LA VIE NOMADE RECOMMENCE
ginia, dont les grimaces les agaçaient; ils riaient surtout des efforts inutiles que faisaient les singes pour rompre les chaînes qui les retenaient à la voiture, et pourtant il était bien naturel que les pauvres bêtes eussent le désir de rejoindre les chiens et l’âne, qui marchaient librement sur la route.
Hermine cherchait à interpréter les pensées de ces animaux, d’après l’expression de leur physionomie, et par ses remarques elle faisait rire Sylvain et parvenait à dérider Antonio.
La douceur de la température et l’aspect riant des bords du lac, dont on suivait la rive, contribuaient beaucoup à la gaieté des trois amis. Le temps leur durait si peu qu’ils furent ennuyés lorsqu’ils entendirent Mosco donner le signal d’un arrêt, pendant lequel il voulait déjeuner et faire travailler sa troupe.
L’orpheline eut alors une nouvelle émotion : Mosco s’était mis en tête de se servir du bébé pour rendre son ours plus intéressant; il prit donc le petit Luca dans ses bras et le porta auprès de Cosacco, avec lequel il voulait d’abord le familiariser. Par bonheur l’enfant n’avait pas peur de cette grosse bête à l’air bonasse, et se laissa mettre la main sur sa tête; il l’embrassa même, à la prière de son oncle. Celui-ci huit par le placer dans les bras de son nouvel ami, et l’y l’abandonna
en se reculant ensuite, tant il se fiait à l’intelligence de Cosacco.
Hermine tremblait de tous ses membres; s’il allait tomber, son pauvre chéri?.. Mais non! au contraire, il était fort bien tenu par l’ours, qui paraissait très fier de la confiance que son maître lui témoignait, comme s’il eût compris toute l’importance de son nouveau rôle de bonne d’enfant. Cosacco regardait le bébé d’un air de protection, et celui-ci souriait sans inquiétude, se trouvant très bien dans la douce chaleur de sa fourrure épaisse.
Mosco était ravi de son invention.
« C’est parfait! s’écria-t-il; je dirai au public que Cosacco l’a élevé au biberon ! »
Il le prétendit en effet, ainsi que bien d’autres choses du même genre, pendant la représentation qu’il donna dans la journée à Baveno.
Avant de commencer les exercices, il avait recommandé à l’orpheline de faire bien attention à la séance de somnambulisme de la signora Stella, et avait ajouté que plus tard il lui en expliquerait les mystères.
La petite fille était si docile qu’elle ne manqua pas d’obéir, sans se demander pourquoi son maître avait eu cette idée. Elle fut tout yeux et tout oreilles dès qu’elle vit Mosco, à la fin du spectacle, annoncer au public que ceux qui vou-
LA VIE NOMADE RECOMMENCE 165 laient connaître le présent, le passé et l’avenir n’avaient qu’à s’approcher : la signora Stella allait s’endormir, et pendant son sommeil elle verrait, à travers les temps et les espaces, les mers et les montagnes, les objets les plus éloignés et les plus opaques. « Pour elle, ajoutait Mosco, les distances et les obstacles n’existent plus!.. Les forteresses imprenables ne sauraient interdire l’accès de leurs murailles à son regard surnaturel : à plus forte raison ce regard peutil percer le mur de la vie privée!... Impossible de cacher un secret à son incomparable perspicacité de somnambule extra-lucide!... C’est grâce à son intervention que les diplomates les plus réputés de nos jours ont acquis leur renommée; ils font venir dans leur cabinet la signora Stella, ou bien ils la consultent par correspondance, et ensuite ils agissent à coup sûr, sans crainte de surprise, et déjouent les complots les mieux ourdis, au grand ébahissement de leurs ennemis qui les croient doués d’un flair extraordinaire. On pourrait dire seulement qu’ils ne sont ni sourds ni aveugles, puisqu’ils ont su entendre la trompette de la Renommée proclamant le pouvoir merveilleux de la signora Stella, et se sont convaincus que sa réputation était encore au-dessous de ses mérites!... Ils l’ont si bien reconnu que tous ont fait de grands efforts pour
rattacher à leur personne.... La signora Stella a reçu les offres les plus magnifiques.... Si elle les avait acceptées, elle aurait une table somptueuse, des toilettes splendides, des bijoux incomparables, des chevaux et des équipages superbes, des palais grandioses! Elle ferait figure dans le monde parmi les femmes les plus éclatantes!... Mais l’illustre signora méprise les richesses et les honneurs; elle ne trouve son bonheur que dans les services inouïs qu’elle rend à l’humanité entière, sans distinction de fortune et de rang.... Elle sacrifie même sa santé pour satisfaire ses généreux sentiments, car les visions de son sommeil lucide sont horriblement fatigantes pour son organisation extra-nerveuse! »
Hermine entendit plusieurs fois son maître reprendre ce thème pour le développer d’une façon différente, afin de décider ceux qui l’écoutaient à consulter la fameuse somnambule assez philanthrope pour préférer la satisfaction des autres à son repos et à son bonheur, selon le dire de son compère.
Ces belles phrases ne parvenaient pas cependant à convaincre tout le monde et rencontraient même plus d’un sceptique. Mosco remarquait des sourires d’incrédulité sur certains visages et entendait dans la foule des phrases moqueuses.
Le saltimbanque n’en criait que plus fort, pour
LA VIE NOMADE RECOMMENCE 167 étouffer les voix des raisonneurs. Il finit ainsi par décider un certain nombre de gens à perdre de l’argent, pour satisfaire leur amour du merveilleux et leur sotte crédulité.
Quand Mosco eut reçu d’eux la petite somme qu’il exigeait d’abord avant d’endormir sa femme, il prit une pose tragique et fit des gestes singuliers qui servaient, annonça-t-il, à faire passer son fluide magnétique sur la signora Stella.
Celle-ci était assise et ne tarda pas à fermer les yeux. Bientôt le saltimbanque affirma que personne ne pourrait la réveiller de son sommeil de somnambule.
Comme preuve, il lui tira les bras et les cheveux; elle poussa bien quelques plaintes tandis que sa physionomie exprimait la souffrance, mais elle n’ouvrit pas les yeux.
« Eh bien, Messieurs et Dames, s’écria Mosco, c’est dans cet état léthargique que la signora Stella sait voir au travers de tout ce que vous pouvez imaginer de plus compact, à quelque distance que ce soit. »
Là-dessus, il mit à la patiente un triple bandeau s’appliquant hermétiquement sur ses yeux, et il engagea les spectateurs à venir s’assurer par eux-mêmes de l’honnêteté de cette opération.
Plusieurs se présentèrent et déclarèrent que le saltimbanque avait agi consciencieusement.
« Maintenant, reprit Mosco, vous allez être certains, Messieurs et Dames, que ces plis d’étoffe sont transparents pour cette somnambule, et qu’elle y voit au travers, sans même soulever ses paupières. »
Alors, lui présentant une montre empruntée à un spectateur, il lui fit une série de questions, et elle y répondit sans hésiter et sans se tromper une seule fois.
« Vous l’avez entendue; Messieurs et Dames, s’écria Mosco triomphant; malgré son épais bandeau, la signora Stella a fort bien vu que cette montre est en argent, que son boîtier est bombé, et de plus elle a lu exactement l’heure que marque l’aiguille du cadran. »
Puis il fit des expériences analogues, avec autant de succès, sur différents autres objets.
Voyant les spectateurs émerveillés des réponses de Stella, dont ils ne suspectaient pas la bonne foi, Mosco les engagea vivement à profiter de la présence de l’illustre somnambule pour s’informer auprès d’elle de tout ce qu’ils désiraient savoir.
cc Comptez sur notre discrétion, assurait-il. D’abord la signora ne se rappellera plus à son réveil ce que vous lui aurez demandé, et, quant à moi, je suis le tombeau des secrets!... Pour qu’aucun autre n’entende ce que vous désirez
prit une pose tragique. '
LA VIE NOMADE RECOMMENCE 171 cacher, vous me ferez vos questions à l’oreille; je les transmettrai à la signora Stella dans une langue connue d’elle et de moi seulement; elle me répondra dans le même dialecte, et je vous répéterai tout bas ses réponses, car, j’ai oublié de vous le dire, vous ne pouvez lui parler sans mon intermédiaire : comme tous les somnambules, elle ne subit que l’influence de celui qui l’a magnétisée, et n’obéit qu’à ses ordres. »
Alors plusieurs personnes se décidèrent à satisfaire leur curiosité, et, après avoir reçu de Mosco les réponses qu’il prétendait tenir de Stella, elles parurent enchantées de leur consultation. D’autres spectateurs furent alors entraînés à suivre leur exemple, et finalement la recette fut abondante, grâce à la séance de somnambulisme.
Hermine et Sylvain n’étaient pas les moins émerveillés. La petite fille en oubliait même le bébé, qu’elle était allée coucher dans la voiture après que Mosco l’eut suffisamment exhibé devant le public, entre les pattes de l’ours. Elle ne s’en souvint qu'au moment où Stella sortit de ‘son sommeil, après que le compère Mosco lui eut fait encore de grands gestes devant le visage.
L’orpheline se fit alors de grands reproches pour ne pas avoir été plus tôt surveiller le soin-
mcil du petit garçon, et s’empressa d’y courir; elle eut le chagrin de le trouver en pleurs, les yeux gonflés de larmes, et rongeant ses poings avec colère.
Il lui fallut quelque temps pour le consoler, mais elle y parvint à force de caresses.
Somnambule extra-lucide.
Hermine tenait le petit Luca dans ses bras et le promenait devant la voiture, quand elle vit venir son maître et les deux garçons; ils rapportaient le matériel qui avait servi à la représentation, pour le ranger dans la voiture.
Mosco regarda la petite fdle en souriant et lui dit :
« Eh bien, Mine, j’ai vu que tu examinais avec attention la signora Stella pendant sa séance de somnambulisme.... Qu'en dis-tu?
— Oh! que c’est effrayant!... Oui, j’ai eu bien peur!... je croyais me trouver devant une fée, comme celles des contes que l’on dit chez nous aux veillées.... Je ne comprends pas encore
comment la signora Stella pouvait voir au travers du bandeau que vous lui avez mis sur les yeux.... Et pourtant elle ne se trompait jamais!... Si j’avais osé, je l’aurais priée de me donner des nouvelles de ma mère, de ma sœur et de mes petits frères,... je suis toujours si tourmentée; j’ai peur que ma pauvre mère ne tombe malade, et je me demande qui la soignerait, maintenant que nous sommes loin, Sylvain et moi. — Les autres feraient ce qu’ils pourraient, bien sûr, mais ils sont trop petits. — La crainte de fâcher la signora m’a seule retenue; elle n’aurait pas voulu m’être agréable! Il est facile de voir qu’elle ne m’aime pas ; autrement me gronderait-elle toujours en m’accusant de mauvaises intentions?... Elle sait pourtant bien que je n’en ai pas, elle qui voit tout ce que l’on pense....
— Petite sotte, fit Mosco en riant, tu avales donc tout ce qu’on dit, toi?... et pourtant je t’aurais crue plus fine que les badauds qui nous écoutaient comme des oracles.... Il faut que je te détrompe, car je veux faire de toi une somnambule extra-lucide, dans le genre de la signora Stella.... 11 sera plus intéressant pour le public de regarder une jolie petite fdle qu’une femme qui prend déjà de l’âge. J’ai communiqué cette idée à ta maîtresse, qui est enchantée de penser
qu’elle se reposera quand tu pourras la remplacer.... Il est certain que c’est dur, quand on n’est plus jeune, de rester des heures les yeux fermés, à étouffer sous un épais mouchoir. » Hermine fut très effrayée du projet qu’avait Mosco de faire d’elle une somnambule.
