L’OURS ÉCHAPPÉ
(luisaient à l’hôtel où se trouvait maintenant enfermé l’auteur de tout ce désordre.
« Que je suis désolé, Messieurs! que je suis désolé! s’écria Mosco en entrant.... Je cours depuis que je me suis aperçu de la disparition démon ours.... Il a rompu sa chaîne toutà l’heure, par hasard, et j’apprends qu’il s’est permis de venir vous troubler ici.
— C’est une inspiration du ciel qui l’a sauvé d’une mort certaine! » lui dit un sommelier en riant. Puis il lui raconta ce qui était arrivé, s’étendant sur l’intervention du Canadien qui s’était fait le défenseur de son ours.
cc Que ne dois-je pas à ce charitable voyageur! fit Mosco.... Conduisez-moi auprès de lui pour que je le remercie, car il m’a sauvé d’un désastre dont la pensée me fait encore frémir.... Quelle perte énorme m’aurait causée la mort de mon ours, dont l’esprit et la gentillesse font l’admiration de tout le monde! »
Le sommelier s’empressa de le satisfaire en le menant dans la salle à manger, où le Canadien exposait aux autres voyageurs les mérites de certaines espèces d’ours, faciles à apprivoiser, et vantait particulièrement la douceur de celui qu'il venait de sauver.
En voyant la joie de Mosco il se réjouit encore davantage d’avoir préservé Cosacco de la mort.
Il offrit tout de suite au saltimbanque de le
conduire auprès de lui.
Mosco allait emmener son ours quand accourut l’hôtelier, réclamant des dommages et intérêts pour le bris de la porte, la consommation des gâteaux et du miel, et le préjudice causé à son établissement.
« Ne vous tourmentez pas, lui dit Mosco; je vais donner une représentation et je vous payerai ensuite.
— Faites des représentations tant que vous voudrez, reprit l’hôtelier peu confiant; mais, en attendant que vous me payiez, je garde l’ours comme garantie de votre dette.
— Je ferai une recette bien moindre si vous m’enlevez l’un de mes sujets les plus distingués! » s’écria Mosco désolé.
L’hôtelier se montrait inexorable; il ne se fiait pas aux promesses du saltimbanque et ne se donnait pas la peine de dissimuler sa pensée.
Par bonheur, le philanthrope Canadien répondit pour lui. Il trouvait misérable d’empêcher ce pauvre homme, plein de bonne volonté, de gagner l’argent nécessaire à l’acquittement de sa dette.
Mosco ne savait comment remercier ce généreux protecteur, qu’il avait rencontré si â propos sur son chemin. C’était vraiment une chance inouïe!
L’OURS échappé
« Pas tant de compliments, mon brave, lui dit le Canadien. Cela me fait plaisir de rendre service.... Tout à l’heure je tâcherai d’emmener quelques-uns de mes compagnons d’hôtel à votre représentation, où j’éprouverai un véritable plaisir à voir les exercices de mon ami l’ours. »
Tout en parlant, l’Américain reconduisait jusqu’à la porte le saltimbanque et Cosacco, fort peu soucieux de tous les ennuis qu’il venait de causer à son maître.
Devant l’hôtel se trouvaient les petits Yalaisans, tenant en laisse les deux caniches.
« Ces enfants sont à vous? demanda le Canadien à Mosco.... La petite fille surtout est bien gentille. »
Mosco lui expliqua que c’étaient deux petits orphelins que leur mère lui avait confiés, faute de pain pour les nourrir.
L’étranger poussa un soupir de compassion, puis il remit à chaque enfant une pièce de cinq francs.
« Vous les enverrez à votre mère pour vos petits frères, de la part d’un père de famille qui plaint son infortune. »
Cette générosité amena des larmes dans les yeux des enfants.
« C’est que nous ne savons pas écrire, Mon-
sieur, dit Sylvain après l'avoir remercié ainsi que
sa sœur.
— Et vous, Mosco, fit le Canadien, voudrezvous bien vous charger de cet envoi?
— Certainement, Monsieur! je puis le faire très facilement et ce sera de grand cœur.
— C’est parfait!... et à tout à l’heure, mes
amis. »
Là-dessus il rentra dans l’hôtel, et Mosco se dirigea avec son ours, ses chiens et les petits: Valaisans vers l’endroit où il avait donné rendezvous à Antonio et à Laurella.
Une représentation.
« Allons, les enfants! s’écria Mosco quand il eut rejoint son fils et sa fille; il s’agit maintenant de nous préparer pour une représentation extraordinaire, autrement remarquable que toutes celles que nous avons données dans les petits villages où nous venons de passer. . . . Cette fois, nous n’aurons pas seulement des paysans pour spectateurs; j’espère que nous aurons l’honneur de jouer devant des étrangers fort riches, et l’un d’eux m’a déjà donné des preuves de sa générosité : Sylvain et Mine en savent quelque chose aussi. »
Pour encourager Laurella, il raconta en détail comment Cosacco serait mort sans l’intervention du Canadien.
Ayant ainsi bien disposé son monde, il dit à
Laurella d’habiller Hermine, qui se trouvait être de sa taille, avec un de ses costumes de danseuse, composé d’un maillot, d’une jupe bouffante de gaze pailletée, et d’un corselet de satin bleu.
Bientôt l’orpheline apparut superbe dans cette toilette de baladine. Elle venait dire à Sylvain, qui la coiffait chaque matin, de lui refaire ses nattes. Elle avait de magnifiques cheveux blonds, très fins, mais beaucoup trop longs pour qu’il lui fût possible de se coiffer elle-même.
A sa voix, Sylvain accourut; mais elle eut de la peine à le reconnaître, car il était transformé en sauvage. Mosco avait enduit son corps de colle et l’avait roulé dans de la plume, puis il lui avait mis un jupon rouge très court, une ceinture de cuivre et une calotte surmontée de plumes de coq, qui semblaient enfoncées dans sa tête. De plus Mosco lui avait peint la figure et les bras d’une façon bizarre, avec de la couleur rouge et bleue, imitant le tatouage des sauvages. Enfin il avait l’air d’avoir le nez percé par un anneau qui s’y trouvait suspendu, grâce à un ingénieux mécanisme.
Hermine ne vit pas son frère travesti de la sorte sans éprouver un serrement de cœur, car elle le trouvait bien laid ainsi.
Mais Sylvain l’amena à la résignation en lui parlant des dix francs qu’ils venaient de reoe-
UNE REPRÉSENTATION
voir pour leur mère. Il n’y avait que quatre jours qu’ils l’avaient quittée, et déjà ils allaient pouvoir lui envoyer cette somme considérable pour eux. Un tel bonheur pouvait bien s’acheter par quelques désagréments.
Mosco et Antonio s’étaient habillés comme tous les bateleurs, avec un maillot rehaussé d’un caleçon en velours brodé d’or. Puis ils avaient fait la toilette de leurs animaux. Toute la troupe fut bientôt en grande tenue, et le défilé commença.
