la possibilité d'un débarquement du prétendant dans un des porls du Guipuscoa ou de la Biscaye, et des croisières anglaises, espagnoles et françaises surveillant les cotes avec une extrême vigilance.

On résolut donc de passer le détroit, de traverser la France et de franchir les Pyrénées, itinéraire plus difficile à suivre, sans doute, mais qui, d'un autre côté, présentait un péril moins sérieux, car en supposant que l'on fût découvert, mieux valait encore tomber entre les mains de

la police française qu'au pouvoir du gouvernement espagnol.

Il avait été convenu que don Carlos sortirait à l'heure ordinaire de sa promenade, c'est-à-dire vers six heures du soir (on était au mois de juillet), accompagné d'un homme dévoué, M. Aguares, ancien attaché à la légation de Sardaigne, et qu'il se rendrait avec lui à une place de voilures distante d'un mille environ de Glocester-Lodge ; que de là il se ferait conduire dans Welbeck- Street, Cavendish Square, où l'attendait, dans une maison désignée d'avance, le baron de Los Vallès, son aide-de-camp. Là le prélendant prendrait les dernières dispositions nécessaires à son entreprise, se raserait les moustaches et se ferait teindre les cheveux.

Lorsque la nuit approcherait, on dirait à Glocesler-Lodge que le prince était revenu de sa promenade avec une migraine si violente qu'il s'était vu dans l'obligation de se coucher immédiatement.

Son médecin, qui avait voulu l'accompagner sur la terre étrangère, et son valet de chambre,*

deux hommes d'une fidélité à toute épreuve, devaient être mis dans la confidence. Le médecin, après avoir pénétré dans l'appartement et visité l'auguste malade, écrirait une ordonnance que Ton irait sur-le-champ faire préparer dans le quartier. La chambre du prince ne serait accessible pour toute autre personne, en dehors de celles déjà mentionnées, que pour son épouse, pour la princesse de Beira et pour lïvêque de Léon. Les infants eux-mêmes en seraient tenus écartés. Enfin, si la fuite du prétendant était découverte, on ferait partir deux de ses gentilshommes dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux et l'on enverrait aux journaux une

note racontant que le prince venait de se transporter à Lulworth pour visiter cette ancienne résidence du roi Charles X, où il avait l'intention de se fixer ultérieurement avec sa famille.

Tout se passa suivant le programme i don Carlos sortit de Glocester-Lodge à l'heure ordinaire de sa promenade et vint retrouver dans la maison de Welbeck-Slreet son aide-de-camp, le ba- ron de Los Vallès. Ce baron de Los Vallès n'était

autre qu'un Français, M. Auguet de Saint-Sylvain, que son mérite personnel et son dévouement absolu à la cause du prince avaient mis dans toute sa confiance, et qui, comme marque de gratitude, avait reçu du prétendant un titre deCaslille.

Don Carlos trouva là son banquier e( la femme de ce dernier, qui s'était chargée de la délicate mission de teindre les cheveux du prince, afin qu'il y eût le moins de monde possible dans le secret.

Elle était visiblement émue en s'acquittant de celle tâche et ne louchait les cheveux de don Carlos qu'avec une sorte de crainte. Le prince s'en aperçut et lui en fit la remarque en souriant d'un air affable.

— Il faut, sire, lui dit-elle, que nous soyons dans de pareilles circonstances pour que j'ose ainsi porter la main sur une téte royale.

Les partisans de don Carlos le traitaient en roi.

— Je voudrais, madame, répondit-il, que cette tète ne fût jamais en conlacl qu'avec d'aussi jolies mains que les vôtres.

Cependant les derniers préparatifs étaient faits. Les deux passeports avaient été apportés. Le prince voyageait sous le nom d'Alphonse Saez et le baron de Los Vallès sous celui de Thomas Saubot, le premier négociant, le second propriétaire à la Trinidad.

A minuit, le prétendant monta en voiture; à huit heures du matin il s'embarquait de Brighton pour Dieppe, et, douze heures après, il débarquait dans ce port.

Les formalités de la douane et la nécessité de se faire délivrer des passes au bureau de police le forcèrent à coucher à Dieppe. Le lendemain, comme il demandait avec quelque impatience qu'on lui servît à déjeuner :

— Soyez tranquille, lui dit une jeune servante, dans un quart d'heure vous déjeunerez comme un roi.

— Vous savez donc comment déjeunent les rois? demanda-t-il gaiement.

— Je pense, reprit-elle, qu'ils doivent toujours bien déjeuner, puisqu'ils n'ont que cela à faire.

— Nous qui ne sommes pas comme eux, reprit le prince, et qui avons de l'occupation, nous préférons être servis moins bien, mais plus vite.

En dix-sepl heures, temps qui paraîtrait bien long aujourd'hui, mais qui était très-court à cette époque, don Carlos atteignit Paris et descendit à l'hôtel Mcurice. Mais il n'y resta que quelques heures et se transporta rue de Lille, chez M. du Suau de Lacroix, alors en Amérique, et dont le fils, ardent partisan du prince, avait vu à Londres le baron de Los Vallès, et avait mis l'appartement de son père à la disposition du prince en écrivant au concierge de la maison que deux Américains de ses amis iraient loger chez lui.

Le fidèle aide-de-camp s'occupa immédiatement de faire viser les passeports et se rendit dès huit heures du matin chez M. Jauge, le banquier de don Carlos à Paris, pour lui annoncer l'arrivée du prétendant et lui demander des conseils pour la continuation de son voyage. M. Jauge fut d'à* vis que le prince ne devait pas partir de la rue

de Lille, mais bien de chez lui, où il se transporterait dans la journée. Il se chargeail de procurer une voiture et des lettres de crédit.

Don Carlos se rendit en effet chez ce partisan précieux et dévoué qui bientôt devait compromettre sa belle fortune en concourant à la négociation de l'emprunt contracté par le prince en Angleterre. Dans la soirée du môme jour, à huit heures, il montait en chaise de poste après avoir reçu de Londres une lettre qui lui annonçait à mots couverts que son stratagème avait réussi et qu'on le supposait toujours malade à Glocester- Lodge. C'était par une belle soirée d'été. Les boulevards et les rues de Paris étaient couverts de promeneurs, d'équipages et de cavaliers qui se dirigeaient vers les Champs-Elysées et le bois de Boulogne. C'était surtout en approchant de là place de la Concorde, où s'élevait alors un simulacre en toile peinte représentant l'obélisque de Louqsor, que le bruit et le mouvement redoublaient. La chaise, renfermant don Carlos et le baron de Los Vallès, roulait rapidement sur le milieu de la chaussée lorsque, au moment où

20K LES SALONS DE PARIS

elle allait s'engager dans l'avenue des Champs- Elysées, elle fut tout à coup arrêtée par un mouvement de voitures qui s'opérait devant elle.

Un large char-à-bancs recouvert, venant du côté des Tuileries, avait traversé la place et entrait aussi dans l'avenue au milieu des équipages qui lui cédaient le pas.

M. de Los Vallès s'empressa de jeter un coup d'œil sur cette voiture devant laquelle les autres s'arrêtaient, et aussitôt il reconnut le roi Louis- Philippe qui, accompagné de la reine et des princesses, se rendait en famille à Neuilly.

— Tenez, sire, regardez, dit-il en saisissant le bras de don Carlos; voilà le roi des Français qui vient vous souhaiter bonne chance.

Le prétendant se pencha vivement hors de la portière et souleva sa casquette de voyage. Louis- Philippe poita la main à son chapeau et s'inclina gracieusement. La reine fit également un signe de tète et les jeunes princesses rimitèrent. Seule, madame Adélaïde demeura impassible cl regarda le voyageur d'un air défiant.

— Mon bon cousin d'Orléans, dit don Carlos

en s'enfonçanl dans la voilure, ne se doute guère en ce moment que je traverse ses États pour aller donner un coup dïpée dans son traité de la quadruple alliance.

La rencontre était singulière. Chacun des deux voyageurs suivit son chemin et courut à ses destinées. Elles ne devaient pas élre plus heureuses pour l'un que pour l'autre.

Revenons à la cour des Tuileries.

