‹ Les salons de Paris et la société parisienne sous Louis-Philippe IerChapitre 6 sur 7 · CG · texte numérisé non relu

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LES SALOKS DE PARIS

qui s'appelaient Odilon Barrot, Montalembert, Molé, Duchatel, Dufaure, de Broglie, Tocqueville, Salvandy, Sa i ni Marc Girardin, Mauguin, Carné, etc., etc., rien ne peut aujourd'hui donner une idée de l'empressement du public parisien à suivre, en y assislant, les débats parlementaires.

Rien ne peut également, par la comparaison, reproduire l'aspect émouvant de la Chambre des députés, les jours de grande solennité oratoire. Pour bien comprendre cela il faut se rappeler qu'à celle époque la discussion de l'adresse en réponse au discours du trône n'était pas le seul terrain sur lequel la lutte pût s'engager, que les Chambres possédaient un droit d'initiative qui se traduisait dans la discussion des lois par des amendements d'une importance souvent capitale, enfin que le résultat du vote était le plus souvent imprévu.

Une séance importante ne se terminait quelquefois qu'à sept heures et demie^ et alors, en supposant qu'il ne dinât pas chez quelque ministre, le député s'empressait d'aller prendre son repas

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el de s* habiller pour se montrer le soir dans quelque salon officiel ou politique.

Le principal salon officiel pour lui c'était celui du président de la Chambre qui, dans les souvenirs de cette époque, se personnifie en M. Sauzet, à cause du grand nombre d'années que M. Sauzet a rempli ces fonctions assez difficiles. Son concurrent ordinaire dans l'élection qui devait avoir lieu à chaque commencement de session était M. Dupin, lequel avait présidé la Chambre pendant les premières années du règne et l'avait fait avec celle verve caustique qui le distinguait si particulièrement. Quant à M. Sauzet, cet excellent homme, gros, à tète chauve et portant toujours des habits trop larges, on sait que sa carrière politique datait en quelque sorle du succès retentissant que son éloquence, trèsremarquable alors, lui avait valu dans le procès des minislres de Charles X.

J'ai dit que le salon de la présidence se personnifiait, pour ainsi dire, en M. Sauzet. 11 faut faire la même remarque pour ceux du ministère de l'intérieur el des affaires étrangères qui, ayanl

été occupés huit ans par MM. Duchâtel et Guizot, étaient vraiment devenus les salons de M. Guizot et de M. Duchâtel.

L'hôtel du ministère de l'intérieur (le ministère de l'intérieur n'occupait pas, comme de noire temps, deux hôtels dans deux différents quartiers) était situé dans la rue de Grenelle, au faubourg Saint Germain, et ses beaux salons, auxquels on pouvait, en cas de grand bal, ajouter une construction légère donnant sur le jardin, étaient d'une dimension plus que suffisante pour les soirées et réceptions ordinaires. Le comte Tanneguy-Duchatel qui possédait par luimôme et du chef de sa femme, nièce, si je ne me trompe, du général Jacqueminot, une fortune considérable, en faisait avec elle très-dignement les honneurs. C'était une très-belle et très-gracieuse personne que madame Duchâtel, qu'un embonpoint précoce ne déparait en aucune façon. Quant au ministre, tôle carrée, cheveux noirs, physionomie énergique, sachant parler à la Chambre le langage des affaires avec une facilité et une lucidité parfaites, c'était, en dépit des

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partis, un excellent ministre de l'intérieur, de même que M. Guizot était un remarquable ministre des affaires étrangères.

Tout le monde connaît la belle gravure qui, reproduisant le portrait envoyé aux Étals-Unis, représente M. Guizot appuyé contre le marbre de la tribune, la main à demi cachée dans son habit boutonné. Cette tête pleine de dignité, ferme et impassible tout à la fois, s'illuminait à la tribune et perdait de son austérité au profit d'une éloquence hors ligne. Jamais on ne parlera mieux que ne le faisait M. Guizot le langage des grandes affaires, celui du véritable homme d'État. Cet orateur de petite taille grandissait, pour ainsi dire, en prenant la parole. Son organe était puissant, son geste simple, mais superbe. M. Guizot possédait toutes les qualités qui font le grand orateur.

Il est triste de le dire, mais le fait est incontestable : c'est parce que ce ministère qui avait à sa tête M. Duchâtel et M. Guizot a conservé trop longtemps la majorité dans les deux Chambres, c'est-à-dire a trop duré, que l'impatience

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de l'opposition s'est traduite par des actes qui, au dernier moment, et grâce au manque d'énergie d'un pouvoir surpris et paralysé, ont amené la Révolution de 1848.

La faute en est-elle à ces esprits éminents qui se trouvaient naturellement placés à un tel point de vue qu'il leur était difficile de reconnaître l'urgence d'une soi-disant réforme et qui n'admettaient pas que l'immobilité fût nécessairement la mort?

Ou bien au roi Louis-Philippe qui ne s'est pas souvenu que les Parisiens (je dis les Parisiens et non pas les Français) ressemblent fort aux Athéniens qui vouaient Aristide à l'ostracisme uniquement parce qu'ils s'ennuyaient de l'entendre appeler te Juste?

Le ministère des affaires étrangères était alors situé au coin du boulevard et de la rue Neuve-des- Capucines, précisément à l'endroit qu'occupent aujourd'hui les magasins d'Alphonse Giroux. Il était situé entre une cour peu spacieuse et un jardin qui se prolongeait du côté du boulevard. Ses salons étaient beaux et, lorsque tout le rez-dc-

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sous louis-piiiuppe i«. m

chaussée était ouvert, très-suffisamment grands. Le cabinet et l'appartement particulier du ministre étaient situés au premier étage et donnaient sur le jardin et sur le boulevard.

Le salon des affaires étrangères avait un caractère particulier, un aspect différent de celui des autres salons officiels. Cela tenait 5 la présence du corps diplomatique et à celle des étrangers de distinction visitant Paris qui y accompagnaient leurs ministres. C'était aussi celui où l'on voyait te plus de monde, parce qu'il était le plus intéressant de tous, non-seulement ù cause du personnel qu'on y trouvait, mais surtout à cause des nouvelles et informations politiques qu'on était certain d'y recueillir.

L'hôtel du comte Molé, lorsque le comte Molé n'occupait pas celui des affaires étrangères, était situé sur la place de la Ville-l'Évèque. Madame de la Ferté, fille de M. Molé, en faisait les honneurs avec son père et (M. de la Ferté appartenant au parti légitimiste) le salon de l'hôtel Molé joignait cette nuance politique à la nuance gouvernementale, qui pourtant était la plus appa-

rente. C'était là que se voyaient les deux beaux tableaux de Scheffer représentant Mignon regrettant la patrie et Mignon aspirant au ciel. Jamais la poétique pensée de Goethe n'avait été mieux exprimée que dans ces belles peintures, léguées dans le testament de M. le duc d'Orléans au ministre qui avait contribué à son mariage et provoqué l'amnistie politique qui l'avait accompagné.

Le comte Molé possédait aussi le beau château de Champlàtreux, résidence affectionnée de ses ancêtres et qui provenait de la succession de Samuel Bernard.

11 y eut dans la vie politique de M. Molé une

époque qui fut certainement l'apogée de sa longue et honorable carrière : Le triomphe de la coalition approchait, mais nul ne pouvait encore le prédire et le prévoir. Le cabinet jouissait de la popularité que lui avaient conquise l'amnistie et la prise de Constantine. Rien d'équivoque n'existait encore dans sa situation. De plus, le comte Molé, personnellement ami d'un grand nombre d'hommes politiques ses contemporains, avait rencontré chez M. le duc d'Orléans des senti-

ments d'une sympathie toute particulière, à ce point que le prince royal, qui aimait à se mêler des affaires et qui, sous la responsabilité du général Bernard, alors ministre, dirigeait à peu près celles du département de la guerre, venait presque tous les jours visiter familièrement M. Molé dans son cabinet du boulevard des Capucines. Le roi voulut aussi donner la mesure de la faveur dont jouissait auprès de lui le président du conseil. Il lui exprima le désir de passer une journée au château de Champlâtredx.

Parti de Neuilly le 10 août 1858, Louis-Philippe arriva au château de Champlâtreux vers une heure et demie de l'après-midi. La reine, madame Adélaïde, la princesse Clémentine, les duc d'Aumale et de Montpensier accompagnaient le roi. M. le duc d'Orléans, retenu à Paris auprès de la duchesse, n'avait pu se joindre à la famille royale, non plus que MM. le duc de Nemours et le prince de Joinville qui étaient alors tous deux au camp de Lunéville.

Entouré de ses collègues, M. Molé reçut le roi

sur le seuil du château, et avec cette aisance pleine de distinction qui était une des qualités de sa nature il lui en fit aussitôt les honneurs. Pendant la promenade le roi et sa suite admirèrent la beauté des jardins et l'heureuse disposition du château dans un des salons duquel se trouvaient réunis les portraits de tous les ancêtres de M. Molé, ainsi que plusieurs tableaux auxquels se rattachaient des souvenirs chers à sa famille. Parmi ces derniers, on remarquait un tableau donné par Louis XV à un des descendants de Mathieu Molé. Louis-Philippe avait, dès le matin, envoyé son portrait peint en pied par Hersent. Ce portrait fut placé sur-le-champ dans la galerie. Puis le roi voulut tenir un conseil des ministres à Champlâtreux, et une peinture exécutée par Ary Scheffer et conservée dans cette résidence a fidèlement reproduit ce souvenir historique.

L'honneur que Louis-Philippe avait entendu faire au comte Molé en visitant ainsi sa demeure, il Pavait également accordé quelques mois auparavant, mais dans des circonstances

bien différentes, à un autre personnage politique, le prince de Talleyrand.

Depuis deux années l'état de la santé du prince préoccupait à certains moments son entourage et le public diplomatique. Usé par les excès de toule nature, excès de travail, excès de plaisirs, auxquels il avait été livré, le corps commençait chez M. de Talleyrand à ne plus répondre à ce que l'esprit exigeait toujours de lui. Mais chez le prince qui avait adopté la maxime « qu'un homme d'État peut mourir, mais ne doit jamais être malade, » tout se traitait mystérieusement, diplomatiquement, en quelque sorte, et rien ne transpirait au dehors des ordonnances de ses médecins.

Dans sa résidence princière de Valençay, où tout était réglé avec une étiquette extraordinaire, les choses se passaient ainsi surtout. Le prince y vivait en petit souverain. Des courriers partaient de Valençay absolument comme d'une capitale de l'Europe. Mais le séjour de celle belle résidence, jadis une de ses prédilections, lui était devenu moins agréable depuis la mort de

la princesse Poniatowska,qui avait élé longtemps son amie inlime et qui était peut-être la seule personne au monde avec laquelle il consentit à mettre une certaine expansion dans sa causerie journalière.

On prétend qu'un jour cette amie dévouée paraissant s'étonner du plaisir que le prince trouvait dans leurs conversations tête à tête, il lui répondit :

— Ah ! ma chère, vous ne pouvez pas vous faire une idée du plaisir qu'on éprouve de temps en temps à dire la vérité quand on a passé toute sa vie à la cacher.

Ces causeries, qui embrassaient tous les sujets, se prolongeaient quelquefois jusqu'à deux ou trois heures du matin.

On comprend qu'après la mort de la princesse Poniatowska il fut difficile pour le prince de remplacer cette liaison qui avait tenu une si grande place dans son existence. Heureusement pour lui il avait à ses côtés une nièce d'une grâce et d'un esprit incomparables, madame la duchesse de Dino, princesse de Sagan. Mais que peut la plus

charmante femme du monde contre les coups du temps et les atteintes de la vieillesse? Madame la duchesse de Dino contribua puissamment à rendre douces et agréables les dernières années du célèbre vieillard. Elle ne pouvait rien faire de plus et c'était beaucoup déjà.