En téteLaurella et Antonio, sonnant du clairon; derrière eux venait l’âne, qui portait, en guise de bât, deux grosses caisses sur lesquelles Hermine et Sylvain avaient reçu l’ordre de frapper à tour de bras. Puis les singes, costumés en soldat et cantinière, caracolant sur les caniches; ensuite l’ours, habillé en turco, qui s’avançait majestueusement, malgré son sabre qui lui battait les jambes et le fusil qu’il portait au bras droit, comme un soldat à l’exercice. Enfin arrivait Mosco, transformé en homme-orchestre. Il avait un chapeau chinois, une clarinette et un tambour, et il faisait à lui seul un vacarme épouvantable, qu’augmentait encore le bruit des grosses caisses et des clairons.
Un peu en arrière venait la voiture, traînée lentement par le vieux cheval qui suivait son maître, malgré sa mauvaise vue.
Quand on fut sur la place, Mosco fit reculer la hôte dans un coin, avec l’aide d’Antonio. Puis ils tirèrent de la voiture un grand tapis et l’étendirent par terre, au milieu d’un énorme cercle qu’ils tracèrent sur la place, comme limite du théâtre. Là ils installèrent tout leur matériel, y compris les accessoires dont Mosco avait besoin pour ses tours d’escamoteur et de jongleur. Sylvain prenait part à ce travail, naturellement, avec une grande bonne volonté, et se donnait beaucoup de mal. Il fut très utile pour le transport de l’orgue de Barbarie, qui était fort lourd, et qu’on sortit de la voiture pour le poser sur un support fait exprès, au milieu du tapis. Hermine était chargée d’en jouer, et, autour de l’orgue, se placèrent Sylvain, avec la grosse caisse, et les deux enfants du saltimbanque, tenant leur clairon à la main. Mosco reprit aussi ses trois instruments; puis, d’un air d’importance, il jeta rapidement un coup d’œil circulaire autour de lui, pour voir si l’on pouvait commencer.
Satisfait de son examen, il cria d’une voix de stentor :
« En avant la musique! »
Alors, tous ensemble, ils firent un vacarme infernal : Hermine tournait la manivelle de l’orgue avec une énergie qui ne pouvait se compa-
UNE REPRÉSENTATION rer qu’à l’ardeur de Sylvain tapant sur sa grosse caisse à la crever. Laurella ne voulait pas laisser étoufTer le bruit de son clairon et soufflait de toutes ses forces, excitant ainsi le zèle d’Anlonio. Mosco, d’ailleurs, donnait l’exemple et faisait à lui seul un tapage épouvantable : par les mouvements précipités de sa tête, il secouait furieusement son chapeau chinois, sans cesser de souffler à pleins poumons dans sa clarinette et d’exécuter sur son tambour des roulements continus.
La place était déjà couverte de gens attirés par le passage bruyant de la troupe dans les rues, et aussi par la curiosité qu’excitait maintenant Cosacco, dont la plaisante équipée se répétait partout, égayant la ville après l’avoir plongée dans une panique folle.
L’orchestre tapageur de Mosco, qui se faisait entendre fort loin, attira encore de nombreux spectateurs. Il y avait une telle affluence de monde que la place pouvait à peine contenir la foule, qui encombrait encore l’entrée des rues avoisinantes. Au premier rang se trouvait le généreux sauveur de Cosacco, qui s’était fait apporter des chaises pour lui et ses amis, afin d’assister plus commodément à la représentation.
Trouvant le moment opportun pour parler au
public, Mosco se débarrassa de ses Instruments, et fit un geste aux enfants pour leur commander le silence : la musique cessa, et, se tournant alors vers la foule, il s’écria d’une voix forte :
« Messieurs et Dames, je veux d’abord vous prier d’accepter mes excuses et celles de mon ours, pour beffroi bien involontaire qu’il a causé dans vos murs en s’y introduisant tout seul, comme une bête sauvage.... Certes vous ne pouviez deviner que c’était l’animal le plus doux de la création!... Nous avons donc mille pardons à vous demander, lui pour avoir troublé votre tranquillité en nous devançant parmi vous, et moi pour avoir trop compté sur la solidité de sa chaîne et m’être abstenu de surveiller tous ses mouvements. Un irréparable malheur a manqué nous punir tous deux. Oui ! Cosacco a failli mourir, et je tremble en pensant que j’aurais pu perdre cet animal incomparable, qui a fait l’admiration de tous les grands personnages de l’Europe.... C’eut été une cruelle expiation! et pourtant elle serait consommée sans l’intelligence exceptionnelle de l’éminent étranger que j’ai le bonheur de remercier encore, et qui seul a su reconnaître les intentions pacifiques de mon ours, dont le caractère est en effet d’une douceur à toute épreuve.... Je dois ajouter que je n’aurais pu vous le montrer, Messieurs et Dames,
UNE REPRÉSENTATION
sans la caution que son sauveur a eu la générosité de déposer pour moi, car le propriétaire de l’hôtel où il était entré ne voulait pas le mettre en liberté avant que j’eusse acquitté les dettes qu’il a contractées dans son établissement.... J’espère, Messieurs et Dames, que vous serez satisfaits de notre travail, et que vous nous permettrez de faire honneur à nos engagements envers notre bienfaiteur.... Maintenant, Gosacco, ajouta-t-il, exprimez votre repentir à la société. »
L’animal obéissant fit aussitôt le salut militaire en portant sa main droite au front; puis il présenta les armes.
Guidé par Mosco, il rendit quatre fois ces honneurs à la foule, en se tournant devant chaque côté de la place, et ses politesses furent accueillies par des murmures d’approbation, qui montraient bien qu’on lui accordait son pardon.
Ensuite Mosco lui ordonna de monter la garde jusqu’à nouvel ordre, ce qui plaisait à sa nature indolente.
Là-dessus, grand bruit d’orchestre pendant que Mosco s’apprêtait à faire quelques tours de prestidigitation, et à avaler des sabres, à jongler avec des assiettes, des boules, etc.
Quand son père eut terminé ses exercices, An-
tonio lui succéda et fit des prodiges sur son trapèze, et Laurella dansa sur la corde avec une grâce et une légèreté qui lui valurent des applaudissements enthousiastes. Puis l’âne parut, et obtint un grand succès par sa science et sa gentillesse. Ensuite Nello et Cosacco, se faisant vis-à-vis, dansèrent un quadrille fantaisiste avec les deux singes montés sur les chiens. Rien n’était plus drôle que de voir Cosacco s’avancer lourdement, puis reculer plus lentement encore, en jetant derrière lui des regards inquiets, dans la peur de se heurter à un obstacle qui le fît tomber.
Après avoir servi de monture aux singes, les chiens dansèrent seuls à leur tour. Pendant un intermède, employé par Antonio à faire des exercices d’équilibriste, Mosco habilla Castore et Polluce en petits soldats, avec un habit rouge, une épée au côté, un tricorne sur la tête et une pipe à la bouche; puis il les fit polker et valser, en les accompagnant lui-même avec sa clarinette, son tambour et son chapeau chinois. L’air intelligent des deux caniches les rendait plus intéressants que tous leurs camarades.
