DU VICOMTE D'ARLINCOURT
rées, où l'on ne cause pas, où l'on n'échange pas même une parole; c'est à peine si les femmes peuvent y être aperçues et saluées de loin pai' les hommes de leur connaissance, car chaque femme est pour ainsi dire internée; on lui fait de son fauteuil une prison cellulaire. Les sièges placés dans le salon d'honneur où se passent comédie et musique sont entassés sur plusieurs rangs dans toute la pièce, do manière à la couvrir entièrement sans aucun espace libre qui puisse servir à circuler. L'on est placé, à mesure qu'on arrive, tant qu'il y a des sièges vacants, et, si vous avez à vos côtés des femmes que vous ne connaissez pas, vous restez là sans dire un seul mot pendant les longues heures d'attente qui précèdent la courte scène de comédie qu'on vient vous débiter, puis pendant les longs entr'actes de chaque petit morceau de musique que l'on vous chante. Tout cela dure trois, quatre et même cinq heures, dans une atmosphère rendue insupportable parles bouquets, les fleurs, les odeurs et le nombre infini de personnes respirant dans le même lieu. On aperçoit à distance les femmes que l'on connaît, on voit ses amis aux embrasures des portes, car les hommes
s;ont relégués dans les pièces qui entourent le grand salon, puisqu'on s'est arrangé pour avoir un peu plus de monde que l'appartement n'en peut contenir; il est de première nécessité qu'il y ail quelques invités qui no puissent pas pénétrer; cela rend la soirée tout à fait mémorable. Il reste seulement près du piano un très-petit espace où les maîtres de la maison se tiennent et s'agitent autour des personnes les plus considéraljles; il y a encore quelques femmes adroites qui sont arrivées juste quand les places commençaient à manquer au salon et qui restent dans les pièces qui précédent à causer avec les honnnes de leur connaissance, à la grande envie et au grand scandale de celles qui sont parquées dans le centre et forcées de prendre leur plaisir en patience... Oh! si l'on eût condamné cette charmante et spirituelle société d'autrefois, où il se disait tant de bons mots, à s'amuser de cette façon, connue elle se fût révoltée de ne pas pouvoir donner l'essor à son esprit joyeux! Mais l'esprit, à présent, semble être un ennemi que l'on cherche à prendre au piège; on le traite connue un habile niall'iiileur qu'on redoute de voir s'échapper et qu'on resserre si étroi-