KE M. DE I.ANCY
un jour dans son secrétaire des billets de baniiue <|u'il chiffonna et jeta aux mains de son domestique, en lui disant d'emporter cela... Ce brave homme s'empressa d'aller remettre le tout an frère de M. de Lancy. Il y a dans le bien comme dans le mal quelque chose de communicalif; en s'améhorant soi-même, on travaille aussiii rc»dre les autres meilleurs : le vieux serviteur avait fini par ressembler à son inaitre.
M. de Lancy mourut le 12 septembre 1856.
Un cortège nombreux suivit son convoi. Ceux qui l'avaient connu dans les salons disaient : <( C'était un homme charmant ! » ceux qui avaient eu affaire à lui ajoutaient : « C'était ini honnne de bien! «
MADOIE RÉCÂMIER
Le pauvre de Ilyde-Park. — La maison d'AuleuiL — Le président du conseil des minisires. — Royauté de madame Récamier. — Cliateaubriand, le petit chat et la sonnette. — M. Ballanche. — M. Ampère. — M. le duc de Noailles. — M. et madame le .Normand. — Mots de (Chateaubriand au sujet du mariage. — Sa tragédie de Moise. — Vieillesses pénibles, vieillesses heureuses.
Sterne raconte qu'étant un jour en observation à Hyde-Park il vit une espèce de pauvre honteux s'approcher de ceux qui se promenaient dans le royal jardin; il leur parlait à l'oreille, et an premier mot ils s'arrêtaient ; sa prière était écoutée avec intérêt, bientôt même on voyait mettre la main à la poche ces passants plus ou moins distraits, plus ou moins pressés ; ils venaient de traverser, sans être émus le moins du monde, un groupe de men-
JtW LE SALO.N
(.liants qu'on voyait à la porto du jardin et qui exposaient leurs misères les plus douloureuses par les plaiiiles les plus touchantes ; et cette générosité qui prodiguait l'aumône à un mot, après s'être refusée à écouter des supplications, étonna le philosophe observateur, qui fut curieux de connaître (piels moyens éloquents le pauM'e honteux mettait en usage pour toucher en un instant les cœurs les plus endurcis et les intéresser à ses infortunes. Il faut, disait le moraliste, que son malheur soit bien réel et même bien extraordinaire, pour qu'il intéresse ainsi successivement toutes ces personnes, f(ui sûrement diffèrent entre elles de caractère, d'idées et d'habitudes. Que peut-il leur dire? Ces l'éflexions le menèrent naturellement à une curiosité qui voulut se satisfaire : c'était une étude du cœur humain qui tentait son ingénieuse sagacité. Sterne fut donc, tout doucement et en évitant d'attirer l'attention, s'asseoir derrière l'arbrele plus voisin de l'endroit où le solliciteur habile exerçait son industrie; il vit bientôt arriver à la promenade d'un air distrait et le nez au vent un de ces officiers qui passent à Londres un congé longtemps demandé et viennent y perdre quelques illusions de plaisirs
DE MADAME RÉCAMIEH. Itiil
et d'avancement, ayant d'ordinaire lenrs cervelles aussi vides d'idées que leurs bourses vides d ;irgoiit; pour cette fois, dit le philosophe, mon homm.' y perdra sa peine, et toules ses phrases les pliis poétiques ne lui vaudront pas un scheliing... Mais le pauvre eut un air souriant, et, se soulevant pomarriver à l'oreille de l'officier, dont la taille ét;iit aussi développée que possible par l'habitude df la tenue militaire :
— Mon général, lui dit-il à voix basse, je suis tellement troublé par le respect et l'admiration ■pir m'inspire votre prodigieux courage, que j'onlili. toute ma misère, dont j'aurais voulu vous parli-i
Le capitaine s'arrêta.
— Ah! oui, arrêtez-vous, que j'aie le bonlin/r de contempler un des grands hommes de n(Mi'e pays !
Le capitaine mit la main à sa poche aplatie.
— J'oublie, reprit le mendiant, oui, j'oiihll.' dans ma joie et dans mon admiration que je un pas mangé depuis deux jours !
Il y avait dans le regard cl dans toute la ton no du pauvre un tel sentiment d'enthousiasme ( <uitenu, que le capitaine, ému à son tour, écart.) la
petite monnaie de cuivre que sa main tenait déjà, et que la dernière pièce d'argent qui restait dans sa poche moins garnie que celle du demandeur passa immédiatement dans cette main dont le geste ressemblait encore à un point d'exclamation.
Cette petite scène se renouvela constamment avec peu de variation dans la forme ; il n'y avait que le sujet de l'admiration qui changeait suivant l'apparence de ceux qui passaient. Mais le sentiment de l'oubli de soi-même devant la joie de contempler quelqu'un dont la vue absorbait toutes les émotions du quêteur était toujours semblable et amenait toujours le même résultat.
La recluse de l'Abbaye-aux-Bois avait lu Sterne, ou son instinct lui avait révélé que l'orgueil et la vanité sont toujours le point vulnérable par lequel on peut dominer l'espèce humaine.
Depuis le premier jusqu'au dernier des écrivains ou des artistes, tous entendirent de la bouche de madame Récamier cette même formule admirative, le jour où ils la virent pour la première fois. C'était avec une voix faible et tremblante qu'elle leur disait :
— L'émotion que j'éprouve à la vue d'un
homme supérieur ne me pennct pas de vous exprimer comme je le voudrais toute mon admiralion, toute ma sympathie... Mais vous devinez... vous comprenez... Mon émotion en dit assez...
Cette formule laudative, une espèce d'hésitation calculée, des phrases interrompues et des regards doux et troublés faisaient ressentir à celui qu'on recevait ainsi une véritable émotion, en échange de l'émotion factice qui l'accueillait.
Ce fut à cet artifice de flatterie universelle toujours le même que madame Récamier dut ses plus grands succès et l'avantage de réunir autour d'elle les hommes éminents de notre époque.
11 faut ajouter que cela se disait à voix basse, n'était jamais entendu que de celui à qui elle parlait et qu'elle y mettait une grâce infinie ; car madame Récamier, qui n'avait pas l'esprit de conversation, avait au suprême degré l'adresse et l'habilité de l'esprit dans ses combinaisons pour arriver au but qu'elle se proposait ; quand elle avait décidé que tel homme remarquable ferait partie de ses réunions, les fils imperceptibles qu'elle tendait sur toutes ses routes étaient innombrables, et bien adroit celui qui savait y échapper.
ITÎ I.E SALO?J
On alant menti de nos jours, que ceux qui diiMiii la vérité sur notre époque courent grand ii>que de passer pour menteurs. Quant à moi. quelles qu'aient été mes relations, bonnes ou mauvHisos avec ceux dont je parle, je m'impose le devoir deles juger impartialement. Le sentiment de l.:i justice est la probité de l'esprit.
•le crois donc que celui qui, dans ses paroles ou Sfs écrits, refuse une part de l'éloge dû à quelqu'un est plus coupable que le voleur prenant une part fit- son argent. Mais l'éloge de ce qui est blâmable me parait aussi injuste que les critiques sur ce qui esj bien ; les deux cboses sont également nuisibles, et ceux qui les font également méprisables. L'Alrcv/p de Molière a parfaitement raison sur ce pointlà. Est-ce qu'il est permis de se servir de fausse uionnaie?