Le spectacle se termina par le repas des animaux, installés à table comme des personnes, et servis par Paolo et Virginia, qui étaient plus amusants l’un que l’autre : ils couraient avec
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plais et bouteilles, la serviette sous le bras, ne manquant pas de manger et de boire eux-mêmes, derrière le dos de leurs maîtres, avant de les servir, et accompagnant leurs vols effrontés de toutes sortes de grimaces.
Le repas fini, la quête eut lieu. D’abord ce fut Tours qui commença. Il tenait une assiette des deux pattes de devant, en faisant le tour de l’assistance, tandis que Mosco disait à haute voix :
« Pour payer sa rançon, Messieurs et Dames, s’il vous plaît! »
Généralement personne ne se faisait prier; mais, si quelqu’un ne donnait rien, Mosco n’avait qu’à tousser légèrement, et, à ce signe connu, Cosacco faisait entendre un grognement de mauvaise humeur, et stationnait avec insistance devant le spectateur. Et tous les autres de rire.
« Excusez-le, Messieurs et Dames, disait alors Mosco; mais il a peur de ne pas avoir assez
d’argent pour payer sa rançon; il a entendu
l’hôtelier, et cela ne l’arrangerait pas de rentrer dans son cachot noir où il s’est trouvé forl mal. »
Dès que Tours eut fini, ce fut le tour des chiens et des singes de quêter, les premiers marchant sur leurs pattes de derrière, avec une sébile
entre les dents, et les seconds contrefaisant tous
les mouvements de leurs camarades.
Enfin Hermine et Laurella firent aussi la quête, et elles étaient si gracieuses et si jolies toutes les deux que leur récolte fut la plus fructueuse.
Mosco avait fait une bonne journée ; mais sa cupidité se trouvait excitée par la vue des gros sous donnés par les paysans, auxquels étaient mêlées des pièces blanches venant des étrangers. Il ne put donc résister au désir d’augmenter encore sa recette en offrant aux spectateurs de leur faire dire la bonne aventure par Nello, et ce moyen lui réussit comme toujours.
Il riait en lui-même et se disait qu’on obtient tout des gens en abusant de leur crédulité par de belles promesses pour l’avenir.
Tandis que Mosco était occupé à faire répondre son àne, le sauveur de Gosacco, qui aimait beaucoup les enfants, s’était avancé vers le groupe que formaient en arrière les petits saltimbanques.
Il s’intéressait surtout à Hermine et à Sylvain, depuis qu’il connaissait le motif qui avait déterminé leur mère à les confier à Mosco. Aussi se plut-il à les interroger avec bonté, et il écrivit même sur son carnet leur nom et celui de
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leur village, après avoir dit qu’il allait souvent de Suisse en Italie, et que sans doute il irait savoir de leurs nouvelles chez eux, en faisant un petit détour.
Voulant régaler ces pauvres orphelins, qui n’en avaient certes pas l’habitude, il alla leur acheter un gros sac de bonbons et un paquet de gâteaux. Il en fut récompensé par la joie qu’Hermine et Sylvain éprouvèrent quand il les leur apporta. Et puis il eut la satisfaction de les voir partager aussitôt ces friandises avec Antonio et Laurella; celle-ci accepta d’un air maussade, furieuse de voir que l’étranger n’avait pas été aussi généreux pour elle et son frère que pour les petits .Valaisans.
Quand Mosco eut terminé sa séance avec l’âne, le Canadien l’attendait encore auprès des enfants, et tout de suite il l’entreprit pour que Sylvain fut aussitôt plongé dans un grand baquet d’eau tiède, à défaut de baignoire.
« Et puis, dit-il à Mosco avec l’air d’autorité que lui donnait le service qu’il lui avait rendu, il ne faudra plus recommencer à coller ainsi des plumes sur le dos de cet enfant; c’est un vrai supplice pour lui!
— Je l’ai fait aujourd’hui pour la première fois, répondit Mosco, et je vous promets que ce sera la dernière; je ne puis rien refuser au généreux
prolecteur auquel je dois la vie de mon ours. » Une heure plus tard, Mosco avait acquitté ses dettes et rangé ses bagages.
Puis, la troupe ayant dîné copieusement, on se mit en route pour faire une nouvelle étape,
La femme de Mosco.
Les saltimbanques arrivèrent le même soir à Vogogna, où Mosco réussit à donner une représentation aux chandelles, dans une grange qu’on voulut bien lui prêter.
Le lendemain au réveil le temps avait changé. On n’avait plus heureusement qu’une petite étape à faire avant d’arriver à Feriolo, où se trouvait Stella, la femme de Mosco, qui l’attendait là depuis la mort de sa sœur, avec son petitneveu dont elle était l’unique parente.
Quand la caravane se mit en route, un jour jaune montait dans un ciel chargé de gros nuages; il faisait très froid, et l’on était surtout incommodé par les vents déchaînés, qui remplis*
saient la campagne de mugissements plaintifs.
Laurella dut descendre de la voiture au bout d’un quart d’heure, pour se réchauffer en marchant; mais la pluie ne tarda pas à tomber, et alors elle remonta, de peur de se mouiller. Cette fois elle s’enveloppa de couvertures afin de ne pas se refroidir.
Mosco et Antonio avaient de grosses bottes et d’énormes cabans de voyage, qui les préservaient de toutes les intempéries. Mais les petits Yalaisans n’étaient pas très bien couverts, quoiqu’ils eussent des paletots tailles par leur mère dans un vieux manteau de leur oncle. Maria leur avait donné aussi un grand parapluie bleu, sous lequel ils s’abritèrent en se serrant l’un contre l’autre; ils avaient de la peine à le tenir, à cause du vent, qui redoublait ainsi que la pluie. Bientôt ils eurent les pieds tout mouillés, à force de patauger dans la boue de la route détrempée. La bourrasque et l’averse augmentaient, sans qu’il fut possible de s’abriter nulle part.
Enfin l’on rencontra une espèce de hangar, sous lequel Mosco aurait souhaité de s’arrêter pour laisser passer le plus fort de l’orage ; mais il réfléchit que ce repos serait dangereux pour Hermine et Sylvain, et aussi pour l’âne, le cheval et l’ours, qui étaient trempés. Tant pis! il fallait marcher ainsi jusqu’au bout, la prudence le voulait 1
« Nous ne devons pas nous plaindre, ajoutait Mosco en manière de consolation ; dire que nous aurions pu avoir cette tempête en passant le col du Simplon! Il s’en est fallu de peu, et je frémis en y pensant. »
Les pauvres petits Yalaisans n’en étaient pas moins à moitié morts de fatigue et de froid après avoir fait près de cinq lieues par ce temps épouvantable.
Quand Mosco leur dit qu’on arrivait, que dans quelques minutes on pourrait se réchauffer, ils avaient à peine la force de s’en réjouir.