Il n'y eut jamais sous la monarchie de 1830 qu'un maître des cérémonies, introducteur des ambassadeurs; c'était M. de Saint-Maurice, et, je le répète, la maison de Louis-Philippe, pour être une maison purement militaire, n'en était pas moins parfaitement suffisante. L'ordre des réceptions et les convenances du palais n'ont jamais eu à souffrir de l'absence de chambellans, de grand-maître et de maîtres des cérémonies, de préfets du palais, de maréchaux des logis, etc., etc., nombreux bataillon qui s'inscrit au budget pour une somme plus forte que dix bataillons de l'armée. L'entourage de la royauté d'alors était d'une simplicité philosophique qui

répondait, d'ailleurs, à toutes les exigences du temps.

A cette époque on trouvait fort bien, également, des pairs de France sans leur donner de traitements, des députés sans leur distribuer d'indemnités. L'honneur, la notoriété et une légitime influence suffisaient pour allécher toutes les ambitions.

La chose serait-elle possible aujourd'hui? Je n'en doute pas un seul instant.

Il y avait tous les hivers, aux Tuileries, quatre grands bals, deux petits bals de la reine, plusieurs concerts et quelquefois, lorsque M. le duc d'Orléans fut marié, un bal chez M. le duc d'Orléans.

Toutes ces fêtes étaient aussi brillantes, aussi nombreuses, aussi bien ordonnées que celles qu'on y donne aujourd'hui. L'espace entier compris entre le pavillon Marsan et le pavillon de Flore étincelant de lustres, resplendissant de dorures, décoré avec somptuosité et parcouru par plus de trois mille personnes en habits brodés ou en uniformes français et étrangers; trois

SOUS LOUIS-PHILirPE I".

orchestres, disposés dans cet espace qui présentait le plus magnifique coup d'œil, et, au bout de ces brillants salons, la salle de spectacle, devenue la salle du souper, égayée, elle aussi, par deux orchestres militaires, tel était l'ensemble des grands bals qui, un peu trop nombreux au commencement du règne, étaient promptement rentrés dans les limites convenables et faisaient, à bon droit, l'admiration des étrangers.

Les petits bals ou bals de la reine, auxquels on invitait à peine six cents personnes, et les concerts, encore moins nombreux, se donnaient dans la salle des maréchaux. *

Parmi les femmes les plus belles ou les plus élégantes qui paraissaient aux fêtes des Tuileries, on distinguait mesdames Lehon, Ch. Liadières*, de Plaisance, d'Istrie, de Magnoncourt, de Contades, de Béhague, d'Otrante, de la Trémouille, Schikler, d'Haussonville, de l'Aigle et tant d'autres !

Pour assister à ces bals officiels les femmes étaient naturellement en très-grande toilette, sans qu'il y eût précisément un costume de cour.

Les hommes, lorsqu'ils n'avaient pas d'uniforme particulier, portaient un habit bleu orné de broderies de fanlaisie au collet et aux parements avec un pantalon de Casimir blanc à larges bandes d'or. Ce costume subissait un changement lorsqu'il s'agissait d'un petit bal ou d'un bal chez le duc d'Orléans, et chez le duc de Nemours après la mort du prince royal. Alors le pantalon à bandes d'or était remplacé par la culotte courte en Casimir blanc et le soulier à boucle.

Les riches et brillants uniformes étrangers étaient nombreux aux bals des Tuileries. Dans le corps diplomatique on remarquait toujours beaucoup le costume de magnat de Hongrie que portaient le comte Appony, ses fils et son neveu. Il y avait aussi un Hongrois, le comte Zichy, que Ton avait surnommé le prince Turquoise, à cause de la profusion de pierres de cette espèce dont son dolman, sa pelisse et ses armes étaient couverts. Les cours d'Allemagne et du Nord avaient de très-élégants représentants. Les Anglais se distinguaient par la richesse et la variété de leurs uniformes de la yeomanry ou de

l'armée. Ceux de la cavalerie et des régiments écossais étaient surtout remarqués. Le général Coletli, ministre de Grèce, portait un riche costume de Palicare. Quant au chef et aux attachés de l'ambassade turque, en voyant la redingote boulonnée et la calotle rouge qui ont si pauvrement remplacé le caftan, les pantalons bouffants et les turbans de cachemire, on ne pouvait que regretter que les Turcs d'aujourd'hui ne fussent pas les Turcs d'autrefois.

Louis-Philippe désirait vivement (et la chose élait naturelle) que la révolution de Juillet ne fût pas toujours une infranchissable barrière entre les cours de vieille date et son propre trône. Le moyen le plus naturel qui se présentait pour atteindre ce but ardemment souhaité c'était le mariage de M. le duc d'Orléans avec une princesse appartenant à l'une des cours importantes de l'Allemagne. Toulefois, sur ce difficile terrain, il fallait s'avancer avec une certaine prudence. Il fut décidé que le prince royal, accompagné de son frère le duc de Nemours, ferait un voyage en Allemagne. On pressentit sur ce projet les cours

de Berlin et de Vienne, et on obtint leur assentiment. Les princes français devaient d'abord se rendre en Prusse. Le roi Frédéric-Guillaume III, qui avait beaucoup contribué à la solution pacifique de la question belge, semblait, en effet, depuis lors, adopter un système hautement avoué . de conciliation et chercher à dissiper les préventions que les cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne nourrissaient contre les hommes et les choses de la France de 1830. Le voyage des princes à Berlin était une occasion très-favorable pour témoigner de ces bonnes disposions; Frédéric-Guillaume la saisit avec empressement. Laissant de côté les froides règles de l'étiquette, il accueillit, ainsi que les princes de sa maison, les fils de Louis-Philippe d une façon aussi empressée que significative. Il y avait là bien évidemment dessein prémédité de prouver à l'Europe les bonnes intentions du cabinet prussien envers la France et son gouvernement. On sait, du reste, que ce voyage des princes français en Allemagne ne précéda que d'une année le mariage du duc d'Orléans avec la du-

chesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin, et que Frédéric-Guillaume III, qui avait dit en parlant du duc d'Orléans, et peut-être en faisant allusion aux instincts militaires qu'il lui supposait : « Il faut marier ce jeune homme de bonne heure, » agit lui-même ouvertement auprès delà famille de Mecklembourg.

M. le duc d'Orléans, tout en obtenant à Vienne des succès de salon que sa tournure élégante, son excellente éducation et la distinction de ses manières pouvaient lui promettre à coup sûr, ne vit pas se réaliser l'espérance qu'il avait conçue. Il avait remarqué l'archiduchesse Thérèse, fille de l'archiduc Charles, et si les unions princières étaient soumises aux mêmes lois que les mariages entre particuliers, il est probable que celle-là se fût accomplie. Mais il fallait avant tout consulter la politique* Cela se passait en 1836 et H. Thiers était président du conseil. Désireux d'unir aux souverainetés légitimes la jeune dynastie dont il était assurément alors un des plus habiles serviteurs* il adressa avec empressement à l'ambassadeur français, M. de Saint*

Aulaire, une lettre destinée à être communiquée au prince de Metternich, sans que le caractère de celte communication engageât par trop, en cas de refus, la dignité du roi des Français. M. de Metlernich, tout en accueillant cetle ouverture avec une grande convenance, en référa à la famille impériale elle-même, que les exigences politiques circonvenaient de toutes parts. Deux barrières s'élevaient entre la princesse et le duc d'Orléans : l'origine de la souverainté de Louis-Philippe; le jugemeut sévère porté sur le prince royal par la diplomatie allemande qui le supposait à la tête d'un parti militaire en France et instinctivement attiré vers un système de propagande armée. La négociation, volontairement traînée en longueur par la cour d'Autriche, n'aboutit pas, et le duc d'Orléans quitta Vienne. La Providence n'avait pas voulu qu'une princesse de la maison d'Autriche fût encore une fois victime de nos déplorables dissensions.

Le 18 août 1857, le comte Molé, plus heureux que f M. Thiers, auquel il venait de succéder, faisait connaître officiellement à la Chambre des

députés la conclusion du mariage de M. le duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin. Grâce à l'habileté diplomatique de M. Bresson, ministre de France à Berlin, diplomate d'une valeur réelle, qu'attendait une destinée non moins fatale que celle du prince auquel il avait contribué à préparer cette alliance germanique ; grâce surtout à l'intervention bienveillante du roi de Prusse, l'affaire avait été menée à bien. La princesse Hélène de Mecklembourg- Schwerin s'était habituée à envisager avec une certaine audace d'imagination le rôle qui lui serait destiné si elle acceptait l'alliance proposée. Elle aimait la France d'ailleurs, et avait, dit-on, toujours rêvé d'épouser un prince français. Mais elle l'aimait mélancoliquement, car elle conservait présent à la pensée le tableau de nos longues dissensions civiles h la fin du dernier siècle et des dangers que, durant cette fébrile période de notre histoire, les princes avaient courus sur le sol de la patrie nouvelle à laquelle elle aspirait. Douée d'un esprit studieux et sérieux, la princesse Hélène apportait, du reste, à son royal

flanc*'», une véritable dot d érudition littéraire acquise dans la fréquentation des hommes les plus éminents de l'Allemagne contemporaine, ou dans l'élude des belles œuvres du passé. Personne n'était mieux instruit qu'elle de la situation des sciences et des arts en France. Personne aussi ne savait mieux parler à chacun des membres de cette orageuse et susceptible république des lettres un langage plus sympathique, plus flatteur, mieux en rapport avec les mérites et les prétentions individuels. Faculté bien précieuse chez une princesse placée sur les marches d'un .trône constitutionnel.