.l'ai longtemps étudié l'habileté avec laquelle nia- ♦lame Récamier amenait les autres à subir sa volonté. C'était une étude curieuse que celle de cette V mité qui ne s'oubliait pas un moment, mais qui Ml' se livrait jamais et qui employait les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour tirer (Kuii de la vanité de ceux qui l'approchaient.
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Lorsqu'il convenait à ses projets d'attirer chez elle un homme distingué, elle se liait avec femme, enfants, amis et connaissances, quitte à les écarter ensuite quand le hul était atteint ; rien ne lui coûtait pour y arriver : c'étaient des courses du matin , des visites, des voyages ! L'un de ces travaux les plus minutieux, les plus persévérants, eut lieu sous mes yeux, et j'eit suivis toutes les péripéties avec intérêt, à mon grand amusement. 11 s'agissait d'enserrer dans le cercle de son intimité un homme illustre dont la situation politique était des plus éminentes. Oh ! le hut était digne de grands sacrifices. .Aussi on ne les épargna point; on finit même par louer une maison de campagne à x\ulenil, pour l'été, car les fatigues de la vie politique y avaient amené l'homme d'État; il cherchait là chaque soir un peu d'air pur et de solitude après une journée laborieuse.
Madame Récaniier loua donc, tout contre cette splendide demeure, une petite et laide maison sans jardin, et, comme c'était, disait-on, pour prendre l'air qu'on venait là, il fut demandé une [•ormissinnde promenade dans le parc du ministre, qu'on connaissait assez pour vouloir le connaître
davantage et qui eùl fait un admirable pendant au fauteuil occupé par Chateaubriand à l'un des côtés de la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois; une fois la permission obtenue, on se promena sans cesse, on fêta la belle-sœur qui tenait la maison, femme d'esprit qui devina tout et en rit avec ses amies ; on cajola les jeunes filles, qu'on fit danser dans des matinées d'enfants ; on avait jusqu'à des gimblettes pour je ne sais quel carlinbien posé dans la famille ! Mais ce fut surtout pour cet illustre ministre qu'on eut recours aux plus flatteuses émotions, à des troubles inouïs, à des admirations exprimées par d'adroites paroles et par de plus adroites réticences, lorsqu'un hasard prévu et cherché amena quelque rencontre dans le parc. Oh ! toutes les ressources furent épuisées et l'on joua le grand jeu. Mais, hélas ! cette fois les peines furent à peu près inutiles, et toute l'habileté échoua ou du moins n'eut pas un succès complet; l'homme d'État, accoutumé aux douceurs d'un autie genre que l'opposition lui lançait chaque matin, était cuirassé contre les paroles. Les flatteries n'atteignaient pas plus que les injures à la hauteur de ses dédains; il fut poli, mais voilà tout;
il n'y eut pas moyen d'amener à des soins assidus Ihomme inflexible dont on eût peut-être vaincu plus facilement la rigidité, si une puissance rivale fort maltraitée depuis dans les Mémoires de Chateaubriand, comme toutes les personnes qui ne se prêtèrent pas aux projets de madame Récamier, n'eût opposé son veto.
On en fut donc pour ses frais dans cette mémorable occasion.
Il est inutile de dire que la petite maison de campagne parut inhabitable, qu'on revint bien vite à l'Abbaye-aux-Bois, où tant de projets menés à bien pouvaient faire oublier un mécompte, et où des espérances de nouveaux succès ne laissèrent pas le temps de s'en occuper.
Il faut ajouter qu'alors madame Récamier avait atteint le déclin de la vie et que la vieillesse est moins heureuse dans ses combinaisons que ne le sont les jeunes années. Moi, je n'ai pas vu les beaux jours de cette jolie figure pleine d'irrésistibles séductions; ce n'est que vers 1840, lorsque quelques ouvrages que j'avais fait représenter avec bonheur sur le théâtre firent connaître mon nom à madame Récamier, qu'elle demanda à une amie
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• |iii nous était commune de m'amener chez elle; .1 celte époque, elle était très-âgée et dépassait xtixanteans; il ne lui restait guère alors de sa beauté ipie des regrets! Sans doute ceux qui l'avaient vue l)t-lle replaçaient eiT pensée, sur ses traits altérés, '•►-> formes charmantes qu'ils n'avaient plus. Moi, |.' II." vis qu'une femme vieille, de taille moyenne et lit' traits délicats; mais, quoique l'art qui présidait ;i >a toilette fût aussi habile que celui qui dirigeait ses paroles, je ne me ligurai point cotte admirable bi'auté qui l'avait rendue illustre 11 était trop tard! l'oiirtant j'avais retrouvé cette beauté passée sur l-s traits de la célèbre madame Lebrun, bien ijuClle fût plus âgée que madame Récamier lorsi|iif je la vis pour la première fois ; mais elle port.;ii( plus vaillamment la vieillesse, et les autres ne -.1 percevaient pas plus qu'elle que h poids des minées lui fût lourd à porter. Ah ! c'est que madame Lebrun avait le goût réel, la passion, le génie il.'s aris et delà littérature, dont madame HécaiiiiiT n'avait que la vanité. La vie de madame Lel-i lin était simple, naturelle et toute remplie d'é- I m- spontanés : la vie de madame Récanner était ("iiipliipiée, calculée; chaque mot y était habile-
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ment combiné pour arriver à un but toujours le même, qui était d'attirer autour d'elle tout ce qu'il y avait de remarquable dans la société. Mais cette pensée constante avait des milliers de moyens poiH' ^'exprimer. L'élude n'en a pas été sans plaisir et sans utilité pour moi ; mais c'était pour elle une fatigue continuelle qui absorbait tout ce qui lui restait de force et de vigueur.
Madame Récamier avait eu , par l'éclatante beauté qu'elle possédait à l'époque du Directoire, cette grande et irrésistible puissance de la femme qui attire à elle, sans le savoir et sans le vouloir, tous les cœurs aimants et tous les esprits qui sympathisent avec le beau. Ce n'est pas seulement comme à une femme que les hommes viennent à celle qui est jolie, c'est aussi comme à un objet d'admiration : on entoure bien, au musée, le tableau supérieur, on court bien à la musique harmonieuse, on cherche bien l'œuvre du grand sculpteur, du grand architecte ! Toute beauté a ses droits, et celle de la fennne est plus sympathique au cœur que toute autre.
Mais les années étaient venues emporter une à une les beautés de la jeunesse, et madame Héca-
ns LE SALOX
niier essayait, comme la plupart des femmes, de les remplacer par des coquetteries habiles.
Toutes ces coquetteries eussent été innocentes si madame Récamier n'eût pas oublié, dans les soins qu elle prenait pour retenir ses amis en leur rendant service, que cela nuisait à d'autres. Mais qui n'oublie pas, pour servir l'amitié, ce qu'exige parfois Vesprit de justice ? Qui n'abuse pas un peu de sa puissance pour détourner au profit de ce qu'on aime des récompenses peut-être mieux placées ailleurs? C'est un plaisir pour le cœur et un triomphe pour la vanité qu'on ne sait guère se refuser !
Mais alors on devient toul-puissant ; car à Paris, dès qu'on a prouvé que l'on possède assez de pouvoir pour imposer une chose injuste, la maison ne désemplit pas. Tout le monde demande quelque chose, et si peu de personnes ont des droits pour obtenir !
Depuis qu'on ne demandait plus à madame Récamier un regard, un sourire, un mot d'amour, on venait lui demander des louanges, des services, des places ; cela valait mieux à ses yeux que l'abandon : elle gardait ainsi une espèce de royauté.