Cependant les accidents survinrent ; le prince éprouva à plusieurs reprises des palpitations de cœur extrêmement violentes d'où résultaient presque toujours des attaques de goutte trèsaigues, ce qui fit dire à un grand seigneur étranger : « Vous allez voir que le cœur de M. de Talleyrand sera tombé dans son pied-bot. »

Le prince quitta Valençay pour Paris. Au mois de mars 1838 on le vit encore prononcer, dans une séance de l'Académie des sciences morales et politiques, l'éloge funèbre d'un diplomate de son école, M. Reinhardt, et il semblait que le vieillard eût voulu jusqu'à la fin entretenir le public pour renouveler le bruit qui, si souvent, s'était fait autour de son nom. Mais deux mois plus tard ses forces diminuèrent rapidement.

Louis-Philippe le sachant dangereusement ma-

ladc et se souvenant sans doute des services, si grands en effet, que M. de Talleyrand lui avait rendus dans les premiers mois de la Révolulion de 1850, lui fit une visite dont le prince se montra fort touche.

— Sire, dit-il en se levant péniblement sur sa couche, c'est le plus grand honneur qu'ait jamais reçu ma maison.

M. de Talleyrand s'était réconcilié avec l'Église. Le jour môme de sa mort il signa une rétractation de sa conduite religieuse écrite le 10 mars précédent. Cette rétractation très-curieuse était adressée au pape et en voici les termes :

« Touché de plus en plus par de graves considérations, conduit à juger de sang-froid les conséquences d'une révolution qui a tout entraîné et dure depuis cinquante ans, je suis arrivé au terme d'un grand âge, et, après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle auquel j'ai appartenu, à condamner franchement les graves erreurs qui, dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Église catholique

apostolique et romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de participer. S'il plait au respectable ami de ma famille, Mgr l'archevêque de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions bienveillantes du souverain pontife à mon égard, de faire parvenir au Saint Père, comme je le désire, l'hommage de ma respectueuse reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et à la discipline de l'Eglise, aux décisions et aux jugements du saint siège sur les matières ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté les accueillera avec bonté. Dispensé plus tard par le vénérable Pie Y1I de l'exercice des fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché dans ma longue carrière politique les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de membres honorables et distingués du clergé catholique tous les services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me regarder comme un enfant de l'Église. Je déplore de nouveau les actes de ma vie qui l'ont contrislée, et mes der- # niers vœux seront pour elle et pour son chef suprême. »

La minute de celle rétractation fut déposée aux archives de l'archevêché de Paris.

Désormais en paix avec sa conscience, le prince de Talleyrand vit venir la mort avec une grande énergie morale. 11 la traita même, pourrait on dire, avec l'étiquette qui avait toujours présidé aux circonstances de sa vie. Dans une lettre adressée au pape et destinée à accompagner l'envoi de la rétractation, M. de Talleyrand avait écrit :

« Des mémoires achevés depuis longtemps, mais qui, selon mes volontés, ne devront paraître que trente ans après ma mort, expliqueront à la postérité ma conduite pendant la tourmente révolutionnaire. »

Annoncés en ces termes, les Mémoires du prince de Talleyrand seraient-ils (s'ils paraissent jamais) bien précieux pour l'histoire? Ce qu'il faut à l'historien, ce ne sont pas d'habiles apologies, c'est la rude et scrupuleuse vérité.

Le 17 mai 1858, à quatre heures moins dix minutes du soir, Charles-Maurice de Talleyrand- Périgord mourut dans cet hôtel de la rue Saint-

Florentin où jadis il avait donné l'hospitalité aux souverains alliés. Il était âgé de quatre-vingtquatre ans.

Un salon non moins intéressant que celui des affaires étrangères, c'était celui du Luxembourg, autrement dit celui de M. le duc Decazes, grand référendaire de la chambre des pairs. On sait que le duc Decazes, le dernier des favoris, comme on Ta appelé, avait, sous les auspices du roi Louis XVIII, épousé mademoiselle de Sainte-Aulaire. Madame la duchesse Decazes, qui, avant tout, était une femme de beaucoup d'esprit, avait cherché à faire de son salon autre chose qu'un salon officiel. Elle y élait en parlie parvenue. La haule société de Paris, les représentants des lettres et des arts, s'y réunissaient aux membres de la pairie, au corps diplomatique et aux grands fonctionnaires. Les apparlemenls du Luxembourg, qui rappelaient toujours un peu le souvenir de Barras et du Directoire, étaient d'ailleurs parfaitement disposés pour donner des lûtes, et une vaste galerie qui servait de serre cl d'orangerie communiquait avec eux de la façon la plus

naturelle et la plus commode. Le duc Decazes recevait grandement et largement. C'était chez lui une habitude d'ancienne date, et, pendant les différentes phases de sa carrière politique, il avait toujours vécu sans lésiner et sans compter.

D une belle taille, la tète un peu dénudée, ce qui lui exhaussait le front, d une figure régulière à laquelle des yeux perçants et assez enfoncés sous les sourcils donnaient un caractère particulier de finesse et d'observation, il avait conservé, même dans un âge avancé, une remarquable apparence extérieure et un air de jeunesse et de force relatives qui surprenaient ceux qui le voyaient pour la première fois. Je me souviens que, lorsque, en 1840, le roi Louis-Philippe lui confia une mission extraordinaire en Danemark auprès du roi Christian VIII, et que j'eus l'honneur de l'accompagner à la cour de Copenhague, le duc Decazes, Jans son grand uniforme d'ambassadeur, représentait admirablement et faisait sensation même à côté des hommes du Nord, qui, généralement, sont d'une haute taille et d'une belle prestance. Il était impossible de ne

pas reconnaître aux traces qui subsistaient encore à cette époque que, dans sa jeunesse, le favori de Louis XVIII avait dû présenter un type très-complet de beauté virile. Ce fut, du reste, très-certainement l'origine de sa haute fortune politique, car Louis XVIII, comme certains autres souverains, avait un faible pour la beauté plastique, et, à mérite égal, ayant à choisir, pour des fonctions qui rapprochaient souvent de sa personne, entre un homme de belle prestance et un personnage laid ou disgracieux, n'hésitait pas un instant à sacrifier à la grâce et à s'assurer le plaisir des yeux.

C'était en réponse à une mission de haute courtoisie du roi Christian VIII que le duc Decazes fut envoyé en Danemark en 1846. Le roi Christian avait, à propos de l'attentat de Lecomte, ce garde-chasse qui, caché derrière un mur, venait de tirer à Fontainebleau sur le roi Louis-Philippe, envoyé à Paris son grand écuyer, le comte Danncskiold, l'un des principaux personnages du Danemark, pour complimenter le roi d'avoir échappé à un pareil danger et lui remettre les

insignes de l'ordre de l'Éléphant, Pun des plus anciens de l'Europe.

Le choix de M. le duc Decazes avait, en ces circonstances, une raison particulière. Le favori de Louis XVIII, qui, par la protection de son souverain, avait épousé la fille du comte de Saintc- Aulaire, historiquement alliée par lesFeuquières à la famille régnante du Danemark, était, toujours par suite de la faveur du roi, et peu de temps après avoir été créé duc en France, nommé duc de Glucksbierg, en Danemark, par le roi Frédéric VI. L'hôtel de la légation française à Copenhague lui appartenait même, du chef de sa femme, et c'était sur cet immeuble que le majorât qui devait accompagner le titre de duc avait été établi.

Mon souvenir se reporte complaisainment vers celte terre danoise où j'ai passé d'agréables jours. Pauvre Danemark, dernier et fidèle allié de la France en 1814, qui eût dit qu'après les luttes glorieuses que, deux ans plus tard, en 1848, il devait soutenir contre l'Allemagne pour conserver le Schleswiget le llolslcin, ilscvcrraiTun jour

abandonné de tous et dépouillé sous nos yeux de plus du tiers de son territoire !

C'était à Hambourg que je devais rejoindre M. le duc Decazes, qui avait préféré la voie de terre à celle de mer, plus courte cependant, mais quelquefois aussi plus fatigante. Je m'embarquai donc au Havre, et, après une traversée de trois jours sous un ciel azuré, par une mer calme, après avoir salué les dernières côtes de France, entrevu les falaises lointaines du Texel et les roches d'Heligoland, nous parvînmes à l'embouchure de PElbe, dont les rivages couverts de villas délicieuses font pressentir à l'avance la riche cité de Hambourg, laquelle, à cette époque, ne gardait plus la moindre trace du terrible incendie qui l'avait presque détruite quelques années auparavant.

Je rejoignis M. le duc Decazes à l'hôtel de la Vieille-Ville-de-Londres, dont les fenêtres donnent sur le bassin de l'Alster, et où le duc était descendu avec le baron Lefebvre, son gendre, et Élie Decazes, son neveu. Dès le lendemain, nous repartîmes pour Kiel par le chemin de fer établi entre

LES SALONS DE PAP.IS

Altona et cette ville, utile innovation puissamment favorisée par le roi Christian VIII,

D' Altona à Kiel, c'est-à dire dans la plus grande largeur de ce duché de Ilolstein qui devait si grandement, plus tard, défrayer les conversations de Paris, le pays est peu accidenté : c'est une plaine d'un aspect assez triste, couverte de landes parsemées de quelques bouquets de bouleaux et de chênes, coupée sur divers points par des tourbières en exploilalion, et sur laquelle se détache de temps en temps une maison bâtie en briques. Le sol en est généralement peu fertile; il parait très-marécageux, et des oiseaux d'eau s'envolent quelquefois, victimes de l'industrie moderne, au bruit des wagons, qui doit singulièrement les étonner. Des cigognes très-nombreuses, sans doute aussi très-respeclées, animent de temps à autre ce paysage sévère en lui donnant un certain caractère dont il se trouverait dépourvu sans leur présence. Ces grands oiseaux sont familiers, et je suppose qu'il est défendu de les chasser et de les poursuivre. La première que j'eusse entrevue depuis mon départ

de France traversait l'Elbe, un peu au-dessus de Hambourg, et volait tranquillement à quelques pieds de notre bateau à vapeur.

En approchant de Kiel, le sol devient ondulcux, la végétation plus belle. Kiel présente un aspect fort joli et assez bizarre. Ses maisons, construites en briques pour la plupart, ont une apparence toute particulière qui me rappela celle des maisons hollandaises. Plusieurs appartiennent au dix-septième et au dix-huitième siècle; elles deviennent alors très-curieuses. Quelques-unes sont en bois, et leur façade est ornée de médaillons sculptés représentant des souverains danois. Le château de Kiel, vaste bâtiment orné de plusieurs tours en forme de minarets, était ordinairement habité par le duc de Gluksbourg, prince du sang royal et gouverneur de la ville. Devant ce château s'étend un parc à l'anglaise. Le château et ce parc rempli de beaux arbres dominent le bras de mer sur lequel est situé le port de Kiel. Le lendemain, nous le quittions à bord du Christian VIII, pyroscaphe de guerre (c'est le terme usité dans tout le Nord) d'une charpente

LES SALONS DE PAIUS

assez lourde et dont la destinée était d'être détruit deux ans plus tard, en 1848, dans la lutte engagée entre les Prussiens et les Danois. Bientôt les clochers de la ville et les (ours de son château disparurent derrière les arbres; un vent léger, niais favorable, facilitait la marche du lourd navire qui nous emportait, et la mer, parfaitement calme, ne lui opposait aucune résistance. Cette mer si poétique, celle Baltique célébrée par les scaldes, s'étendit bientôt tout autour de nous ; et, jetant alors mes regards en arrière, je dis adieu à ces collines couvertes de beaux ombrages dont les rameaux tombaient jusque dans les flots, à ces côtes verdoyantes du llolstein que je ne croyais plus revoir. Les rivages de Kioge, le rocher de craie que les matelots superstilieux nomment le Monsklint (le rocher de la jeune fille), s'enfuirent et disparurent à l'horizon comme ces nuages vaporeux qu'on voit souvent errer dans un ciel d'automne. Puis, après un magnifique coucher de soleil, la nuit vint transparente et parsemée d'étoiles. La mer, plus noire que le ciel et prèsque immobile, se confondait alors avec lui dans

un horizon brumeux que, de temps à autre, traversait une voile lointaine.