Dés que la nouvelle de ce mariage fut devenue officielle, les journaux dévoués au gouvernement s'efforcèrent de rehausser les avantages de l'alliance, en vantant avec une certaine affectation, à laquelle les journaux de l'opposition répondirent par des railleries, l'ancienneté de la race à laquelle la princesse appartenait. Ils avaient raison, car l'origine de la famille de Mecklembourg-Schwerin se perdait dans la nuit des temps germaniques, et celte noble maison, appuyée sur

les meilleures alliances, avait de beaux antécédents d'histoire.

Ce fut M. le duc de Broglie que le roi chargea d'aller en mission extraordinaire à Ludwigslust, capitale du petit État, pour accomplir la formalité de la demande officielle de la main de la princesse. Le duc de Broglie devait l'accompagner dans son voyage jusqu'à Fontainebleau, où Louis-Philippe avait décidé que se ferait le mariage.

La princesse se montra durant toute la route pleine d'attentions délicates pour le noble envoyé, à ce point qu'elle lui fit, dit-on, remarquer des sites d'outre-Rhin témoins de victoires remportées par le maréchal de Broglie, son grandpère. A la frontière de France, un autre représentant de la vieille aristocratie française, M. le duc de Choiseul, attendait la princesse par ordre du roi, qui avait mis dans ces choix une sorte de coquetterie. Elle fut reçue sous des arcs de triomphe, et le 29 mai elle arrivait à Fontainebleau, accompagnée de la petite cour que le roi lui avait faite.

Louis-Philippe avait également voulu lui former une maison qui eût une certaine importance aux yeux de l'Allemagne. Cette maison se trouva ainsi composée : la maréchale comtesse deLobau, dame d'honneur ; les comtesses Anatole de Montesquiou, de Chanaleilles, d'Hautpoul, dames pour accompagner; la marquise de Vins, lectrice; le duc de Coigny, chevalier d'honneur ; les ducs de Trévise et de Praslin, chevaliers d'honneur adjoints. M. le comte de Flahaut, aujourd'hui sénateur et grand chancelier de la Légion d'honneur, était en même temps nommé premier écuyer du prince royal.

Tout était préparé au palais de Fontainebleau pour recevoir la princesse avec une pompe peu usitée jusque-là à la cour des Tuileries. Louis- Philippe, peut-être en prévision de quelque important événement dynastique, avait splendidement restauré ce palais, si merveilleusement orné par les maîtres de la Renaissance et tout rempli des souvenirs de cette grande trinité de rois, François I er , Henri IV, Louis XIV. Les formalités du mariage civil furent accomplies le 30 mai

dans la galerie de Henri H; le baron (depuis duc) Pasquier, récemment élevé par le roi à la dignité de chancelier de France, faisant les fonctions d'officier de l'état civil, les quatre vice-présidents de la Chambre des députés remplissant l'office de témoins, ainsi que les maréchaux Soult, Gérard, Lobau, le prince de Tayllerand, le duc de Choiseul, le baron de Rantzau et M. Brcsson, ces trois derniers témoins de la princesse. Une double cérémonie devait avoir lieu, puisque la princesse était luthérienne et depuis le premier mariage de Henri IV pareille chose ne s'était point vue à la cour de France. Il y eut de grandes et brillantes réceptions auxquelles furent conviées à tour de rôle, indépendamment des membres du corps diplomatique, spectateurs pour ainsi dire obligés de ces sortes de solennilés, les individualités les plus marquantes de la haute société parisienne ralliée au pouvoir de 1830. Mais quelque brillantes que furent ces félcs données à Fontainebleau, elles devaient toutes être surpassées par l'inauguration, projetée par le roi, du musée historique de Ver-

sailles, l une des plus grandes et des plus intéressantes scènes du règne de Louis-Philippe.

La cour, en quittant Fontainebleau le 4 juin i 857, vint à Saint-Cloud, et ensuite eut lieu l'entrée de la duchesse d'Orléans à Paris. Le cortège, dont les moindres dispositions avaient été réglées d'avance, devait passer sous Tare de

triomphe de l'Etoile, récemment terminé. Celle cérémonie eut beaucoup d'éclat et le peuple parisien fit un accueil sympathique à la jeune étrangère qui ne craignait pas de venir le voir de près. Une mesure prise par le ministère et dont l'initiative appartenait au comte Molé, avait merveilleusement préparé Popinion publique à l'enthousiasme : une amnistie venait d'ôtre accordée a tous les condamnés politiques détenus dans les prisons de l'État. Cette mesure de Pamnistic qui, je le répète, fut particulièrement patronnée par le corn le Molé, et ne triompha que grâce à lui des répugnances de certains membres du cabinet, lui fit une place toute spéciale dans l'affection de M. le duc d'Orléans. Le prince lui a téir oi- ( né, par un paragraphe de son testament, la vive

satisfaction qu'il avait ressentie de cet acte si habilement précurseur des fêtes de son mariage.

Le 10 juin eut lieu la solennité, demeurée célèbre, de l'inauguration des galeries historiques de Versailles, musée national destiné à reproduire toutes les gloires de la France. Ce fut un noble sentiment que celui qui inspira à Louis- Thilippe l'idée de restaurer le palais de Versailles, cette première étape de la Révolution française, en le plaçant sous le patronage des glorieux souvenirs de la patrie; d'y mettre en regard les conquêtes du drapeau blanc et les victoires du drapeau tricolore; d'y réunir fraternellement les fleurs de lis et l'aigle ; d'y conserver pieusement toutes les traditions d'honneur, de dévouement, de vaillance qui doivent placer la France si haut dans l'estime des autres peuples. On peut dire sans crainte d'être démenti que, de tous les actes du règne de Louis-Philippe, la création du musée de Versailles est un de ceux qui sont restés le plus populaire, et pourtant, quelle que fut l'importance relative que le roi de 1830 attachât à cette idée, ce n'élait qu'un détail dans les con-

ceptions de sa pensée. Mais telle est la force, telle est l'influence sur l'opinion d'une idée grande et juste! Les plus habiles combinaisons politiques ne laissent point de traces; un fait secondaire reste invariablement fixé dans le souvenir du peuple.

La création du musée de Versailles avait nécessité d'immenses travaux de toute nature, et c'est sur sa cassette particulière que Louis-Philippe les avait payés. Ce fut l'origine des nombreuses dettes du roi, deltes que la Révolution de 1848 fit connaître, donnant ainsi le démenti le plus complet aux calomnies absurdes, mais trop écoutées, qui représentaient Louis-Philippe comme un avare couronné. Les malheurs de sa jeunesse avaient appris à ce prince la valeur de l'argent; il l'a prodigué quelquefois; jamais il ne la gaspillé : un peu semblable en cela à ces riches de fraîche date qui savent ce que leur a coûté un écu, et qui, très-disposés à jouir de leur fortune, n'entendent pas toutefois la jeter au vent.

La fête d'inauguration du musée de Versailles

fut splendide de tout point. Les portes du palais, ouvertes avant midi, donnèrent passage aux invités du roi, et ces invités nombreux, appartenant aux grands corps politiques ou académiques, aux arts ou à la presse, témoignèrent une admiration réelle pour l'œuvre entreprise par Louis- Philippe. C'était, en effet, un grand et magique spectacle que celui de celte longue série de tableaux ou de portraits embrassant l'ensemble de notre histoire depuis son origine jusqu'aux révolutions les plus récentes, reproduisant, sinon avec un égal talent, du moins avec une sincérité constante, les phases diverses de nos annales trop compliquées. A trois heures, un magnifique banquet fut somptueusement servi; puis le roi, précédé de valets portant des flambeaux et suivi de tous ses hôtes, véritable état-major de l'intelligence française, parcourut toutes les galeries dans une promenade qui ne dura pas moins de quatre heures. A huit heures du soir, la salle de spectacle, restaurée avec un goût merveilleux, réunit les invités qui assistèrent à la représentation du Misanthrope. C'était une heureuse pen-

sée que d'associer ainsi le grand Molière à la rénovation du vieux Versailles; elle fut trôs-goûléc de cette réunion d élite, à laquelle l'étiquette avait imposé l'uniforme ou l'habit de cour.