Chère et triste reine! J'ai plus d'une fois sondé les profondes mélancolies et observé les efforts impuissants du déclin de votre règne ! Mais n'aviezvous donc pas vu que, dans notre pays, nul souverain ne gardait sa couronne? Ne saviez-vous donc pas que même celle de la gloire ne tenait qu'à peine sur le front le plus digne de la porter? Chateaubriand, roi par le génie, n'a-t-il jias vu chanceler la sienne, et vos mains, habiles et délicates, ne se sont -elles pas fatiguées à écarter ce qui, sans elles, eût terni son éclat? Mais qui donna jamais sa démission de jolie femme ou de grand homme ?
Ce qui attira plus particuHèrement l'attention sur la retraite de l'Abbaye-au-Bois, ce fut la présence de Chateaubriand; il était le héros... ce n'est pas dire assez, le dieu du salon de madame Récamier; et, dans les dernières années de sa vie, elle avait obtenu qu'il n'irait plus nulle part et ne serait vu par personne, ailleurs que chez elle.
Bien des gens venaient donc là pour lui, et j'avoue que je fus du nouibre des personnes que le désir de voir de prés l'homme à la grande renommée littéraire attira chez madame Récamier;
je crois nue je ne l'aurais pas cherchée sans cela, malgré son invitation. Peut-être sa réputation de beauté m'eût-elle amenée chez elle aux jours de son éclat, tant le beau, sous toutes ses formes, a d'attrait pour moi! Mais ce temps était passé, et rien ne m'a été plus pénible et ne m'a donné une idée plus douloureuse de la triste fragilité des choses de ce monde que le visage flétri et déformé d'une femme qui fut belle : cela serre le cœur et fait mal, tandis que la beauté immortelle de la pensée vous lanime et vous exalte l'âme, à la vue d'une personne dont les œuvres supérieures garderont leur éternelle jeunesse !
Aussi mon cœur battait-il bien fort le jour où je montai pour la première fois l'escalier de madame Piécamier, à l'Abbaye-aux-Bois, où je savais (jue j'allais trouver Chateaubriand.
Le salon où je fus introduite, et où se tenait toujours madame Récamier quand elle recevait, était une grande pièce au premier étage, jtrécédée de deux petites. Le jour y était tellement ménagé et de doubles rideaux clairs et épais faisaient une telle l'ésistance à l'invasion des rayons lumineux, qu il était impossible de rien distinguer en entrant .l'ai
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VU des gens saluer à leur arrivée le philosophe Dallanche en le prenant pour la maîtresse de la maison.
Les réceptions avaient lieu de quatre heures â six tous les jours.
Quelquefois il y avait des invitations nombreuses pour cette même heure du jour. Mais alors une lecture, de la musique, un but enfin motivait la réunion ; la lumière y était de même ménagée avec une telle parcimonie, qu'il était difficile de s'y reconnaître.
J'y ai vu aussi quelques grandes réunions le soir, mais très-rarement, et Chateaubriand n'y paraissait pas, je ne l'y vis qu'une seule fois. Voici à quelle .occasion :
M. de Fresnes avait composé de la très-belle musique sur un opéra intitulé : Cijinodocée, dont le sujet, tiré des Martyrs de Chateaubriand, avait été arrangé avec beaucoup d'art par M. Pitie-Chevalier; cette musique, harmonieuse et savante, fut très-bien exécutée par des artistes et fit^un grand effet. On avait convoqué tous les connaisseurs, amateurs et juges compétents ; la presse fut invitée à prendre part à la fête et à se montrer
un peu indiscrète en dévoilant au public les mystères de cette bienheureuse retraite soi-disant cachée : elle y était représentée par ses rédacteurs les plus fameux, MM. Jules .lanin, Théophile Gantier, Edouard Thierry, Fiorentino, Francis Wey, Léon Gozlan, etc.
Je vis ce jour-là, pour la première fois, une personne tout aimable, mademoiselle d'Ângeville. On connaît le courage qu'elle déploya en montant au sommet du mont Blanc. Son caractère a, de plus, des qualités qui ne sont pas connues de tous et qui lui ont valu de sincères amitiés.
Chateaubriand, pendant cette soirée, se tint constamment dans une petite pièce qui précédait le grand salon. On y entendait à merveille la musique; mais robscurilé y était telle, qu'on ne le voyait pas, lui, le héros de la fête.
Lorsqu'on parvenait à grand'peine jusqu'à lui, il passait son temps à s'excuser d'être dans un salon à celte heure, ce qui était contraire à ses habitudes, car il arrivait d'ordinaire à l'Abbayeaux-Bois vers trois heures, et prenait alors le thé avec madame Récamier en têle-à-tète, la porte étant fermée pour tout le monde.
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A quatre heures, cette porte s'ouvrait, et ceux qui arrivaient trouvaient invariablement le grand homme assis au côté gauche de la cheminée, dont la maîtresse de la maison occupait la droite. Quelques habitués venaient là tous les jours, puis un uombre considérable de visiteurs arrivaient successivement. On causait à mi-voix, comme s'il y avait eu un malade dans la chambre. Si une parole trop élevée se faisait entendre, c'était un mouvement de surprise générale qui semblait dire : Quelle est cette personne lualapprise, étrangère à notre société d'un ordre supérieur, et qui n'est pas digne d'en faire partie? Malheur à qui n'eût pas su comprendre !
Chateaubriand restait quelquefois longtemps sans dire un mol ; mais sa physionomie avertissait de l'intérêt qu'il prenait à la conversation lorsqu'elle lui plaisait... et il la dominait même <|uand il ne s'y mêlait pas. Car, lorsqu'elle ne lui était pas agréable, il ne se gênait point pour s'y montrer tout à fait indifférent et s'occuper d'un petit chat assez laid qui dormait sur une chaise basse, placée à côté de la sienne, et seiublait le garder et écarter ceux qui auraint été tentés de
se mettre à portée de lui parler particulièremenl . Ce cliat de gouttière, admis au salon, avait, comme toute chose, sa raison d'être là. Car rien ne sefaisait pour rien dans cette maison, et le calcul passait partout. Si les caresses données au chat par la maiu nonchalante du grand homme ennuyé se prolongeaient par la continuité de la conversation... un aulre mouvement plus explicite annonçait bientôt un surcioit dennui et un commencement d'impatience ; le chat était abandonné et les doigts agités du héros promenaient leurs extrémités d'une façon fébrile sur le gland d'une sonnette qui tombait à eôté de la cheminée ; et, bien que. sans doute, nulle explication n'eût appris à madame Récaniier que ce mouvement fût l'expression de la dernière limite de l'impatience causée par la conversation d'un ennuyeux, il est certain que la maîtresse de la maison trouvait toujoui'.s alors un moyen d'avertir le causeur malencontreux que le moment était venu de mettre des bornes à son éloquence.
Celte petite scène s'est renouvelée bien des fois (levant moi.
Cependant Chateaubriand, vieilli, ennuyé, dé-
courage, avait encore dans l'âme des cordes sensibles qui tout à coup résonnaient quand on venait à les toucher. Alors il parlait avec un enthousiasme comniunicatif. Sa voix vibrante, sonore et douce avait des accents enchanteurs, et une façon >i distinguée et si gracieuse de prononcer certains mots, que ses séductions étaient irrésistibles. Sa tête, trop longue pour sa petite taille, avait une beauté noble et intelligente dont le charme était inexprimable ; on ne pouvait le voir sans deviner un honune supérieur, l'entendre sans être séduit par ses paroles.