Le capitaine nous avait annoncé que nous arriverions le lendemain à Copenhague, sur les huit heures du matin; je fus de bonne heure sur le pont du Christian VIII > et déjà nous approchions de la terre. Sur notre droite, j'apercevais les cotes de la Suède, et, dans un lointain azuré, la pointe des clochers de Lund ; à gauche, la silhouette des principaux édifices de Copenhague, tels que le château de Christiansborg, la Bourse, les églises ; la Tour Ronde commençait à apparaître distinctement, offrant un ensemble curieux et bizarre. A huit heures moins quelques minutes, nous passions devant le fort des Trois-Couronnes. A huit heures précises, le Christian VIII était amarré dans le port.

M. Dotézac, chargé d'affaires de France en l'absence du baron Biliing, notre ministre, s'était embarqué pour venir recevoir, à bord du bateau, le duc Decazes, pour lequel il avait fait préparer des appartements à l'hôtel d'Angleterre, sur la nouvelle place Royale (Kongens-Nylorg). Nous

montâmes dans des voitures d'une forme et d'une ampleur toutes danoises, et chacun eut bientôt pris possession du logement qui lui était destiné, c'est-à-dire d'une chambre avec un petit lit sans rideaux, un bureau, une table, quatre fauteuils plus ou moins en ruine, et un de ces poêles en fonte dans lesquels on brûle du charbon de terre l'hiver, ornement indispensable de tout appartement dans le Nord. Ce n'est qu'à grandpeine, et en priant le mailre de l'hôtel de louer des meubles chez un marchand de la ville, que M. Dotézac était parvenu à procurer au duc un appartement convenable. Si l'on songe que Vhôtel d'Angleterre est pour Copenhague ce que l'hôtel Meurice et celui des Princes élaient alors pour Paris, on doit nécessairement en conclure que le luxe est chose incomprise sur les bords de la Baltique.

Les édifices qui entourent la place Royale n'ont rien que de fort ordinaire. Deux seulement attirèrent tout d'abord mon attention, le Théâtre et l'Académie des beaux-arts, mais non pas à cause de leur mérite architectural, car l'un et l'autre en sont entièrement dépourvus. Au cenlre figure

une statue équestre du roi Christian V, statue en plomb d'un travail assez médiocre, achevée en 1688 par un artiste nommé César l'Amoureux. Un grand mouvement de voitures et de chariots anime continuellement cette place, sur laquelle est situé un corps de garde entouré de pièces de canon, à la manière allemande. De temps à autre, un cri particulier retentit dans l'espace, et tout aussitôt les soldats prennent les armes. C'est lorsque la sentinelle a signalé l'approche d'un équipage portant la livrée royale et appartenant à la cour.

Mais je ne devais pas m'en tenir à ce coup d'œil jeté par la fenêtre. Dès que le duc Decazes eut expédié à là résidence deBernstorff son courrier porteur d'une lettre au roi, et envoyé notre chargé d'affaires chez le comte de Reventlow-Criminil, ministre des affaires étrangères, pour lui faire connaître son arrivée, il voulut, promeneur infatigable, visiter la plupart des monuments publics, et d'abord le château de Christiansborg, commencé en 1751, brûlé en 1794, puis rétabli dans son ordonnance première; château renfer-

mant la Bibliothèque royale, qui contient quatre cent mille volumes et comprend louie la littérature Scandinave, puis une galerie de tableaux de près de onze cents toiles parmi lesquelles les écoles flamande, hollandaise et allemande en comptent un assez grand nombre de très-remarquables. Le musée Thorwaldsen, adossé en quelque sorte à l'aile droite du château royal, est un monument dans le goût égyptien qui a été divisé en autant de compartiments ou de loges que Thorwaldsen a laissé de statues. Le plan du monument est ingénieux, mais l'ensemble en est désagréable à l'œil. Aussi, malgré quelques peintures excellentes qui, dans le goût des fresques de Pompeï, décorent intérieurement les bas-côtés du musée Thorwaldsen, ce monument bizarre est-il fréquemment critiqué. Ce n'est point ainsi que j'aurais compris un édifice national élevé à la gloire de l'un des plus grands artistes des temps modernes, du plus ingénieux, du plus poétique sculpteur dont j aie jamais admiré les œuvres. On m'a assuré que Thorwaldsen lui-môme avait désiré que le musée destiné à renfermer et

garder sa gloire eût celte simplicité égyptienne qui devait faire ressortir toutes les richesses de son admirable talent. S'il en est réellement ainsi, le génie artistique peut aussi avoir ses erreurs.

Le petit château de Rosenborg, construit en 1604, est situé dans l'intérieur de la ville, au milieu d'un assez vaste jardin. Rien de plus curieux que celle vieille résidence royale construite en briques et ornée de tours à clochetons. Rosenborg est exactement dans le même état qu'au temps de Christian IV. Lorsqu'on entre dans ses appartements, dont l'ameublement tout entier date du seizième et du dix-septième siècle, et qui renferment mille raretés précieuses, on peut, au milieu de tous ces muets témoins des scènes du passé, se croire transporté à l'époque qu'ils représentent et personnifient. Je ne me- lassais pas d'admirer ces vieux tableaux, ces ustensiles et ces armes de toutes sortes, ces bijoux, ces ciselures, ces meubles sculptés, chefs-d'œuvre de goût et de patience, en un mot, tous ces objets précieux dont quelques-uns ont une origine romanesque.

LES SALONS DE PAItlS

Les rois de Danemark habitent ordinairement pendant l'été les châteaux ou, pour mieux dire, les maisons de plaisance de Sorgenfrei (Sans- Souci) et deBernstorft. Christian VIII avait quitté cette dernière résidence pour venir recevoir à Copenhague la mission extraordinaire du roi des Français, et avait fait savoir au duc Decazes que cette réception aurait lieu le 9 juin au palais d'Amalienborg, après le conseil des ministres, c'est-à-dire vers sept heures du soir. Le palais d'Amalienborg, divisé en quatre parties séparées dont l'ensemble forme la place de Frédéric, servait de demeure au roi, à la reine et au prince héréditaire. Le roi préférait ce séjour à celui plus magnifique sans doute, mais peut-être plus incommode, du château de Christiansborg.

Quelques instants avant l'heure indiquée, nous arrivions au palais où, dans un premier salon, se trouvaient réunis plusieurs des grands dignitaires de l'État, entre autres M. Stemann, ministre de la justice; M. de Levetzau, grand maréchal de la cour; le comte Yoldi, premier gentilhomme de la chambre, et le comte Danneskiold, grand écuyer.

Le duc Decazes fut tout d'abord introduit dans l'appartement du roi, et, quelque temps après, nous y fûmes appelés nous-mêmes pour être présentés à Christian VIH. Le roi, dont les traits exprimaient, mélange heureux chez un souverain, la bienveillance unie à la dignité, était né en 1786, et, par conséquent, avait atteint alors sa soixantième année. Ce prince daigna nous accueillir avec bonté et nous adressa successivement la parole. Puis le duc se relira, et l'on se rendit avec le môme cérémonial chez la reine, dont les appartements se trouvaient situés dans le palais à l'étage supérieur. La reine Caroline-Amélie paraissait fort au courant du mouvement des idées en France, et sa conversation était pleine de charme. Admirablement douée par la nature, elle avait conservé toutes les grâces de la jeunesse dans la maturité de sa beauté.

Le lendemain de cette première réception, qui nous avait déjà fait connaître la majeure partie de la cour de Danemark, le duc fut invité avec toute sa légation à la résidence de Bernslorff, éloignée de la ville d'environ deux lieues de

France. Ce dîner était indiqué pour quatre heures précises, et l'on s'y rendit dans deux voitures précédées par un courrier. Arrivés à Bernstorff, nous trouvâmes les dames de la reine et les dignitaires de la cour réunis dans un salon octogone meublé dans le style Louis XV, et attendant que Leurs Majestés sortissent de leur apparlement particulier. On était en frac, les décorations sur l'habit. M. de Levelzau, grand maréchal de la cour, faisait les honneurs du salon avec une bonne grâce toute particulière et le plus grand air du monde ; il voulut bien me mettre en rapport avec le comte Blûcher, maréchal de la cour de la reine, et le comte Tremp, gentilhomme ordinaire de Sa Majesté. J'avais été présenté la veille à mesdemoiselles Walterstorff, de Krogh, de Zuptffen et de Rosen, dames d'honneur.

Le roi et la reine sortirent de leurs appartements et firent le tour du cercle en adressant la parole à chacun; puis on passa dans la salle à manger, et, sur un signe du roi, les convives s'assirent à la place qui leur avait été désignée*

J'avais, pour mon propre compte, été assez heureux pour me trouver placé entre la spirituelle mademoiselle de Zuptffen et M. de Reventlow, ministre des affaires étrangères, un des hommes les plus distingués et les plus intéressants de ce pays, que la brûlante question des duchés de Schleswig et de Holstein devait malheureusement engager, peu de temps après, à remettre son portefeuille aux mains du roi. Ce diner fut ce que pouvait être un premier grand diner officiel, égayé seulement par les délicieuses symphonies que la musique d'un régiment d'infanterie exécutait sous les fenêtres de la salle. Chaque convive avait à côté de lui, avec le menu du diner, un programme de ce concert. Après le diner, durant lequel le roi Christian VIII avait porté un toast au roi Louis-Philippe, chacun se retira, suivant une coutume parfaitement commode, dans des appartements où, durant une heure environ, on put se rafraîchir (c était le terme consacré) avant de redescendre au salon. Une chaleur de vingt-huit degrés Réaumur rendait, en effet, la chose fort utile. Les équipages de la cour atlcn-

daient à la porte, le roi ayant désiré faire faire à M. le duc Decazes une promenade dans le parc de Bernstorlï, délicieuse forêt dont les hêtres magnifiques, les pelouses immenses couvertes de daims et de cerfs, les sombres futaies qui s'étendent jusqu'à la mer, me semblèrent infiniment plus remarquables que tout ce que j'avais vu de ce genre en Angleterre, précisément parce que la mer forme toujours ici le dernier plan du tableau; et quel plus merveilleux horizon ! On s'arrêta quelques inslants au pavillon de chasse appelé l'Ermitage; il est élevé sur une colline regardant le Sund, et je pus jouir d'un ravissant coup d'œil du haut des balcons de ce pavillon que le roi paraissait affectionner. On passa à Klampenborg, lieu situé au bord de la mer, où, sous le prétexte de suivre le traitement hydrothérapique et de se soigner par l'eau froide, on avait organisé des bals et d'excellents concerts. « Ici, nous disait le grand maréchal, M. de Levetzau, en nous montrant les jolis cottages qui composaient la colonie de Klampenborg, ici on boit maintenant beaucoup d'eau ; mais le lemps n'est

pas éloigné où on y boira beaucoup trop de vin. » On revint ensuite à Bernstorff, où nous trouvâmes une collation servie, c'est-à-dire du thé, des fraises à la crème et une sorle de brouct trèsappiécié en Danemark et se composant de lait caillé saupoudré de sucre, de cannelle et de mie de pain. Il élait près de deux heures du matin lorsque nous rentrâmes à Copenhague.

Entre ces premières réceptions et les dernières fêtes qui signalèrent à celte époque le passage de la mission extraordinaire de France en Danemark, nous allâmes visiter deux résidences royales que les rois ne visitaient plus guère alors, Fredensborg et Frédériksborg. Fredensborg est un château de plaisance qui, à l'intérieur, n'offre rien de très-remarquable, sinon une grande salle éclairée par le haut et dans laquelle la paix entre le Danemark et la Suède fut signée en 1 721 . Mais Fredensborg, dont le nom signifie, en effet, cfcdlean de la paix, est bâti au milieu d'un parc délicieux qui entoure le beau lac d'Esrom, au delà duquel on aperçoit des coteaux boisés du plus charmant aspect. Ce parc de Fredensborg, dessiné

à l'anglaise, renferme des hêtres véritablement gigantesques dont les rameaux touffus tombent presque jusqu'à lerre sur des pelouses incomparables. Rien de plus mélancolique que ces ombrages qui n'abritent plus les splendeurs royales ; rien de plus pur que l'onde azurée du beau lac d'Esrom. Le comte d'Ahlefeld habitait avec la comtesse et ses charmantes filles le château dont il était, je crois, gouverneur, et dont il nous fit les honneurs avec beaucoup de courtoisie.