On parla longtemps du riche habit vert de mer qu'avait porté en cette circonstance M. Eugène Sue, qui n'était connu alors que par sa brillante littérature maritime. Un autre fait particulier, en se produisant à l'occasion de cette fête, donna lieu à quelques commentaires et eut un certain retentissement :

Madame la duchesse d'Orléans, en sa qualité d'Allemande lettrée, connaissait et appréciait l'œuvre capitale de l'un des chefs de l'école romantique en France, de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, l'une des meilleures productions de ce talent étrange et incomplet, œuvre éclatante de style qui eut cette bonne fortune de voir le jour au moment où le courant de l'opinion remontait avec fureur vers le moyen âge dédaigné.

La princesse avait désiré connaître l'écrivain dont ce roman avait popularisé le nom de l'autre coté du Rhin. Elle en parla au duc d'Orléans qui

SOUS LOUIS-PHILIPPR l«. 2*7

s'empressa, pour satisfaire son désir, de faire inviter M. Hugo à la fête artistique de Versailles. Cette avance directe de la cour fut repoussée d'abord par le poète : il répondit que, devant au roi Charles X la décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, il se croyait engagé par la reconnaissance à ne pas se rapprocher du nouveau pouvoir. Un tel refus était honorable; il devint habile à l'insu du poète, car le duc d'Orléans insista en lui envoyant la croix d'officier de l'ordre et Victor Hugo partit aussitôt pour Versailles. Les tendances de l'esprit du prince se retrouvent dans ce détail historique. Quant à l'écrivain, il devait plus lard solliciter et obtenir de la royauté de 1830 la pairie viagère, objet de nombreuses convoitises; mais, comme tant d'autrçs, il aurait mieux fait de ne jamais sortir de la vie littéraire, noble et intarissable source de consolations et d'espérances.

Les dernières fêtes du mariage de M. le duc d'Orléans furent attristées par un déplorable incident ; il impressionna vivement le prince dont l'imagination se laissait quelquefois entraîner à

LES SALONS DE PARTS

de vagues et presque superstitieuses appréhensions, trop bien légitimées, du reste, par sa fin si douloureusement tragique: un des spectacles affectionnés par la population parisienne avait été préparé pour elle dans le centre du champ de Mars. C'était le simulacre pyrotechnique de la prise de la citadelle d'Anvers. Les derniers coups de canon s'étaient à peine fait entendre, les dernières fusées venaient de s'évanouir dans l'air, lorsque la foule, se précipitant vers les issues du champ de Mars, se trouva tout à coup agglomérée en si grand nombre vers la grille de l'avenue de la Motte-Piquet, qu'une horrible confusion s'ensuivit. Des femmes, des enfants furent foulés aux pieds ; des hommes périrent étouffés après de terribles et lamentables efforts; catastrophe inattendue qui jela Paris dans la stupeur et le deuil, tout en retardant de quelques jours, suivant le vcpu du prince, spontanément et énergiquement exprimé, le bal qui devait lui être offert à l'Hôtel de Ville par la municipalité parisienne.

onzoT

fer<i d SART0R1US Ed r r de Seine 17 Pins

-Mi

Solennités légitimistes. — Pèlerinage en Bohème. — Déclaration de la majorité de M. le duc de Bordeaux. — Difficultés préliminaires. "—Réception de la députation royal'ste au château de Buschtierad.— Discours. — Banquet à Prague. — Bals organisés à Paris en faveur des pensionnaires de l'ancienne liste civile de Charles X. — Matinées de Tivoli. — Notabilités politiques et littéraires du parti légitimiste. — MM. Berryer, de Fitz-James, de Dreux-Brezé, de Conny, de Rességuier, de Calvimont, de Beauchène, Walsh. — Quelques mots sur la personne et les productions du vicomte d'Arlincourt. — Souvenirs du château de Saint-Paer. — Les fonctionnaires du gouvernement au bal de la liste civile. — Le comte de Rambut eau, son administration et sa popularité. — Les courses de chevaux sous le règne de Louis-Philippe. — Courses du champ de Mars. — Aspect. — Chevaux et coureurs. — Steeple choses de la croix de Berny — Courses de Chantilly. — Le Jockey 1 s club. — La pelouse. — Les soirées de Chantilly. — Élégants et élégantes du Turf. — Les lorettes de ce temps-là. — Ce qui est de tous les temps. — Un dialogue de Clément Marot.

Les légitimistes qui boudaient la cour des Tuileries avaient aussi leurs fêtes et leurs solennités

politiques. L'une des plus curieuses et des plus intéressantes pour le parti fut assurément celle de la majorité de M. le duc de Bordeaux.

En France, les rois étaient, suivant l'ancien usage, majeurs lorsqu'ils avaient atteint leur treizième année. C'est à cet âge que la majorilé de Louis XIV et celle de Louis XV avaient été proclamées, et les légitimistes entendaient suivre la tradition. Un intérêt très-grand s'attachait pour eux, du reste, à la manifestation politique qu'ils se proposaient de faire en cette circonstance : il y avait divergence d opinion dans le parti royaliste sur la valeur des abdications de Rambouillet. Comme c'était sous l'empire delà contrainte que Charles X et son fils, le Dauphin, avaient renoncé à la couronne en faveur de Henri V, quelques personnages appartenant au parti légitimiste avaient formé dans son sein une sorte de petite église qui n'admettait pas la royauté immédiate de M. le duc de Bordeaux, source continuelle de tiraillemenls et, dans la pensée des chefs de parti, cause d'amoindrissement et de dangers. 11 fallait donc frapper un

SOUS LOUIS-PHILIPPE I ur .

grand coup, un coup décisif et faire connai(re à l'Europe quelle était la solution définitive donnée par la majorité des légitimistes à celte question délicate.

Le roi Charles X et sa famille habitaient alors en Bohême le château de Buschtierad, situé à cinq lieues de Prague et environ à cent lieues de Vienne. Ce château appartenait au grand-duc de Toscane qui l'avait cédé à Charles X. Construit au milieu d'immenses plaines d'un aspect assez triste, il dominait pourtant un riant vallon où de jolies maisons entourées de feuillage, un petit lac ombragé par de vieux arbres récréaient la vue et donnaient une meilleure opinion de la nature dans cette contrée saine et riche d'ailleurs, en dépit de sa monotonie.

Ce fut là que les pèlerins de la légitimité résolurent d'aller saluer leur jeune roi et de proclamer sa majorité. Ils partirent de Paris assez nombreux, presque tous jeunes, tous ardents et convaincus. Ils avaient pris le chemin de Prague et s'arrêtèrent dans cette vieille capitale de la Bohême où, l'hiver, la famille exilée habitait le

palais du Hradschin. Admis d'abord individuellement auprès du jeune prince et gracieusement accueillis par lui, il s'agissait pour eux d'être reçus collectivement et de réaliser ainsi la démonstration politique qu'ils entendaient faire. Mais là aussi commençaient pour eux les difficultés : le duc de Blacas qui jouait à peu près alors le rôle de ministre de la maison du roi auprès des princes qu'il avait accompagnés sur la terre étrangère, élail un personnage dont la justesse d'esprit pouvait être contestée, mais dont la pénétration était très-grande. C'était un type de diplomate d'autrefois, très-préoccupé des détails, n'aimant pas les initiatives hardies, assez timoré à l'endroit de l'étiquette. Cette démarche des légitimistes auprès du duc de Bordeaux, cette reconnaissance solennelle de la majorité de Henri Y, ne serait-ce pas une atteinte au respect que devait inspirer la dignité non moins que l'infortune du roi Charles X? M. de Blacas le pensait. De là bien des tiraillements et des retards apportés à la réalisation du désir de la députation légitimiste. Cependant cette dernière

ayant très-vivement insisté pour l'accomplissement de son mandat, on ne crut pas pouvoir différer plus longtemps de la satisfaire, et le 30 septembre, lendemain de l'anniversaire de la naissance du duc de Bordeaux, époque qu'elle avait délorminéc elle-même, elle fut courloisement prévenue par le baron de Damas que le jeune prince la recevrait avec plaisir.