On se demandera peut-être comment il se fit qu'il n'entraina jamais la majorité à son avis lorsqu'il parla à la Chambre des pairs.
C'est que, sans doute, les hommes qui la composaient étaient presque tous armés contre lui de la crainte d'en élre dominés. Sa supériorité les effrayait, ils se tenaient en garde et se révoltaient contre une personnalité rayonnante ; car, il faut le dire, Chateaubriand lut un des premiers fervents de ce culte moderne qu'on pourrait appeler l'adoration perpétuelle de soi-même, et qui a été la religion exaltée des écrivains de nos jours;
mais il y portait cette grâce d'un homme du monde et cette finesse d'un homme d'esprit qui arrêtent l'orgueil sur les confins du ridicule.
Il a dit lui-même : « Si on m'accuse de me glorifier, je répondrai qu'il faut à présent agir avec la société comme on le fait dans un estaminet, où l'on est obligé, pour ne pas être étouffé, de repousser avec sa fumée la fumée d'autrui. »
Les habitués de chaque jour, chez madame Récamier, étaient, à l'époque où je la connus, outre Chateaubriand :
Ballanche, qu'une loupe défigurait et qui n'était guère plus agréable à entendre qu'à voir ; un défaut de prononciation et des distractions continuelles ne lui permettaient pas d'achever une seule phrase. C'était toujours une énigme à de- \iner.
M. David, qui n'avait nulle célébrité, mais qui était un excellent homme, dévoué de tout cœur à madame Récamier.
M. E. de Fresnes, parent de la maîtresse de la maison, jeune, vif, d'un esprit actif et créateur, qui composait de la belle musique et inventait une manière de voyager dans les airs; mais il par-
lait peu : son extrême jeunesse uosait se produire avec tout son mouvement devant la respectable immobilité de l'illustre vieillard.
M. Ampère gardait seul son aimable naturel ; la célébrité de son père lui avait valu, tout enfant, l'avantage de vivre près des grandes renommées sans en être troublé. C'était bien l'esprit le plus agréable de la société réunie là : une verve tempérée par le bon goût, des saillies toujours bienveillantes et une gaieté continuelle en faisaient la joie de la maison. Malheureusement il avait pris tout à coup la passion des voyages. L'Orient l'attira. Il partit, et de ce jour l'intérieur de ce salon devint triste et sombre. La joie n'y apparaissait qu'à de rares intervalles et n'y restait pas longtemps.
Quant aux visiteurs qui venaient souvent sans cependant être là tous les jours, ils étaient innombrables. Nous citerons d'abord :
M. le duc de Noailles, maintenant de l'Académie, et qui a, dans deux beaux volumes pleins d'intérêt, élevé un véritable monument à madame de Maintenon.
.M. le comte de Vérac, pair de France.
M. Hochet, ancien ami de madame de Staël.
M. Sainte-Beuve, cet écrivain si spirituel et cet historien charmant de toutes les gloires httéraires de notre pays ; mais il cessa d'y venir plusieiu's années avant que le salon se fermât.
E. de Loménie, cet aimable professeur qui est un écrivain distingué.
Peu de femmes venaient habituellement aux petites réceptions de quatre heures ; on n'y voyait guère que madame le Normand, nièce de madame Récamier, charmante femme remplie d'un mérite réel. Elle faisait les honneurs de la maison de sa tante et contribuait à l'agrément de la société, ainsi que son mari, dont la conversation est des plus aimables et des plus intéressantes.
Plus rarement venaient ensuite quelques grandes célébrités littéraires et politiques, telles que M. de Tocqueville, cet illustre écrivain qui comprend également le passé et l'avenir de la France, et qui, étranger à toute intrigue ambitieuse, ne porte au cœur que l'amour du bien ; M. de Salvandy, loué par les larmes qui entourèrent ses funérailles ; M. Pasquier, M. Lebrun, iM. de Montalembert, M. de Fallou.x, et bien d'autres : car, dès
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qu'on était désigné à l'attention publique, il ialiait arriver là.
Aussi toute la littérature y a-t-elle passé, mais une grande partie n'y revint pas; les littérateurs sont curieux, ils veulent voir tout ce qui attire l'attention, mais ils ont des fiertés qui ne leur permettent pas d'humilier leurs prétentions dans un culte continuel do-vant un écrivain, quelle que soit sa supériorité, fût-ce même Chateaubriand... ;il trônait dans ce salon de façon que Beyle (Strndall), après l'avoir vu chez madame Récamier, l'appelait plaisamment le grand Lama.
Chez madame Récamier, il fallait à toute force parler de gloire et de renommée ; le salon était un temple dont la maîtresse partageait les honneurs ■iivec Chateaubriand, On y brûlait un encens continuel pour tous deux, encens nécessaire si l'on voulait être bien reru, mais dont la vapeur semblait l'atmosphère naturelle : on ne vous savait pas gré d'y contribuer ; il y avait même des jours où Chateaubriand se montrait si dédaigneux et si <légoûté de toute chose, qu'on se sentait atteint d'un véritable découragement auprès de lui.
Cependant il arrivait parfois qu'après avoir été
très-longtemps sans rien dire et sans avoir l'aii de faire attention aux paroles des autres il lançait une phrase vive, colorée et énergique comme une espèce de résumé de la conversation ou comme une expression involontaire de l'effet qu'elle avait produit sur lui .
Un jour, j'arrivai gaiement dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois vers cinq heures ; l'on m'y fit un accueil empressé, et l'on m'interrogea tout de suite sur ce que j'avais pu voir ou recueillir des choses du monde, car dans aucun lieu de Paris l'on n'était plus curieux et mieux instruit que là des bruits de cette société qu'on était censé vouloir y fuir ; on savait, avant que j'y fusse arrivée ce jour-là, que j'avais été, la veille au soir, à une fête particulière qui éveillait la curiosité, et il fallait que j'en racontasse tous les détails. Je m'empressai de le faire.
Cette fête se composait d'une messe ennnisique le matin, d'un grand dîner plus tard, et d'un trèsbeau bal pour la soirée ; tout cela était destiné à célébrer la cinquantième année de mariage du père et de la mère d'iui des plus illustres avocats de Paris, M. B... Je racontai tout ce qui s'était
DE MADAME HÉCAMlEn. igi
passé : les plus hautes notabilités du barreau, les illustrations littéraires, les noms historiques du faubourg Saint-Germain, avaient paru à l'église ; la famille nombreuse, enfants et petits-enfants, avaient chanté au dîner les refrains de chansons composées pour la circonstance : puis j'ajoutai que le soir au bal, qui était des plus brillants et qui fut ouvert par les deux vieux époux, j'avais éprouvé une véritable émotion que j'exprimais aux personnes qui étaient autour de moi, en disant : Un demi-siécle d'affection, de confiance, où toutes les peines ont été en connnun, où la vie a été double et une en même temps, et où l'on appuie les pas chancelants delà vieillesse sur ce même bras qui vous entraînait aux jours brillants des belles années ! ... Je ne finis pas ma phrase ; mes regards s'étaient croisés avec un regard ironique et un singulier sourire qui se faisaient remarquer sur le malicieux visage d'une des plus grandes illustralions de la magistrature ; celui dont le sourire m'interrompait ainsi est certainement un des hommes qui ont le mieux personnifié l'esprit vif, net, frondeur et plaisant du vrai Parisien. Ses sarcasmes eurent à la Chambre des députés un grand
retentissement ; tout le monde devine M. Dupin. Son expression moqueuse m'avait fait pressentir quelque chose d'inconnu, même avant qu'il se fût approché pour me dire :
— Ne vous attendrissez pas ainsi sur cette constante intimité de cinquante années ; car, pendant cette époque, ils ont été, volontairement, trentecinq ans séparés !