De Fredensborg, jadis résidence favorite de Christian VII, nous primes le chemin de Frédériksborg en suivant une route accidentée par des bois de sapins et de hêtres. C était un curieux château qui me rappela, en plus grand, tous les détails de celui de Rosenborg. Commencé par Frédéric IL Fréderiksborg fut achevé par Christian IV. Imposant et vaste manoir d'un aspect bizarre, tout en briques, hardiment bâti au milieu d'un lac, ses tours à clochetons se détachaient mélancoliquement mais admirablement dans le crépuscule de ce ciel du nord. Hélas ! quelques années plus tard, il était dévoré par un

terrible incendie, et avec lui s'engloutissaient une foule de souvenirs bien précieux au point de vue historique. On y conservait dans de grandes salles et galeries les armoiries de tous les chevaliers de Tordre de l'Éléphant, collection intéressante par les grands noms de tous les pays qu'elle renfermait. Celle de l'ordre du Danebrog était également fort curieuse. La chapelle de Frédériksborg, pieusement enrichie par le roi Christian IV, présentait de véritables merveilles de sculpture et l'on y remarquait plusieurs figurines en argent d'un travail vraiment admirable. On a dit de Frédériksborg que c'était le Panthéon des gloires danoises. L'étage supérieur du château était en effet rempli de portraits de souverains et de grands hommes. Les traits du célèbre Christian IV s'y trouvaient souvent reproduits. C estle Henri lVdanois. Mais, parmi tous les portraits historiques que renfermait le château, celui que je remarquai peut-être avec le plus vif intérêt, ce fut celui de la reine Mathilde, plutôt

agréable que belle, et si fatale à Struensée, ainsi »

que celui de cet homme d'un grand esprit et d'une

incontestable valeur, mais dont les traits, assez réguliers, manquaient pourtant de distinction et d'inspiration. Sur le vitrail d'une fenêtre, dans une des tours du château, je lus cette phrase anglaise écrite avec un diamant par la reine Mathilde et que Ton avait religieusement conservée ; 0 God keep me innocent make others great l / Pauvre femme, élait-ce un cri de sa conscience ou un involontaire aveu de son amour?

Le 28 juin était le jour de la fête de la reine. La veille M. le duc Decazes avait été invité avec toute sa légation à la résidence de Sorgenfrei et le roi avait daigné, tout en lui conférant Tordre de l'Éléphant, lui remettre les insignes de cet ordre pour M. Guizot, ministre des affaires étrangères de France, faveur dont la rareté augmentait naturellement le prix. Le lendemain il devait y avoir service solennel dans l'église de la résidence, puis grand dîner, feu d'artifice et bal. Ce programme fut exécuté fidèlement. Sorgenfrei est siluè à quatre lieues de Copenhague sur la route

1 0 Dieu! conserve -moi innocente; Donna la grandeur aux autres î

de Frédériksborg. Christian VIII l'habitait comme prince royal et l'affectionnait particulièrement parce qu'il y était entouré de souvenirs qui lui étaient chers. Malheureusement les appartements n'en étaient pas assez \astes pour se prêter aisément aux exigences d une fêle de cour. Le dîner du 28 fut élégamment somptueux et, pendant sa durée, la musique de la garde jouait admirablement les plus jolis morceaux des opéras deDonizetti, de Verdi, d'Halévy et d'Auber; puis les invités au bal arrivèrent et la reine tint un cercle jusqu'à ce que les premiers bruits du feu d'artifice se fussent fait entendre. Enfin les danses commencèrent et malgré les dimensions insuffisantes du local le bal présenta un agréable coup d'oeil, grâce à la variété des uniformes et à la fraîcheur des toilettes. La présence de tous les jeunes princes de la famille royale contribuait à lui donner de l'animation. Qu'est devenue depuis cette cour si gaie et relativement si brillante? la mort, les révolutions, les guerres et les dissensions de famille à propos de cetle malheureuse queslion des duchés l'ont anéantie, dispersée,

amoindrie ! Ah ! que peu d'années peuvent apporter de changements dans les choses humaines soit individuelles, soit collectives ! que de mélancoliques réflexions sont quelquefois suggérées par les souvenirs !

Ce soir-là nous prîmes congé de leurs majestés danoises ; le duc Decazes retourna en France. Quant à moi, je m'embarquai pour Saint-Pétersbourg où j'eus la bonne fortune d'assister, avant de me rendre en Suède, aux fêtes merveilleuses qui furent données à l'occasion du mariage de la grande-duchesse Olga avec le prince de Wurtemberg, aujourd'hui roi de ce pays.

Le duc Decazes avait trois enfants, deux fils et une fille. L'aîné, connu jusqu'à la mort de son père sous le nom de duc de Gluksbierg, joua un rôle important, comme chargé d'affaires à Madrid, au moment des mariages espagnols, et les événements de 1848 vinrent fatalement, pour lui comme pour tant d'autres, fermer une carrière dans laquelle il avait débuté avec une grande distinction.

Mais revenons à Paris et arrêtons-nous devant

la grille d'un joli hôtel de la place Saint-Georges. Cette grille qui sépare de la place lepetit jardin qui s'étend devant l'hôtel, s'ouvre au coup de sonnette pour donner passage aux voilures, et cellesci après avoir remonté la penle du jardin s'arrêtent sous une voûte qui se prolonge dans toute la largeur de l'hôtel pour aboutir à une cour où elles peuvent tourner. Sous la voûte, à main droite, se trouve une porte vitrée. On monte quelques degrés et Ton pénètre dans un élégant vestibule. Nous sommes chez M. Thiers.

De ce vestibule on entre, toujours à droite, dans un premier salon séparé d'un second par une portière relevée. Ce second et vaste salon, plus long que large, est meublé avec une élégance sobre et du meilleur goût; l'entourage intime de M. Thiers s'y trouve réuni. Il se composait, sous Louis-Philippe, de M. Dosne, receveur général du Nord et de madame Dosne, son beaupère et sa belle-mère (M. Dosne paraissant rarement, d'ailleurs, dans les salons de son gendre, à cause de ses fonctions financières qui le tenaient éloigné de Paris), de madame Thiers, dont la

beauté sérieuse était toujours très-remarquée, et de sa charmante sœur mademoiselle Dosne, MM. Charlemagne, Vivien, députés, d'Argout, pair de France, et plusieurs membres de ce qu'on nommait alors le tiers-parti complétaient cette intimité presque quotidienne; excepté les jours où M. et madame Thiers avaient leur loge aux Italiens, ils ne se rendaient, en effet, dans le monde que très-tard et lorsque tous leurs visiteurs du soir étaient parlis.

C'étaient ces dames qui faisaient d'ordinaire les honneurs du salon, car, par suite d'une invincible habitude, M. Thiers devait, après son dîner, se livrer à une sorte de sieste et céder, au moins pendant une heure, au sommeil qui l'accablait; il ne quittait pas le salon pour cela et se retirait dans un coin obscur où, étendu sur un fauteuil, il pouvait satisfaire ce besoin de repos auquel la nature, non moins que H abitude, le condamnait en quelque sorte. Chacun, en passant à côté de lui, respectait son sommeil; puis tout d'un coup il se levait, se rapprochait des différents groupes, saluait les dames et, comme

si le repos eût rajeuni sa pensée, devenait le plus charmant, le plus brillant causeur du monde.

M. Thiers se montrait d'ailleurs de la courtoisie la plus parfaite et, lorsqu'une dame se retirait, ne manquait jamais de l'accompagner jusque dans le vestibule, ne rentrant que lorsqu'il l'avait vue monter dans sa voiture quelques instances qu'on pût lui faire.

Il n'y a qu'une nature privilégiée qui puisse réunir les facultés oratoires aux facultés littéraires, le talent de la parole à celui de la plume, et ce double don naturel a été la grande force de M. Thiers dont le prince de Talleyrand disait un jour, en répondant à je ne sais quelle boutade de grand seigneur : « Il n'est pas parvenu, il est arrivé. » Seulement ce qui dans ses travaux historiques, particulièrement dans V Histoire du Consulat et de l'Empire, parait à certains lecteurs (nous ne sommes pas de ce nombre) une sorte de défaut, c'est-à-dire l'abondance des détails, les preuves réitérées d'un fait, les développements prolongés d'une situation historique ou financière, les explications, si instructives du resle,

LE> SALONS DE PARIS

qui foftt remonter de l'effet à la cause, tout cela qui après lout n'est que de la force et du « trop plein, » si je puis m'expriroer ainsi, devient merveilleux dans un discours d'affaires ; et j'ajouterai qu'à la Chambre, surtout dans la seconde moitié de sa carrière politique, M. Thiers a toujours (on le sait) parlé affaires en véritable homme d'État ; les questions financières particulièrement ont été traitées par Jui d une façon magistrale et comme un homme du métier aurait pu le faire.

Une des précieuses qualités de M. Thiers, c'est le bon sens. Égaré dans le parti de la réforme en 1848, il avait hautement désapprouvé le projet de banquet. Deux jours avant la chute de la monarchie, il disait dans la réunion des députés delà gauche qui avait choisi pour local un entresol situé au-dessus du café de la Madeleine :

— Messieurs, j'entrevois le bonnet rouge sous la table de votre banquet, et quant à la bataille dont vous parlez, que vous semblez prévoir, je ne la désire pas, et savez-vous pourquoi? C'est que je ne veux pas être vaincu (il m'est bien per-

mis d'avoir ce goûl-là) et que je veux encore inoins ôlre vainqueur.

Quatre mois après, devenu représentant du peuple, M. Thiers revenait un peu tard de l'Assemblée nationale, tout en causant avec M. Berryer auquel il donnait le bras. Tous deux s'arrêtèrent pour dîner au café de la Madeleine, et le hasard fit qu'on les servit dans la salle où l'opposition se réunissait avant février.

— Eh bien ! que vous affirmais-je, il y a quelques mois à celte même place, dit-il en souriant à son interlocuteur, élais-je alors bon prophète?

J'ai parlé tout à l'heure des femmes politiques et j'ai dit que de notre temps cette spécialité n'existait plus. Que ferait-elle, en effet, et quelle influence pourrait-elle exercer de nos jours ? Dans les premières années du règne de Louis-Philippe la princesse Bagration avait essayé de jouer ce rôle et M. le duc d'Orléans, dont elle rêvait le mariage, paraissait môme assez fréquemment dans son salon. Mais son influence n'était pas très-étendue. Madame la princesse de Liéven lui succéda : c'était une femme extrêmement remar-

r.io

quable et d'un esprit très-distingué que la princesse de Liéven. Amie intime et dévouée d'un autre esprit hors ligne, M. Guizot, et devenue son Kgérie, il était rare qu'un jour se passai sans que l'homme d'État allât s'inspirer de ses conseils; car, à une connaissance approfondie des cours de l'Europe, elle joignait un jugement très sûr. Madame la princesse de Liéven s'est souvenue jusqu'à la fin de son ancien ami et ce souvenir s'est traduit dans son testament par une pensée touchante : on sait que durant sa longue carrière M. Guizot n'a jamais songé à sa propre fortune et que son revenu est à peine Yaurea medioeritas dont parle Horace. La princesse lui a légué par ses dernières volontés une petite somme destinée à faire les frais de la location mensuelle d'une voilure, douceur précieuse à son âge. Un autre salon politique et diplomatique était celui de madame de Rumford, mais madame de Rumford n'avait pas l'influence et la portée d'esprit de la princesse de Liéven, son cercle seulement présentait un intérêt très-vif à l'observateur. Il y avait aussi des entresols politiques ; un

surtout situé rue Royale et qui possédait une clientèle très-distinguée. C'était celui de madame de Courbonne, une femme douée de beaucoup d'esprit et de finesse, mais qui avait peut-être encore plus de finesse que d'esprit. Madame de Courbonne, après un mariage d'entraînement et de jeunesse avec un artiste de l'Opéra, M. Roland, union qui, parait-il, ne Pavait pas rendue heureuse puisqu'elle s'était séparée de son mari et avait repris son propre nom de famille, madame de Courbonne, qui d'ailleurs possédait une belle fortune, était parvenue peu à peu à se créer un salon intéressant où se rendait la bonne compagnie et où ne dédaignaient pas de paraître des personnages tels que le chancelier Pasquier, le comte Molé et bien d autres de la môme importance, car on était sûr, en y venant, d'apprendre toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Un autre élément plus gracieux du salon de madame de Courbonne, c 'était la pléiade de jeunes femmes qui venaient en prima sera, comme on dit, c'est-à-dire avant l'heure du bal, se chauffer les pieds chez elle et y faire admirer de brillan-

tes toilettes dans toute leur fraîcheur. Madame de Courbonne aimait à passer cette élégante revue et à être tenue parfaitement au courant de toutes les joies du monde, surtout de celles du monde diplomatique. Elle avait fait beaucoup de mariages, sans compter celui de sa fille unique avec M. de Billing, alors secrétaire d'ambassade et devenu ensuite, comme je l'ai dit, notre ministre en Danemark. La fille de cette dernière, madame de Saulcy, femme du savant de ce nom, est aujourd'hui dame d'honneur de l'Impératrice.