« Ce n’est pas difficile, va! fit Mosco en répondant à sa pensée.... Laisse-moi seulement déposer dans la voiture cette table que je tiens à la main, et je te donnerai ensuite une leçon.... Tu auras bien moins de peine à apprendre ce métierlà que celui de danseuse de corde, quoique tu sois faite pour être funambule, soit dit sans te flatter. » Au bout d’un moment il revint vers elle et lui dit :
« Eh bien, voilà.... Tu vas m’écouter tout en mignotant ton poupon, et dans cinq minutes tu comprendras que ce n’est pas difficile d’être somnambule extra-lucide comme l’illustre signora Stella.... D’abord tu as cru, comme tout le monde, qu’elle dormait.... Ma foi non!... Elle fait semblant, voilà tout!... Est-ce que tu ne saurais pas aussi fermer les yeux et te donner l’air de dormir d’un profond sommeil, d’où il serait impossible de te tirer?... Essaye, voyons! » L’orpheline abaissa les paupières, comme son maître le lui disait; mais elle ne pouvait s’empêcher de rire en même temps
« Ça, ce n’est pas de jeu ! reprit Mosco. Il faut faire la chose sérieusement, comme une bonne comédienne.... Suppose que tu ne mangeras pas de la journée si tu ne parais pas profondément endormie. »
Cette phrase fit penser à Hermine que souvent chez elle il n’avait pas été nécessaire de le supposer; que cette triste perspective s’était montrée réellement et en maintes circonstances pour la famille, et elle reprit naturellement sa physionomie de fillette attristée, mûrie par la souffrance.
« Bien, maintenant! » approuva Mosco, sans se douter que ce changement d’expression n’était pas un jeu, mais le résultat d’une angoisse qu’il lui avait mise au cœur.
« Maintenant je vais te tirer les cheveux, les bras, puis te secouer, et tu garderas les yeux fermés et l’air abandonné de ceux qui dorment.... Tu en as bien vu, Diavolo!... Et puis tu ne te gêneras pas pour laisser comprendre que je te fais mal, et tu crieras : « Aïe ! aïe ! » d’un air dolent, comme quelqu’un qui parle en rêve.... C’est de ce ton-là aussi que tu me répondras quand je t’interrogerai.
— Je ne demande pas mieux que de faire tout ce que je pourrai, mais je ne saurai pas quoi vous répondre ; je ne puis voir au travers des mouchoirs
et encore moins au travers des murailles, des espaces, des.... »
Mosco Y interrompit :
« Attends donc que je te l’apprenne, puisque je te l’ai promis.... Je ne te demande pas de voir l’impossible, mais seulement de m’écouter et de me répondre, après avoir bien pesé mes paroles. En un mot, sache que dans ma question est contenue la réponse.... Il faut que tu apprennes la clef de mon langage, et que tu la connaisses assez bien pour saisir très vite la formule que j’emploierai pour te parler. Ainsi : « Veuillez me dire... » correspond à des mots tout autres que : « Auriez-vous la bonté de me dire... ? » Voilà mon secret. Si, par exemple, je commence mon interrogation par : « Veuillez me dire... », cela t’indique que la forme de l’objet que je te présente est ronde , ou bien, s’il s’agit de couleur, que tu dois répondre jaune , ou bien encore, si je te parle d’un métal, que c’est de l'or.... Rien de plus simple, n’est-ce pas?... Donc si tu m’entends te demander : « Veuillez me dire de quel métal est cet objet », tu seras sûre de ne pas te tromper en répondant : « En or ... ». S’il avait été en argent, j’aurais pris la formule : « Auriez-vous la bonté de me dire... ? » qui signifie aussi blanc pour la couleur, carré pour la forme, et d’autres choses encore, selon les différents
cas; mais je ne veux pas te les apprendre maintenant, pour ne pas t’embrouiller.... Si tu avais dû me répondre cuivre , j’aurais formulé ainsi ma question : « Dites-moi... ». Comprends-tu que ce n’est pas difficile d’avoir l’air de distinguer les objets à travers un triple bandeau?... Cette troisième interrogation correspond à plat pour la forme, à rouge pour la couleur, etc.... Enfin je prononcerais : « Pouvez-vous me dire...? » s’il s’agissait d’un objet en bois ou dont la couleur serait bleue ou bien la forme allongée.... De même pour les lettres et pour les chiffres il y a un langage convenu, que je t’apprendrai peu à peu.
— C’est très amusant, dit Hermine dont les yeux brillaient; mais n’est-ce pas mal de tromper de pauvres gens par un savoir imaginaire?
— Ne t’apitoie pas sur leur compte.... Tant pis pour les imbéciles et les crédules! Il n’y a pas que nous autres qui vivions à leurs dépens. Et puis on les contente en les trompant : il ne faudrait pas se figurer le contraire !... D’abord, moi, je n’aime pas à faire de la peine à ceux qui me donnent leur confiance et leur argent, et j’ai soin de les rendre très heureux en parlant dans le sens qui peut être agréable.... Je le devine en examinant leur physionomie.... Ça, c’est un don que je possède. Il n’y a pas à dire, je sais lire le caractère des gens sur leur visage.... C’est
d’ailleurs tout le secret de ceux qui disent la bonne aventure, et voilà comment je réussis aussi bien avec mon âne qu’avec une somnambule.... Le compère, auquel le public ne fait pas attention, mérite seul toute la gloire!... Mais je m’en moque; je me contente du résultat financier. Je sais que les honneurs ne vont pas toujours trouver ceux qui devraient les recevoir, et qu’ils entrent à côté, bien souvent : ils tombent où le vent les pousse, et dame! il n’y a pas de direction plus facile à dévier que celle du vent. »
Malgré les répugnances de l’orpheline, dont l’esprit droit n’admettait pas la morale de Mosco, elle dut travailler avec lui pour aevenir somnambule extra-lucide. Il s’emparait d’elle aussitôt que sa iemme voulait bien la laisser abandonner les travaux les plus désagréables du ménage, qui étaient devenus son lot. Alors, si le petit dormait, il la faisait danser sur la corde, ce qui lui occasionna plus d’une chute pénible malgré son adresse et sa bonne volonté, et la pauvre enfant devait encore cacher ses souffrances pour ne pas inquiéter son frère, très irrité de la vie qu’on lui faisait mener.
« Mosco manque aux engagements qu’il a pris envers notre mère, disait-il à sa sœur quand il se trouvait seul avec elle. Il a dit qu’il te louait pour soigner le poupon, et tu ne devrais pas avoir
d’autre besogne.... Ce n’est pas bien!... non!... C’est même fort mal ! et notre mère pleurerait si elle voyait cela.
— Que veux-tu! lui répondait Hermine en s’efforçant de sourire.... Puisque nous ne pouvions travailler autrement pour tirer la famille de la misère, il faut encore nous réjouir d’avoir été pris par Mosco.... Si nous n’avions pas eu la chance de trouver cette occasion inespérée, notre pauvre mère, à son âge, aurait été obligée de partir, en nous mettant tous en garde, de côté et d’autre.... Et comment les petits auraient-ils été soignés chez les gens qui s’en seraient chargés?... Pense à cela, et tu seras plus raisonnable. »
Alors Sylvain baissait la tête, en serrant les poings, et ne trouvait plus rien à dire.
Cette petite scène se renouvelait assez souvent: Sylvain ne pouvait s’habituer à voir maltraiter sa sœur, et, de son côté, la pauvre fillette ne se lassait pas de supporter la fatigue et les mauvais procédés, tant son dévouement â sa famille était profond et vivace.
Ce fut dans Pile des Pêcheurs qu’Hermine fit devant le public ses débuts de somnambule extra-lucide.
Quoique cette île soit dépourvue des splendeurs artistiques qu’on admire à l’isola Bella et à l’isola Madré, elle n’en est pas moins comptée parmi les
merveilles des îles Borromées; ses filets suspendus au soleil et son clocher sont d’un effet très pittoresque.
Ayant eu l’idée d’aller donner une représentation aux humbles habitants de cette île charmante, Mosco avait décidé que Stella resterait à Baveno, où elle veillerait sur le bébé et la voiture, et qu’il s’embarquerait seulement avec les enfants et le matériel indispensable.
Cetaitune excellente occasion d’essayer devant le public le nouveau talent d’Hermine.
« Si elle se trompe devant ces pauvres pécheurs, avait pensé Mosco, cela n’aura pas de conséquences. »
Mais la petite fille avait une excellente mémoire, et elle s’était si bien mis dans la tête le langage de convention de Mosco qu’elle répondit à merveille à ses questions, après avoir feint de s’endormir, comme une comédienne consommée, sous l’influence de ses passes magnétiques.
Dans le cours de la représentation, elle avait déjà dansé sur la corde très passablement avec Laurella, après les exercices de l’àne, des singes et de l’ours.
Mosco fut si content du travail d’IIermine que pour la récompenser il fit faire à la barque qui les ramenait à Baveno le tour des îles Borromées. Les deux petits Yalaisans virent à distance l’isola
Bella, non moins merveilleuse que les palais des contes de fées, avec ses dix terrasses superposées que soutiennent de grandes arcades, et qui sont peuplées de statues et d’obélisques, de beaux citronniers et de superbes orangers.
Ils admirèrent aussi l’isola Madré, moins embellie par l’art que l’isola Bella, mais qui possède en revanche un magnifique verger dans une prairie qui descend vers la mer, formant une pente gracieuse et du plus bel effet; elle a aussi les avantages d’une végétation plus luxuriante que celle de sa rivale.
Sylvain acrobate.
L’excursion aux îles Borromées avait été pour
les petits Valaisans comme un rayon de soleil
dans leur pénible existence, qui les mettait en
butte aux reproches immérités de Slella, dont
l’humeur acariâtre les faisait toujours souffrir
quands ils n’étaient pas l’objet des expériences de
Mosco. Celui-ci les employait souvent, il est vrai, car son imagination fertile se mettait sans cesse en frais d’inventions.
Hermine aimait encore mieux travailler avec son maître que d’être grondée par sa maîtresse, et elle mettait tant de bonne volonté à faire ce que Mosco exigeait d’elle qu’il lui en savait gré du
moins, et ne perdait pas une occasion de lui être agréable en l’éloignant de son irritable patronne. Il faisait valoir auprès de celle-ci le profit que l’on pourrait tirer de ses dispositions naturelles en perfectionnant son éducation; les talents de cette petite fille seraient fructueux pour la troupe, il n’en doutait pas, si l’on prenait soin de ne pas les négliger.
Par ce moyen il décidait Stella à la retenir le moins possible pour les travaux du ménage, et dès qu’elle la laissait libre un instant, il la faisait travailler à toutes sortes d’exercices.
Après l’avoir fait danser sur la corde, il l’interrogeait chaque jour, comme dans les séances publiques de somnambulisme, afin de la familiariser complètement avec le langage de convention qu’il lui avait enseigné. Il essaya même de lui apprendre à jongler, se croyant certain de la voir réussir, tant elle se montrait adroite en toutes choses.