Les choses se passèrent absolument comme si Henri V avait été aux Tuileries, dans la salle du trône, prêt à recevoir les hommages d'un corps constitué. Dès le matin, tous les légitimistes présents à Prague étaient en mouvement et la route de Buschtierad était couverte de voilures transportant au château les membres nombreux de la députation royaliste. Chacune de ces voitures s'arrêtait aux portes du château où, avant midi, tous les pèlerins français étaient réunis. La réception devait avoir lieu dans les appartements du jeune prince. Ils furent promptement envahis et les présentations eurent lieu immédiatement; puis M. Edouard Walsh, qui était chargé tle prendre la parole au nom de la députation,

prononça avec une émolion contenue un petit discours dans lequel il exprimait les hommages et les vœux de ses compatriotes à propos de la majorité du prince et qui se terminait ainsi : « La France vous devra tout ce qu'elle a dû à l'un de vos plus glorieux ancêtres et vous serez, sire, ainsi que vous l'avez promis vous-même, le Henri IV second de la France. »

Le jeune prince dont la belle figure, loin d'exprimer de l'embarras, trahissait, dit-on, au contraire, une vive satisfaction intérieure, que ses yeux plus brillants et plus animés que de coulume faisaient parfaitement deviner, répondit d'une voix nette :

— Messieurs, je travaille de toutes mes forces à me rendre digne des devoirs importants que ma naissance m'impose et que vous venez de me rappeler; c'est, je crois, le plus sûr moyen de reconnaître les sentiments que vous venez de m'exprimer au nom de nos jeunes compatriotes. Je ne serai heureux que quand il nie sera permis d'unir mes efforts aux vôtres et aux leurs pour l'affranchissement de notre commune pa-

trie. Soyezren persuadés, messieurs, je sais apprécier les motifs qui ont inspiré voire démarche ; il me sera doux de conserver vos noms el plus encore de vous montrer un jour que je n'en ai pas perdu le souvenir.

On comprend que cette réponse fut accueillie parles cris les plus chaleureux. Puis, comme dans un lever royal, chacun des assistants défila devant le prince tandis qu'on faisait l'appel de son nom et que l'on mentionnait le département auquel il appartenait. M. de Nugent lui présenta en passant des éperons d'or d'un riche travail. MM. Walsh, de Philibeaucourt et Eugène de Viviers lui offrirent une médaille en or frappée à l'occasion de sa majorité et sur laquelle il était figuré en habits royaux. Une épéc et un groupe en ivoire, trés-finement sculpté, représentant Henri IV et Sully, avaient été envoyés par la ville de Dieppe et furent remis en son nom.

A la suite de cette petite solennité, dont les détails furent reportés en France par toute celte jeunesse enthousiaste, un banquet réunit fraternellement à Prague les membres de la dépu-

lation royaliste, et là des discours furent de nouveau prononcés, des espérances furent chaleureusement émises : loyales paroles que le temps a emportées dans sa course rapide, espérances que l'avenir n'a point réalisées I

Les bals organisés tous les ans au profit des pensionnaires de l'ancienne liste civile de Charles X devenaient aussi pour le faubourg Sainl-Germain des fêtes en quelque sorte officielles. Le marquis de Balincourt était le grand organisateur de ces bals pour lesquels il fallait un vaste espace et qui se donnaient, chaque année, dans un local différent. Tantôt c'était à la salle Ventadour, tantôt dans un hôtel de la rue des Capucines qui a fait place, de nos jours, à celui du Crédit foncier, tantôt au casino Paganini, et deux fois, au printemps, dons les jardins de Tivoli.

Les bals donnés dans la salle Ventadour furent toujours les plus beaux, peut-être à cause du local qui permettait toutes les splendeurs et défiait toutes les foules. Là les tapissiers et les décorateurs avaient le champ libre, et, bien diri-

gés, produisaient des merveilles. Le péristyle, les escaliers, couverts de riches tapis, ornés de bruyères, de camélias, de fleurs rares et en abondance; à l'intérieur, des tenlures et un éclairage splendides ; le foyer, transformé en riche salon; trois grandes portes donnant accès dans la salle et communiquant avec elle par Irois escaliers qu'éclairaient des candélabres dorés d'une dimension superbe et d'un éclat incomparable; une galerie pour les promeneurs, heureusement disposée dans toute la longueur de la salle, et, au fond du théâtre, une véritable muraille de glaces superposées depuis le plancher jusqu'aux frises, tel était l'ensemble féerique de ces réunions, qu'un orchestre de cent musiciens animait de son imposante harmonie.

A Tivoli, ces fêles revêtaient un autre caractère : elles commençaient vers deux heures par des fanfares de cor et des explosions de boites d'artifice. Il y avait (comme toujours à Tivoli) mâts de cocagne, aérostats, orchestres de danse; mais le public était un peu changé et toutes ces belles dames du faubourg Saint-Germain enva-

hissant les pelouses dans leurs brillantes toilettes de printemps, tous ces personnages titrés, tous ces cavaliers élégants, ces deux orchestres conduits l'un par Dufrône, l'autre par Strauss, donnaient à ces réunions spéciales dans le vieux Tivoli un caractère et un aspect tout nouveaux.

Des tentes étaient dressées sur la grande pelouse, et le soir on y dînait confortablement et gaiement avant de se séparer. Puis le défilé des calèches commençait et tout ce beau monde allait terminer sa journée de bienfaisance et de plaisir en prenant des glaces à Tortoni ou au café de Paris.

C'était dans ces grandes réunions, où le parti légitimiste se trouvait en majorité, qu'aimaient à se montrer les notabilités politiques et littéraires de ce parti, telles que les Berryer, les Fitz-James, les Brézô, les Conny, les Rességuier, les Calvimont, les Beauchône, les d'Arlincourt, les Walsh. Cet excellent vicomte d'Arlincourt, surtout, qui, dans son admiration naïve et convaincue.de lui-môme, n'aimait rien tant que de produire avec apparat et en grande cérémonie

son honnête et loyale personnalité. Ç'a été un type très-particulier que l'auteur du Solitaire, et les litres seuls de ses ouvrages appellent la curiosité sur cet excellent homme qui, tout en ayant le bonheur de se prendre très au sérieux (le bonheur n'existe, assure-t-on, que dans l'imagination), a possédé celte chance encore assez rare d'avoir son jour, son heure de vogue et de renommée populaire, absolument comme, à notre époque, certains princes du roman-feuilleton.

Mais aussi quels litres que ceux-ci! le Réîiégat, le Solitaire du mont Sauvage, Ibsiboë ou la Mort et l'Amour.

Ces trois ouvrages sont dans la première manière de l'auteur qui, depuis la Révolution de 1830, publia les Écorcheurs, le Brasseur roij les Rebelles sous Charles F, la Peste noire (un drame) et l'Italie rouge. Tout cela serait illisible aujourd'hui. Mais alors ces publications trouvaient des lecteurs.

11 est vrai que l'auteur du Solitaire trouvait aussi, surtout dans la petite presse, des délrac-

leurs qui relevaient avec acharnement sou style par trop imagé et ses étonnantes inversions, lesquelles, il faut bien l'avouer, produisaient quelquefois des phrases par trop amusantes, telles que celles-ci, entre autres :

« II soupire à la montagne; elle aime à la vallée. »

« Elle gémit sur mes maux etjson père à manger m'apporte. » (Il s'agit d'un prisonnier.)

Et lorsque, après avoir lu les titres ou le contenu de ses ouvrages, on s'était fait mentalement une image de l'auteur A'Ibsiboë, dans lequel on voulait absolument rencontrer une sorte de lord Byron, et que tout à coup, au milieu d'un salon, quelqu'un le désignait à votre attention et à votre curiosité, la surprise était bien grande. Comment retrouver l'idéal qu'on s'était forgé dans ce vieillard de taille moyenne, aux traits anguleux, coiffé d'une perruque noire légèrement frisée et affichant encore quelques prétentions, naturellement maigre et qù'un habit étriqué faisait paraître plus maigre encore? C'était là pourtant le digne vicomte d'Arlincourt, et, si

Ton avait pu en douter un instant, un coup d'œil jeté sur l'immense brochette où, par un goût un peu puéril, l'excellent homme aimait à afficher et à suspendre quatorze ou quinze décorations françaises ou étrangères, ce coup d'œil, dis-je, eût suffi pour faire reconnaître son identité.

