‹ Les salons de ParisChapitre 13 sur 23 · DE M. DE I.ANCY · texte numérisé non relu

DE M. DE I.ANCY

dv critique sur les livres et sur les pièces de lliéàtre. Étoiuiée de ce phétiomène, je lui en demandai un jour l'explication. Voici ce qu'il me ré|)ondit :

« Quand je critique un ouvrage, je me dis : Si mon frère ou mon meilleur ami venait me lire une de ses compositions, et me demandait de lui dire, en mon âme et conscience, ce que je trouverais à reprendre à son œuvre et ce qui pourrait l'améliorer, qu'est-ce que je lui dirais? et comment m'y preiidrais-je pour lui faire comprendre ma pensée sans blesser sa vanité par mes critiques et sans attrister son esprit par le décoiu'agement? Alors, je me mets à écrire comme je me mettrais à parler à un auteur aimé par moi, et je lui dis la vérité comme je voudrais qu'on me la dit à moimême en pareil cas. »

Je donne celte méthode à méditer à nos aristarqiies.

Mais je ne leur donnerai pas i)0ur modèle un antre journaliste que je vis aussi chezM. de Lancy, cl qui était pourtant un homme d'un esprit remarquable, M. L y. riji ! celui-là, c'était une

position originale que la sienne, et il faut une ci-

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vilisation bien, bien avancée, pour produire de pareils fruits. Dieu sait sur quels arbres ils poussent et ce qu'on y enta pour leur faire rapporter de

ces fruits-là! M. L y, un tout petit homme fort

laid, attaché particulièrement au ministère de l'intérieur, était chargé de répondre dans les journaux du gouvernement aux articles de l'opposition, de détruire leurs arguments, d'anéantir leurs accusations et de les attaquer eux-mêmes, soit avec leurs écrits, soit avec les actions qu'ils croyaient ensevelir dans la poussière des temps passés. M. L y, ayant pour auxihaires les investigations de la pohce, savait les secrets de chacun et s'en servait habilement pour déconcerter l'ennemi. Mais le plus singulier de l'affaire, c'est que, l'opposition de ce temps-là n'étant guère qu'une chasse aux fortefeuilU's ^ lorsque celui qui attaquait le ministère était plus adroit que le ministre, qu'il trouvait le défaut de la cuirasse, le renversait et prenait sa place, M. L y continuait auprès de lui le rôle qu'il jouait sous son prédécesseur ; il défendait tous ses actes et gardait les attaques, jadis dirigées contre lui, pour le ministre tombé, qui se plaçait naturellement dans les

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rangs de l'opposition ; alors tout ce qu'il avait de malicieux argiunents, de vives récriminations, d'adroites ruses pour dérouter l'adversaire, était mis en usage, et parfois la connaissance que l'habile journaliste avait acquise du fort et du faible de l'homme au pouvoir pendant qu'il lui servait d'interpr^e l'aidait à le vaincre quand il combattait contre lui. Cependant il arrivait parfois que le ministre déchu reprenait cette puissance qu'on lui avait arrachée. Vous croyez peut-être que c'en était fait de M. L y? Point!... le ministre continuait à se servir pour sa nouvelle défense de ce même M. L y, et le journahste, regardé comme indispensable à cause de la féconde sagacité de ses attaques et de ses \ictorieux arguments pour ou contre... restait l'épée... non, le stylet largement payé du ministre, quel qu'il fût, pour riposter aux stylets affdés de l'opposition. Ob ! les mœurs parlementaires n'étaient pas les mœurs chevaleresques où les Français ne se battaient qu'avec flrwes courtoises! U. L y recevait en argent tout ce qui manquait à Ihonueur de ces combats ; il était donc fort riche, mais fort malheureux ; ce qui lui manquait le iQurmentak

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au point de lui ôtor toute satisfaction de ce qu'il possédait. Le luxe et les plaisirs l'entouraient sans ^ju'il en jouît ; il souffrait intérieurement, et ceux qui vivaient prés de lui savaient quelle tristesse profonde et douloureuse glaçait tout à coup, à une table somptueuse, dans son élégante voiture et à côté de la jeune et jolie femme qu'il épousa dans ses derniers jours, la gaieté vive et spirituelle qui avait brillé jadis dans toutes ses joyeuses paroles. Il demanda plus d'une fuis au ininisti'e qu'il défendait quelque place honorable : elle lui fut refusée ; mais, l'eût-il obtenue, l'honneur est dans l'homme lui-même, et rien de ce qui l'entoure ne peut forcer personne à l'estimer s'il ne le mérite pas, comme rien ne peut le consoler de la perle de cette cr^time.

Est-ce qu'à tout prendre, ce qu'il y aurait de plus habile pour le Ijonheur, môme en ce monde, serait encore d'être honnête lionnne?

Ce bon M. de Lancy, qui était aussi honnête qu'aimable, garda la douce gaieté de son esprit jusqu'au jour où la maladie vint le hapjjer. Aussi c Mix qui l'aimaient et lestimoienl ne ccssérent-ils jamais de remplir son salon.

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