J'achevais à peine ce récit, que Chateaubriand s'écria en riant :
— Et sur les quinze ans qu'ils vécurent ensemble ils en passèrent au moins quatorze à se disputer : voilà le mariage !
Ces mots jaillissaient du fond de son cœur, les Mémoires d'Outre-Tombe en font foi.
Lui aussi, Chateaubriand, avait vécu plus de trente années séparé de sa femme. Il s'en était éloigné forcément, lorsque la llévolution l'avait décidé à quitter la France ; plus tard, il pensa saus doute, en y rentrant, qu'ayant adopté une partie des idées révolutiomiairos, il ne devait rien revendiquer de ce qu'elles lui avaient fait perdre, et il mit son mariage au nombre des privilèges anéantis. Cependant, trente années plus tard, ministre
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dos affaires étrangères sous la Ueslauialioii, il crut devoir restaurer aussi son mariage en niêine temps que d'autres usages perdus qu'on essayait alors de rétablir, mais il ne cachait point ce que ce rapprochement avait eu de fâcheux ; il s'y soumit et ne s'y résigna pas. Ses plaisanteries furent une protestation.
Un jour, il avait oublié qu'il était cinq heures et demie, moment où il se retirait de chez madame Hécamier. Cet oubli était d'autant plus facile , qu'un vase de fleurs remplaçait la pendule sur la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois. Mettant ainsi ce que la nature offre de plus gracieux à la place de ce qu'il y a de plus triste sur la terre, la preuve de la rapidité de ce temps qui est la vie, la maîtresse de la maison le faisait oublier, et il fallait avoir recours furtivement à sa montre poui' se souvenir qu'il l'iiyait là comme partout. LU jour donc Chateaubriand ne se souvint qu'il était attendu par sa femme (|u'à six heures, moment où l'on devait se mettre à table exactement.
— 0 ciel ! s'éciia-t-il, j'arriverai trop tard !
Puis, s'arrélant à la poile, avant de sortir, il ajouta en riant :
— Moi, je n'ai jamais faim avant sept heures. Mais madame de Chateaubriand a toujours envie de dîner à cinq ; alors nous avons décidé que nous nous mettrions à table à six hem'es précises; comme cela, nous sommes tous deux contrariés ; c'est ce qu'on appelle faire bon ménage !
Et il sortit en riant, bien sûr d'être grondé,, nous dit madame Récamier dés qu'il fut parti.
Après son diner, il restait quelques instants avec madame de Chateaubriand, puis se retirait dans sa chambre, où il se couchait à neuf heures tous les jours depuis plusieurs années ; il ne lit pas même exception le jour où l'on représenta pour la première fois sa tragédie de Moïse à l'Odéon. La pièce, où se trouvaient de grandes beautés, était mal faite comme œuvre théâtrale et ne pouvait guère réussir sur la scène à une époque où l'on exigeait encore de la raison, de la vraisemblance et du bon sens. Mais Chateaubriand ne résista pas aux flatteurs maladroits qui lui conseillèrent de tenter l'épreuve. Cependant ce peu de succès lui fut désagréable, bien qu'il en plaisantât luimême. Voici ce qu'il racontait un jour devant moi :
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— Je m'étais couché, disait-il, ne voulant rien changer à mes habitudes, alîn qu'on ne me crût pas occupé de cette représentation. Mais, ajoutaitil en souriant, le fait est que je ne m'endormis pas et que j'attendis avec impatience l'arrivée de mon vieux valet de chambre que j'y avais envoyé en lui recommandant de bien voir et de bien écouter pour me dire tout ce qui se serait passé. . . ,I'atlendis longtemps son retour, ce qui me fit augurer que la pièce avait été jusqu'à la fin, et j'en étais arrivé à me moquer de moi-même qui m'étais refusé à recevoir des nouvelles de mon ouvrage par mes amis, juges compétents, et qui attendais avec anxiété l'avis de mon domestique, lorsqu'il entra brusquement, s'excusant d'aniver si tard sur la longueur du spectacle, mais ne disant rien de ce (jui était advenu. Il fallut donc l'interroger.
— Eh bien, comment cela s'est-il passé? deinandai-je en affectant l'indifférence.
— Parfaitement, monsieur le vicomte... On avait bien essayé de faire un peu de bruit.
— Pendant la tragédie?... m'écriai-je involontairement énui.
— Oui, monsieur le vicomte, pendant la Iragé-
die. Mnis cela n'a pas été long, et l'on s'est remis en gaieté.
— En gaieté? pendant la tragédie? répélai-je avec surpiise.
— Oh! oui, monsieur le vicomte, je vous en réponds qu'ils étaient contents au parterre où je m'étais placé, car ils n'ont plus cessé de rire jusqu'à la fin et en disant des mots si drôles, que j'ai joliment ri aussi !
Mon premier mouvement fut de brusquer i\n peu le pauvre homme et de repousser ses soins, qu'il m'offrait de tout son coeur, tant je me sentais dans une disposition désagréable ; mais j'eus le bon esprit de la vaincre, ajouta Chateaubriand. Je le retins lorsqu'il s'éloignait tout déconcerté; je lui fis, du ton amical que j'employais d'ordinaire avec ce vieux serviteur, quelques nouvelles questions siu- l'effet delà représentation, et il revint de nouveau sur les facéties auxquelles la pièce avait donné lieu de la part des plaisants du parterre; mais, cette fois, je finis par rire avec lui; et, revenu ainsi à ma bonne humeur, je m'endormis profondément quelques instants après.
L'aimable naïveté de ce récit de Chateaubriand
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m'émut bien plus que le charlatanisme qui l'entourait trop souvent, et notamment les jours où il faisait, dans une petite réunion choisie et à des heures particulières, quelque lecture de ses Mémoires à rAbbaye-aux-Bois ; on ne peut imaginer tout l'art qui présidait alors au choix des auditeurs, à celui du morceau lu devant eux, aux insinuations adroites sur ce qui devait être répandu dans les salons ou propagé par les journaux ; s'il y avait eu une pareille habileté de mise en scène dans la tragédie, elle aurait été aux nues !
Il y avait dans Chateaubriand de véritables grandeurs, celle de l'inteUigence d'abord, et aussi celle d'un noble cœur; son âme était susceptible d'un véritable enthousiasme pour le beau en tout genre, d'un rare courage moral, d'un sincère dévouement à ceux qu'il aimait, et d'un vrai désintéressement. S'il montrait parfois de l'orgueil dans son génie, on ne voyait jamais que de la simplicité dans ses vertus.