Avec Sylvain, au contraire, ses différentes tentatives restèrent infructueuses pour la plupart. Le petit garçon n’avait réussi qu’à tourner l’orgue de Barbarie, à taper sur une grosse caisse et à soigner les animaux. Plusieurs essais malheureux avaient fait renoncer Mosco à lui enseigner l’art de faire des exercices au trapèze, de jongler et de danser sur la corde; ces insuccès le dégoû-
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laient de faire l’éducation de cet enfant indigne de « la banque », disait-il avec un air de dédain inexprimable. Son temps était mieux employé auprès d’Hermine; quand il parlait de celle-ci, il se frottait les mains et se réjouissait bruyamment de la bonne opération qu’il avait faite en l’adjoignant à la troupe, dont elle promettait de devenir le plus bel ornement.
Stella augmentait les ennuis que lui causait la maladresse de Sylvain, en lui reprochant à chaque instant d’avoir amené ce garçon, qui n’était absolument qu’une bouche inutile dans la troupe.
Alors il s’impatientait et lui disait : « Ne t’ai-je pas répété cent fois qu’on n’a pas voulu me donner Mine sans son frère?
— Parce qu’on t’a jugé comme un vrai niais que tu es.... Il fallait jouer au plus fin avec ces paysans et ne pas avoir l’air de tenir à cette petite fille qui n’est pas un phénix, quoique tu paraisses le croire. »
Mosco haussait les épaules; mais il n’en était pas moins très mortifié de ces observations, dont la justesse lui semblait irréfutable à l’égard de Sylvain, et il n’en cherchait qu’avec plus d’obstination le moyen d’utiliser sa nature rétive.
Un jour il le prit à partie :
« Je sais bien, mon pauvre garçon, que tu n’as
de dispositions que pour le labour de la terre, et pourtant je suis sûr que tu ne demanderais pas mieux que d’augmenter l’attraction de nos représentations.... A force de réfléchir, j’ai pensé que je n’y réussirais qu’en t’apprenant à avaler des sabres, comme tu me l’as vu faire quelquefois, au grand ébahissement du public. C’est une idée que j’ai déjà depuis longtemps, et je ne sais pourquoi j’ai attendu pour la mettre à exécution. Tu ne peux manquer d’acquérir très vite ce talent, qui n’exige qu’un peu d’habitude et de bonne volonté, quoique cela semble dangereux ou même impossible à la plupart des gens. Rien n’est plus simple, en effet, que de se faire entrer dans l’estomac une ou plusieurs lames de cinquante à soixante centimètres, pourvu qu’on soit à jeun, bien entendu. Aussi n’ai-je jamais compris que certains acrobates eussent besoin d’user d’artifices pour avoir l’air de posséder ce talent qu’il leur serait si facile d’acquérir. Ils ne font guère illusion qu’à eux-mêmec, d’ailleurs, car leurs trucs grossiers sont aisément découverts par un œil expérimenté. Est-il bien difficile, par exemple, de voir le tube qu’ils se mettent devant le corps, en le cachant sous leurs vêtements, pour le faire aboutir près de la bouche, derrière une épaisse barbe postiche.... Ils enfoncent le sabre dans ce tube.... Parfaitement!... et
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le tour est joué. Mais il faut être aveugle pour ne pas s’en apercevoir!... Et puis, ce n’est pas poli; c’est par trop se moquer de son public, qu’on a l’air de traiter d’imbécile.... Il y en a d’autres encore qui emploient des sabres trompel’œil, dont la lame rentre dans la poignée.... J’aime mieux cela!.. Mais ce n’est pas encore fameux de s’exposer à se voir confondu devant les spectateurs par un malin qui s’apercevra de ce truc connu.... Il vaut mieux y aller franchement, comme moi. Le public méfiant sait bien apprécier le mérite de ceux qui n’emploient pas de subterfuges. Et puis je ne me gêne pas pour faire remarquer qu’il me serait impossible d’user d’artifices, puisque je ne porte ni barbe ni gros vêtements. Où cacherais-je un tube devant mon corps avec ma figure glabre et mon maillot collant?... J’ai soin aussi de dire aux gens d’approcher, et je leur fais sentir la pointe de mon sabre à travers ma peau.... Tu l’as bien palpée toimême, n’est-ce pas?... Tu peux donc être sûr que tu seras à bonne école.... Je t’apprendrai le métier d’avaleur de sabres d’après les grands principes, ceux avec lesquels j’opère, et dans quinze jours tu seras aussi habile que moi, car ce n’est pas bien malin.
— C’est trop malin, au contraire! fit Sylvain avec épouvante.... Il faut être fait exprès pour se
fourrer un sabre dans le corps sans se blesser, et je ne veux pas même essayer : j’aurais trop peur de me couper la gorge et les entrailles.
— Peut-on être niais à ce point! reprit Mosco en le regardant avec un air de profond mépris.... Si tu n’étais pas un ignorant, tu saurais qu’il n’y a aucun danger à s'introduire dans l’estomac un sabre, une canne, ou une tige quelconque; cela est si vrai que, dans les hôpitaux, on voit constamment des gens qui sont dans l’impossibilité de manger comme tout le monde, et qui ne se nourrissent qu’en ingurgitant d’abord un tube de caoutchouc vulcanisé, dans lequel on fait ensuite passer la nourriture qui les empêche de mourir de faim... Et l’on peut dire que ces gens doivent la vie à nous autres, les avaleurs de sabres, qui avons donné aux médecins l’idée d’introduire dans l’estomac la sonde œsophagienne ; c’est exactement la même chose que de se mettre une tige de bois ou de métal dans le corps.... Tu vois donc que, sous tous les rapports, on a sujet d’être fier de soi quand on sait avaler des sabres!...
— Je ne pourrai jamais avoir cette gloire-là! » dit Sylvain qui ne paraissait pas y tenir le moins du monde.
« C’est une erreur de ta part; tu t’y feras, à la longue.... Il est bien sûr que cela semble gê-
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nant, clans les premiers jours, de se sentir passer dans le gosier et dans l’estomac une tige de métal.... Mais, sans compter les avaleurs de sabres, beaucoup de malades s’y sont habitués, comme je te le disais tout à l’heure,... et tu ne peux refuser de faire ce que les médecins ordonnent eux-mêmes en certains cas.... Ils le prescrivent à ceux qui ne peuvent avaler d’une autre façon.... Elibien, mon cher, c’est ton cas — au moral, bien entendu, — puisque tu es trop maladroit pour gagner ton pain autrement. »
Le pauvre Sylvain rougit de honte à ce reproche qui lui ferma la bouche; Mosco vit l’eiïet qu’il avait produit et se hâta d’en profiter.
« Je vais donc commencer par t’habituer à un tube de caoutchouc de la même grosseur que la sonde œsophagienne; j’en ai justement un que je montre au public, en lui parlant des progrès que les avaleurs de sabres ont permis de faire à la médecine. — Cela relève le métier, tu comprends. — Et puis, quand tu sauras bien ingurgiter ce tube de caoutchouc, tu t’introduiras très facilement une gaine de sabre qu’emploient les commençants; cela leur donne de l’assurance, car la peur de se percer avec la pointe de l’épée les fait toujours reculer.... Tu ne craindras plus cela quand tu auras avalé préalablement un étroit fourreau dans lequel tu pourras
insérer ensuite jusqu’à trois ou quatre lames.... Avec le temps tu t’habitueras à te les introduire directement.... Sois tranquille, nous irons piano, piano et « de plus en plus fort, comme chez Nicolet »! C’est notre devise; je te l’ai déjà dit bien des fois.... Et quand lu avaleras un sabre pour la première fois, sans avoir d’abord ingurgité sa gaine, nous mettrons à la pointe une boule de gutta-percha, pour te donner la certitude de ne pas te faire de mal.... Suis-je assez bon papa, hein?... Eh bien, nous allons commencer, n’estce pas?... »
En même temps, avec un geste théâtral, Mosco tirait le tube de caoutchouc d’un sac dont il s’était muni, et qui contenait des sabres, des baïonnettes, etc.: en un mot, tout son attirail d’avaleur de sabres.
Et, sans laisser à Sylvain le temps de réfléchir, il lui renversa la tête en arrière et, après lui avoir crié : « Ne bouge pas, ou tu es mort! » il lui enfonça vivement dans le gosier le tube de caoutchouc, et le retira ensuite avec non moins de célérité.
Cette opération fut faite en une seconde, mais n’en parut pas moins horriblement pénible au pauvre enfant. L’impression qu’il en avait ressentie l’avait rendu extrêmement pâle. Ses jambes flageolaient sous lui, et il fut obligé de
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s’asseoir pour se remettre de la secousse nerveuse qu’il venait deprouver. La peur y était pour beaucoup, quoique naturellement le contact du caoutchouc dans l’arrière-bouche lui eût été fort désagréable.
A valeur de sabres.
Hermine arriva sur ces entrefaites. Elle venait de terminer le ménage, et Stella l’avait ensuite renvoyée avec l’enfant dans les bras, en lui disant d’aller travailler avec son maître. Il s’agissait de faire la répétition d’une séance de somnambulisme.
D’un coup d’œil Hermine comprit que Sylvain souffrait beaucoup, en le voyant sans force et presque pâmé tandis que Mosco s’apprêtait à le soutenir s’il perdait connaissance. Ne sachant à quoi attribuer son malaise et sa pâleur étrange, elle le crut malade et en ressentit au cœur une douleur atroce. Cela mettait le comble au chagrin qu’elle éprouvait journellement.
Douée d’une sensibilité très vive, la pauvre enfant était devenue encore plus impressionnable depuis qu’elle avait quitté sa famille, par suite des souffrances intérieures que son courage la forçait à cacher à tous les yeux, surtout à cause de son frère, dont elle connaissait l’affection. Elle ne voulait pas qu’il fût malheureux, et pourtant elle ne pouvait l’empêcher de l’être s’il tombait malade dans cette famille d’égoïstes, où les soins lui manqueraient totalement.
Cette pensée la faisait frémir et l’amenait à se reprocher de n’avoir pas consenti à fuir avec Sylvain : ils auraient eu le temps déjà de rejoindre leur mère, si elle l’avait écouté, et elle n’aurait pas la crainte, qui la torturait, de le voir abandonné mourant sur le grand chemin, s’il devenait embarrassant pour la troupe.
Par bonheur, Sylvain reprenait ses couleurs et ses forces, ce qui rassura un peu sa sœur et lui donna enfin la force de parler :
« Qu’avais-tu, grand Dieu? » demanda-t-elle d’une voix tremblante.
Mosco se chargea de lui répondre. Il lui dit que Sylvain s’était fait peur de rien, et, tout en riant, il lui raconta ce qui s’était passé, sous le \our le plus favorable, pour la porter à lui donner raison.
Mais il ne réussit qu’à faire partager à Hermine
l’effroi qu’avait éprouvé son frère. Vouloir faire avaler des sabres à ce pauvre garçon!... était-ce donc possible?... Elle était devenue plus blanche que Sylvain, et Mosco vit bien qu’elle n’était pas moins bouleversée que lui à cette révélation inattendue.
«Pourquoi cette émotion? dit-il en la regardant avec pitié.... Ah! je comprends, tu ne m’as jamais vu ingurgiter mes épées, sabres, baïonnettes, cannes, etc. Tu es si occupée avec le petit, maintenant, que tu ne parais aux représentations que pour travailler toi-même, et autrefois, quand tu avais toute ta liberté, pendant notre passage du Simplon, je ne me mettais guère en frais d’exhibitions. Ce n’était pas la peine pour les pauvres villages où nous restions si peu. A présent, au contraire, il faut varier les représentations, afin de pouvoir séjourner dans chaque endroit tant que la recette ne tarit pas.... Mais puisque tu n’es pas au courant du métier d’avaleur de sabres, je vais t’y mettre, mon enfant. »
Alors, avec sa voix la plus persuasive, il lui répéta tout ce qu’il avait dit à Sylvain , et puis, pour la convaincre encore mieux de l’innocuité de l’ingurgitation des tiges de métal ou de bois, sous quelque forme que ce soit, cannes, sabres, fourreaux ou tubes, il se mit en devoir de le lui expliquer de visu .
