‹ Les salons de ParisChapitre 16 sur 23 · DE M. DE I.ANCY · texte numérisé non relu

DE M. DE I.ANCY

d'argent de leurs œuvres, en sens inverse du plus ou moins de mérite qn'on pouvait y trouver, et du temps qu'on y avait mis. Ainsi l'ouvrage sérieux écrit avec soin, (|ui a demandé de longues études, de profondes réflexions, un temps considérable à méditer et à écrire, et qui peut être d'une grande utilité, ne rapporte presque jamais d'argent à son auteur, ou Ini en rapporte si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. Mais, à mesure que les œuvres perdent en valeur réelle, elles sont payées davantage, et les choses tout à fait grossières et grotesques ont plus de chances qu'aucune autre de valoir de l'argent à leur auteur. 11 racontait, à l'appui de ce système, qu'étant un jour à déjeuner chez un restaurateur avec un ami et lui développant ce texte-là, ils virent tout à coup la foule se presser autour dun crieur public qui vendait l'histoire d'un merveilleux animal produit d'une poule et d'un lapin.

— Écoutez-moi, dit M. de Lancy à son ami, j'ai envie de faire un pari avec vous. C'est que, si j'écrivais une .stupidité dans le genre de ce qu'on proclame là devant nous, je gagnerais plus d'argent que ne vous en rapportera l'excellent volume

que VOUS allez faire paraître, et dont vous venez de me lire dos fragments.

— Essayez, dit l'ami.

— Essayons, reprit M. de Lancy, car je veux que vous soyez de moitié.

— Je veux bien, répondit en riant lécrivain sérieux; mais moi, je ne saurais pas trouver de folie de ce geiu'e, et je doute que vous en trouviez.

— Moi... dit après un moment de réflexion M. de Lancy, pas plus que vous je ne saurais imaginer dépareilles choses, nous ne ferions rien qui vaille; aussi ce ne sera pas nous qui inventerons quelque chose.

— Qui donc, alors? s'écria l'ami déconcerté.

— Qui? ma portière.

— Connnent?

— C'est fait.

— Est-ce possible?

— Oui, j'ai ce qu'il nous faut, une histoire stupide qu'elle m'a racontée ce matin en m'apportant mes lettres, et que nous intitulerons : Le man qui a rendu des corbeaux vivants.

— Excellent titre; mais l'histoire?

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— L'histoire? juste ce qu'il nous faut, vous dis-je.

— Vraiment.

— Elle n'a pas l'ombi-e du bon sens; mais vite, mon ami, sonnons, faisons chercher du papier, demandons des plumes et de l'encre, et ne sortons d'ici que pour porter le manuscrit à l'imprimerie.

Ce qui fut dit fut fait... l'histoire n'était ni bien nouvelle ni bien jolie. Une femme avait dit à sa voisine que son mari, pris de vomissements, avait rendu quelque chose d'aussi noir qu'un corbeau, et cette voisine avait raconté à une autre portière que le mari de son amie avait rendu un corbeau; à la porte voisine, on dit deux corbeaux, et, déporte en porte, un autre corbeau ajouté avait accru le nombre des corbeaux au point que, dans la soirée, il y en avait autant que la rue avait de numéros.

Il fut donc crié dans les rues de Paris :

" Histoire merveilleuse du mari de la rue Mouffetard, quia rendu trente-neuf corbeaux vivants! «

Et ce joli ouvrage, qui se vendait deux sous, fut vendu dans une journée à un tel nombre dcxemplaires, qu'il rapporta neuf cents francs, tous frais

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payés; de plus, de la gaieté poui- longtemps, et inêine des plaisanteries pour toujours, car M. de Lancy en riait encore de bon cœiu' dans sa vieillesse en répétant que c'était tout ce que la littérature lui avait rapporté.

Cette vieillesse aimable, nous l'avons vue finir entourée d'amis et d'amies. La marquise de Guadalcazar, bonne et spirituelle Française, veuve d'un grand d'Espagne; madame de BoUy, dont la conversation pleine d'esprit, de finesse et de malice, secondait merveilleusement les aimables el piquantes saillies de M. de Lancy, et faisait mieux ressortir encore la bonté qui les accompagnait toujours, étaient conmie moi fidèles à ses charmantes soirées.

Ces réunions furent inteiTompues par la cruelle maladie qui vint frapper le maître de la maison. Cette maladie dura longtemps; elle attrista profondément ses amis, mais ne lassa jamais la patience d'un frère qui se dévoua tout à lui... Ce excellent et honnête M. de Lancy devait être entouré de dévouement et d'honnêteté... Dans un de ces tristes moments qui précédèrent sa mort, et où sa pensée commençait à lui échaj)per, il prit

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