Naturellement la peinture du salon de madame Récamier est remplie, comme l'était le salon luimême, de la présence de Chateaubriand : il était de ceux qui tiennent giande place 1 D'ailleurs, à
l'époque où je fus dans cette maison, madame Récamier s'absorbait elle-même dans l'existence du grand écrivain dont la société habituelle était sa gloire et son bonheur ; si elle lui devait de nombreux visiteurs et une espèce de renommée, lui a dû aussi à ses soins attentifs de ne pas voir discuter et attaquer la sienne. Madame Récamier arrangeait avec art l'apparition de quelque article louangeur dans un journal, quand Chateaubriand paraissait attristé de l'oubli de ses contemporains et laissait échapper de ces mots amers dont on retrouve un trop grand nombre dans les Mémoires d'Outre-Tomhe. Et, si une phrase peu bienveillante apparaissait dans quelque feuille que ce fût, madame Récamier allait souvent elle-même conjurer, auprès du journahste hostile, l'orage qui semblait gronder. Ainsi s'est gardée de blessures trop sensibles cette vieillesse glorieuse dans un temps où toutes les gloires étaient flétries et où la société française, armée contre tout ce qui dépassait la médiocrité, ne laissait rien subsister de ce qui s'élevait au-dessus d'elle.
Madame Récamier, malgré cette noble amitié, et malgré la foule de gens distingués qu'elle atti-
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rait, avait, à l'époque où je la connus, une vieillesse mécontente et découragée qui était douloureuse à voir. Elle regrettait amèrement sa beauté, qui avait été tellement appréciée par elle, qu'on raconte des traits de sa jeunesse prouvant jusqu'à quel point elle souhaitait que cette beauté fût admirée. Rien ne peut donner l'idée de l'art infini avec lequel elle excellait à en tirer un grand effet. Tous les bruits du monde avaient des échos à l'Âbbaye-aux-Bois; on savait là plus que partout ailleurs l'anecdote du jour, l'histoire scandaleuse du moment, et la bienveillance n'y était qu'apparente... Ce qui atténua pour moi l'affection que m'avaient inspiré d'abord les douces (laiteries de madame Récamier, c'est qu'on parlait assez mal autour d'elle de personnes à qui je l'avais vue prodiguer ses plus charmantes douceurs, et que, loin de les défendre, elle se monlraiL indilVérente ou dédaigneuse envers elles, peut-être pour donner plus de prix à l'intérêt affectueux qu'elle montrait à ceux qui étaient là. Autant son sourire était plein de grâce pour la personne à qui elle parlait, autant il était empreint de dédain pour celles qui étaient absentes, pour celles surtout qui s'étaient
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soustraites à son empire. Elle avait une certaine manière de prononcer ces mots : Je ne la connais pas, qui disait parfaitement : Elle ne mérite pas d'être connue; elle l'employait même pour des gens célèbres, quand ils n'avaient pas cru devoir payer leur tribut d'hommages à l'Abbaye-aux- Bois. et cette expression dédaigneuse semblait les rejeter dans le mépris ou le néant.
Mais, je le répète, j'ai vu seulement le déclin de la vie de Chateaubriand et de madame Récamier, et j'ai été témoin alors des continuels efforts qu'ils faisaient pour prolonger les triomphes des belles années, et pour ne rien perdre des succès éclatants qu'attirent le génie et la beauté, lutte nécessaire, mais pénible contre le dédain, ou du moins l'oubli d'un monde cruel qui, de nos jours, trouve la plus grande joie à renverser ses idoles.
Combien n'avoiis-nous pas vu d'honnnes éminents dont la gloire avait marqué la jeunesse de sa lumineuse auréole, et qui usaient péniblement les dernières années de leur vie en efforts impuissants pour repousser l'oubli qui venait, comme le sable des déserts, s'amoncelant autour dos anciens
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iiionuinenls, engloutir l'édifice tombé de leur passagère renommée!
Il n'en fut pas ainsi pour Chateaubriand, et madame Récamier fit tant de coquetterie à la gloire, qu'elle parut lui rester fidèle jusqu'à son dernier jour. Mais il me sembla que, si quelqu'un s'y trompait, ce n'était pas lui, Chateaubriand; je crus voir qu'il souffrait péniblement du vide d'une existence qui n'exerçait plus d'influence sur la société. Il avait rompu violemment avec la monarchie de Juillet, et ses idées n'étaient pas complètement acceptées par la monarchie tombée, car il aurait voulu garder toutes les conquêtes de la Révolution sous la loyauté des descendants de Louis XIV, de même qu'eu littérature il eût désiré, sous des (ormes nouvelles et des peintures plus intimes et plus personnelles, conserver la raison et le boit sens qui dominent les œuvres cla.ssiques. La France dépassait déjà sa pensée en politique comme en littérature, et le grand écrivain, qui avait plus d'une fois dirigé l'opinion, se voyait obligé de la suivre sur un terrain qui n'était pas de son goût, sous peine de perdre la popularité (pi'il aimait tant! C'est ainsi qu'il se lia avec La-
mennais et Béranger, bien qu'ils eussent l'un et l'autre des idées antipathiques à ses habitudes et à ses convictions.
Chateaubriand s'éteignit au moment où sa mort pouvaitpasserleplus inaperçue. C'était auxfunestes jours du mois de juin 18-48. Cependant les littérateurs de tous les partis fnrent fidèles à lui rendre un dernier hommage dans la petite éghse des Missions étrangères, comme pour attester que la gloire survit à tout 1 Ce qui fera \ï\re celle de Chateaubriand, c'est que les passions ardentes de son âme, communiquées au lecteur par les images les plus Aives et les plus colorées, n'éveillent que de nobles sympathies pour le bien et de chaleureuses aspirations vers le beau. On sent qu'il les aimait et s'exaltait pour tout ce qui touche les âmes généreuses : le cachet du génie, c'est d'inspirer l'amour de la vertu.
Le salon de madame Récamier avait perdu sa lumière avec Chateaubriand; l'absence de M. Ampère en bannissait depuis quelque temps déjà la gaieté; Ballanche était mort; une sombre tristesse envaliissait la retraite de l'Abbaye-aux-Bois, elles événements politiques étaient de nature à la re-
doubler. Aussi les visites que je fis alors à madame Récamier me laissaient l'âme attristée pour longtemps... Le foyer était presque désert le dernier jour où je vins m'y asseoir; le fauteuil de Chateaubriand était là. . . respecté. . . comme un autel à la Renommée; celui du pauvre Ballanche comme un autel à l'amitié; d'autres sièges qui eussent pu encore être occupés ne l'étaient pas; car chacun, dans ces jours-là, restait inquiet et soucieux à son propre foyer : le choléra s'était déclaré de nouveau.
Un triste pressentiment m'attira vers l'Âbbayeaux-Bois; je n'y trouvai qu'un seul fidèle, M. le duc deNoailles : il agitait la question de prudence qui conseillait l'éloignement de la maison, l'épidémie venait d'y faire dos victimes.
Le lendemain, madame Récamier avait quitté l'Abbaye-aux-Rois pour aller chez sa nièce, madame le Normand, où elle jnourut du choléra peu de jours après.
C'était en 1850.
Los derniers jours de cette vie si douce, qui n'avait vu que ce qu'il y a de plus gracieux au monde, les hommages et les louanges, furent
sinistres, et la mort les termina d'une façon terrible.
La guerre civile et la peste atténuèrent le bruit (les funérailles de Chateaubriand et de madame Récamier. Ces personnes, qui avaient tant aimé le retentissement, s'éteignirent sans bruit, et furent seulement pleurées par quelques amis dévoués que n'attirait pas leur renommée; loin de là, ils s'affligeaient de ce qu'elle avait tant troublé leurs derniers jours, car il était visible que l'un et l'autre étaient tourmentés de profonds regrets et de grandes tristesses; ils n'aimaient plus la vie et ils étaient obsédés par l'idée de la mort.