Il prit d’abord une espèce de sabre très mince, dont la lame et la poignée ne formaient qu’une seule pièce; puis, rejetant la tête en arrière pour préparer un conduit bien vertical à la tige qu’il se proposait d’avaler, il la plaça bien droite au-dessus de sa bouche ouverte, et, l’enfonçant peu à peu dans son gosier, il la fit entrer progressivement, jusqu’à la garde, dans son estomac, en la poussant par petits coups très doux. Ensuite il la retira assez vite, la fit briller au soleil, en décrivant une courbe dans l’air, mais sans bouger la position de son corps, puis, instantanément cette fois, il l’enfonça de nouveau tout entière, et ne la retira qu’après l’avoir conservée une minute, pour laissera Hermine le temps de regarder la saillie que faisait sous sa peau, au niveau de l’estomac, l’étroite lame qu’il y avait introduite, et que montrait fort bien son maillot tendu.
S’étant reposé un peu, en assurant à Hermine que ses organes avaient pris l’accouLumance du fer, au point de ne se trouver nullement gênés par son contact, il lui annonça que maintenant il allait avaler à la fois quatre sabres tout pareils à celui qu’il tenait encore à la main. Mais il n’y arriva pas sans certaines précautions; d’abord il s’en introduisit deux dans l’estomac et les retira ensuite; puis, ayant recommencé l’expé-
rience, il joignit une troisième lame aux deux premières, et enfin une quatrième ; il les superposait l’une à l’autre en les étageant, de telle façon que la quatrième se trouvait à moitié entrée seulement, tandis que la première l’était complètement, la seconde un peu moins, et la troisième à égale distance de celle qui l’avait précédée et de celle qui lui avait succédé. Ensuite il les fit entrer encore un peu plus, en recommençant toujours dans le même ordre, jusqu’à ce qu’elles eurent pris place toutes les quatre dans son estomac. Alors il retira chaque sabre en le faisant briller au soleil; puis, appliquant les quatre poignées les unes sur les autres, il ingurgita toutes les lames ensemble, mais ne les ressortit encore que successivement, pour faire plus d’effet.
Hermine n’en pouvait croire le témoignage de ses yeux, tandis que Mosco continuait à l’éblouir en avalant de véritables sabres d’ordonnance des épées, des baïonnettes attachées à des fusils qui restaient naturellement en dehors de la bouche, avec des airs menaçants, comme s’ils eussent été poussés dans ses entrailles par une main invisible.
« J’avalerais ainsi tout ce qu’on me présenterait, dit-il à Hermine pendant qu’il rangeait ses armes dans leur étui.... Tu peux en faire
l’expérience en me donnant des cannes, des tringles, des lames....
— Je vous crois, dit la fillette en riant.
— Tu vois bien, continua-t-il, que je n’exige pas de ton frère des choses impossibles, et encore je ne lui demande pas d’avaler comme moi des sabres nus ; qu'il arrive seulement à s’introduire dans l’estomac un fourreau où il pourra ensuite faire entrer des lames de fer, et je serai content de lui.... Je me regarderai même comme satisfait, jusque-là, s’il met de la bonne volonté à ingurgiter chaque jour mon tube de caoutchouc, ce qui donnera à son arrière-bouche l’accoutumance des corps durs, et lui permettra de parvenir à avaler sans souffrance une tige de métal.... Ne me trouves-tu pas raisonnable, dis-moi?... »
Hermine ne répondit pas tout d’abord, mais regarda son frère dont l’air navré l’implorait. Elle comprit que jamais il ne pourrait s’habituer à l’idée d’avaler des sabres; elle trouvait elle-même, d’ailleurs, avec son bon sens naturel, que c’était un vilain jeu, un exercice contre nature.
Tout de suite elle prit le parti d’excuser Sylvain et de s’offrir à sa place, afin de contenter Mosco, de façon qu’il laissât tranquille le pauvre enfant, qui n’avait aucune disposition pour le métier de saltimbanque.
D’une voix tremblante elle dit donc à son maître, en levant sur lui ses yeux pleins de douceur et de résignation : « Sylvain ne s’accoutumera jamais à avaler des sabres; cela lui fait trop d’impression, je le vois bien; il en tomberait malade.... Mais, si vous voulez, je m’y mettrai à sa place,... ce sera la même chose pour le succès des représentations.
— C’est cela! dit Mosco en colère,... il faut que ton paresseux de frère se repose et que tu fasses tout l’ouvrage.... Tu en as bien assez déjà!... Si l’on t’écoutait, tu suffirais bientôt, à toi toute seule, pour m’aider à donner mes représentations, et même tu ne te plaindrais pas.... Je n’ai jamais vu de petite fille aussi courageuse!... Mais je ne l’entends pas ainsi ; je veux que Sylvain gagne sa vie comme les autres, en avalant des sabres, puisqu’il ne peut faire autre chose, tant il est maladroit et de mauvaise volonté. » Là-dessus Mosco partit furieux, après avoir ramassé toutes ses armes, et laissa le frère et la sœur atterrés.
«Ah! si j’avais osé, s’écria Sylvain qui suifoquait,... comme je lui aurais dit son fait à ce vilain homme.... Il veut nous tuer à petit feu, avec ses inventions diaboliques!... Parce qu’il a un gosier et un estomac comme personne, il croit que les autres peuvent aussi avaler des
sabres.... Moi, d’abord, je ne m’y résignerai jamais, et je ne puis comprendre, Mine, que tu lui aies offert d’essayer.... Il a eu bien raison de ne pas accepter, car je m’y serais onposé de toutes mes forces; je ne veux pas non plus que tu fasses une chose pareille.... Tu ne sais pas quec’est horrible, que cela faitun mal affreux!... J’ai cru mourir, tout à l’heure, quand il m’a introduit de force son tube dans le gosier.... Et puis, s’il ne le retenait pas en dehors, s’il me laissait avaler complètement ce tube de caoutchouc, sais-tu que j’en mourrais ; on ne pourrait plus me le retirer de l’estomac.... Non! il n’est pas permis de jouer ainsi avec la vie des gens!... »
L’orpheline pleurait en écoutant son frère, et elle s’occupait de calmer le bébé, qui s’était mis à crier en voyant couler ses larmes.
« Tu dois comprendre, reprit Sylvain, que nous ne pouvons pas rester ici davantage, malgré tout notre désir d’être utiles à notre mère.... Ce serait d’ailleurs méconnaître sa volonté que de nous laisser martyriser.... Elle ne veut pas que nous soyons maltraités, et tu dois te rappeler qu’elle nous a fait promettre de revenir si nous n’étions pas heureux.... Nous lui désobéissons donc en restant avec les saltimbanques, et ce n’est pas bien de notre part.... Qui sait! nous
trouverions peut-être chez nous, maintenant, un moyen plus honorable de gagner notre vie ! »
Hermine ne pouvait s’empêcher de donner raison à son frère. Les tristes réflexions qu’elle avait faites en le croyant malade avaient beaucoup agi sur son esprit en faveur du retour dans leur famille. Et pourtant elle ne le disait pas encore à Sylvain, tant elle redoutait les conséquences d’une pareille décision.
Il la pressa de lui répondre; alors elle finit par s'expliquer : certainement il n’avait pas tort, on ne pouvait le forcer à avaler des sabres; mais elle espérait qu’à sa prière Mosco renoncerait à ce projet, et que cela leur permettrait de patienter encore.
Hermine se révolte.
Le reste de la journée et la nuit suivante semblèrent bien pénibles à l’orpheline. Elle ne faisait que penser à l’embarras où se trouverait sa mère si elle retombait à sa charge avec Sylvain, et, d’un autre côté, elle était trop bonne sœur pour admettre que celui-ci dût se sacrifier jusqu’à tomber malade, pour ne plus se relever peut-être, en obéissant à Mosco avec une répugnance insurmontable; elle avait de véritables raisons pour le craindre, carie pauvre garçon était réellement souffrant de l’expérience que le saltimbanque avait faite sur lui : il se plaignait d’un grand mal de gorge depuis que Mosco lui avait introduit de force la sonde œsophagienne.
Il fallut qu’Hermine attendît jusqu’au lendemain pour parler à son maître, qu’elle espérait encore attendrir. Elle avait toujours fait ses efforts pour le satisfaire, et, en revanche, elle l’avait trouvé très bon pour elle, surtout en le comparant à Stella, ce qu’elle ne pouvait s’empêcher de faire, naturellement.
Comme elle n’avait pas dormi, il ne lui fut pas difficile de se lever de bonne heure pour guetter le moment où Mosco sortirait de sa chambre afin d’aller respirer l’air frais du dehors en fumant sa pipe, selon son habitude. Il était plus matineux que sa femme et sa fille, ce qui devait permettre à Hermine de l’entretenir en particulier.
Le temps était superbe, et la fillette attendit son maître en se promenant devant la maison avec le bébé dans ses bras. Elle tremblait un peu en pensant à la conversation qu’elle allait avoir avec Mosco; s’il refusait d’acquiescer à sa prière, il faudrait donc lui annoncer leur départ, et, instinctivement, elle frémissait à la pensée de replonger sa famille dans la misère. Sûrement elle n'y aurait jamais consenti pour s’éviter une souffrance personnelle, mais il s’agissait d’épargner à Sylvain une épreuve au-dessus de ses forces et très dangereuse à son avis : c’était autre chose!... Elle devait se le répéter en soupirant, afin de se donner la force d’annoncer au saltim-
banque la décision qu’elle avait prise, pour le cas où il continuerait à vouloir faire avaler des sabres à Sylvain.
Enfin Mosco parut, en sifflant un air populaire. Il semblait joyeux et bien disposé, ce qui donna quelque courage à la pauvre petite. Elle l’aborda donc en s’efforçant de sourire; mais sa pâleur démentait l’expression de tranquille assurance qu’elle voulait donner à son visage.
Le timbre de sa voix, légèrement voilée, faisait deviner également l’état de son esprit.
Mosco remarqua son trouble tandis qu’elle lui présentait sa requête; mais il n’avait pas la délicatesse de sentiments nécessaire pour comprendre le généreux dévouement qui l’animait, et pendant qu’elle le suppliait, les larmes aux yeux, de renoncer à faire avaler des sabres à Sylvain, il était persuadé qu’elle faisait cette démarche pour être agréable à son frère, tout en ayant peur que son audace ne la fît renvoyer de la troupe et ne lui enlevât ainsi son pain assuré. Aussi ne songea-t-il qu’à l’effrayer encore davantage par la menace d’un congé définitif, espérant obtenir de cette façon la soumission de son frère.
Il simula donc une grande colère, jura, tempêta et cria très fort que Sylvain était l’enfant le plus paresseux de la terre, et qu’il allait tout
simplement le jeter dehors avec Mine, une petite insolente qui avait besoin d’être châtiée de sa témérité.
Satisfait de son effet oratoire, il s’était subitement calmé pour regarder en silence la physionomie de son élève; il croyait l’avoir anéantie, et, au contraire, elle paraissait soulagée du grand poids qui l’oppressait tout à l’heure.