Le salon de madame de Courbonne, où l'on s'occupait beaucoup des écrivains et livres nouveaux, était une transition entre le salon purement politique et le salon reconnu et admis comme aréopage littéraire.

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Salons littéraires. — Soirées du comte Jules de Rességuier. — Sa famille. — MM. Emile et Antoni Deschamps, Jules deSaint-Félix, deBeauchène. — Les vers de Jules de Rességuier. — Salon de Madame d'Arbouville. — Ses œuvres. — Sa mort prématurée. — Ses amis littéraires et politiques. — Salons particuliers du petit et du grand faubourg Saint-Germain. — La chaussée d' A ni in. — Individualités. — La comtesse Samoyloff. — L'hôtel de M. de Rothschild. — Le théâtre du comte Jules de Castellane. — Les pièces et les acteurs. — Premiers grondements de l'orage de 1848. — Le dernier bal sous Louis- Philippe. — Le prince de Ligne ambassadeur de Belgique.

Il y avait rueTaitbout un de ces véritables cénacles de la littérature et de l'art où le goût, la grâce et l'élégance se donnaient rendez-vous avec la critique, réunion charmante d'esprits d'élite et de femmes distinguées qui, par sa composition,

quelquefois aussi par les noms historiques qu'elle renfermait, rappelait toul à fait l'hôtel de Rambouillet, moins les précieuses. C'était la demeure du comte Jules de Rességuier, un poêle délicat auquel il n'a manqué que de produire davantage pour être placé dans l'opinion au rang des écrivains fantaisistes les plus connus et les plus aimés de noire temps. Ce nom de Jules de Rességuier rappelle au souvenir des hommes qui ont bien connu celle époque littéraire toulc une pléiade de poêles et d'écrivains qui se groupaient autour de lui, tels qu'Émile et Anloni Des champs, Jules de Saint-Félix, de Beauchênc, etc.

Malheureusement chez le comte Jules de Rességuier le poëte était doublé d'un homme du monde et d'un homme du monde d'autant plus occupé qu'il était plus recherché. Le temps, ce tyran de l'homme, lui a manqué comme à tant d'autres; mais, quelque mince que soit son bagage littéraire , il n'en fallait pas tant autrefois, du temps des Hamillon, des Remis, des Boufflers, desChaulieu, des la Fare, pour établir et maintenir une réputation durable.

Jules de Rességuier était un poète du midi.

Sa chevelure noire si bien bouclée sur son front mal, et ses yeux noirs si intelligemment perçants l'eussent fait aisément deviner. La comtesse de Rességuier, deux enfants aussi spirituels que leur père et que, par une aimable habitude, il traitait absolument en camarades, composaient cette famille si gracieusement hospitalière. Il fallait voir Jules de Rességuier au milieu de son salon rempli, entouré et pressé par un essaim de jolies femmes qui lui demandaient quelques-uns de ses vers inédits, se diriger vers la cheminée, s'accouder sur le marbre et réciter d'une voix agréable et vibrante des strophes qui rappelaient les meilleures d'Alfred de Musset, la Châtelaine du Languedoc, par exemple, que j'avais relenue et écrile de souvenir :

Dame du Languedoc, rose de la pelouse, Qui d'un lien de fleurs environne Toulouse, Astre de l'horizon si bleu dans ses contours, Muse de mon pays, châtelaine aux dix tours, Voire voix, jeune écho de l'antique myslère,

Dil de Jérusalem les trésors rapportés.

Vous célébrez la gloire et l'amour du trouvère ;

Gomme on chantait jadis, aujourd'hui vous chantez :

« C'est ta féte, Clémence Isaure, L'air dans le ciel est parfumé, La terre s'émaille et se dore, C'est le troisième jour de mai, Et sur nos quais, près de la rade, Au maître-autel de la Daurade, L'église étale ses couleurs; Le prêtre revêt son étole, Et bénit pour le Capitole, Toutes les couronnes de fleurs. •

Et puis vous racontez, en répandant des larmes, Nos croix et nos drapeaux dans l'orage emporlés! Ou songeant à l'espoir qui reste avec nos armes, Comme on chante en secret ses amours, vous chantez :

« Palais de marbre, toits de chaume, Villes et champs, tout le royaume Reprendra l'éclat souverain !

Ce royaume, gonflé de gloire, Peut aller du Tibre à la Loire, Et du Mançanarez au Rhin. »

Mais pourquoi vois-je fuir sous la vitre en losange, La dentelle d'argent de votre bavolet, Votre nœud de velours, votre figure d'ange?

Restez... Répétez-moi vos chansons, s'il vous plaît,

Dame du Languedoc, rose de la pelouse, Qui d'un lien de fleurs environne Toulouse, Astre de l'horizon si bleu dans ses contours, Muse de mon pays, châtelaine aux dix tours !

Après le maître de la maison, c elait Emile Deschamps qui, sollicité de môme, continuait le discours harmonieux et charmait ses auditeurs en récitant avec l'esprit qu'on lui connaît quelques-uns des jolis morceaux qu'il destinait à quelque recueil périodique. Car, dans son inépuisable verve, il suffisait qu'on s'adressât à lui pour en obtenir un gracieux échantillon de cette muse élégante et facile qui me le fait comparer à un Parny, moins l'incrédulité.

D'autres lui succédaient et ainsi se passait trop rapidement une soirée d'un intérêt bien vit qui laissait de longs souvenirs.

Je mettrai de côté à dessein les salons des grandes notabilités littéraires sur lesquels on a donné tous les détails possibles ou dont les hôtes ont pris eux-mêmes la peine de faite en quelque sorte la photographie afin que le public fût complètement initié à leurs mystères, habi-

ludes et couturties. En recherchant au contraire ceux qui, sans bruit, sans publicité et réclames, avaient une valeur et une importance véritables, je trouve naturellement celui de madame d'Arbouville.

Madame d'Arbouville était mademoiselle de Bazancourt et sœur du baron de Bazancourt connu par ses écrits militaires sur nos campagnes de Crimée et d'Italie, qu'une mort prématurée a récemment enlevé à ses amis au nombre desquels jetais moi-môme. Madame d'Arbouville avait épousé le général de ce nom qui a fait partie de ce groupe d'Africains, comme on les nommait, et d'où sont sortis les Changarnier, les Lamoriciére, les Cavaignac, les Bedeau, les Bosquet; officier qui, pour le dire en passant, a fait preuve soit en Algérie, soit en France, durant les discordes civiles de la seconde république, notamment à Lyon, en 1849, d'éminentes qualités militaires. Nièce des d'IIoudetot et de la baronne Flemming, madame d'Arbouville habitait un appartement que cette dernière lui avait réservé dans l'hôtel qu'elle habitait place

Vendôme. Cet appartement dont les dimensions étaient un peu restreintes pour le nombre d'amis que madame d'Arbouville avait su se faire par les plus précieuses qualités que puisse posséder une femme du monde, se trouvait silué au fond de la cour de l'hôtel. A chaque instant la porte en était assiégée par ce que Paris comptait de plus distingué dans la politique et dans les lellres : car, si grâce à sa position personnelle et à ses parentés ou alliances, madame d'Arbouville tenait à la politique, elle tenait encore plus aux lettres par un remarquable talent d'écrivain, (aient qu'elle cultivait modestement, simplement, à ses heures, mais qui s'était traduit par plusieurs nouvelles d'un intérêt et d'un charme très-grands. Publiées dans des revues, ces nouvelles ont été réunies en un volume après la mort de madame d'Arbouville, car l'impitoyable mort a enlevé bien avant son frère et d une façon aussi cruelle que prématurée cette femme d'un esprit charmant, d'une bonté de cœur incomparable et dont le talent prêt à prendre toute son ampleur faisait à l'art de si belles promesses.

Ce fut chez madame d'Arbouville que je vis pour la première fois le général Changarnier. Il arrivait d'Afrique et sa conversation était d'autant plus intéressante qu'il y avait dans son attitude, dans toute sa personne, un je ne sais quoi qui faisait supposer qu'il jouerait quelque jour un rôle historique. Il paraissait, d'ailleurs, le croire lui-môme et avoir confiance dans la destinée. Hélas I nos révolutions et nos discordes civiles ont dévoré ou dispersé loin de la patrie bien des hommes qui étaient faits pour la servir et l'honorer.

Madame d'Arbouville connaissait et recevait un assez grand nombre d'académiciens, mais parmi les plus assidus il fallait compter M. de Salvandy et M. Sainte-Beuve. Parente du comte Molé, cousine de M. de Barante, elle possédait naturellement une cerlaine somme d'influence littéraire, et lorsque Alfred de Musset posa sa candidature académique elle lui rendit, dans l'ombre et sans le connaître autrement que par ses œuvres, les services les plus utiles, les plus décisifs* On ne sait pas tout ce peuvent certaines femmes

dans les élections académiques. Ce n'était pas l'homme, du reste, c'était l'art que madame d'Arbouville voyait uniquementen cette circonstance .

Le faubourg Saint-Germain s'est, depuis le premier Empire, toujours classé lui-même en petit et en grand faubourg Saint-Germain. Les nuances sont difficiles à saisir et la ligne de démarcation à indiquer, mais, enfin, ces dénominations existent. S'agit-il de salons plus ou moins grands, d'hôtels plus ou moins somptueux, de noms plus ou moins retentissants? Évidemment le petit vaut le grand et le grand vaut le pelit. C'est, et plus que toute autre chose, une affaire de coteries, de sociétés, d'individualités même ; mais il est certain que les deux catégories ne fusionnent pas entre elles et qu'il y a telles femmes par exemple qui, reines dans le petit faubourg, ne pourront jamais parvenir jusqu'au grand. C'est un peu l'histoire de la noblesse de province et de la noblesse de cour.

Dans ces souvenirs il ne peut s'introduire des distinctions de ce genre, et parmi les salons du faubourg Saint-Germain qui avaient alors une no-

toriété uniquement fondée sur les agréments que l'on y trouvait je citerai ceux de mesdames Pozzo di Borgo, de Maillé, de Valentinois de Bellissen, de Rauzan, de Lespine, de Béthisy, de Virieu, de la Tour-du-Pin,Walsh, de Tilliérc, de Portes, d'Aoust, des Roys,Collot, de Tully, Espivent, de Mesnilglaise, de Godefroid et plusieurs autres dont les noms m'échappent.

Et parmi les salons qui appartenaient au faubourg Saint-Germain par la société, sinon par

le quartier, ceux de mesdames d'Osmond, de Pontalba, de Bourbon-Conti (qui plus tard épousa M. Sosthenes de la Rochefoucauld, devenu duc de Doudeauville).

Les concerts de madame Orfila étaient aussi beaux que ceux de la comtesse Merlin. Par une singularité digne de remarque, M. Orfila, le célèbre docteur qui, pour mieux connaître les effets des divers poisons, avait eu la conscience de les essayer presque tous, à la façon de Mithridate, s'était également, au milieu des plus sérieuses éludes, occupé de musique et, parmi tant d'autres travaux, avait trouvé le temps de Ira-

vailler sa superbe voix de basse. Rien de merveilleux, par exemple, comme un duo bouffe de Rossini chanté par M. et madame Orfila, ou l'air du charlatan, dans le Philtre, exécuté par l'excellent et illustre docteur.