« Seulement, leur recommanda le saltimbanque, il ne faudra pas faire attention à la colère de la patronne, qui va jeter les hauts cris en nous voyant arriver dans cet état.... Vous ne répondrez rien, et de cette façon elle finira par se calmer.... Surtout ne vous effrayez pas et rappelez-vous ce que je vous dis. »
Ces paroles n’étaient pas faites pour leur donner une agréable idée de la réception qui les attendait; mais ils les entendirent sans en comprendre le sens, tant ils étaient épuisés.
En ce moment, Mosco les introduisit dans une cuisine sombre, dont il venait de pousser la porte qui n’était pas fermée à clef. C’était la pièce d’entrée de sa maison. Il n’y avait personne. Alors il ouvrit une seconde porte, donnant dans
la chambre de sa femme, la referma derrière lui et Laurella, qui l’avait suivi, et revint seul au bout d’un moment.
« La signora Stella est fatiguée, dit-il ; elle a passé une mauvaise nuit, à cause du petit, et elle ne peut se lever; nous allons nous recevoir nousmêmes.... Commençons phr soigner les bêtes, et ensuite nous reviendrons ici pour nous réchauffer et faire la soupe. »
Sylvain s’était débarrassé de son manteau, et se trouvait mieux, maintenant qu’il n’avait plus à porter ce lourd vêtement de drap trempé d’eau et son grand parapluie.
« Si vous le vouliez bien, dit-il à son maître, j’irais chercher une brassée de branches sèches pour que Mine pût se faire une flambée; elle est si mouillée que c’est une vraie pitié.... Cela ne me prendra qu’un moment, et tout de suite après j’aiderai Antonio qui est déjà en train de bouchonner le cheval.
— Tu as raison de penser à ta sœur; c’est très bien!... Suis-moi, je vais te montrer où est le bûcher.... »
Tous deux revinrent au bout d’un moment, et, tandis que Sylvain déposait le bois auprès de l’âtre, Mosco donnait à Hermine des allumettes et lui montrait la marmite, en lui disant de prendre dans le buffet de quoi leur faire
bien vite une soupe à la farine, tout en se réchauffant.
« Tu utiliseras ainsi ton temps, lui dit-il, et tu nous permettras de nous restaurer plus tôt. »
Là-dessus il partit avec Sylvain, et la petite fille se mit en devoir d’allumer le feu, après s’être débarrassée de sa capuche et de son paletot, qui dégouttaient d’eau.
Puis, s’étant un peu ranimée devant la flamme pétillante, elle s’empressa de faire ce que son maître lui avait commandé.
Quand l’eau qu’elle avait mise dans la marmite avec du sel commença à bouillir, elle versa doucement la farine d’une main tandis que de l’autre elle tournait la cuillère dans le liquide, sans perdre de vue la bouillie qui devait ainsi s’épaissir progressivement.
C’était le moment palpitant, car de cette opération dépendait la réussite de cette soupe qu’appréciait tant Mosco.
Hermine y mettait donc toute son attention, et se trouvait même absorbée par le soin qu’elle prenait de son œuvre, quand elle fut surprise tout à coup par un bruit criard, produit par un flot de paroles prononcées très vite dans une langue inconnue d’elle, et sortant de la bouche d’une femme en colère, qu’elle voyait avec effroi s’avancer de son côté.
A l’approche de cette furie, l’enfant se dressa aussitôt, toute secouée d’un frisson de terreur pleinement justifié.
Instinctivement elle se recula pour l’éviter, sans lâcher la cuillère et le pot à farine, mais en oubliant le motif qui les lui avait mis dans les mains et l’importance qu’il y avait, en ce moment, à ne pas quitter la marmite.
Sa figure effrayée disait clairement qu’elle avait bien autre chose en tête.
Mais elle avait beau se reculer, la femme l’eut bientôt rejointe et, sans crier gare, lui donna une paire de soufflets.
La pauvre petite ne comprenait rien à cette brutalité. N’était-ce pas une folle que cette méchante femme qui venait la battre sans propos ni raison? Cette fois, dans le saisissement qu’elle ressentit, elle lâcha la cuillère et le pot à farine, qui vint s’éventrer sur le parquet, en jetant au vent la précieuse poudre blanche.
Cet accident augmenta la fureur de la femme, qui haussa le ton et redoubla ses invectives, mais toujours dans son patois ignoré de la pauvre orpheline, qui comprenait seulement ses arguments frappants, rendus plus expressifs encore.
Hermine ne fut délivrée que grâce à une forte odeur de brûlé qui se répandit tout à coup dan?
Et, sans crier gare, elle lui donna une paire de soufflets.
la pièce. La furie sauta aussitôt de l'enfant à la marmite.
Mosco venait d'entrer, par une troisième porte, donnant dans l’écurie; mais il était resté sur le seuil sans dire un mot, de sorte que ni l’enfant ni la femme ne s’étaient aperçues de son arrivée.
Profitant de ce que celle-ci avait lâché sa victime, il se glissa jusqu’à la petite fdle et l’entraîna promptement dans l’écurie.
La mégère, qui avait alors la tête plongée dans la fumée de sa soupe brûlée, n’eut pas le temps de se dégager débrouillard odorant pour les voir partir, et elle faisait tant de bruit qu’elle ne pouvait entendre leurs pas.
Sans se retourner, le saltimbanque avait fermé derrière Hermine la porte de l’écurie, où se trouvaient les deux garçons, occupés à soigner les animaux.
Alors Mosco demanda à la petite fdle :
« .Tu as donc laissé brûler la soupe et mis en colère la signora Stella?
— C’est la signôra Stella? votre dame? ma maîtresse? » s’exclama Hermine avec une figure si déconfite que Mosco ne put s’empêcher de rire. Puis il reprit :
« Je t’avais bien fait comprendre qu’elle était un peu vive.... 11 n’est pas étonnant qu’elle se
soit fâchée de ce que tu oubliais la marmite sur
le feu.
— Ce n’est pas pour cela, fit Hermine en pleurant, car la soupe ne brûlait pas du tout quand elle est entrée en criant, dans un langage que je ne comprends pas; j’étais en train de mettre la farine dans l’eau, peu à peu, comme l’on fait chez nous ; mais, vous comprenez, quand elle m’a battue, j’ai eu peur, je me suis reculée, et c’est alors que la soupe a brûlé.
— Qu’esl-il donc arrivé à ma sœur? dit Sylvain en quittant son ouvrage pour savoir ce qui faisait pleurer Hermine.
— Je ne peux pas te le dire, mon garçon, répondit Mosco, car je ne comprends absolument rien à son alla ire. . . . Mais voilà j ustement la signora Stella qui va nous l’expliquer sans doute. »
En effet, la femme brune et sèche qui avait tant effrayé la pauvre Hermine, faisait en ce moment irruption dans l’écurie, d’un air qui n’annonçait pas qu’elle fût calmée, et tout de suite elle se mit à parler d’une façon très animée, avec de grands gestes et en montrant le poing à la fillette épouvantée.
Sylvain se plaça résolument devant sa sœur, comme pour la défendre.