M. d'Arlincourt avait été sous l'Empire intendant à l'armée d'Espagne, et, demeuré fidèle durant les Cent jours à la fortune de Napoléon 1 er , il était d'abord tombé en disgrâce.

C'était alors qu'il avait acheté en Normandie le château de Saint-Paër et s'était réfugié dans les travaux littéraires. Ce fut à Saint-Paër qu'il écrivit ses romans les plus retentissants. Cependant celte disgrâce ne pouvait et ne devait pas être de longue durée. L'aïeul et le père de M. d'Arlincourt, fidèles à la vieille monarchie, avaient payé de leur sang cette traditionnelle fidélité sur les échafauds de 1795. Le vicomte d'Arlincourt, d'abord bien reçu aux Tuileries, ne tarda pas à être nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. En 1823 le duc de

Bourbon vint chasser à Sainl-Paér. Deux ans après, madame la duchesse de Berry, traversant la Normandie, s'arrêta également dans cette belle résidence.

Saint-Paër était un château rebâti sur les restes d'un vieux manoir, deux siècles environ avant que M. d'Arlincourt le possédât. Le vieux manoir, détruit par les guerres féodales, avait vu, suivant les chroniques normandes, deux puissants et terribles rivaux, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion s'aboucher entre ses murailles, et, dans une conférence, y poser les bases du traité de Courcelles.

On arrivait au château pat une longue avenue au bout de laquelle on trouvait un pont (jadis un pont-lcvis) que l'on traversait pour cnlrer dans la cour d'honneur fermée par une Irès-bellc grille, laquelle étuit défendue, à droite cl à gauche, par des lions couchés sur des armoiries.

On raconte que Louis XV, chassant un jour dans la foret de Gisors, vint demander quelques rafraîchissements à la maîtresse du château qui

se trouvait en ce moment occupée d'en arranger et d'en meubler le rez-de-chaussée. Le premier salon élait orné de riches boiseries dans le style de Louis XIV. Louis XV, qui parcourait les appartements avec la maîtresse de la maison, lui demanda tout à coup, en arrivant au second salon, plus grand encore que le premier :

— Et ce salon, comment le décorerez-vous?

— Sire, le premier ayant des boiseries, je mettrai des tapisseries dans celui-ci.

— C'est bien; je m'en charge, dit le roi; c'est moi qui en serai le tapissier.

Et, en effet, quelques jours plus tard, la châtelaine recevait une magnifique tenture des Gobelins que l'on voyait encore dans toute sa fraîcheur du temps de M. d'Arlincourt.

J'ai dit que l'auteur du Solitaire avait reçu à Sainl-Paër madame la duchesse de Berry. Ce fut au mois d'août 1825 que celle réception eut lieu, et jamais, peut-être, un particulier n'a déployé autant de luxe, autant de ressources d'imagination pour fêler une princesse et pour embel-

lir sa résidence que ne le fit en celle occasion le \icomte cTArlincourt.

La Normandie a conservé longtemps le souvenir de cette journée d'enchantement où le parc de Saint-Pacr fut en quelque sorte transformé en jardins d'Armide, dans lesquels se pressaient des bergers et des bergères, transformés euxmêmes par la magique baguette du fidèle et galant serviteur qui avait voulu renouveler les merveilles des fôtes et des ballets de Louis XIV.

— C'est le séjour des fées et des génies, dit la duchesse de Berry.

Lorsqu'on emploie aussi honorablement sa fortune que le faisait le vicomte d'Arlincourt et que, d'ailleurs, les actes de bienfaisance accompagnent les actes de largesse et de courtoisie, on ne devrait jamais perdre sa richesse. Le propriétaire de Sainl-Paér perdit la sienne cependant et dans des circonstances fatales. Il avait un frère qui s'était lancé dans je ne sais quelle spéculation hasardeuse et s'y trouvait compromis. M. d'Arlincourt répondit pour son frère, dévouement bien rare, et se fit ainsi cnlraine dans sa ruine.

SOUS LOUIS-PHILIPPE I-'. 2i5

Il fallut vendre cette belle propriélé de Saint- Paër avec ses ombrages séculaires traversés par la jolie petite rivière nommée la Levrière, parce qu'un jour elle sourça, dit-on, sous la patlc d'un lévrier qui la devinait et avait soif. Il fallut se séparer, chose si cruelle, de ses habiludes, de ses souvenirs. Saint-Paër fut donc vendu et son possesseur réduit à une médiocrité qu'il supporta avec courage. La vieillesse arrivait pour lui. Le sert lui fut plus clément à la lin de sa vie : il était veuf depuis assez longtemps de la fille du comte Chollct, sénateur de l'empire; la veuve d'un ancien notaire de Paris, qui possédait une grande fortune, lui offrit sa main et l'épousa, lui rendant ainsi dans ses vieux jours Paisance dont il avait joui pendant la première partie de sa vie.

Revenons aux bals donnés en faveur des pensionnaires de l'ancienne liste civile. Ces bals étant, avant tout, une œuvre de cliarilé, un certain nombre de personnes qui n'appartenaient pas à la société légitimiste et qui même faisaient partie du gouvernement s'y montraient assez fié-

quemmcnt. De ce nombre était l'honorable comte de Rambuteau, préfet de la Seine.

M. de Rambuteau a été bien certainement l'un des meilleurs préfets auxquels ait jamais été confiée l'administration de la grande capitale, et cela par une raison bien simple : c'est que, trèssoucieux (et avec raison) des intérêts privés, il a toujours su les concilier avec l'intérêt public sans jamais les trahir, ou même les compromettre à la légère. Aussi était-il très-populaire et très-aimé. Ce fut lui qui le premier lit les honneurs des nouveaux et splendides salons de l'Hôtel de Ville agrandi et restauré, et il les faisait, secondé par la comtesse de Rambuteau, avec un empressement et une galanterie très-remarqués. Il fut, quelques années après la révolution de février 1848, affligé d'une faiblesse de vue si grande qu'elle devint presque une cécité complète.

Mais, quand il entrait dans un salon (et tous lui étaient ouverts), il trouvait toujours un bras ami, souvent celui d'une jolie femme, pour le guider et le conduire jusqu'à la maîtresse de la maison.

sous Lons-riiiuiM'E i-. 2»:

Comme l'Opéra , comme les Italiens, comme les bals de la liste civile, les courses de chevaux étaient un terrain neutre où les diverses opinions se rencontraient et où la société légitimiste se fusionnait pour quelques instants avec la société gouvernementale. Les courses de cette époque, qui ressemblaient, quant au fond, à celles d'aujourd'hui, en différaient quant à l'apparence, c'est-à-dire aux détails extérieurs.

La différence des lieux entrait pour beaucoup dans cette dissemblance. 11 est certain, par exemple, que le champ de Mars et la croix de Berny n'avaient que peu de rapports, comme aspect, avec les terrains du bois de Boulogne, de Vincennes et de la Marche. Qu'on ne s'y trompe pas, du reste, le champ de Mars était un magnifique emplacement pour les courses ; un peu officiel, peut-être, moins anglais, à coup sûr, que l'hippodrome du bois de Boulogne, mais offrant au spectateur un ensemble beaucoup plus complet et que le regard pouvait embrasser plus aisément. Avec ses beaux talus verdoyants que Ton n'avait pas eu encore la sottise de supprimer, et

qui encadraient si bien la piste qu'on apercevait d'un seul coup d'œil dans toute son étendue ; avec ses tribunes diverses et à des prix divers qui s'élevaient gracieusement sur un des côtés de la vaste enceinte ; avec ce public immense qui couvrait les talus comme les gradins d un cirque et entourait joyeusement l'arène, difficilement contenu quelquefois par les cavaliers placés de distance en dislance, le champ de Mars présentait, le jour des courses, un aspect véritablement splendidc.

Ce n'était point à Gladiateur ou à Fille de Pair qu'on s'intéressait alors; ce n'était point l'écurie du comte de Lagrangequi était favorite. D'autres noms, d'autres individualités chevalines avaient le privilège, non pas de passionner la foule, ceci est un progrès de notre temps, mais de donner îles émotions plus ou moins vives, suivant les paris, aux membres du Jockey' s Club, et au monde du Sport.

C'étaient MM. de Cambis (pour M. lo duc d'Orléans), Fasquel, Rieussec, qui devait si misérablement tomber sous les balles de la machine

SOUS LOUIS-PHILIPPE I". 2i0

infernale de Fieschi; de Normandie, Allouard, Du val de Beaulieu, de Cornelissen, ces deux derniers représentant les éleveurs de Belgique, qui étaient à cette époque les héros du turf.