La pauvre enfant aimait mieux en effet subir leur renvoi que de le demander. Elle avait tout fait pour sauvegarder à la fois les intérêts de son frère et ceux de sa mère, et se rendait compte qu’elle n’avait à se reprocher aucune imprudence. Puisqu’elle n’avait pu réussir, malgré toute sa bonne volonté, elle se raisonnait maintenant, en se disant qu’il n’y avait plus autre chose à faire que d’accepter les conséquences de la répulsion invincible qu’inspirait à Sylvain l’ingurgitation des lames de fer.
Après une seconde de réflexion, elle pria donc Mosco de vouloir bien régler leur compte, pour qu’ils pussent se mettre en route le plus tôt possible.
Cette demande fit entrer le saltimbanque dans une fureur épouvantable et qui n’avait rien de factice.... Avait-on jamais vu pareille audace?... Croyait-elle, peut-être, qu’il allait leur donner de l’argent quand c’était lui qui avait le droit de
leur en réclamer!.,. Jusque-là tous deux n’avaient fait que lui coûter, surtout Sylvain, qui n’avait pas voulu travailler pour augmenter la recette.... « Eh bien, il faudra que ce paresseux y arrive 1 s’écria Mosco d’une voix plus calme, mais résolue.... Il s’entête inutilement à ne pas vouloir m’obéir, ce qui est lâcheté de sa part, car je ne lui demande qu’une chose très simple.... Et la preuve, c’est que tu m’as offert d’avaler des sabres à sa place.... Je tiens d’ailleurs à ne rien faire d’inhumain; je suis un brave homme, moi! mais je ne veux pas non plus me laisser berner par le caprice d’un gamin qui trouve commode de gagner son pain en se croisant les bras.... Per Bctccho! )e forcerai bien ce fainéant à travailler!... Et ne crois pas, ma petite, que je vous laisserai partir comme je te le disais tout à l’heure !... Vous me payerez d’abord, par votre travail, des leçons que j’ai pris la peine de vous donner.... Ce serait trop commode de me planter là sans indemnité !... N’y comptez pas, mes enfants. La justice avant tout! c’est mon principe.... Et maintenant, toi, file un peu vivement pour dire à ton frère de venir me parler; et qu’il n’ait pas l’idée de croire que je compte lui donner le métier de rentier. » Cinq minutes après, Sylvain se présentait, et, malgré ses supplications et sa résistance, Mosco ie saisissait vigoureusement, le maintenait entre
ses jambes et lui introduisait, comme la veille,
son tube de caoutchouc dans l’estomac.
Cette fois, Sylvain exhala sa rage d’être ainsi violenté par des cris de désespoir qui firent accourir sa sœur et lui causèrent un chagrin cuisant.
« Ne va pas te tourmenter au moins, pauvre Mine, lui dit Mosco en haussant les épaules; ne vois-tu pas qu’il ne souffre nullement, et que c’est la méchanceté seule qui lui arrache ces hurlements.... C’est à faire pitié, vraiment!
— Je veux partir! s’écria Sylvain exaspéré.... Si vous ne me le permettez pas, je m’enfuirai.... Vous ne pouvez me retenir de force, allez, pour me martyriser comme vous le faites, par plaisir, en riant....
— Ah! mais c’est charmant! fit Mosco d’un ton moqueur. Voilà mon petit coq qui chante, à présent!... Je ne connaissais pas encore sa voix de combat.... Parfait! nous verrons à utiliser ce talent-là pour la parade. Je te ferai répéter en public tes menaces de tout à l’heure.... Tâche de ne pas oublier le ton que tu as pris, et les gens se tordront de rire.... Tu étais vraiment très drôle, ma parole! mais pas effrayant du tout; et si tu as cru me faire peur, tu t’es bien trompé.... Penses-tu que tu pourrais me quitter comme Cela, sans crier gare.?..; Non! non! petit ami de
mon cœur, Mosco n’entend pas que tu le prives de ta présence.... Il ne te lâchera pas que tu n’aies terminé ton éducation artistique.... Oui! foi d’honnête homme! je l’ai commencée et j’irai jusqu’au bout.... Ta mère m’a chargé de te mettre en état de gagner ta vie : je lui en ai fait la promesse et je la remplirai malgré ta paresse; ensuite tu devras encore me dédommager par tes services des peines que m’aura causées ton apprentissage.... N’est-ce pas l’usage dans toutes les professions? »
Ce langage sarcastique enlevait à Sylvain l’aplomb accidentel que la colère et la douleur lui avaient donné. Une rage sourde couvrait ses joues de rougeur et le faisait trembler, mais il n’osait plus braver ouvertement son maître comme il se l’était permis un instant auparavant.
Le saltimbanque avait produit un effet tout différent sur Hermine, que révoltaient ses mensonges débités avec une audace imperturbable. Elle sentait gronder en son cœur une indignation croissante, qui finit par lui donner le courage de vaincre sa timidité pour réfuter les assertions de son maître, et, d’un air de douceur résolue, elle lui répondit d’une voix ferme :
« Les intentions de notre mère ne sont pas du tout celles que vous lui prêtez; je puis vous l’assurer.
— Qu’est-ce à dire? répliqua Mosco en riant... Gros-Jean veut-il en remontrera son curé?...
— Écoutez-moi un moment, reprit la fillette de son ton de femme raisonnable, et vous vous rappellerez ce que je n’ai pu oublier : quand vous avez parlé à notre mère de l’ouvrage que nous aurions à faire, vous lui avez dit seulement que je garderais le petit et que Sylvain soignerait les bêtes; il n’a pas été question de nous apprendre le métier de saltimbanque, ce qui n’aurait pas convenu du tout à notre famille, j’en suis sûre. »
Mosco fit alors comme tous ceux qui ont tort et qui ne savent que répondre : il se mit en colère de nouveau et jura qu’Hermine se trompait.... Comme si les saltimbanques pouvaient se donner le genre d’avoir des domestiques!... Il fallait être bien simple pour croire que des gens comme lui en avaient le moyen!
« Tous prétendiez que vous étiez marchand de bestiaux; nous l’avons cru.... Nous ne disons que la vérité, nous autres; pourquoi soupçonnerions-nous les gens de ne pas faire comme nous?
— Et patati et patata!... As-tu bientôt fini de discuter inutilement?... Tu peux croire aujourd’hui, sans risquer de te tromper, petite raisonneuse, que toi et ton frère vous resterez avec
nous, bon gré, mal gré, et que vous vous perfectionnerez dans les différents exercices que j’entends vous apprendre.
— Nous partirons, je vous l’assure, si vous persistez à vouloir faire avaler des sabres à mon frère, dit Hermine avec plus de fermeté que jamais.... Nous ne vous devons rien, puisque vous nous avez donné des leçons que personne ne vous demandait, et nous sommes obligés d’obéir à notre mère qui nous a recommandé de revenir auprès d’elle si nous étions malheureux... »
Cette fois, Mosco ne lui répondit que par des rires et des moqueries; il la défiait de se sauver, et lui disait que ce serait très amusant de voir comment elle s’y prendrait pour lui échapper.
Malgré ces paroles de bravade, il n’était pas moins frappé de l’air de résolution que l’orpheline conservait sur sa physionomie tandis qu'il parlait à tort et à travers, et il se promit d’exercer sur elle une surveillance incessante, afin de l'empêcher de s’échapper.
Maladie de Sylvain.
La vie était devenue intolérable pour les petits Valaisans depuis qu’ils avaient manifesté à Mosco leur intention de retourner à Combe-Fleurie. Hermine était surveillée avec une rigueur excessive et souffrait plus que jamais du mauvais caractère de sa maîtresse, dont la compagnie lui était fréquemment imposée. On ne voulait pas lui permettre de rester seule avec Sylvain, dans la peur de leùr donner ainsi l’occasion de combiner un plan d’évasion. Son air désolé témoignait bien à ses maîtres qu'elle ne s'habituait pas à voir chaque matin son frère dans l’état épouvantable où le mettait Mosco en lui ingurgitant de force
le tube de caoulchouc. Loin de s’y prêter, en effet, le malheureux garçon continuait à opposer toute la résistance possible aux efforts de son maître, si bien qu’il ne tarda pas à tomber malade.
La troupe était alors stationnaire à Arona, où elle donnait des représentations fructueuses, ce qui permit du moins à Sylvain de rester couché tranquillement dans u:i lit.
« S’il souffre, c’est bien sa faute ! disait Mosco.... Avec un peu de bonne volonté il ne se serait pas fait de mal; mais il s’entêtait à me désobéir, et je me voyais obligé de le mater par la force, coûte que coûte. »
Hermine ne pouvait entendre ces paroles qui la révoltaient, et quand Mosco les répétait devant elle, la pauvre enfant pleurait à chaudes larmes, ce qui lui attirait mille moqueries.
Quoiqu’il en fût très contrarié, le saltimbanque dut pourtant arrêter ses leçons quand il eut rendu son élève malade, par son obstination.
Impossible de décrire la douleur d’Hermine en voyant ses craintes réalisées au sujet de son frère. Pendant la première nuit surtout, il eut le délire, et elle en fut épouvantée au point de le croire à la mort.
« Ah! pauvre Sylvain! que ne t’ai-je écouté plus tôt! » lui disait-elle en plenrant sans qu’il pût l’entendre.
Elle sanglotait en l’embrassant, et se désolait de ne savoir quoi faire pour le calmer.
Antonio l’aidait à tenir sur le front du malade des compresses d’eau froide changées fréquemment, dès que la chaleur du front les avait échauffées, et aussi à lui mettre aux pieds de la cendre chaude, pour remplacer les sinapismes et faire descendre le sang qui lui montait au cerveau.
Antonio fut admirable de dévouement pour les deux orphelins dans cette triste circonstance. 11 passait les nuits avec Hermine auprès du malade, et se chargeait de donner à boire au bébé ou de le promener quand il criait, pour qu’elle pût s’occuper exclusivement de son frère. L’amitié de ce bon garçon leur était plus utile que jamais.
Grâce à ses soins empressés, combinés avec ceux d’Hermine, Sylvain finit par se guérir, au grand soulagement de sa sœur, qui faisait pitié à voir, tant l’inquiétude l’avait changée.
Dès qu’il avait pu l’entendre, elle l’avait bercé d’espérances sur leur fuite prochaine, ce qui avait contribué certainement à hâter sa convalescence.
C’était la première fois qu’elle pouvait l’entretenir de ce projet depuis qu’ils avaient eu le tort de le faire connaître àMosco: Hermine avait compris trop lard leur imprudence et regretté amèrement leur candide aveu.
Les saltimbanques n’étaient vraiment pas dignes de la franchise avec laquelle ils avaient agi, et elle sentait la nécessité de réparer cette faute en dissimulant leur résolution le mieux possible, car depuis la maladie de Sylvain elle était plus que jamais décidée à fuir.
C’était le seul moyen de pouvoir réaliser leur projet, et elle le recommandait à son frère quand elle avait la faculté de causer tout bas avec lui; cela n’arrivait que pendant les rares moments où Antonio se trouvait seul auprès d’eux : il n’entrait pas dans les idées de cet excellent garçon de gêner leurs épanchements, quoiqu’on le lui eût recommandé, et il faisait semblant de ne s’apercevoir de rien.
Justement une circonstance particulière vint permettre à l’orpheline de reprendre une apparence tranquille et insouciante, pour chercher à tromper Mosco sur ses véritables intentions et laisser croire qu’elle renonçait à partir.