Ah! c'est qu'il n'y a de vieillesse paisible et sans amertume que pour les âmes d'éhte, créées par le ciel dans un jour d'ineffable mansuétude, qui n'éprouvent ni les besoins inquiets de la vanité ni les ardeurs violentes de la passion, et qui, satisfaites par le goût des arts et de l'étude, y trouvent une joie indépendante du succès. Ces bons et modestes esprits ne demandent à ce qu'ils produisent que le plaisir d'exprimer leurs idées et de faire un peu de bien par leurs ouvrages; ils se laissent oublier sans rejrrels.
Di: MADAME UKC AMI F. lî. ioy.
Mais il y a une vieillesse plus heureuse encore et que j'appellerais volontiers resplendissanle, partage de l'homme de hien, sincère dans sa foi religieuse, et croyant fermement à une vie meilleure, où nous sont comptés nos sacrifices, nos douleurs et nos vertus dans celle-ci !
it
YICOMTE D'ARLINCOURT
Ressemblance entre Parceval de Grandmaison et le vicomte d'Arlincourt. — Naivelé de l'un et de l'.iutie. — Les raillions et les poètes. — Fortune évanouie. — Socques métamorphosés en chevaux. — Nouvelle fortune. — Fête magnifique. — Les diamants de la diplomatie. — Les princesses dans l'exil. — Les soleils réunis. — Les femmes internées. — Les gaietés tragiques. — Le Journal des Débats. — La république romaine. — Le procès. — Le mariage. — Fleurs de l'intelligence.
11 y a eu deux hommes, deux écrivains que je vis souvent et longtemps, pour qui j'avais une sincère estime et une véritable amitié, mais qui furent pour moi le sujet continuel d'un étonnement qui n'a pas encore cessé. Ces deux hommes sont Parceval de Grandmaison, de l'Académie fiauçaise, et le vicomte d'Arlincourt, qui a tant désiré en être !
Parceval de Grandmaison fut la dernière personnification du classique effacé ; le vicomte d'Arlincourt, la première expression du romantisme exagéré... ils étaient bien loin l'un de l'autre par <^e seul fait. Pourquoi a-t-il toujours élé naturel à ma pensée de les rapprocher?
Nous allons voir cela en expliquant leur caractère et leur vie. Expliquons d'abord ce qu'était Parceval de Grandmaison, dont le public ne se souvient probablement pas.
Si l'on disait à ce public : Il y avait un homme <pn, à soixante ans, gardait encore la naïveté de l'enfance; qui avait traversé la révolution de 9' sans se douter des causes qui l'avaient amenée et sans s'inquiéter de ce qui devait la suivre ; qui avait vécu au milieu de ceux qui abattaient une monarchie de quatorze siècles et de ceux qui essayaient de la soutenir, sans se brouiller avec les uns ni avec les autres ; qui était resté à vingt-cin(| ans paisible spectateur de ces luttes sanglantes, sans enthousiasme et sans indignation, ipioique homme de cœur ; inoffensif pour tous, indifférent à la perte d'une grande fortune, ayant des amis dans tous les camps et ne rencontrant d'ennemis
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mille pari; si l'on ajoutait qu'avec cet esprit qui rend aimable dans un t^alon, une belle figure, une bonté charmante, enfin, tout ce qui attire l'amour, tout ce qui fait naître l'ambition, il avait été étranger aux émotions violcjites ; que jamais son âme, blessée dans le choc des intérêts et des passions, n'avait eu besoin de chercher dans une autre âme des sentiments vifs et profonds (|ui répondissent aux siens ; que de petites convenances de goût avaient seules dirigé le choix de ses passagères affections; qu'il avait aimé par désœuvrement, s'était marié par complaisance, pour faire plaisir à un ami qui s'était privé pour lui d'une femme laide, désagréable et pauvre, avec laquelle il se trouvait engagé contre son gré ; et que, n'étant point heureux dans son ménage, il s'en consola en augmentant, d'un certain nombre de petits mots malins sur sa femme, le petit bagage de petits vers innocents et de petits contes ayant l'envie de ne pas l'être, qu'il colporta également avec in- •souciance et gaieté, pendant l'effroi de la Terreur, îes folies du Directoire, la gloire de l'Empire et les scrupules de la Restauration.
Si l'on disait après cela : Devinez quelle dut t'tre
roccupation des vingt dernières années de la vie de cet homme paisible? Quand les faibles et pâles ardeurs de son insouciante jeunesse se lurent éteintes, à quoi eniploya-t-il ses loisirs? Que vous en semble ? Quelles idées avez-vous de la vieillesse de cet excellent homme qui fui sans passion, ne comprit jamais la haine, ne devina pas le mal et ne put croire à la perfidie?
Vous pensez sans doute que des objets naïfs el inoffensifs comme lui devinrent ses passe-temps! qu'il fut botaniste et cultiva des tulipes?
— Point, vous n'y êtes pas.
Ses veilles patientes interrogèrent le passé, dites-vous, il dut être antiquaire !
— Pas le moins du monde.
— 11 forma une collection d'insectes?
— Uli bien oui !
— Il éleva donc des vers à soie?
— Vous êtes à cent lieues ! Vous ne trouverez pas. Je vous le donnerais en cent, en mille... il faut donc vous le dire? Cet homme, qui ne sut ni connaître ceux qu'il vil tous les jours, ni leur cacher une seule de ses pensées, dont l'esprit était
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particulièrement naïf, crédule, frivole; cet homme fit à soixante ans, quoi?
Un poëme épique ! ! !
Ce qu'il appelait avec emphase et en donnant à toute sa figure une expression solennelle et grandiose un peu grotesque : U7ie épopée sur Philippe- Auguste.
Il nous disait le soir, dans les salons, les vers de ce poëme ! C'était le moment de ces passagers et vifs combats des classiques et des romantiques, et leurs divisions commençaient à troubler la paix de nos réunions. Ce bon Parceval disait donc ses vers, non-souleinent à ces hommes paisibles qui respectaient les grands génies des siècles passés jusque dans leurs plus faibles imitateurs, mais encore à ces esprits impatients qui se vengeaient sur les originaux de l'ennui de leurs copies. Et ce bon Parceval leur disait, à tous, ses vers! Il en devait faire quatre-vingt mille. Car, outre son poëme sur Philippe- Auguste, il en faisait un sur Napoléon en Egypte et un sur Chaiiemagne.
Les romantiques firent un camp à part et fulminèrent des bulles d'oxcommunicalioii contre les classiques. Et le bon Parceval disait toujours ses vers.
•21i LE SALON
La mort frappa ses vieux amis, ses plus dévoués admirateurs. Et il continuait à faire et à dire ses vers.
Puis vinrent les tristes journées de 1850, où les classiques et les romantiqnes politiques se livrèrent un combat sanglant. Parceval dit toujours ses vers.
Enfin il s'aperçut de la désertion de ses auditeurs, et, quand il demanda :
— Où donc est un tel? et qu'on répondit :
— Il est préfet.
— Lui, s'écria-t-il, qui pouvait être poêle! Et lel autre?
— Député.
— Lui qui faisait une tragédie 1 Et celui-là?
— Mov[ aux journées de Juillet.
— Sans avoir achevé son ode î grand Dieu ! Mais le plus jeune do nous tous?
— Il écrit contre Racine!
Alors une indicible tristesse s'empara de l'âme de Parceval; mais il ne cessa point de Mve des vers. Seulement, au lieu de trois cents (ju'il faisait iliaque matin, il n'eut plus de force que pour deux cents... puis il n'en fit plus que cent, et cola alla
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ainsi en décroissant avec la diininution de la vie. Un jour vint où il ne trouva plus sa rime. 11 expira.