La vente du haras que M. Rieussec avait Tonné à Viroflay, vente qui eut lieu après sa mort, produisit des sommes assez considérables, mais qui n'atteignaient pas les chiffres que l'on obtient aujourd'hui. Ainsi, pour ciler un exemple en passant, trois étalons de premier choix, Hercule, Jasonei Ibis, furent vendus, le premier 15,000 fi\, le second 18,000 et le troisième 8,000.

Les steeple choses qui avaient lieu à la croix de Berny, sur la route d'Orléans, dans les belles prairies qui s'étendent au bas de cette grande route, attiraient au moins autant de monde élé- ^ant et de brillants atlelages que les courses de la Marche, mais la foule parisienne ne s'y portait pas comme elle le fait aujourd'hui, en envahissant, grâce au chemin de fer, ce parc de la Marche, plus rapproché d'elle d'ailleurs.

Là, des chevaux comme Cy douta, comme Jack Traveller, obtenaient de beaux triomphes, de

môme que des gentlemen riders tels que MM. le comte de Vaublanc, Ricardo, Edgard Ncy et laril d'autres.

Mais le terrain particulièrement affectionné des sportsmen de cette époque, parce qu'il était plus exclusif peut-être et n'attirait que le Joeleifs Club et les individualités élégantes de Paris, c'était la pelouse de Chantilly.

Chantilly, dont le nom rappelle tant de souvenirs, de splendeurs et de magnificence, a toujours élé un lieu privilégié pour le sport, car sans remonter aux fêtes et aux plaisirs du grand Condé et de ses successeurs immédiats, le dernier de cette branche illustre, le vieux duc de Bourbon, dont la fin devait être si tragique, n'était-il pas le plus grand, le plus intelligent amateur de chevaux, de chiens, de haute vénerie? Les échos de la Table de pierre, du château de la reine Blanche, de tous ces grands bois d'alentour, ne résonnaient-ils pas encore des cris de ses meutes, des fanfares de ses piqueurs, lorsque sous le régne de Louis-Philippe, la société parisienne des élégants, des riches et des heureux se

SOUS LOUIS-PHILIPPE I er .

portait vers Chantilly avec tant d'enthousiasme, et se groupait sur sa verte pelouse avec tant de plaisir?

Alors que le chemin de fer n'existait pas encore, c'était une bonne fortune pour les postillons que ces courses de Chantilly, car les calèches débouchaient nombreuses par Senlis, par la Chapelle, par Baron, dans la petite ville princière, dont M. Royer, le frère d'Alphonse Royer, était maire à cette époque, et qu'il administrait si intelligemment. Chantilly était alors transformé pour une semaine au moins. Ses habitudes, ses mœurs se transformaient aussi. Ses journées, si calmes d'ordinaire, étaient vouées au bruit, au mouvement; ses nuits, plus calmes encore, étaient animées, éclairées, quelquefois troublées et scandalisées par les soupers, les danses et le lansquenet.

C'était un beau spectacle, d'ailleurs, que ce vert hippodrome borné d'un côté par le bâtiment aux larges ailes des écuries de Chantilly, de l'autre parles tribunes, entre autres celle du Jockey' s Club, que Ton apportait de Paris toute démon-

téc. La pelouse couverte et diaprée d'équipages, de chevaux, de fraîches toilettes d'été, d'ombrelles éclatantes, de drapeaux flottant au vent. Dans les tribunes, môme éclat, mêmes toilettes chatoyantes; les princes braquant leurs lorgnettes de course sur les chevaux et les jockeys; les jolies femmes braquant leurs jumelles sur la tribune des princes et celle du club, ou se lorgnant elles-mêmes et critiquant réciproquement leurs toilettes; les dandys, la rose à la boutonnière et roulant leur stick entre leurs gants jaunes, car alors il élait de mode de porter dès le matin des gants jaunes; tel était l'ensemble de ce tableau, qui diffère de celui d'aujourd'hui par quelques détails et quelques nuances.

Le soir, M. le duc d'Orléans d'abord, et plus lard M. le duc d'Aumale lorsqu'il fut majeur, recevaient au château, et Ton y]dansail sans cérémonie. J'ai dit en citant de temps à autre les noms de quelques-unes des femmes les plus jolies ou les plus élégantes de l'époque, que je cherchais toujours à les placer dans Je cadre qui leur appartenait le plus spécialement, ou qui les faisait

le plus valoir. C'est ce que je fais encore ici en nommant, à propos de Chantilly et de ces soirées du château, la jeune princesse de Wagram, mesdames Dulaillis, de Saint - Cyran, Besnières et Charles Laffittc.

Et sur le turf, admirant Ariette ou Rainbow, Burlesque ou Bas-de-Cuir, des hommes de cheval que l'on voit encore donner les départs, ou se faire juges du camp dans nos courses actuelles : tels quelesMakenzie-Grieves, les la Rochelle, les Hédouville.

L'essaim volant des belles du demi-monde d'alors (le mot n'était pas encore invenlé) s'aballait aussi sur Chantilly comme de nos jours il s'abat sur tous les célèbres champs de courses. Même élégance folle, môme tapage, mômes scandales, mêmes ruines. Le costume change, les passions et les faiblesses humaines changent de costume. Les gens sages ou moroses déblaté-

raient aussi contre le luxe effréné de ce tempslà, contre les prodigalités provoquées ou inspirées par ces dames aux camélias de l'avenir, HMas! tout cela est bien vieux; l'or, comme un

roi

LES SALONS DE PAHIS

ruisseau qui a trop creusé son lit pour changer de cours, afflue toujours, et en quelque sorte fatalement, vers la femme. Écoutons notre vieux Clément Marot dans un de ses opuscules le moins connus, et qui est intitulé: Dialogue de deux amoureux.

LE PREMIER

Mais afin que ne perdons temps, Conte moi ci par les menus, Les moyens que tu as tenus Pour parvenir à ton affaire.

LE SECOND

J'ai fait tout ce qu'on saurait faire.

J'ai soupiré, j'ai fait des cris, J'ai envoyé de benux écrits; J'ai dansô et ay fait gambades, Je lui ai donné tant d'œillades Que mes yeux en sont tout lassez.

LE PREMIER

Encores n'est-ce pas assez.

LE SECOND

J'ai ebanté, le diable m'emporte, Des nuits cent fois devant sa porte, Dont n'en veux prendre qu'à tesmoins Trois pots à laver pour le moins, Que sur ma teste on a cassez.

LE PREMIER

Encores n'est-ce pas as*ez.

SOUS LOUIS-PHUTPPE I". 255

LE SECOND

Quand elle venait au moustier, Je l'attendais au benoistier Pour lui donner de Teau bénite :

Mais elle s'enfuyait plus vite Que lièvres, quand ils sont chassez.

LE PREMIER

Encores n'est-ce pas assez.

LE SECOND

Et puis tant de bouquets et roses.

Bref, elle a rais toutes ces choses Au rang des péchés effacez.

LE PREMIER

Encores n'est-ce pas assez.

11 fallait être diligent De lui donner

LE SECOND

Quoy?

LE PREMIER

De l'argent 1

TA M, K YH AN 1)

Y-tà* SARTORIUS Kd r rdeSen* a 7 Pans

la I* •

Les salons ministériels et officiels. — Les salons politiques. — Le député à Paris. — Les deux Chambres. — Les grandes séances à la Chambre des députés. — Les orateurs. — Le public.

— Salon du président de la Chambre. — M. Sauzct. — Le ministre de l'Intérieur. — M. et madame Ducliûtcl. — Le ministre des affaires étrangères. — il. Guizot. — Inconvénient des ministères qui durent trop longtemps dans un gouvernement parlementaire. — Le salon du comte Molé. — Affection du duc d'Orléans pour le comte Molé. — Le château de Champlâtreux. — Visite de Louis-Philippe à Champlàtreux. — Le prince de Talleyrand. — Sa vie à Valençay. — La princesse Poniatowska. — La duchesse de Dino. — Derniers années du prince de Talleyrand. — Sa dernière apparition à l'Académie des sciences morales et politiques. — Texte curieux de sa rétractation religieuse. — Le roi Louis-Philippe le visite à son lit de mort. — Salon du Luxembourg. — Le duc Dccazes grand rélérendaire de la Chambre des pairs. — La duchesse.