Un matin, le saltimbanque arriva chargé d’un paquet assez volumineux qu’il portait d’un air de mystère, et tout de suite il regarda Hermine en souriant :
« Tu fais de moi ce que tu veux, petite fille, lui dit-il avec une feinte bonhomie. Pour t’être agréable, j’ai résolu de ne pas exiger encore de ton frère qu’il reprenne ses exercices, quoi-
qu'il soit guéri à présent.... Je vais lui laisser le temps de s’habituer à l’idée qu’on peut facilement avaler des sabres, en me voyant travailler devant le public. Il finira par me demander luimême, je l’espère, de lui enseigner un talent si apprécié. En attendant il utilisera l’emplette que je viens de faire à son intention, pour lui permettre de jouer un rôle dans nos représentations. »
Mosco défit son paquet et déploya une peau d’ours, préparée pour servir de déguisement, et qu’il avait trouvée par hasard chez un brocanteur.
« Voilà! fit-il avec un accent de triomphe en la faisant admirer à Hermine.... Ton Sylvain entrera dans cette peau comme une main dans un gant, et n’aura qu’à imiter Gosacco pour faire beaucoup d’effet, lui aussi, sans se donner ni fatigue ni peine, car un ours n’a pas sujet d’en prendre, il faut l’avouer. Et comme nous en avons déjà un véritable, le faux ours que nous montrerons au public lui fera plus facilement illusion; nous le tiendrons derrière l’autre en disant qu’il est le plus méchant, et personne n’osera l’approcher d’assez près pour découvrir la supercherie, car nous les présenterons tous deux ensemble, bien entendu. Nos recettes augmenteront, j’en suis certain. On est déjà surpris et charmé de celui que nous exhibons; que sera-ce quand nous en
produirons deux!... Je leur ferai exécuter des scènes comiques, que je vois d’ici et qui me fonf rire moi-même d’avance.... Enfin, je suis ravi dt, mon achat, parce qu’il va te rendre la tranquillité au sujet de Sylvain, qui ne te tourmentera plus avec ses craintes ridicules de se pourfendre en avalant des sabres. »
Il y avait beaucoup de vrai dans ce que disait le saltimbanque à l’enfant : il était bien aise, en effet, de ramener le calme dans l’esprit de l’orpheline. Non seulement il craignait de voir la petite fille lui échapper, pour soustraire Sylvain à son autorité despotique, mais il remarquait que les préoccupations d’Hermine lui avaient enlevé son zèle pour la danse de corde et les autres exercices qu’elle faisait auparavant avec tant de brio et d’entrain. Cependant impossible de lui adresser des reproches, car elle travaillait en conscience quand il le lui commandait; mais c’était sans ardeur. Mosco n’avait pas besoin des qualités exceptionnelles d’observateur qu’il s’attribuait pour voir dans l’obéissance passive d’Hermine un signe certain de dégoût, annonçant une résolution arrêtée de fuir la persécution dont son frère était l’objet.
C’était donc dans son intérêt, afin de chercher à s’attacher une élève excellente et sur laquelle il fondait beaucoup d’espoir, qu’il essayait de
réparer le mal causé par son imprudent entêtement.
Malheureusement pour le saltimbanque, il ne devait pas atteindre ce but; il le sentit bientôt, malgré les efforts que les petits Valaisans ne cessèrent de laire pour lui donner le change, dans l’espoir d’être moins surveillés et de revenir à l’état de liberté où ils se trouvaient autrefois. De part et d’autre il y avait manque de confiance et désir de dissimuler.
Avant de quitter Arona, Mosco fit un nouvel effort pour être agréable à Hermine en la conduisant voir, avec son frère, la statue colossale de saint Charles Borromée, qui s’élève au bord du lac Majeur, à une demi-heure de la ville. Il ne pouvait mieux faire pour procurer aux deux enfants une distraction complète, car cette statue devait leur produire un étonnement profond. Ils furent d’abord stupéfiés par sa hauteur de vingttrois mètres quarante centimètres, sans compter le piédestal de granit, qui l'élève encore de onze mètres soixante-dix centimètres. La tête et les mains de cette immense statue sont en bronze, et le reste du corps est recouvert sur toute sa surface de plaques de cuivre.
En sa qualité de saltimbanque, et en souvenir des distractions qu’il lui avait procurées avec sa troupe, Mosco obtint d’un gardien la permission
de monter dans l’intérieur avec les enfants, ce qui est un véritable exercice de gymnastique; Sylvain et sa sœur s’amusèrent à s’asseoir dans les narines de la statue, dont chacune est une espèce de fauteuil; puis ils eurent la surprise de découvrir une vue magnifique par les ouvertures des yeux.
Les petits Yalaisans étaient trop ignorants pour avoir lu dans l’histoire ce qu’on raconte au sujet du colosse de Rhodes; ils n’avaient jamais entendu parler non plus du grand Sphinx et des pyramides d’Égypte, et par l’imagination ils ne s’étaient jamais figuré ce qu’était une statue gigantesque. Aussi furent-ils plus surpris qu’on ne saurait le croire en admirant celle de saint Charles Borromée, qui leur donnait l’idée de ce que peut atteindre en grandeur le travail humain, et devait leur laisser dans l’esprit un souvenir ineffaçable.
Dans son désir de conserver à sa petite troupe le concours d’Hermine, le saltimbanque fit aussi des efforts pour obtenir que Stella fût moins acariâtre envers cette enfant, et que Laurella lui montrât quelque aménité; mais la femme et la fille de Mosco étaient incapables de se gêner d’aucune façon, même quand il s’agissait de leurs intérêts, de sorte qu’elles ne surent pas rendre la vie moins pénible à l’orpheline, qui se trouvait
toujours forcée de rire, pour ne pas pleurer, par un effet bizarre de l’effort de volonté qu’elle faisait afin de cacher son ennui.
Sylvain ne souffrait pas moins pour supporter vaillamment la pénible corvée qui lui était imposée. Revêtir une peau d’ours en cette chaude saison, et la conserver pendant des heures sous le soleii d’Italie, c’était un nouveau genre de supplice qu’il lui fallait subir sans sourciller, pour ne pas laisser voir sa volonté bien arrêtée d’y échapper à la première occasion. Il sentait comme sa sœur la nécessité d’endormir la vigilance de ses gardiens, dans l’espérance d’obtenir ainsi 'heure de liberté indispensable pour la fuite
Sous la peau d’ours.
Vers la fin d’une journée de juillet qui avait été excessivement chaude, Mosco donna le signal de la représentation.
Le moment était propice pour avoir des spectateurs, puisqu'on se trouvait entre l’heure de la sieste et celle du souper. Aussi la foule se pressa-t-elle bientôt autour du cercle tracé par le saltimbanque, comme ligne de démarcation entre le public et le théâtre de ses exercices.
Ap rès avoir parcouru un certain nombre de petits endroits situés à l'ouest du lac Majeur, la troupe se trouvait depuis peu de temps à Romagnano, où elle comptait faire de bonnes recettes pendant une quinzaine au moins.
Depuis qu'il avait revêtu pour la première fois la peau d’ours achetée par son maître à son
intention, Sylvain s’était habitué à jouer son per^
sonnage. Il satisfaisait complètement Mosco, qui ne s’était pas attendu à le voir réussir aussi bien, à cause de ses insuccès antérieurs. Mais le pauvre enfant payait bien cher ce triomphe mérité.
Il était sur la brèche sans discontinuer pendant toute la durée de chaque représentation. Dès le commencement même du spectacle il devait paraître en ours auprès de Cosacco, et il restait ainsi jusqu’à la fin, debout et dans une pose incommode, puisqu’elle ne lui était pas naturelle, sous sa fourrure d’emprunt qui le mettait dans un état de transpiration inimaginable. Quand il la quittait, il semblait sortir d’un bain de vapeur, et il était presque mourant d’avoir étouffé si longtemps. Antonio s’empressait de le frictionner bien vite; mais, néanmoins, ce régime journalier ne faisait qu’affaiblir le pauvre Sylvain, qui pâlissait et maigrissait, au grand désespoir de sa sœur; elle n’attendaitpasavec moins d’impatience que lui le moment de la délivrance, et se désolait en voyant le temps se passer sans amener le moindre relâchement dans la surveillance de leurs maîtres.
Dès son arrivée à Ilomagnano, Sylvain avait ressenti les premiers symptômes d’une faiblesse générale qu’il n’avait pas encore éprouvée, malgré les signes extérieurs de son dépérissement; la chaleur excessive de cette journée, qui avait
forcé Mosco à reculer l’heure de sa représentation, le rendait plus las que jamais.
Vainement il voulut se retremper dans le sommeil, après le repas de midi; la courbature dont il souffrait ne lui permit pas de dormir.
En se levant, au signal du saltimbanque, il eut une espèce d’étourdissement; mais il se remit assez vite pour endosser sa peau d’ours, qui était pour lui une robe de Nessus.
Hermine remarqua sa figure défaite, et s’empressa de lui demander ce qu’il avait; mais il ne voulut pas l’inquiéter et lui dit seulement qu’il était accablé par la chaleur, comme tout le monde.
« Et dire que par cette température tu vas te couvrir d’une fourrure assez épaisse pour tenir chaud dans les plus grands froids! »
Mais Sylvain fit de gros yeux à sa sœur pour interrompre ses lamentations. La famille de Mosco s’agitait autour d’eux pour se préparer à paraître en public et pouvait les entendre; maintenant il était plus affermi qu’Hermine dans sa résolution de tout supporter d’un air satisfait, pour paraître content de son sort.
Gela n’empêcha pas le pauvre garçon de ressentir un grand malaise au moment où la représentation était dans tout son éclat, devant une nombreuse assistance. Il dut s’appuyer sur Cosacco, tant il avait peine à se tenir debout : ses
jambes fléchissaient sous lui et refusaient de le soutenir. En même temps il ressentait à la tête une lourdeur insupportable. Puis sa vue se troublait. Enfin il lui sembla que tout tournait autour de lui. N’ayant jamais eu de syncope, il ne connaissait pas les symptômes précurseurs d’un évanouissement; de sorte que, sans l’avoir prévu, il finit par tomber par terre, comme une masse, aux pieds de Cosacco et de Nello.
Personne n’y fit attention. Tous les yeux étaient fixés sur Hermine qui se présentait en ce moment devant les spectateurs, toute gracieuse et pimpante dans les flots de gaze de sa robe bouffante à corsage de velours; elle avait d’autant mieux l’air d’un papillon qu’elle semblait soutenue par des ailes, dans sa démarche légère, en s’avançant pour faire les révérences d’usage. Les ayant terminées au milieu des bravos enthousiastes, elle se retournait, bondissante, toute prête à s’élancer sur la corde où elle devait danser, quand elle aperçut son frère étendu par terre et sans mouvement.
Elle se dit aussitôt qu’il était sûrement évanoui pour le moins, peut-être mort! et, dans l’angoisse que produisit cette idée navrante, elle se précipita sur lui, en ne songeant qu’à lui donner de l’air, sans se soucier de ce qui pourrait en advenir pour Mosco.
Pendant la représentation...
Avant que celui-ci eut pu soupçonner son dessein, elle décoiffa Sylvain de la tête d’ours, qui n’était que posée sur le reste de la fourrure.
Les spectateurs, qui suivaient tous les mouvements d’Hermine, furent confondus par la surprise quand ils virent apparaître une tête pâle de jeune garçon à la place de celle de l’animal. Des huées et des cris s’élevèrent pendant que la petite fille continuait à débarrasser le malade de sa peau d’ours, afin de le rappeler à la vie s’il en était temps encore.