Parmi les riches étrangers qui aimaient à recevoir et le faisaient quelquefois avec beaucoup d'éclat, il convient de citer le colonel Thorn,

M. Hope, madame Schickler, le prince Tuffiakin, mesdames Clifton, Marsh, Stuart, belle-mérc de M. deStrada, Tudor, Strikland, etc.

Le prince Tuffiakin possédait, sur le boulevard, en face le passage des Panoramas, un petit hôtel parfaitement distribué qui a disparu pour faire place au passage Jouffroy. Il y est mort et n'a pas eu le regret de voir cette transformation. Balzac était un des commensaux ordinaires du prince Tuffiakin.

Rue de la Pépinière, et dans un hôtel de proportions plus restreintes, mais également trèsorné, la comtesse Samoyloff recevait ses nombreux amis. La beauté de la comtesse Samoyloff était étrange, et lorsqu'on l'avait vue on en ion*

servait un long souvenir. Grande, d'une taille opulente, le visage encadré de magnifiques cheveux noirs qui lui faisaient comme une crinière de lionne, et présentant le type le plus saisissant de la race mongole primitive dans toute sa pureté, il était impossible, en effet, de ne pas se rappeler longtemps et souvent la comtesse lorsqu'on lavait rencontrée sur sa route.

En quittant la Russie, elle était venue d'abord en Italie et s'était fixée à Florence. Là, brillante amie et protectrice des arts pour lesquels elle avait le goût le plus éclairé, bonne et charitable aussi, elle avait promptement conquis une popularité singulière. C'était à qui, dans la rue comme dans les salons, vanterait ses rares qualités de cœur et la grande distinction de son esprit. Dans toutes les capitales de l'Italie elle eut le même succès qu'à Florence et jouit de la même popularité si légitime. Un jour, se promenant au Corso de Naples, elle trouva sur son passage une vieille femme accompagnée d'une belle jeune fille de onze ans dont les traits re-

produisaient le galbe pur et le coloris puissant des \ierges du Corrége. La jeune fille tendait la main pour sa mère infirme, mais elle le faisait avec un geste d'impatience. Madame Samoyloff, frappée tout à la fois de cette beauté et de cette misère, adopta l'enfant et la fit élever près d'elle avec tous les soins d'une véritable mère. Lorsqu'elle eut atteint seize ans, la jeune napolitaine était superbe. Elle fut demandée en mariage par le chevalier Amici de Florence. La comtesse agréa celte demande. Elle donnait douze mille livres de rente et un hôtel à la jeune fille qui d'abord n'avait pas refusé ce parti qui se présentait pour elle ; mais, au dernier moment, celleci vint avouer à sa bienfaitrice que son cœur n'avait pas parlé pour le chevalier Amici, malgré la naissance et toutes les qualités de ce dernier, et la bonne comtesse, accueillant cet aveu tardif avec une rare indulgence, redemanda au chevalier Amici la parole donnée, ne voulant pas contribuer peut-êlre au malheur futur de sa fille d'adoption, ce qui eût gâté sa tâche... La jeune Napolitaine ne larda pas d'ailleurs à épouser un

charmant et brillant capitaine de hussards qui était parvenu à lui plaire.

Plus tard, c'était la fille de M. Pacini que la comtesse adoptait de même et qu'elle mariait en lui donnant une dot de cent mille francs. Elle avait sauvé du désespoir un jeune peintre plein d'avenir qui, faute d'argent, ne pouvait épouser une femme qu'il aimait ; bien plus, elle avait une fois engagé ses diamants pour venir en aide à la célèbre maison de banque Marielti qui, par suite de circonstances fatales, était sur le point de suspendre ses payements.

La vie de la comtesse Samoylotf est remplie de traits de ce genre, et il eût été difficile d'épuiser la somme de bonté que la Providence lui avait départie. Cette bonté se portait sur tous les êtres qui l'entouraient, même sur les animaux. Elle aimait les petits chiens et en avait de ravissants qui, en grand nombre, peuplaient l'hôtel et venaient de la façon la plus aimable au-devant du visiteur, comme s'ils eussent voulu d'avance faire les honneurs de ce logis hospitalier.

La comtesse Samoyloff, après plusieurs années

passées en France, y avait épousé le comte Charles deMornay, notre ministre à Stockholm pendant le rùgnede Louis-Philippe. Aujourd'hui elle est rentrée dans son isolement et dans sa liberté.

A la Chaussée-d'Antin, chaque hiver voyait un grand nombre de bals et de fêtes où les banquiers et les agents de change faisaient assaut de somptuosité. Toutes ces réunions se ressemblaient : foule dorée, gros jeu, toilettes de femmes d'une richesse exagérée et souvent d'un goût douteux, tel était assez généralement la physionomie de ces bals. Mais dans certains salons de cette société de la Chaussée-d'Antin si brillante de par les écus et si riche aussi en jeunes et jolies femmes, il y avait une tendance marquée à se rapprocher le plus possible du faubourg Saint-Germain et à s'y glisser dès que la chose serait possible, dès qu'une porte serait entr'ouverte. Pour arriver à ce but, on attirait chez soi le plus qu'on pouvait de membres de la société de la rive gauche. C'est ainsi que la fusion s'opérait en partie dans les beaux salons de madame Boscary de Villeplaine qui avait marié sa nièce au marquis

de Miramon, mais surtout dans ceux de madame de Béhague qui vivait avec sa mère, madame Baillot. Madame de Béhague élait une femme très-jolie, très-élégante, dont le frère, capitaine d'état-major de la garde nationale parisienne, avait été tué de la façon la plus déplorable dans l'émeute des 13 et 14 avril. Madame de Béhague aspirait au faubourg Saint-Germain ; elle voulait avoir son prie-dieu à Sainte-Clotilde. Ce désir, elle Ta réalisé en franchissant la Seine et en quittant les parages de la rue de Provence pour ceux moins fréquentés, mais plus historiques de la rue de Poitiers.

L'hôtel du baron de Rothschild est, comme on le sait, un des splendides hôtels de Paris, et ce n'est pas la richesse de ses ameublements que Ton doit y admirer le plus; ce sont les trésors artistiques qu'il renferme. Au fond de la vaste cour qui le sépare du portail donnant sur la rue Laffitte et placées au bas du perron, deux statues tenant des torches dans lesquelles le gaz ingénieusement renfermé brûle d'une façon toute pittoresque, attirent l'attention du passant et éclai-

renl le visiteur. Une galerie règne de ce côté dans presque toute la longueur de la façade. S'il y a grande réception, on entre à droite dans un vestibule qui précède les appartements vastes et bien disposés pour que la circulation ait lieu sans encombrement possible. Ces salons dont l'ameublcment remonte à environ une trentaine d'années, à l'époque où il s'opérait une sorte de renaissance dans les arts décoratifs, sans que Ton eût encore atteint , en iait d'imitation des beaux modèles d'autrefois, la perfection à laquelle on est arrivé aujourd'hui, ces salons, dis-je, ne sont ornés qu'avec des objets dont le moule a été brisé ou dont le dessin exclusif n'existe plus, ce qui en double naturellement la valeur.

Lorsqu'il ne s'agit que d'une soirée ordinaire, c'est-à-dire lorsque madame de Rothschild reste chez elle, suivant l'expression consacrée, on prend à gauche dans la galerie et l'on monte un élégant escalier tout garni de fleurs qui conduit à un vestibule orné d'une statue de bronze et de beaux bustes d'empereurs romains en granit rouge. Puis on entre dans les salons parlicu-

liers de la maîtresse de la maison et Ton y remarque tout d'abord, au milieu de merveilleuses peintures des écoles anciennes, son portrait peint par M. Ingres. C'est, à mon avis, un des bons portraits de ce grand artiste, sur la manière et les partis pris duquel il y aurait beaucoup à dire sans doute, discussion qui serait ici hors de propos. Mais c'est surtout par le dessin que brille cette peinture, quoique le ton des chairs soit ici meilleur, c'est-à-dire plus naturel que dans plusieurs autres portraits de femme du môme maître. Madame de Rothschild est représentée assise, le bras accoudé sur son genou, l'une de ses mains effleurant son menton, l'autre tenant un éventail. Elle est coiffée d'une toque de velours noir sur laquelle deux aigrettes sont attachées ; elle porte une robe de satin cerise avec des bouffants de gaze, et il y a une certaine bizarrerie dans le choix de cette nuance de robe, rapprochée de celle du canapé sur lequel madame de Rothschild est assise. Ce canapé est en effet recouvert de velours grenat. Les accessoires, tels que colliers, bracelets en perles et diamants, sont merveilleu-

sèment traités, sans pourtant nuire à l'ensemble.

Ce portrait signé d'un nom si célèbre apparaît, comme je le disais, enchâssé au milieu de magnifiques peintures des anciennes écoles ; et c'est là que, suivant moi, se trouvent les véritables richesses de l'hôtel de M. de Rothschild. Il y a une trentaine de tableaux disséminés dans les salons du rez de-chaussée et du premier étage. Ce n est donc pas par la quantité que brille la collection du roi de la finance, mais c'est par la qualité. On va en juger :

M. de Rothschild possède d abord un Hobbema superbe, dans lequel on voit un chasseur ajustant des canards qui prennent leurs ébats sur un cours d'eau près d'un moulin et de quelques fabriques entourées de grands arbres. Le ciel et les effets de lumière en sont splendides.

Puis une vue de Dordrecht et un paysage représentant deux cavaliers sur les bords de la Meuse par Albert Cuyp. Une marine de Guillaume Van de Velde d'autant plus précieuse qu'elle reproduit une mer agitée tandis qu'il peignait ordinairement des effets de mer calme. Le

« Passage du gué » par Karel Dujardin; une vue d'Amsterdam par Van der Heyden ; la « Leçon de dessin » par Metsu; deux Téniers : une tabagie et « la Leçon de musique; » le portrait de Gérard Dow peint par lui-même; trois Wouwermans : le « Maréchal ferrant, » un combat de cavalerie et une halte de chasseurs; le « Porte-drapeau » de Rembrandt ; le « Départ pour la chasse » d'Adrien Van de Velde; une chute d'eau de Ruysdaël; un intérieur merveilleux de Pierre de Hoog et un superbe Isaac Ostade.

Tels sont les principaux tableaux des écoles flamande et hollandaise qui décorent les salons de M. de Rothschild.

L'école française y est représentée, indépendamment du portrait d'Ingres que j'ai mentionné plus haut, par l'admirable « Laitière» deGreuze, peinture plus belle encore que « la Cruche cassée » qui est au Louvre, et par deux charmantes têtes du même maître.

L'école espagnole y compte un seul tableau, mais c'est un Velasquez représentant en pied la jeune infante Marguerite Thérèse.

Une « Sainte famille » de Luini forme le contingent de Pécole italienne et ce spécimen est suffisant.

Voilà de véritables richesses ! \oilà de ces valeurs qui augmentent chaque jour à tel point que si le goût des tableaux anciens n'était pas avant tout un goût intelligent, il serait encore une spéculation excellente. Je le disais tout à l'heure : on donnerait tout le riche ameublement de l'hôtel de M. de Rothschild pour cette petite colleclion de tableaux précieux, et lorsqu'une foule brillante parcourt ces salons dorés, c'est encore les belles peintures qu'elle y admire le plus.

On sait que le comte Jules de Castellane avait fait construire un théâtre dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, cet hôtel qui frappe tout d'abord le passant par les groupes de statues moulées sur l'antique qui en décorent, ou pour mieux dire, en surchargent la façade. Le théâtre d'une dimension très-convenable pour un théâtre de société, était construit dans le jardin de l'hôtel et communiquait par un couloir avec l'un des salons de réception.

rr.i IFS SALONS DE PARIS

C'était une idée assez singulière que d élever à Paris môme, c'est-à-dire au centre de la capitale de l'art dramatique, une scène où les gens du monde, ou des acteurs de fantaisie auraient toujours, non plus comme à la campagne et dans un château, à subir la comparaison immédiate des acteurs de profession et des théâtres sérieux. Celui du comte Jules de Castellane n'a point été cependant absolument inutile à l'art, car ce fut le premier à Paris où Ton entendit de la musique de M. de Flotow, qui y donna un petit opéra intitulé Alice dont les paroles avaient été composées par M. Honoré de Sussy. Un autre opéra intitulé Rob Roy y fut également représenté.