De son côté, Mosco se mettait à rire et disait à sa femme ;
« Elle ne te comprend pas du tout, tu sais!... Parle-lui au moins en français. »
Stella s’arrêta court à ces mots et reprit au Dout d’un moment :
« C’est vrai!... je ne pensais pas qu’elle ne pouvait m’entendre!... »
Puis, s’adressant à son mari :
« Pourquoi m’as-tu amené des enfants qui ne sont bons à rien, et qui font les maîtres chez nous à présent?... N’ai-je pas trouvé cette petite en train dé se faire une potée de soupe! et à la farine encore!... A-t-on jamais vu un toupet pareil ! ... Elle fouille dans mon buffet, agit comme chez elle!... Vraiment, c’est trop fort!... Ne pouvait-elle pas m’attendre pour me demander la permission?... Et puis, quand je lui en fais l’observation, Mademoiselle prend la mouche, abandonne la farine sur le feu et la laisse brûler !... Tant pis pour elle et pour son frère! ils se passeront de souper aujourd’hui.... Je ne leur donnerai que du pain sec!... Cela leur apprendra à perdre ma farine ! »
Hermine était si terrifiée de cette injustice qu’elle ne savait que répondre.
11 lui eût été d’ailleurs difficile de se faire entendre. Stella continuait à faire des récriminations en répétant toujours à peu près la même chose. Mosco lui-même ne trouvait pas moyen de pla-
LES SALTIMBANQUES cer un mot, et restait la bouche ouverte, prêt à défendre Hermine en expliquant à sa femme ce qui s’était passé. Enfin, quand elle fut forcée de s’arrêter pour respirer :
« Tout cela est de ma faute, dit-il; c’est moi qui lui avais demandé de faire la soupe; nous sentions tous le besoin de nous réchauffer en mangeant, et je ne pouvais m’adresser qu’à elle : Laurella ne veut plus faire la cuisine, et tu étais couchée.
— Ali! voilà que tu la défends, reprit la méchante femme; mais je n’en suis pas étonnée; Laurella m’a bien dit que tu donnais toujours raison à cette petite, dont tu admirais toutes les sottises!. . Je sais à quoi m’en tenir : tu nous as amené deux fainéants, qui ne nous aideront qu’à manger le peu d’argent que nous gagnons.... Il faudra s’enlever le pain de la bouche, maintenant, pour nourrir ces mendiants.
— Nous ne sommes pas des mendiants, Madame, s’écria Sylvain. Votre mari nous a loués comme domestiques; si vous n’êtes pas contente de nous avoir, dites-le : nous repartirons tout de suite! Votre mari a justement à nous deux pièces de cinq francs qu’un bon monsieur nous a données pour envoyer à notre mère ; cela nous permettra de manger pendant la route.
— Vous avez dix francs, vous autres! s’exclama
Stella.... En voilà une prétention!... Sachez qu'avant de les envoyer à votre mère je les garderai, moi, comme une garantie de votre travail. »
Et pour mieux forcer Sylvain à se taire, elle le souffleta, ce qui le fit pleurer.
« S’il en est ainsi, fit Mosco, débrouille-toi avec eux; je vais dîner ailleurs! »
Et, sortant par la cuisine, il quitta la maison.
Stella essaya de l’arrêter en courant après lui, très ennuyée de le voir aller dépenser de l’argent à l’auberge. Elle partit donc aussi, laissant avec Antonio les petits Valaisans tout en larmes.
Celui-ci alla fermer la porte que sa mère avait laissée entre-bâillée; puis il revint auprès des enfants et leur dit très bas, pour ne pas être entendu de la cuisine :
«Ne pleurez pas, allez! cela n’arrangera pas les choses. Vous étiez sans doute habitués à être traités avec douceur. Mais, que voulez-vous, ce n’est pas partout la même chose! 11 faudra vous endurcir et ne pas faire attention aux colères qui viennent sans qu’on sache pourquoi.... Et puis on s’habituera à vous quand on verra que vous êtes des enfants courageux, très serviables et de bon caractère.... Soyez tranquilles, mon père ne vous laissera pas mourir de faim, moi non plus, et je tâcherai aussi de vous empêcher d’être mal-
LES SALTIMBANQUES heureux. Seulement, pour cela, il ne faudra pas que nous ayons l’air d’être amis, afin qu’on ne se défie de rien.... Ainsi, c’est convenu! vous pouvez compter sur moi; mais ne me parlez pas avec un air d’amitié devant ma mère et ma sœur.... Et puis, vous verrez, quand Mine saura danser sur la corde et Sylvain faire quelque chose, on aura besoin de vous. Alors on vous ménagera.
— Si ton père avait bien voulu nous défendre, du moins, fit Hermine en s’essuyant les yeux; mais il est parti tout simplement, sans rien dire.... Crois-tu, Antonio, qu’il ne mettra pas nos dix francs à la poste, quoiqu’il l’ait promis au bon monsieur?... Ta mère ne l’en empêcherait peut-être pas s’il lui disait que nous sommes raisonnables, et que nous voulons bien travailler pour gagner notre vie.
— Il faudra, Mine, que tu parles au papa. 11 fait bon vivre avec lui! Et puis il trouve que tu es une gentille petite fille. Certainement, il fera son possible pour que tu n’aies pas de chagrin, ni Sylvain non plus.... Mais taisons-pous! dit-il tout à coup en retournant à son ouvrage,... j’entends la maman qui revient. »
Stella voulait recommander à Antonio de procéder à l’installation des nouveaux venus, d’une façon peu compliquée, d’ailleurs. Il enlèverait une des deux paillasses de son lit et la placerait sur une
longue caisse qui se trouvait dans l’écurie; ce serait la couchette d’Hermine, auprès de laquelle il mettrait le berceau de bébé. Elle ne voulait plus l’avoir dans sa chambre, car ses cris l’empêchaient de dormir. La petite Valaisanne devrait le calmer en le promenant, la nuit commelc jour. Quant à Sylvain, il partagerait le lit d’Antonio qui se trouvait au galetas. De draps il n’en était pas question! La signora Stella daigna du moins permettre qu’on se servît pour les deux lits des couvertures restées dans la voiture.
Antonio reçut aussi l’ordre de s’occuper du dîner avec Hermine et Sylvain ; Stella leur laissait sur la table de la cuisine ce qu’ils auraient à manger.
Là-dessus, elle partit avec Laurella pour rejoindre Mosco à l’auberge.
Petite maman.
« Oh bien! maintenant nous voilà tranquilles pour longtemps! » fit Antonio quand la mère et la fille furent sorties.
Les orphelins étaient bien contents de rester seuls avec Antonio, mais ils n’osaient manifester leur joie, car ils pensaient qu’il n'aurait pas été fâché d’aller se distraire avec ses parents; ils ne purent s’empêcher de lui exprimer gentiment tout l’ennui qu’ils éprouvaient en le voyant privé d’un plaisir à cause d’eux.