Tous le pleurèrent : classiques, romantiques, républicains, carlistes; car c'était, pour la bonté et la candeur, un cœur d'enfant.
Quant à cet autre vieil enfant aussi qui s'appelait le vicomte d'Arlincourt, écrivain et poète connue Parceval, il était, comme lui aussi, fds d'un fermier général. Ils eurent encore un autre point de ressemblance, c'est que, destinés tous deux à de grandes fortunes, il les perdii'ent complètement avant d'en avoir joui...
Le père de d'Arlincourt donna très-volontairejnent la plus grande partie de sa fortune à Monsieur, frère du roi Louis XVI, lorsqu'il èmigra; ce •prince, qui fut Loîiix dix-huit, ne manqua pas, à son retour en France, d'acquitter sa dette. D'Arlincourt avait un frère général, servant glorieusement notre pays. Ils partagèrent, et l'auteur du Solitaire eut pour sa part un million; mais les enfants croient, dit-on, que vingt ans et vingt francs ne doivent jamais iinir; et les poêles donc! Ces espèces d'enfants sublimes peut-être, mais à coup
sûr enfants, quand il leur arrive im million, Diei? sait qu'ils en usent comme si c'était inépuisable ! et ils font de même parfois de leur jeunesse : il leur semble que tout cela est, comme leur gloire, éternel !
D'Arlincourt ne s'aperçut donc ni de la diminution de ses trésors ni de l'augmentation de ses années, et un beau jour, ou plutôt un laid jour, il découvrit, à sa grande surprise, qu'il était AÏeux et ruiné; mais il ne voulut croire ni à l'un ni à l'autre; il ne voulut surtout pas que les autres pussent s'en douter. Excepté quelques amis sur lesquels il comptait, et à qui il confia ses embarras, la société qu'il fréquentait n'eut pas la moindre idée de la vérité; il fut toujours, pour certaines gens, un beau jeune liomme riche, dont le public s'arracliait chaque nouvelle production. C'était ains qu'il parlait de lui-même, et une part du public vous prend pour ce que vous voulez qu'il vous prenne. Il n'y a pas de mensonge, si absurde qu'il soit, qui ne trouve quelque croyant. D'.\rlincourt ne mentait que le soir pour le monde des salons; le matin, il était sincère avec ses amis. 11 leur parlait de sa détresse, et les sollicitait constamment
DL' VICOMTE D'AKLI.NCOLKT. '1V6
afin d'en obtenir des articles pour ses livres, qui ne se vendaient pas. Le soir, il racontait ses éditions épuisées en vingt-quatre heures; ses chevaux fatigués par des courses chez des princesses qui l'attendaient, et ses succès en tous genres : c'était le dandy, le lion, le héros à la mode! Il criait dans l'antichambre : — « Faites avancer, » — et son vieux portier, qui était alors sou seul serviteur, le devançait, l'attendait au bas de l'escalier, lui mettait ses socques et lui donnait le bras; car il était réellement vieux, bien qu'il n'en fit pas semblant. Mais un jour la fortune revint. D'Arlincour ne lui tint pas rigueur, ne lui reprocha pas son inconstance; il lui tendit les bras avec une indicible joie î Une femme riclie, qui ^ait en même temps une femme d'esprit, voulut se donner le plaisir de voir un bonheur d'enfant dans le cœur d'un bon et excellent homme, et elle fit partagor à d'Arlincourt im luxe qu'il n'avait jamais connu, même au temps de sa première opulence; elle dut être satisfaite de la naïveté enfantine avec laquelle il accueillit celle fortune nouvelle qui venait le visiter dans ses vieux jours, ce qui est rare. Dire toute la joie du poète esl difficile; il fallut qu'on
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descendit dans la rue pour admirer une somptueuse voiture avec ses armes. Deux magnifiques chevaux, deux trrands laquais en riche li\Tée; oui, deux... C'était une tenue d'amhassadeur en visite officielle II i'alinl aussi qu'on admirât toutes les dorures de son appartement, et c'est alors qu'il eut, rue Xeuve-des-Capucines, où sa femme possédait une belle maison, des réceptions dont je voudrais laisser ici un souvenir, quoique cela ne fût point ce que j'appelle un fanion. C'était trop nombreux, on y était trop étranger les uns aux autres. C'étaient des fêtes, mais des fêtes où l'intelligeiia' était pour quelque chose, où on lui rendait honrmage, où on la mettait de pair avecles plus grantfs et les plus riches, ce qui ne se voit pas toujours, même à notre époque d'égalité... Il y avait donc chez d'Arlincourt un luxe intellectuel mis en évidence et en honneur. Il aimait tout ce qui brille .' Nous avons vu là tout ce qui était vraiment célèbre dans les arts et dans les lettres, joint à tout ce (pie l'ari.^torratie a de plus élevé dans les vieux noms, ou de plus illiisire dans les nouveaux. Cela se passait en 1850, en pleine république.
Y.n fait de noblesse, il v avait des Bourbons ! les
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princes et princesses infants d'Espagne, saint François de Paule. Après cela il est inutile de citer des Montmorency, des Mortemart, des la Rochefoucauld, une quantité de princesses et de princes russes, italiens, polonais, et des grands d'Espagne, L't des lords anglais à noms historiques. Puis nous citerons seulement I-amarlino et Berryer parmi les célébrités de l'intelligence. 11 serait trop long de dire tous ceux qui se trouvaient là, mais ces deuxnoms éclatants peuvent donner l'idée du reste.
Mademoiselle Rachel récita des vers du rùle d'Hermione et de celui de Céliinène. . . Les premiers artistes de l'Opéra chantèrent des morceaux de la Favorite et de la Juive; — tout fut merveilleux iJans ce lieu rempli de merveilles !
Les toilettes de femmes étaient magnifiquement (trnéesde ces innombrables diamants héréditaires, augmentés à chaque génération, qui ne se voient que dans la vieille aristocratie, et les hommes semblaient avoir voulu rivaliser avec les femmes par les pierreries qui couvraient aussi leurs poitrines; car la diplomatie était en force là, et si, comme il faut l'espérer, l'éclat des diamants qui brillent aux plaques dont les diplomates sont or-
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nés est un emblème de ses lumières, la diplomatie européenne doit jeter un éclat lumineux, capable d'éblouir le monde entier ! Notre bon d'Arlincourt recherchait particulièrement les diplomates pour obtenir aussi les insignes de la gloire dont il était follement épris. Toute sa vie se passait à courir après des décorations, des louanges dans les journaux et des inNntations dans les salons ; il ne travaillait que pour cola, conlrairement à Parceval, qui ne voyait rien dans ce monde que le travail de l'écrivain. D'Arlincourt était aussi joyeux lorsqu'il avait obtenu une décoration de plus, que Pai'ceval quand un des chants de son poème élait achevé... Aux grandes soirées, chez lui et chez les autres, ce bon vicomte poète se montrait en grande tenue, et sur sa poitrine brillaient trois plaques étincelanles de diamants, deux grandes croix en sautoir et dix-sept petites décorations à la boutonnière. Qu'eût pu obtenir de plus le génie éminent du premier écrivain de la terre? Jamais je ne vis ù l'habit de Chaleaubriand qu'un petit ruban rouge imperceptible. C'était la Légion d'honneur. D'Arlincourt cependant espérait encore augmenter ces emblèmes du talent, car, ù