Dans ce petit théâtre, où rien ne manquait :

orchestre, loges, toile, souffleurs, jolis décors, les acteurs se nommaient : la duchesse d'Abrantès, mesdames Colombat, Deforges, Antonina Lambert, MM. Ternaux, de Bordesoulle, Menéchet, etc.

On y représentait un peu de tout, opéra, comédies du Théâtre-Français et de l'ancien répertoire, telle par exemple, que les Jeux de l'amour et du ha-

sard, pièce dans laquelle la duchesse d'Abrantès jouait le rôle interprété ordinairement par mademoiselle Mars, des vaudevilles, des saynètes, des proverbes. M. Alexandre Dumas fils y donna une petite pièce où figuraient un roi et une reine d'Espagne dans d'assez délicates circonslances. Des fantaisies d'Arsène Houssaye, de Jules Le • comte y furent également jouées devant un public d'élite beaucoup plus indulgent, d'ailleurs, qu'un véritable public payant.

Le comte Jules de Caslellane avait épousé une jeune et gracieuse femme, mademoiselle de Villoutrcys, qui faisait admirablement les honneurs de chez lui; il avait une certaine excentricité dans les goûts. Ainsi, il avait fait ménager dans sa salle à manger deux ouvertures arrondies en forme d'œil de bœuf et par lesquelles on apercevait ses chevaux mangeant paisiblement au râtelier de son écurie. Ailleurs, et comme surprise, en regardant par une autre ouverture, on jouissait de la vue du château des Aygalades fidèlement reproduite en panoramai Celte belle propriété des Aygalades* peu distante de Marseille,

élait bien connue du poète Méry, l'un des hôtes aimés et choyés de l'hôtel Castellanc.

Au milieu des joies de celte belle société parisienne d'alors, qui ne se préoccupait guère de l'avenir, et comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, les premiers grondements de l'orage de 1848 se firent soudainement entendre. La France s'ennuyait, a dit un grand poète ; non, la France ne s'ennuyait pas. C'étaient les ambitieux qui s'ennuyaient d'attendre trop longtemps le pouvoir. En résumé la situation au 25 février peut être ainsi définie :

Dans la chambre des députés, une minorité s'agitait et agitait l'opinion pour en venir à cet important résultat d'un changement de ministère. Le discours de la Couronne avait parlé de passions aveugles ou ennemies, et il est quelquefois impolilique de dire toute la vérité. Cependant, il faut l'avouer, aveugle, l'opposition ne voyait pas se soulever derrière elle la tète puissante du parti des réformes radicales et complètes; ennemie, elle servait de bélier aux énergiques assaillants de la monarchie, et, sans le

vouloir, elle détruisait aussi sûrement que si elle l'eût voulu.

En face d'elle, un roi dont les facultés peu communes semblaient en ce moment paralysées par une récente douleur de -famille, la mort de sa sœur, madame Adélaïde, et dont l'énergie morale pouvait être amoindrie par les années, attendait sans inquiétude sérieuse l'issue de ce qu'il considérait comme un essai d'intimidation parlementaire sans portée et sans autres conséquences possibles qu'un léger conflit entre la population attirée par le banquet et la garde municipale. Lorsque quelques jours après la catastrophe et dans un de ses petits cercles du soir aux Tuileries, Louis-Philippe disait avec vivacité en parlant de l'attitude de l'opposition et des préparatifs de ce banquet : « C'est un feu de paille! C'est un feu de paille! » il pouvait et devait le croire. Seulement il y a de ces feux de paille qui, lorsqu'on ne les éteint pas à temps, peuvent parfaitement consumer un trône.

Le dernier grand bal officiel donné à Paris avant la révolution de Février fut le bal de M. le

prince de Ligne, alors ambassadeur de Belgique. Le prince occupait l'hôtel Flahaut, situé au coin de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue d'Angoulême que Ton nomme aujourd'hui rue de Morny. Ce bal a pris des proportions historiques dans le souvenir de toutes les personnes qui y ont assisté. C'était comme l'adieu suprême d'une société prête à s'évanouir, le dernier murmure d'un monde à demi submergé.

Par une circonstance singulière, le fameux banquet avait été disposé à quelques pas de là dans un terrain attenant aux Champs-Élysées, rue du Chemin -de-Versailles, et pour se rendre à l'ambassade de Belgique, les voitures devaient nécessairement passer devant la rue de Chaillot qui y conduisait. Je remarquai sur ce point un silence complet et l'absence de tout mouvement exceptionnel, ce qui m étonna, car j'ignorais encore que le gouvernement, effrayé des symptômes qui se manifestaient, avait interdit le ban* quet par ordonnance du préfet de police, et que les affiches apposées fort tard à cet effet étaient en ce moment lues et commentées aux flam-

SOUS LOUIS-PIIILÏPPE I". 330

beaux par une foule curieuse qu'elles effrayaient bien loin de la rassurer.

Quoiqu'il fût plus de dix heures et demie lorsque j'entrai à l'ambassade de Belgique, le bal n'était pas commencé et les salons présentaient l'aspect le plus singulier : les femmes se voyaient délaissées sur leurs banquettes ou se promenaient solitairement, et, pour ne pas rester dans un complet abandon, se rapprochaient des groupes d'hommes au milieu desquels se faisait la lecture collective du journal du soir. Les premiers mots que l'on échangeait étaient invariablement : « Eh bien, le banquet n'a plus lieu? Savez-vous quelque chose ? On dit que des troupes arrivent de tous côtés. » Madame de Girardin racontait entre deux portes que son mari, toujours bien renseigné, concevait les plus grandes inquiétudes; M. de Morny affirmait que certains hôtels avaient été marqués à la croix rouge, et que le sien était du nombre ; les diplomates étrangers échangeaient en passant l'un près de l'autre, des paroles brèves et empreintes d'un vif sentiment d'appréhension. La stupeur d'une

craintive attente se lisait sur quelques visages officiels ; aucun ministre ne s'était montré et M. le duc de Montpensier, qui, seul des jeunes princes, avait conservé l'habitude de paraître dans quelques salons après son mariage, faisait, ce soir-là, comme les ministres.

L'heure s'avançait ; on essaya de danser. Quelques valseurs se hasardèrent au milieu des groupes où le Moniteur parisien était chaudement discuté et commenté ; les quadrilles purent pour quelques instants demeurer maîtres du terrain qu'ils avaient péniblement conquis. Mais les préoccupations politiques l'emportèrent bientôt sur ces velléités de plaisir ; elles triomphèrent définitivement, et à minuit, les salons étaient presque déserts.

On disait en sortant que deux régiments de cavalerie casernés dans la banlieue venaient d'arriver à la barrière de l'Étoile et que des pièces de canon stationnaient déjà sur la place de la Concorde. Cette dernière assertion était fausse, ainsi que je pus m'en convaincre par moi-même ; mais, dans tous les cas, on semblait compter sur

un déploiement formidable de troupes qui ne se réalisa pas, et la confiance paraissait grande chez les membres de l'armée. Ainsi, le même soir, exposant à M. de Montebello, alors lieutenant-colonel de cavalerie, mes craintes que la tranquillité publique ne fût gravement troublée le lendemain : — Ne craignez rien, me répondit-il, nous sommes parfaitement en mesure et nous exécuterons, s'il le faut, le grand plan du maréchal Gérard ; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire, et Ton n'aura même pas besoin de convoquer la garde nationale.

— Tant mieux, lui dis-je, car dans les circonstances actuelles, peut-être serait-elle bien divisée 1

Je sortis inquiet et attristé de l'ambassade de Belgique ; il y avait dans l'air quelque chose d'étrange, et je lisais sur les murs de ces salons qui réunissaient pour la dernière fois la société de 1830, le Mane, Técel, Pharès du festin de Balthazar.

LAMAI\TINE

Vc.xi (1 S^.HT0RlUS.rdcScuic.27 Pans

Les avant-coureurs du 24 février. — La soirée du 22 et la journée du 23. — La crise. — Le cabinet de M. Guizot après la révolution. — Arrivée de M. de Lamartine au ministère des Affaires étrangères. — Son attilude et ses paroles. — M. Bastide. — Le premier salon ouvert après la révolution de Février. — Soirée de M. Emile de Girardin. — Détails. — La société parisienne après la Révolution de 1848. — Le saion de M. de Lamartine aux Affaires étrangères. — Réflexions philosophiques. — Conclusion.

Mes tristes prévisions ne tardèrent pas à se réaliser : le lendemain dès la pointe du jour, une foule tumultueuse se portait vers la place de la Madeleine et cherchait à s'avancer jusqu'à la hauteur de la maison de M. Odilon Barrot, ce quartier-général de l'opposition dynastique choisi par

l'émeute pour point de départ d'une révolution républicaine. La foule ardente, surexcitée, composée en grande partie de jeunes gens des écoles, suivie de bandes nombreuses de ces terribles gamins de Paris qui, troupes légères au service des partis, viennent toujours, dans les batailles parisiennes, prêter leur concours au désordre, fut d'abord refoulée dans la rue Royale et sur le boulevard par des charges de la garde municipale. Elle se replia sur les Champs-Elysées où bientôt elle fut grossie par les curieux qui s'étaient portés en grand nombre vers l'enceinte présumée du banquet. Alors commencèrent des escarmouches assez graves entre les gardes municipaux et les émeutiers qui, profilant de tous les accidents de terrain, des fossés, des troncs d'arbres, engagèrent avec leurs adversaires un combat de partisans, tout à la fois triste et curieux à voir, préludant de la sorte aux luttes sérieuses du lendemain.

Cependant les boutiques se fermaient; les groupes devenaient déplus en plus animés; on avait essayé de construire des barricades dans la

rue Saint-Honoré, un peu en avant de l'Assomption et on était parvenu à desceller et à renverser une portion de la grille qui entoure cette église. Il devenait évident pour tout le monde que celte triste journée ne serait pas la dernière de l'émeute. On battit le rappel pour réclamer le concours de la garde nationale; il était environ cinq heures du soir.

Officier danslal" légion parisienne, je rentrai aussitôt chez moi pour revêtir mon uniforme et me rendre à notre mairie, rue d'Anjou-Saint-Honoré. La cour intérieure de ce quartier-général de la l re légion offrait un singulier aspect d'animation et de trouble. Un assez grand nombre de gardes nationaux s'étaient rendus à leur poste. Les compagnies se formaient au fond de la cour et les lumières qui allaient et venaient frappaient dans l'ombre les carions de fusils et les baïonnettes dont elles faisaient jaillir des éclairs. Au pied de l'escalier, des groupes d'officiers, au centre desquels se trouvait le lieutenant- colonel de la légion, le brave et digne M. Josselin, si peu préparé aux violents et rapides événements qui al-

MO

laient se produire, échangeaient les nouvelles ou se communiquaient les derniers ordres reçus. La décision et l'espoir se lisaient alors sur tous les visages; quoique deshabituée depuis assez longtemps des émeutes, la garde nationale de Paris n'en avait cependant pas perdu entièrement le souvenir et savait comment on les affronte. Mais, pour en triompher, il eût fallu surtout de l'unité, de l'homogénéité, et c'est précisément cet ensemble d'efforts et de vues qui devait faire défout pendant les journées de février.

Il était sept heures du soir lorsque les bataillons sortirent de la mairie. La nuit était sombre. Nous marchions silencieux et le colonel avait défendu aux tambours de battre. De temps en temps on voyait s'avancer timidement aux fenêtres et aux portes de la rue Saint-Honoré des têtes de femmes qu'attirait le bruit de nos pas cadencés. Nous franchîmes les pavés amoncelés sur certains points de la rue, entre autres, en face de l'Assomption, essais imparfaits de barricades commencées dont les vestiges avaient été promptement dispersés par la troupe de ligne quelques heures

auparavant, et nous vînmes nous mettre en bataille au centre de la place Vendôme. Mais bientôt, sur un ordre de Tétat-major général, nous quittâmes ce poste, après y avoir laissé un nombreux détachement pour aller occuper la place de la Concorde.