« Ne vous tourmentez pas, leur dit-il avec un bon sourire, je serais resté quand même!... On me laisse toujours la garde des animaux, et
grâce à vous, au moins, je ne serai pas seul aujourd’hui, et je ne m’ennuierai pas comme à l’ordinaire; à nous trois, nous ne nous ferons pas de mauvais sang. »
Les garçons se hâtèrent de donner à manger aux bêtes et de terminer leur besogne à l’écurie; puis ils s’installèrent avec Hermine dans la cuisine, pour se sécher et dîner. Ils étaient joyeux, maintenant; Antonio même riait, ce qui lui arrivait rarement. Après avoir ranimé le feu, ils s’occupèrent de faire la soupe.
Hermine et Sylvain avaient d’abord déclaré qu’ils n’en mangeraient pas. Ils se rappelaient que leur maîtresse les avait condamnés au pain sec, et ils tenaient à lui obéir.
« Vous voyez bien, leur dit Antonio, que ma mère vous a pardonné, puisque nous avons de quoi dîner tous les trois. Je l’avais compris ainsi quand en partant elle nous a parlé du repas.... Elle est vive, mais n’a pas de rancune. Je suis sûr qu’elle ne pense déjà plus à sa fâcherie de tout à l’heure. »
Les petits Yalaisans finirent par se laisser convaincre.
Après s’être bien réchauffés à la flamme d’un bon feu, les trois camarades devisaient gaiement, en mangeant la soupe, quand des cris d’enfant attirèrent leur attention.
PETITE MAMAN
« Ah! dit Antonio, c’est mon petit cousin; je l’oubliais! Il est à côté, dans la chambre de mes parents. Viens avec moi, Mine, il faut que tu le prennes pour le calmer. C’est ton affaire. »
La fillette ne demandait pas mieux. Elle se leva toutde suite et fut bientôt auprès du bébé, qu’elle enleva de son berceau pour l’emporter dans la cuisine.
Là elle l’assit sur ses genoux; mais le pauvret se mit à pleurer de plus belle, en se voyant au milieu de visages inconnus.
Hermine ne savait comment le calmer; elle lui parlait en vain d’un ton caressant, en s’interrompant à chaque instant pour l’embrasser.
«Ne pleure pas, mon chéri, lui disait-elle; il ne faut pas avoir peur de nous!... Je t’aime tant déjà!... Tu es si mignon!... Mais pourquoi donc as-tu tant de chagrin?... Me prends-tu pour une méchante petite fille?... »
Elle le promena sans plus de succès.
« Il a peut-être faim ! » s’ccria-t-elle.
Hermine aurait voulu lui donner une tasse de lait, car elle avait toujours vu ses frères en boire avec plaisir quand ils étaient tout petits ; mais il n’y en avait nulle part. Antonio, qui s’était empressé de chercher dans le buffet et dans la cave, n’en avait pas trouvé. Elle essaya alors de lui offrir un peu de soupe.
D’abord le bébé se fit prier pour avaler la première cuillerée qu’elle lui présenta; mais elle déploya tant de douceur et de gentillesse, en revenant à la charge, qu’il finit par se laisser apprivoiser et par se décider à manger la soupe, qui lui parut excellente; une fois qu’il en eut goûté, il ne cessa plus de tendre sa petite bouche vers la cuillère.
« Tu trouves cette soupe bonne?... hein, petiot? lui dit Antonio.... Eh bien, moi aussi.... Vrai! Mine, tu as bien réussi.
— Dis-moi donc le nom de ce poupon, lui demanda-t-elle.
— Il s’appelle Luca.
— Et sait-il marcher? » dit-elle en le mettant sur ses jambes sans le lâcher.
Mais tous trois virent facilement qu’il n’avait pas encore la force de se tenir debout.
« Tant pis! ce sera pour plus tard! lui dit Hermine en l’embrassant.... Je n’en suis pas fâchée!... Cela ne me tourmente pas du tout d’avoir à te porter.... Tu remplaceras mon petit frère, dont j’ai pris soin jusqu’à mon départ.... Pauvre frérot!... je suis bien sûre qu’il languit après moi. »
Le bébé paraissait prendre grand intérêt maintenant à la conversation d’Hermine. Il lui répondait par une série de ma ..., ma..., ma... qui n’en finissait pas.
PETITE MAMAN 147
« Tu causes très bien, sais-tu ? » lui disait-elle encore.
Et comme il continuait à la regarder avec son joli sourire, en lui parlant dans son gazouillement enfantin, elle le serra tout à coup sur son cœur, dans un élan de tendresse maternelle, en s’exclamant :« Ah! tu es trop gentil, vraiment!... Tu es le plus aimable de tous! et personne ne pourrait dire le contra ’re. »
Les garçons coupèrent court à cette conversation en se levant pour préparer les lits, et Hermine les suivit avec le bébé dans ses bras.
Elle ne s’était pas rendu compte de la façon dont Stella voulait l’installer; aussi eut-elle le cœur serré en voyant la couchette qu’Antonio lui dressait dans l’écurie. Comment! elle ne serait pas mieux que dans les campements de la route!... Elle avait pensé qu’on lui donnerait au moins un lit comme celui qu’elle avait chez sa mère, avec des draps de grosse toile blanche; mais rien qu’une paillasse dans un coin d’écurie!... C’était vraiment pitoyable pour une petite fille habituée aux soins d’une bonne mère.
Voyant sa figure déconfite, Antonio lui dit, pour la consoler, qu’elle aurait, sur lui et sur Sylvain, l’avantage d’avoir plus chaud que dans la soupente où ils coucheraient tous les deux.
C’était sans doute pour cela qu’on l’avait mise dans l’écurie, afin que le petit qui devait reposer sous sa garde n’eût pas trop froid. On faisait comme on pouvait! Il n’y avait pas beaucoup de pièces dans la cabane : la cuisine, la chambre des parents et un petit cabinet qu’on destinait à Laurella.
Que dire à cela?
Hermine ne put que soupirer; elle avait le cœur bien gros.
Ce fut encore pis, quand elle dut se coucher, après avoir endormi le bébé et l’avoir mis dans son berceau.
Antonio, qui pensait à tout, avait eu soin de suspendre à un clou, dans l’écurie, la lanterne de la voiture, après l’avoir allumée, afin que la petite fille vît assez clair pour soigner le bébé quand elle aurait besoin de se lever pour lui. Sur la prière d’Hermine, il était même allé chercher dans le village un peu de lait, qu’il avait payé de sa bourse, pour qu’elle pût en donner à l’enfant dès qu’il se réveillerait; elle savait que sa mère calmait de cette manière son petit frère lorsqu’il pleurait, et elle tenait à suivre les bons exemples qu’elle avait reçus, afin de ne pas faire souffrir inutilement l’enfant qui lui était confié.
Ayant pris toutes ses dispositions pour la nuit,
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Hermine s’assit sur sa couchette, avant de s’y étendre, curieuse d’examiner ce qui remplaçait pour elle la 'chambre maternelle où elle avait passé son enfance. A présent elle avait pour compagnons de chambrée un ours, un âne, un cheval et des singes. Ce n’était pas la première fois, mais au moins, pendant le voyage, elle ne se trouvait pas seule avec eux.