Bondissant d’indignation, Mosco s’élança vers les deux enfants pour arrêter le scandale; mais il était trop tard.
Tandis que le saltimbanque, furieux contre Hermine, voulait recoiffer Sylvain de la tête d’ours et l’emporter comme une bête morte pour le soustraire aux regards de la foule, les spectateurs s’indignaient de cet acte d’inhumanité et se précipitaient vers lui en s’écriant : « De l’air!... Il lui faut de l’air!... Vous n’allez pas tuer votre enfant pour sauver la situation.... Mais c’est indigne d’agir ainsi!... »
Une femme demandait de l’eau et du vinaigre, un homme cherchait à s’emparer du pauvre Sylvain pour le délivrer de son déguisement. Et puis les gens qui se trouvaient en arrière poussaient
ceux qui les empêchaient de voir, et les premiers résistaient en réclamant de la place pour soigner le malade. Mais c’était peine perdue; la foule n’en continuait pas moins d’envahir l’enceinte réservée aux acteurs.
Le brouhaha devenait indescriptible : les sifflets se joignaient aux cris d’indignation, aux injures et aux menaces. Les gamins profitaient de l’occasion pour faire du tapage; ils s’amusaient à bousculer les gens en criant à tue-tête; le bruit attirait sur la place les habitants des rues voisines, et la mêlée s’accentuait
La police avertie dut se frayer un passage à travers la cohue pour arriver jusqu’à Mosco et délivrer de la presse le petit malade qu’il tenait dans ses bras et qu’Hermine cherchait à préserver de son corps.
A ce moment, si l’orpheline avait su l’italien, et surtout si sa timidité ne l’avait pas empêchée de s’adresser aux gendarmes, elle aurait pu facilement se faire délivrer par eux des mains de son maître.
Gela lui eût été fort aisé, car dans tous les pays du monde les gendarmes sont défiants des saltimbanques. Il suffisait devoir les yeux soupçonneux de ceux-là pour comprendre qu’ils n’avaient guère confiance en Mosco. Ils l’interrogeaient en l’escortant jusqu’à l’auberge où la troupe
était logée pêle-mêle, dans une espèce de hangar mal fermé. Leur présence était bien nécessaire d’ailleurs pour le protéger contre la foule, qui voulait lui faire un mauvais parti et proférait à ses oreilles des menaces de mort. Quelques-uns avaient parlé de le lapider, de le bétonner ou de le noyer dans la Sesia.
Le saltimbanque ne pouvait s’empêcher de trembler; mais sa petite compagne était trop inquiète de voir son frère sans connaissance pour s’occuper d’autre chose que de lui. Elle tenait sa main qui tombait, et réglait son pas sur celui de Mosco qui le portait en marchant aussi vite que possible.
Il n’avait pas osé lui dire de ne pas l’accompagner, dans la peur des réclamations qui n’auraient fait qu’embrouiller sa situation, mais il n’en était pas moins furieux contre elle qui avait soulevé tout l’orage.
Sa présence lui permit du moins de retourner plus promptement auprès de sa femme et de ses enfants, qu’il avait laissés avec le matériel, et qui cherchaient à calmer le public par leurs explications.
Il sentait le besoin de les aider en adressant un discours à la foule, car il comptait beaucoup sur son éloquence, qu’il croyait irrésistible.
Dès que Sylvain ouvrit les yeux, Mosco le laissa
donc entre les mains de sa sœur, en lui recommandant de ne pas le quitter.
« S’il perdait de nouveau connaissance, lui dit le saltimbanque, tu n’aurais qu’à le soigner comme tu m’as vu le faire, et si tu étais embarrassée, tu irais chercher la maîtresse de l’auberge, qui m’a aidé tout à l’heure à lui frotter les tempes avec du vinaigre. Son ouvrage l’a empêchée de rester ici, mais elle le quitterait de nouveau si cela était nécessaire; je vais d’ailleurs l’en prier. »
Mosco ne songeait en ce moment qu’à tâcher de se raccommoder avec le public, et ne se méfiait pas cette fois du tête-à-tête que son absence allait procurer aux deux petits Valaisans.
A peine fut-il parti, cependant, que Sylvain s’aperçut qu’il était seul avec sa sœur; cette satisfaction l’aida d’autant mieux à reprendre ses forces que l’idée d’une fuite possible vint aussitôt s’y associer.
Il se remit sur ses jambes comme par enchantement et dit à Hermine :
« Sauvons-nous bien vite!... Nous ne retrouverons pas de longtemps peut-être une occasion pareille!... »
Hermine essuya ses larmes dès qu’elle entrevit l’espérance de délivrer son frère. Certainement c’était un bon moment pour échapper à la famille
de Mosco, très occupée à se défendre contre l’indignation publique, et Sylvain avait raison de le conseiller.... Malheureusement il n’aurait peutêtre pas la force de marcher, après ce long évanouissement dont il sortait à peine.
Elle lui fit encore observer qu’ils n’avaient ni argent ni provisions pour se nourrir pendant la route. Mais Sylvain réfuta toutes ses objections. La peur de mourir en restant avec Mosco lui donnerait du courage, et puis, afin de remédier à leur dénûment, ils imploreraient la charité des passants en demandant leur chemin, et sûrement ils rencontreraient assez de braves gens pour ne pas mourir de faim.
La petite fille, ne trouvant plus rien à objecter, se déshabilla très vite pour remettre ses vêtements de campagne, car il n’était pas possible de voyager à pied sur les routes en robe de danseuse. Sylvain revêtit également son costume de montagnard.
Ils furent bientôt prêts à partir. Alors, au moment de s’éloigner, Hermine songea au petit enfant qu’elle allait abandonner, et elle ne put s’empêcher de penser qu’il serait mal soigné quand elle ne pourrait plus veiller sur lui; et pourtant elle devait d’abord se dévouer à son frère, dont la santé devenait si mauvaise chez Mosco.
Elle ne voulut pas du moins quitter le bébé sans l’embrasser, et, s’approchant, sur la pointe des pieds, de la corbeille où il dormait, elle déposa un baiser sur son front.
« Ah! que ne puis-je l’emporter avec moi, le pauvre chéri! » pensa-t-elle en le quittant à regret. Elle se disait qu’elle ne le reverrait peut-être plus jamais, et cette réflexion amenait des larmes dans ses yeux.
En même temps elle rejoignait son frère, qui l’attendait à la porte de la remise, et elle lui recommandait de s’appuyer sur son bras.
Tout va mal.
Avant de s’aventurer dehors, le frère et la sœup regardèrent s'ils ne voyaient pas Mosco ou l’un des siens, en train de revenir vers le campement. N’apercevant que des gens inconnus, ils sortirent pleins d’espoir, en se promettant (le ne pas rester sur cette route fréquentée. La prudence leur conseillait de prendre la première petite rue qu’ils rencontreraient, pour tâcher de quitter la ville par des chemins détournés.
Malheureusement ils devaient d'abord passer devant la porte de l’auberge, et les pauvres enfants ne se doutaient pas qu’ils allaient y rencontrer un obstacle à leur fuite. A peine furentils en vue de la salle du rez-de-chaussée, où
l’hôtesse servait en ce moment des pratiques,
qu’elle les aperçut par la porte ouverte.
« Où vont-ils donc ainsi? » s’écria-t-elle en déposant au plus vite sa cafetière sur une table, pour courir après eux et leur demander s’ils ne désiraient pas quelque chose.
Ils s’empressèrent de lui dire qu’ils n’avaient besoin de rien, espérant échapper ainsi à sa sollicitude; mais sa prévenance intempestive ne le leur permit pas.
L’hôtesse les prit chacun d’une main, en leur disant qu’il était dangereux pour Sylvain de marcher déjà : il y avait trop peu de temps que son évanouissement avait cessé!... Et, tout en les grondant maternellement, elle les faisait entrer dans la pièce qu’elle venait de quitter, et les forçait de s’asseoir devant une table, où elle s’empressa de leur servir du café et du pain, en leur assurant que cela remettrait le garçon de sa faiblesse de tout à l’heure, et la petite fille de la peur qu’elle avait eue.
ce Elle en est encore toute pâle, la pauvre! » remarqua-t-elle en embrassant Hermine.
Sylvain et sa sœur n’en étaient pas moins fort embarrassés et ennuyés de ce contretemps. Les larmes aux yeux, ils se consultèrent dans leur patois, que personne ne comprenait autour d’eux: ne devaient-ils pas expliquer leur triste situa-
tion à l’hôtesse, qui paraissait très bonne; si elle savait que Mosco les retenait malgré eux, quoiqu’il ne fût pas leur père, elle faciliterait peut-être leur fuite.
Les malheureux enfants venaient de se décider à lui parler, quand elle s’approcha d’eux, justement, pour leur reprocher de ne pas toucher à leurs tasses de café.
Sylvain étant incapable de dire un mot d’italien, Hermine dut alors prendre la parole pour chercher à exprimer leur désir d’échapper aux mauvais traitements de Mosco et de Stella. Mais la pauvre petite ne savait pas encore parler l’italien d’une façon intelligible, quoiqu’elle en connût quelques mots, et l’hôtesse ne comprit rien à ses explications. Très vive, d’ailleurs, celle-ci n’avait pas assez de patience pour l’écouter; et puis on l’appelait de tous côtés. Elle leur répondit donc tout au rebours de ce qu’ils auraient souhaité :
« Ne vous tourmentez pas, mes enfants; je me fais un plaisir de vous garder ici jusqu’au retour de vos parents, qui seront bientôt ici. »
Hermine et Sylvain étaient désolés; ils essayèrent d’échapper à cette femme dont la sollicitude contrariait leurs projets, en profitant d’une absence qu’elle ne tarda pas à faire. Après l’avoir vue entrer dans sa cuisine, pour donner des
ordres, ils se levèrent et se dirigèrent vers la porte de sortie; mais ils furent arrêtés sur le seuil par un consommateur.
« Non! il faut rester ici, leur dit cet homme trop zélé; vous vous perdriez sûrement en voulant rejoindre votre famille.... Vous pouvez bien l’attendre puisqu’on vous a permis de vous asseoir.... N’êtes-vous pas bien ici?... »
Et comme ils voulaient lui résister, ce protecteur malencontreux se fâcha, si bien qu’ils durent obéir en pleurant et reprendre leur place devant les tasses de café, auxquelles ils n’avaient pas touché.
Combien Hermine regrettait de ne pouvoir mieux s’expliquer. Ah! si elle avait pu le prévoir, elle se serait efforcée d’apprendre à parler couramment l’italien, et leur projet n’aurait pas avorté par suite de leur ignorance de la langue du pays. Le peu qu’elle en savait n’était que le résultat des leçons que lui avait données Mosco. pour lui permettre de répondre aux questions qu’il lui adressait pendant les séances de somnambulisme. Certainement, si elle l’avait voulu, elle aurait acquis entièrement la connaissance de tous les mots usuels, et même de toutes les phrases employées dans la conversation.
Ces tristes réflexions lui faisaient former le projet de se mettre bientôt en état de se tirer
d'affaire dans ce pays, afin de pouvoir profiter de la première occasion qui se présenterait pour arracher son frère à la tyrannie de Mosco.
Quant à Sylvain, il était complètement abattu, et n’écoutait guère les paroles d’Hermine, qui cherchait à le consoler en lui promettant une prochaine délivrance.