Son aspect avait quelque chose de lugubre, et je me rappellerai toute ma vie les sensations que j'éprouvai durant cette froide et sombre soirée : du côté des Tuileries, adossées à la grille du jardin, des pièces de canon tout altelées stationnaient entourées de nombreux artilleurs ; les chevaux frissonnaient de temps en temps et secouaient leurs lourds harnachements, tandis que les soldats, tristes et taciturnes, échangeaient à peine quelques paroles à voix basse. Derrière ces groupes silencieux s'élevaient les masses sombres et encore dépouillées de feuilles des arbres du jardin, et le vent, en se jouant dans leurs branches sèches, produisait les plus sinistres bruissemenls; à gauche, la façade de la Chambre des députés ressortait faiblement dans la nuit, et, en face de moi, la longue avenue des

Champs-Elysées s'étendait muette et solitaire.

Placé dans l'ombre de l'obélisque qui avait vu passer à ses pieds tant d'hommes et de générations, je contemplais silencieusement cet ensemble d'un aspect si frappant, quand tout * à coup une grande flamme et une grande clameur s'élevèrent à la fois du milieu des ChampÉlysées; cette flamme, claire, pétillante, domina bientôt la cime des arbres, tout en éclairant fantastiquement les objets qui m'environnaient et une immense farandole, véritable danse de démons, se forma dans le cercle de son rayonnement. C'étaient les bancs et les chaises des Champs-Elysées que les émeuliers avaient amoncelés et dont ils faisaient un auto-da-fé.

Une compagnie de garde nationale et des déla. chements de pompiers, envoyés en toute hate, eurent promptement raison de cette audacieuse tentative, mais rien de plus saisissant que cette illumination de l'émeute, que ce feu de joie révolutionnaire.

Sa clarté soudaine était allée frapper les vitres du palais des Tuileries, et y porter comme un

SOUS LOUIS-PHILIPPE l". 349

avertissement sinistre. Lorsque tout fut rentré dans l'ombre, je jetai un regard de ce côté ; une seule lumière brillait dans la partie du châleau qui touche au pavillon de Flore et on pouvait aisément l'apercevoir par-dessus les arbres de la terrasse du bord de l'eau, en remontant la place du côté du pont de la Concorde. Cette lumière solitaire éclairait le cabinet du roi Louis- Philippe.

Singulière destinée que celle de ce prince :

acteur adolescent dans les grandes et terribles scènes de 1791, victime sacrifiée dans la parodie de 1848 ; soldat de la République vaincu par la République, et parvenu au néant de toutes ses espérances après la vie la plus agitée, les loisirs le plus activement remplis ; après les pénibles épreuves d'une puissance contestée, d'une vie dix fois menacée, d'une paternité cruellement détruite!

Je me le représentais successivement, enfant, sous les ombrages du Raincy, étudiant à la Jean-Jacques entre sa sœur et madame de Genlis; plus tard, s'essayant à parler, dans les clubs,

le langage des révolutions ; plus tard encore, au milieu de la fumée de Valmy avec l'auréole d'une glorieuse jeunesse; puis, exilé, fuyant un sol ensanglanté, supportant noblement de longues infortunes; professeur à Reichenau; modeste voyageur en Suède et en Norvège où peu d'années auparavant on me parlait encore de son passage ; prince à Palermc et y trouvant une douce et sainte compagne; combattant en Espagne et dans le midi les armes déjà défaillantes du grand homme dont, par une singulière destinée, il devait amener les cendres au bord de la Seine, reprenant enfin en 1815 son rang et sa place auprès d'un trône sur lequel, ne fûtce que pour sa félicité personnelle, il eût mieux fait peut-être de ne jamais s'asseoir.

Amères vicissitudes, existence étrangement remplie et toute semblable à ces rêves pénibles durant lesquels nous voulons à tout prix atteindre un but fantastique et suprême qui, lassant notre force intellectuelle, se dérobe constamment à nos efforts, puis s'évanouit tout à coup devant nos yeux !

Cette nuit fut triste ; mais le jour qui la suivit fut plus triste encore. Il devait éclairer la chute morale d'un gouvernement dont les heures d'existence matérielle étaient déjà comptées. Une partie de la première légion stationnant comme la veille, dans la rue de Rivoli et sur la place de la Concorde, fut chargée de garder les approches de la Chambre des députés et une ligne de sentinelles fut disposée de façon à intercepter le passage à toute personne qui n'appartiendrait pas à la représentation nationale. Des officiers (et j'étais de ce nombre) eurent pour mission de reconnaître les députés qui se présentaient et de contrôler leur identité. L'expression diverse des visages eut offert à l'observateur un vaste et curieux champ d'études. Les députés conservateurs jetaient un regard confiant sur la garde nationale et les troupes assez nombreuses qui garnissaient la place. Les membres de l'opposition paraissaient, suivant leur nuance, ou très-abattus 4 ou très-animés. « C'est indigne! s'écriait M. Vavin, qu'un garde national ne reconnaissait pas assez vite à son gré, c'est in-

digne ! mais puisque nous sommes en pleine illégalité, allez jusqu'au bout : arrétez-moi ! » Personne ne voulait cependant lui accorder celle couronne du martyre, a Prenez garde, messieurs, me disait en ce moment M. Gouin , mon collègue au conseil général de notre département, prenez garde à la guerre civile; les légions de Paris sont (rés-di visées d'opinion et Ton vient de me dire que, sur la place des Petits- Pères, des gardes nationaux ont croisé la baïonnette contre les cuirassiers qui voulaient disperser un rassemblement. Dieu veuille que vous ne finissiez pas par vous tirer entre vous des coups de fusil ! »

Et pendant ce temps une députalion de gardes nationaux sans armes appartenant à la 12 e légion défilait silencieusement sur le quai d'Orsay, portant à la Chambre des députés une pétition en faveur de la réforme.

Vers trois heures et demie environ, on vit accourir du pont de la Concorde un homme qui se dirigeait vers la rue de Rivoli et jetait en passant quelques paroles animées aux gardes

fait ,

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nationaux placés à portée de l'entendre. Cet homme était M. Degouves-Denuncques, journaliste et rédacteur du National. Il annonçait d'une façon certaine la chute du ministère Guizot. « J'ai laissé, disait-il, M. Guizot à la tribune; il vient de déclarer à la Chambre que le roi a envoyé chercher M, Molé. » Mais cette brusque nouvelle trouvait un grand nombre d'incrédules. Plusieurs dépulés du centre, entre autres M. Casimir Périer représentant du 1 er arrondissement , vinrent bientôt corroborer les paroles de M. Degouves-Denuncques et alors se passa une scène singulière :

En recevant la nouvelle de la chute du ministère Guizot, nouvelle assez étrange, il est vrai, dans les circonstances au milieu desquelles on se trouvait engagé, le premier mouvement des gardes nationaux de notre légion avait, ainsi que je viens de le dire, été l'incrédulité; le second fut la colère. « Comment, s'écriaientils, on renverse le ministère maintenant que la partie est engagée et devant les démonslrations de l'émeute ! Il fallait le faire il y a huit jours

LES SALONS DR PARIS

si Ton voulait entrer dans la voie des transactions politiques, et mieux vaudrait encore ne le faire que dans quelques semaines, lorsqu'on se sera rendu maître de la situation ; c'est de la faiblesse; c'est de la couardise! »

Ces plaintes énergiques, proférées par un grand nombre de gardes nationaux, ne tardèrent pas à prendre un caractère encore plus décidé. Quelques voix firent entendre le cri : « Aux Tuileries ! aux Tuileries !» Et ce cri n'était que la traduction du désir hautement exprimé par plusieurs conservateurs de la légion de placer dans ses rangs les députés appartenant à la majorité qui nous racontaient en ce moment la séance de la Chambre, pour se rendre avec eux dans la cour des Tuileries et demander le maintien du ministère. L'abattement général et cette indifférence qui forme presque toujours le fond de l'opinion politique des masses lorsque leur intérêt direct et matériel ne semble pas encore complètement engagé dans une question, paralysèrent, mais sans efforts extérieurs, ces velléités énergiques; on peut se demander

toutefois quelle eût été la conséquence d'une semblable démonslralion, opérée par une des légions les plus influentes de Paris, au moment même où d'autres détachements de la garde citoyenne exprimaient hautement leurs sympathies pour la réforme. Cette démarche n'eût-elle pas rendu au roi toute sa vigueur morale dans cette crise décisive? Il était temps de prendre des mesures énergiques, et, quelques heures plus lard, la fatale décharge de l'hôtel des Affaires étrangère*, provoquée, comme on le sait, par un coup de pistolet républicain, allait, habilement exploitée, soulever les faubourgs et précipiter les masses vers les Tuileries abandonnées.

Mais comment les Tuileries furent-elles abandonnées? C'est ce que j'ai dit ailleurs 1 en entrant dans tous les détails saisissants de cet épisode historique sur lequel il est inutile de revenir

Je passe au lendemain de cette déplorable crise.

« HUfoire de mon temps, première série, t. IV.

Dans la matinée du 25 février, la plus grande confusion régnait dans toutes les mairies. Celle du 1 er arrondissement n'était point, sous ce rapport, plus épargnée que les aulres, et des bruits alarmants apportés du dehors venaient de moment en moment provoquer des ordres de service pour la garde nationale dont les compagnies, déjà triplées par les volontaires, encombraient la cour et se répandaient dans la rue d'Anjou.

On racontait (et la suite prouva qu'il n'y avait rien d'exagéré dans ces récits) que des bandes de pillards et d'incendiaires se portaient % sur plusieurs points de Paris et de la banlieue et se livraient à des actes d'un vandalisme inouï.

On parlait de la dévastation complète des Tuileries et du Palais-Royal, on craignait pour le Musée d'artillerie, les bibliothèques, mais surtout pour l'hôtel et les archives des Affaires étrangères; car la foule exaspérée menaçait à chaque instant de se ruer sur l'ancienne demeure de M. Guizot.

Je venais d'exprimer hautement le vœu qu'un

fort détachement de la légion fût envoyé en toute hâte pour occuper l'hôtel et défendre au besoin Tune des plus curieuses collections diplomatiques de l'Europe, lorsque M. Durand Saint-Amand, alors délégué par le gouvernement provisoire pour administrer le 1 er arrondissement de Paris, mort préfet de l'Hérault sous le second Empire, me remit un ordre écrit et motivé, suivant lequel je devais me rendre sur-le-champ à la tête d'un détachement nombreux aux Affaires étrangères pour y renforcer le poste et occuper l'hôtel des archives dépendant de ce ministère, dont le commandement intérieur « était confié à mon zèle et à mon patriotisme. » Cet ordre était rédigé dans les termes suivants qui portaient le cachet de 1792 : « Au nom du salut public, nous,

maire du 1 er arrondissement, mandons et ordon-

nons au citoyen Beaumont-Vassy, de se transporter sur-le-champ au ministère des Affaires étrangères à la téted'nn détachement de la l re légion; d'occuper l'hôtel, de préserver par tous les moyens en son pouvoir les archives et toutes les dépendances de cette propriété nationale, dont la

garde lui est confiée ; requérons tous les bons citoyens de lui prêter main-forte, etc., etc. »

Muni de cette pièce, je parlis aussitôt à la tôle d'un assez nombreux détachement. Un élève de l'École polytechnique qui était venu offrir ses services se joignit à nous et nous primes rapidement le chemin du boulevard des Capucines, encore tout hérissé de barricades qui venaient jusqu'à la Madeleine. Sur la porte de l'hôtel des Affaires étrangères était écrit en grosses letires à la craie blanche : a Ambulance, respect aux blessés ; » deux factionnaires en blouse en gardaient l'approche et dans l'intérieur de la cour on apercevait quelques schakos de la milice citoyenne au milieu d'une foule de casquettes révolutionnaires. Je me hûte d'ajouter que ces auxiliaires nouveaux étaient aussi , pour la majeure partie, des défenseurs de l'ordre et que pendant les journées difficiles que nous eûmes à passer alors la confiance que j'avais mise en eux était une confiance bien placée.

Après avoir renforcé ce poste, je me dirigeai vers le petit hôtel qui formait alors dans la rue

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