Elle fixa les yeux avec crainte vers la partie de l’écurie où ils se trouvaient réunis, en dehors des rayons de la lanterne, qui éclairaient seulement son lit. Elle n’apercevait donc que des formes vagues, dans le coin noir où elle cherchait en vain à distinguer les animaux qui lui causaient encore une certaine appréhension, et, son imagination aidant, leurs masses confuses prenaient des apparences fantastiques.
Tremblante de peur, Hermine ferma les yeux pour ne plus voir leurs silhouettes qui se mouvaient dans l’ombre.
En ce moment elle s’entendit appeler par son frère, couché avec Antonio dans la soupente, audessus de sa tête :
« M’entends-tu, Mine?»
Elle lui cria : « Oui, Sylvain! Ah! je suis contente de te savoir aussi près de moi; je n’y pensais plus.
— Tu n’aurais qu’à m’appeler si tu avais be-
soin de quelque chose, lui dit-il encore, et tout
de suite je descendrais auprès de toi. »
Elle le remercia et lui souhaita une bonne nuit.
Maintenant elle respirait d’aise, en se trouvant moins abandonnée qu’elle ne le croyait. Puis elle se coucha tout habillée, sous sa couverture, et ferma les yeux pour tâcher de se reposer.
Toute seule.
Hermine finit par s'assoupir, tant elle était fatiguée de sa marche du matin au milieu de l'orage; ce souvenir pénible lui revint à l’esprit quand elle allait s’endormir, et la suivit dans son sommeil agité, si bien qu’elle eut une espèce de cauchemar et crut tout à coup entendre gronder le tonnerre; puis, dans une horrible angoisse, il lui sembla que le feu du ciel tombait sur elle. La pauvre enfant fut réveillée en sursaut par la douleur affreuse qu’elle ressentait à ce moment.
Elle se frotta les yeux en se demandant si elle n’était pas morte, et peu à peu elle finit par
reconnaître qu’elle avait été le jouet d’un rêve épouvantable. Pourtant, quoiqu’elle fût certaine d’être bien éveillée, elle entendait encore ce qu’elle avait pris en dormant pour le roulement du tonnerre. Qu’était-ce donc? Fdle ne pouvait s’en rendre compte à ce moment.
La pauvrette se mit sur son séant, toute tremblante, avec l’idée d’appeler son frère. Elle ouvrit la bouche; mais elle ne put émettre aucun son. Elle en fut atterrée; une sueur froide perlait sur ses tempes, quand un cri de l’enfant vint paire une heureuse diversion.
Hermine n’avait pas encore sauté de son lit qu’il était déjà pris d’impatience et criait de toutes ses forces. Les animaux se réveillèrent à ce bruit inaccoutumé et se levèrent lourdement. Ce mouvement de vie calma les nerfs de la fillette; elle oublia sa frayeur pour ne penser qu’au bébé, le prit dans ses bras, et le consola très vite en lui donnant à boire. Puis elle le promena pour l’endormir de nouveau.
La tranquillité s’était rétablie, et alors, tout en chantant doucement une berceuse, Hermine se rappela le bruit sourd qui l’avait tant effrayée lors de son brusque réveil. Elle ne l’entendait plus, mais n’en était pas moins intriguée.
Cependant les animaux reprirent bientôt leur sommeil interrompu, et elle distingua de nou-
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veau le grondement qui l’avait épouvantée, et qui redoublait maintenant d’intensité.
C’était l’ours qui ronflait; elle s’en rendait bien compte, à présent que sa mémoire n’était plus engourdie par un reste de sommeil, et elle reconnaissait parfaitement le bruit qui l’avait inquiétée si fort à son réveil.
« Prendre les ronflements de Cosacco pour le tonnerre!... est-ce possible? s’exclama- t-elle gaiement.... Où avais-je donc l’esprit?... J’aurais bien dû me rappeler la musique formidable que fait ce brave ours en dormant; elle m’a déjà ennuyée assez souvent. »
Très soulagée de savoir qu’elle s’était effrayée inutilement, Hermine s’approcha de l’animal, pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas.
N’ayant plus aucun doute, elle recoucha l’enfant, qui avait fini par s’endormir, et elle s’étendit de nouveau sur sa pauvre couchette, en se disant :
« Allons! je n’aurai plus de cauchemar, j’espère, puisque je suis bien rassurée... et dorénavant je tâcherai de ne plus me faire de chimères inutiles. »
Pourtant elle fut encore réveillée brusquement. Cette fois c’étaient les chiens qui entraient dans l’écurie : une porte s’était ouverte pour les faire passer, et s’était ensuite refermée,
après avoir laissé glisser un jet de lumière qui
avait ébloui Hermine dans son sommeil.
« Les maîtres viennent sans doute de rentrer, pensa-t-elle, et ils ont pris soin de se débar rasser des chiens pour la nuit. »
Elle n’était pas fâchée de savoir que Mosco, sa femme et sa fille se trouvaient maintenant dans la maison. Elle ne se sentait plus aucune raison d’avoir peur, et ne demandait qu’à se rendormir.
Castore et Polluce ne le lui permirent pas tout de suite; ils ne voulaient pas se coucher avant d’avoir renouvelé connaissance avec le logis.
Hermine les entendit flairer l’âne, l’ours et le cheval. Puis ils s’approchèrent d’elle et du bébé; le plus audacieux se permit même de lécher l’une de ses mains, qui pendait; elle la ramena bien vite sous sa couverture, sans avoir le courage de le gronder. Alors, trompé par le silence de la petite fille, le chien s’enhardit et posa ses pattes de devant sur le lit, avec l’intention d’y sauter pour se coucher confortablement. Mais elle se fâcha cette fois et le repoussa de telle façon qu’il se résigna à chercher un autre gîte.
Il trouva enfin une place à sa convenance, ainsi que son compagnon, et aussitôt tout bruit cessa.
Hermine en profila pour reprendre son som-
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mcil; mais sa nuit ne devait pas s’achever tranquillement. Plusieurs fois encore elle fut réveillée par le bébé, et dut se lever pour le promener. Si elle n’avait pas aimé les petits enfants et en particulier celui-là, auquel l’attachaient déjà les soins qu’elle lui avait donnés la veille, elle aurait trouvé fort dure la charge de veiller sur lui. Cette besogne n’en était pas moins au-dessus des forces d’une fillette de son âge. Sa mère le comprenait si bien qu’elle ne lui permettait de s’occuper de ses petits frères que pendant le jour, et réservait pour elle seule la tâche de les soigner la nuit, afin qu’Hermine pût dormir tranquillement.
N’étant pas habituée à veiller, la pauvre petite ne pouvait ouvrir les yeux le lendemain matin, quand sa maîtresse vint la réveiller en lui disant qu’il fallait partir tout de suite avec Laurella, pour aller laver du linge à la fontaine.