— Portrait du duc Decazes — Fa mission extraordinaire en

Danemark en 1846. — Le duc de Gluksbierg. — Le salon de M. Thiers. — Son entourage. — Ses habitudes. — Les femmes politiques. — La princesse de Lieven. — Madame de Rumford. — Les entresols politiques.

Entre les deux Chambres, la Chambre des députés surtout, et un grand nombre de salons parisiens, il y avait, on le comprend, pendant la durée des sessions, un perpétuel échange de relations, de combinaisons et d'idées. Ces salons où les émotions parlementaires se survivaient, où les discours des partis trouvaient un puissant écho, étaient de deux sortes :

Il y avait les salons ministériels ou officiels ; il y avait les salons politiques.

Les premiers étaient une véritable succursale du palais Bourbon ; dans les autres, tenus et dirigés, soit par d'anciens hommes d'État, soit par des femmes politiques, car il y avait des femmes politiques alors, variété qui n'existe plus aujourd'hui, dans les autres, dis-je, on ne réglait qu'en amateurs les affaires de la France et celles de l'Europe.

La scène parlementaire avait besoin, d'ailleurs,

d'avoir des coulisses de ce genre où se préparaient les débats, où les questions s'élucidaient, où souvent se formaient les majorités ; et, pour comprendre toute l'importance de ce dernier résultat, il faut se rappeler qu'à cette époque les majorités loin d'être acquises et connues à l'avance, trompaient quelquefois tous les calculs, se jouaient des craintes comme des espérances, et pouvaient jainsi tout d'un coup renverser un ministère.

Rien ne peut plus de nos jours donner par la comparaison une idée exacte de ce qu'était alors l'existence parlementaire, prise soit au point de vue individuel, soit au point de vue collectif.

Lorsque le député après les triomphes de l'élection, après les félicitations de ses amis, les acclamations de la foule, les aubades des tambours, les sérénades des sociétés philharmoniques et les bouquets des jardinières du lieu, prenait la diligence ou la malle-poste pour se rendre à Paris, ce n'était point sans avoir au préalable été assailli par les solliciteurs d'emplois qui lui avaient remis des centaines de pétitions desli-

LES SALONS DE l'ARIS

nées à être déposées, revêtues de son apostille, entre les mains des ministres.

A son arrivée à Paris, il retrouvait les frères, oncles, neveux des pétitionnaires de province qui pétitionnaient à leur tour. Sa maison en était assiégée; la sonnette de son appartement était agitée dès l'aurore, et son cabinet toujours plein. La majeure partie de sa journée devait nécessairement être employée à courir les bureaux des ministères et à répondre aux lettres innombrables de ses commettants.

Assurément il aurait pu agir d'une autre sorte et se donner moins de mal, mais cela eût pu nuire à sa réélection future; et, en supposant (ce qui arrivait le plus souvent) qu'il lui fût impossible d'obtenir quelque chose pour le solliciteur, l'exactitude qu'il avait mise à informer ce dernier des démarches qu'il avait faites en sa faveur lui était comptée comme un bon point, et le posait en mandataire exact et complaisant aux yeux des électeurs.

Les séances de la Chambre étaient souvent employées elles-mêmes à celte correspondance in-

cessante, cl Ici député ministériel et influent trouvait ù peine le temps d'écouler les orateurs dans des questions qui, pour n'être pas essentiellement politiques, n'en avaient pas moins une grande importance.

Le député de l'opposition jouissait des avantages de la popularité, « cette gloire en gros sous, » comme a dit quelque part Victor Hugo, et les journaux de sa nuance en faisaient aisément un grand homme. 11 avait encore sur ses adversaires politiques un avantage de plus : celui de ne pas être la victime des solliciteurs. 11 est vrai que, patron en quelque sorte obligé de tous les mécontents, quelquefois même, suivant sa nuance, de tous les conspirateurs, il éprouvait le plus souvent d'affreux dégoûts et subissait des déboires plus affreux encore.

Un écrivain député de cette époque qui a conservé dans un âge trés-avancé loule la verve et tout l'esprit de sa jeunesse, cet académicien que les grands et les petits journaux de l'opposition ont tant persifflé sous le nom d'auteur d'Arfto- (jasie, M. Viennel, en un mot, a résumé de la

262 LES SALONS DK PARIS

sorte dans un article satirique du temps la condition du député de toute nuance : « Sur quelques bancs de la Chambre qu'on se place, le siège et le dossier ne sont point sans épines; et les deux positions, assez semblables dans leurs résultats, ne valent guère la peine de quitter ses affaires, de fuir les douceurs du foyer domestique, de négliger ses amis, de renoncer à ses plaisirs habituels. Ajoutons-y cette irritation constante qu'on puise dans les débats parlementaires, les haines qu'on s'attire, les émotions vives et pénibles qu'on éprouve sans relâche, la tension perpétuelle des nerfs, l'inflammation des artères, l'altération progressive et rapide de la santé. Comptons les nobles victimes de cette vie d'agitation, d'inquiétude, de vivacité, de dispute, et convenons qu'il faut une forte dose d'ambition ou de patriotisme pour se jeter dans ces embarras, dans ces ennuis, dans ces combats politiques pour livrer sa vie à qui veut la troubler, son caractère a qui veut le noircir, ses sentiments, ses intentions même à qui veut les calomnier. Les ambitieux, et ils sont en petit nombre, en jugent autrement ;

SOUS LOUIS-PHILIPPE l".

mais quel est le but de leur ambition? le ministère? Galère d'une autre espèce! Voyez ces huit forçats qui rament sur ces bancs et portez-leur envie, si vous en avez le courage! Le plus rude châtiment qu'on puisse infliger à cette ambition, c'est de la satisfaire; et s'il n'y avait pas de péril pour l'État, je voudrais qu'on y fit passer tous ceux qui le désirent. Ce serait une belle progression de culbutes et le spectacle en serait fort amusant si nous n'étions pas exposés à le payer trop cher. Hélas! les neuf dixièmes de la Chambre ne se consolent qu'à l'aspect affligeant des huit malheureux assis en face de la tribune. Ils ont, à la vérité, un siège élastique, des chancelières pour l'hiver et de beaux hôtels payés par l'Etat, mais ils n'y donnent pas plus à l'aise, et je ne leur sais pas d'autre consolation que de penser qu'il est peut-être un homme plus malheureux encore, sur un siège brillant, surmonté d'un dais à crépines d'or, dans un palais où les chagrins et les tribulations entrent par toutes les fenêtres. »

Il y avait assurément beaucoup de vrai dans

cette boutade du spirituel académicien qui était aussi un homme d'un grand sens.

Cela prouvait-il, d'ailleurs, quelque chose contre le gouvernement parlementaire? Mon Dieu non! Il y a bien des manières de l'entendre et de le pratiquer. M. Viennet a toujours été un de ses défenseurs convaincus; chaque système politique a ses inconvénients, ses abus et ses défauts. Peut-on allendre rien de parfait de ce qui vient de l'homme? Le tout est de savoir distinguer et choisir ce qui entraîne le moins d'inconvénients, ce qui présente les moindres abus.

Le député d'alors avait, dans tous les cas, la satisfaction d amour-propre de voir, à l'annonce d'une discussion un peu importante, la foule la plus brillante envahir (le mol n'est pas trop fort) l'enceinte de la Chambre; et lorsqu'un débat vraiment digne d'intérêt, un débat dans lequel de grands orateurs devaient nécessairement se faire entendre, était signalé d'avance ou simplement prévu, c'était un véritable siège qu'avait à soutenir l'enceinte législative. Les tribunes ré-

SOUS LOUIS-PHILIPPE l".

servées prises d'assaut deux ou trois heures avant l'ouverture de la séance, celles de la maison du roi et du corps diplomatique occupées par un grand nombre de dames du meilleur r monde dans les toilettes les plus élégantes indiquaient bien clairement la curiosité publique cl faisaient aisément comprendre toute l'importance de la discussion qui allait se produire.

A la Chambre des députés, comme à la Chambre des pairs, mais plus particulièrement la première de ces deux assemblées, il se trouvait, en effet, un certain nombre d'orateurs, favoris du public, qui avaient le privilège de charmer ou de passionner leurs auditeurs, et, dans le drame parlementaire (c'était bien un drame et non pas une comédie comme la suite ne l'a que trop prouvé) tenaient en quelque sorte les premiers rôles.

Ainsi, lorsqu'un débat pouvait ou devait amener à la tribune l'un ou plusieurs de ces rhéteurs éminents qui avaient nom Guizot, Berryer, Thiers, Lamartine et de ces hommes politiques éloquents ou tout simplement diserts

Page 1