Elle obéit néanmoins et fut même obligée de faire à elle seule tout l’ouvrage, car Laurella, avec son indolence accoutumée, fit semblant de travailler et lui laissa presque toute la besogne, après avoir remarqué qu’elle savait très bien laver. La fille de Stella ne se préoccupait pas de la fatigue des autres.
La lessive terminée, Hermine dut ensuite dan ~er sur la corde, d’après les ordres de Mosco ; puis sa maîtresse l’appela pour l’occuper au ménage, et
ne cessa plus de crier après elle, soit pour lui commander quelque chose, soit pour lui dire qu’elle ne savait rien faire. Elle ne la laissa respirer que pour lui mettre l’enfant sur les bras, dès que tout fut en ordre dans la maison, en lui disant d’aller promener dehors le petit Luca.
Ce fut pour Hermine le meilleur moment de la journée.
Occupée par le bébé, qu’elle cherchait à distraire, la fillette arriva jusqu’au bord du lac Majeur sans l’avoir vu de loin ; aussi fut-elle saisie d’admiration en se trouvant auprès de ses eaux d’azur. Elle resta dans l’enchantement devant ce lac, si doux à l’œil, qu’entourent des montagnes vertes, dont le profil se découpe gracieusement sur le beau ciel d’Italie.
Hermine neconnaissait des Alpes que leur grandeur sévère. Ce spectacle inattendu était pour elle une révélation du beau, sous un nouvel aspect. Son cœur s’amollissait et se gonflait d’une émotion inconnue. Les souvenirs s’y pressaient. Dans fonde moirée elle crut revoir, sous les rides de l’eau, les yeux de sa bonne mère, si tendres quand ils se fixaient sur elle, et surtout au moment de son départ avec Sylvain. Alors elle sc trouva reportée par la pensée à ce cruel instant de la séparation, et il lui sembla sentir encore les larmes de sa pauvre mère, qui lui
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tombaient sur les joues avec les derniers baisers.
Puis elle se rappela tous les autres témoignages de grande affection qu’elle avait reçus depuis son enfance.... Que ce bon temps était loin, maintenant! La mort de son père avait d’abord changé les sourires en larmes, et puis il avait encore fallu que la misère la forçât à se séparer de sa mère, de ses petits frères, de sa sœur chérie!... C’était trop de malheur!... et pourtant elle devait cacher son chagrin pour ne pas se rendre insupportable à ses maîtres! Cette dernière pensée mettait au cœur de la pauvre enfant une sensation de vide immense; elle se rendait compte de son isolement au milieu d’étrangers qui ne s’intéressaient ni à ses peines ni à ses regrets.... Ah! si elle n’avait pas eu son cher Sylvain!...
Des larmes amères inondaient son visage sans qu’elle y prît garde. Elle ne s’en aperçut qu’au chagrin que manifesta tout à coup le petit Luca, qu’elle portait sans le regarder : il pleurait de la voir pleurer, et lui collait sa bouche mignonne sur la joue, en lui faisant un collier de ses bras. Il voyait bien qu’elle souffrait, et il sentait le besoin irréfléchi de la consoler.
« Ah! mon chéri, que tu es bon! lui dit-elle attendrie.... J’étais injuste tout à Lheure : Sylvain n’est donc pas le seul à m’aimer ici!*.* Tu
m’aimes aussi, toi.... Tu es un second frère, un
tout petit frérot.... »
Elle souriait maintenant à l’enfant, à travers ses larmes qu’elle s’efforçait d’essuyer, mais qui coulaient toujours : ses nerfs étaient si fatigués de sa nuit sans repos et de sa journée de travail!
Sylvain arriva en ce moment. Il venait la chercher de la part des maîtres, et fut désolé de la voir pleurer encore :
« Tu souffres trop, Mine, lui dit-il, quoique tu veuilles tout supporter par raison. On abuse de ta patience, et puis tu as trop d’ouvrage.... La maîtresse et sa tille ne sont pas comme Mosco ; elles te rendent malheureuse!... Il faut te rappeler que notre mère nous a fait promettre de retourner auprès d’elle si l’on n’était pas juste envers nous... Elle ne veut pas que nous travaillions au-dessus de nos forces, et que nous endurions de mauvais traitements. »
Hermine dut se contraindre et composer son visage pour calmer et consoler son frère, et elle lui répondit avec un doux sourire :
« Je ne suis ni triste ni malheureuse du fait de mon service! Si j’ai pleuré, c’est en souvenir de notre bonne mère, de notre sœur et de nos petits frères, tout simplement.... Je suis fière et contente, au contraire, de pouvoir travailler pour eux, et je veux continuer... Comment ne regrette-
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rions-nous pas ceux que nous avons laissés làbas!... Mais il faut nous rendre dignes de leur affection; n’est-ce pas Sylvain? »
Et pendant qu’elle parlait, ses yeux s’animaient d’une flamme de bonté qui les rendait brillants et rassurait son frère, en lui cachant l’amertume de son cœur.
La vie nomade recommence.
Après quelques jours de repos la troupe se remit en route, et cette fois la femme de Mosco fut du voyage. On emmena aussi le bébé, puisqu’il ne restait personne à la maison de Fariolo.
Les petits montagnards n’étaient pas fâchés de reprendre la vie nomade, dans l’espoir que Stella serait forcée de les laisser un peu tranquilles pendant les heures de marche. Celle-ci, d’ailleurs, ne quittait presque pas la voiture, pour ne pas se fatiguer, et laissait à peine à sa fille la possibilité de s’y reposer de temps en temps. Quant à Hermine, elle ne devait plus y monter.
Celle-ci en prenait son parti et trouvait une compensation dans le plaisir de rester avec Syb
vain un peu en arrière; ils marchaient auprès de l’ûne, qui devait porter le bébé tant qu’il ne pleuvrait pas, Stella ne voulant s’en embarrasser que le moins possible.
On avait placé le petit Luca dans un des paniers d’osier accrochés au bât de Nello; des provisions faisaient contrepoids. Cet enfant se trouvait ainsi comme dans un berceau, et il s’amusait à regarder les arbres, le paysage et aussi les gens qui passaient à pied, à cheval ou en voiture. Hermine causait avec lui de ce qui venait à frapper ses yeux, comme s’il avait pu la comprendre. Sylvain se mêlait aussi à cette conversation enfantine, et Antonio paraissait se plaire à l’écouter, sans toutefois y prendre part, tout en tenant la chaîne de son ours. L’air dédaigneux, comme à l’ordinaire, Laurella s’était mise à part et marchait devant, à peu de distance de son père, qui conduisait le cheval.
Les petits Valaisans étaient contents de la voir rester dans l’isolement qui lui convenait. Ils se trouvaient bien moins gênés : sa présence ne leur valait que des regards méprisants ou des paroles méchantes.
Sylvain et sa sœur étaient si heureux de leur liberté momentanée, qu’ils s’amusaient de tout : de l’entrain des caniches qui sautaient autour d’eux ou couraient en aboyant vers Paolo et Vir-