Sur ces entrefaites l’hôtesse aperçut Mosco qui se rendait à la remise. Elle l’appela pour le prévenir qu’elle avait recueilli le petit malade et sa sœur.
« Ils s’ennuyaient trop tout seuls, les pauvres enfants!... Ils auraient voulu aller vous rejoindre ainsi que leur maman; mais j’ai trouvé plus simple de les prendre avec moi. »
Cette explication, que la brave femme lui donnait dans la sincérité de son cœur, empêcha le saltimbanque de soupçonner le projet de fuite des petits Yalaisans; ceux-ci n’eurent pas du moins le chagrin d’avoir éveillé la vigilance de leurs maîtres par une tentative malheureuse.
Cela valait d’autant mieux que Mosco, déjà fort mécontent d’eux, se montrait de très méchante humeur. Il se voyait obligé de quitter Romagnano la nuit suivante, d’après les ordres de la police, car il n’avait pu calmer l’indignation de la population.
Les pauvres enfants, auxquels il attribuait
injustement ce déboire, ne devaient pas moins souffrir de sa rancune, dont Stella ne pouvait manquer de prendre sa part pour avoir le plaisir de les gourmander davantage.
Ni l’un ni l’autre ne ménagèrent les forces des orphelins pendant cette fin de journée, consacrée aux préparatifs du départ; Sylvain fut employé à des travaux fatigants, malgré son indisposition récente, et Hermine ne dut un peu de répit qu’aux cris incessants du petit Luca qui s’était réveillé en pleurant et no voulait pas se laisser consoler. Il agaçait énormément Stella et sa fille, et, pour ne plus l’entendre, on l’envoya dehors, en disant à Hermine de le promener et de le calmer.
La bonne fillette ne demandait pas mieux : désolée de lui voir un si gros chagrin, elle se figurait que le pauvre petit lui faisait à sa façon de longs reproches pour avoir voulu l’abandonner. Elle chercha à se faire pardonner par des caresses, tout en marchant le long des rues voisines.
Cela ne l’empêchait pas de regarder au passage les maisons ornées de galeries et de fresques. Pensant bien ne jamais revenir à Romagnano, elle examinait tout ce qui l’entourait avec l’attention qu’imposent les choses qu’on ne reverra plus.
Après avoir parcouru dans tous les sens cette
petite ville commerçante, si bien située entre des collines boisées et la rive gauche de la Sesia Hermine ne rentra qu’à la nuit et reçut une forte réprimande pour avoir flâné trop longtemps dehors. Pourtant ce n’était pas sa faute, puisque le petit Luca pleurait encore; elle fit même observer à Stella qu’il n’avait pas cessé un instant, ce qui l’inquiétait; elle craignait qu’il ne fût malade.
Le lendemain matin, de très bonne heure, la troupe avait franchi les quatre kilomètres de la route qui court, vers le sud, de Romagnano à Gattinara, après avoir traversé d’abord la Sesia sur un long pont de pierre qu’a rendu célèbre la mort héroïque du chevalier Bayard.
Mosco voulut s’arrêter à Gattinara, dans l’espoir d’y donner des représentations, et aussi pour permettre à Sylvain d’y prendre un peu de repos, ce qui était bien nécessaire à sa santé. Le saltimbanque avait remarqué qu’il s’était beaucoup fatigué pendant son étape de quatre kilomètres, lui qui était si bon marcheur d’ordinaire. Plus compatissant que sa femme, quand il ne s’agissait pas de son métier, Mosco aurait même voulu faire monter le pauvre garçon dans la voiture; mais Stella s’y était opposée, et Sylvain avait dû se traîner jusqu’à Gattinara, où il était arrivé dans un état pitoyable, malgré l’aide que sa sœur
lui avait apportée en le forçant à s’appuyer sur
son bras.
Malheureusement pour Sylvain, Mosco allait encore se trouver excité contre lui par une nouvelle mésaventure, conséquence presque fatale de celle de la veille, mais qui n’en devait pas moins arrêter le commencement de compassion qu’il venait d’éprouver pour le pauvre garçon.
L’histoire de la mystification causée par l’évanouissement du faux ours était en effet parvenue à Gattinara, presque en même temps que Mosco, vu le peu de distance qui sépare cette petite ville de Romagnano, de sorte que, dans la journée, le saltimbanque fut sifflé dès qu’il commença son boniment, après avoir tout préparé pour donner une représentation.
Pourtant Mosco s’était bien gardé de faire revêtir à Sylvain sa peau d’ours, dans la peur d’un second évanouissement; il ne le trouvait pas assez bien remis pour supporter la chaleur excessive de cette fourrure, et s’était contenté de le réintégrer dans ses anciennes fonctions, en lui faisant battre de la grosse caisse. Mais le public, prévenu, croyait voir cette fois un homme ou un enfant dans la peau de chacun des animaux savants du saltimbanque; il avait peur d’être dupé et répondait par des lazzi à toutes les phrases de Mosco, dont la voix se trouva bientôt
entièrement couverte par les huées, de sorte qu’il dut enfin plier bagage au milieu d’un tollé général.
Furieux de cette blessure d’amour-propre aussi bien que de la perte de sa recette, il fit éclater contre les pauvres petits Valaisans l’orage qui grondait dans son cœur. Il oubliait que son inhumanité envers Sylvain était la cause de tout le mal, dont il rendait responsables les deux orphelins.
La troupe resta cachée le reste du jour, et se remit en marche le lendemain dès l’aube pour Cossato, situé à dix-huit kilomètres; Mosco espérait bien que la mauvaise renommée qu’il avait acquise à Romagnano ne le poursuivrait pas jusque-là.
Les derniers prolongements du versant méridional du Mont-Rose rendent la route assez accidentée, ce qui augmenta la fatigue du pauvre Sylvain, toujours très faible. Il arriva même un moment où ses jambes refusèrent de le soutenir. Alors il s’assit sur un talus en disant à sa sœur qu’il ne pouvait aller plus loin.
Hermine courut en avant pour avertir Mosco qui marchait comme toujours en tête de la caravane.
Le saltimbanque jura, tempêta, mais fit arrêter \ son cheval et se rendit auprès de Sylvain, dont l’état de lassitude l’apitoya.
Malheureusement Stella ne voulait pas absolument lui donner sa place dans la voiture, malgré les prières de son mari; elle se disait plus malade que Sylvain
Une idée vint à Hermine :
« Si vous le permettiez, dit-elle à Mosco, je porterais le petit Luca pendant le reste du voyage; il ne veut pas rester sur l’âne comme à l’ordinaire, et j’ai dû déjà le prendre plusieurs fois dans mes bras pour l’empêcher de pleurer. Il serait certainement bien content de ne plus me quitter, et l’on pourrait faire monter Sylvain sur le dos de Nello.
— Tu as raison, fit Mosco, enchanté de trouver une solution... Ton frère sera pourtant une charge bien lourde pour une bête si précieuse, et que nous devons ménager à cause des services qu’elle nous rend.... Que ferions-nous si elle venait à nous manquer?... Enfin, pour une fois! » ajoutat-il en soupirant.
« Mosco débarrassa donc l’âne de ses paniers pour faire place à Sylvain, et Hermine se mit en marche auprès de lui avec le petit Luca dans ses bras, sans craindre la fatigue qu’elle allait ressentir en portant l’enfant malade, pour permettre à son frère de se reposer.
La courageuse enfant était fort lasse en arrivant à Cossato; mais elle ne se plaignait pas.
Elle s’oubliait pour se tourmenter au sujet de son frère et du pauvre bébé. Tout en se désolant de les voir souffrir, sans savoir quoi faire pour les soulager, elle cherchait du moins à les distraire et à les consoler par mille petits soins.
Un grand chagrin.
Après avoir retrouvé promptement ses succès habituels, la troupe de Mosco passa la fin de l’été à Biella et dans les environs. Les habitants de ce pays sont riches, et Mosco fit d’excellentes recettes.
Sylvain ne contribuait plus comme acteur au succès des représentations, sa santé ne permettant pas à Mosco de continuer son éducation. Il aurait fallu l’air vif de ses montagnes pour remettre le pauvre enfant, d’autant plus que le mal du pays contribuait pour beaucoup à le maintenir dans un état languissant.
Hermine avait de la peine à soutenir le courage de son frère, et n’y parvenait qu’en déployant une énergie extraordinaire. Toujours de bonne humeur, elle le réconfortait par son sourire et ses saillies quand ils se trouvaient devant quelqu’un, et par de bonnes paroles d’espérance dès qu’ils étaient seuls, ce qui arrivait assez souvent. La surveillance de leurs maîtres s’était peu à peu relâchée, en effet, à mesure qu’Hermine s’habituait à garder un air joyeux. Mosco la croyait très satisfaite depuis qu’il laissait Sylvain se reposer, en attendant le retour de ses forces, et il ne doutait pas que le frère et la sœur ne fussent décidés à rester à son service.
11 en était tout autrement cependant, et la sérénité de l’orpheline n’était que le résultat d’une décision bien arrêtée de partir, que rien ne pouvait ébranler, et qui devait l’amener sûrement à la réalisation de ses désirs. Elle se sentait assez patiente pour attendre le moment propice à leur départ, et assez courageuse pour vaincre ensuite toutes les difficultés d’un voyage à travers la montagne, à pied et sans argent.
Hermine n’avait plus à craindre d’être arrêtée par la difficulté de ne pouvoir se faire comprendre, car elle était arrivée à parler très bien l’italien du Piémont en trois mois, depuis son essai de fuite à Romagnano. Sa connaissance du
UN GRAND CHAGRIN
langage piémontais lui avait permis de prendre des renseignements utiles; aussi n’ignoraitelle pas que pour le moment elle ne s’éloignait guère de son pays, en suivant Mosco dans sa course accidentée de l’est à l’ouest, mais qu’elle ne devrait pas accompagner la troupe plus loin qu’Ivrée, sous peine d’allonger sa route; là, en effet, Mosco devait se diriger rapidement vers le sud, dans la direction de Turin, pour passer l’hiver dans les environs de cette grande ville. Elle désirait beaucoup ne pas attendre qu’on fut à Ivrée pour quitter ses maîtres, et formait avec Sylvain le projet de partir le plus tôt possible pour Combe-Fleurie; mais elle se disait cependant qu’il valait mieux ne rien précipiter, et assurer leur fuite en laissant à son frère le temps de reprendre les forces nécessaires pour un voyage rapide, fatigant et pénible, surtout à cause de leur dénûment; ils n’avaient pas, hélas, à compter sur l’argent de Mosco, qui semblait avoir pris le parti de les payer seulement en promesses.
Elle se sentait aussi retenue par son affection pour le petit Luca. Le pauvre bébé lui donnait les plus grandes inquiétudes, tant il était souffrant depuis le commencement des grandes chaleurs. Une fièvre lente le consumait et lui faisait perdre l’appétit et le sommeil; aussi avait-
il dépéri au point qu’on pouvait compter les
jours qui lui restaient à vivre.
Avec son insouciance naturelle, Mosco affirmait que le petit malade ne passerait pas l’automne et serait enlevé par la première bise qui ferait tomber les feuilles toutes jaunies déjà. Stella et sa fille paraissaient prendre également leur parti de cet événement prévu.
« Il s’apprête à partir pour le pays des anges ! » disaient-elles souvent, sans plus s’émouvoir.
Hermine, au contraire, ne pouvait entendre ces prédictions sans pleurer, et par les soins les plus ingénieux elle s’efforçait de retenir sur la terre cet enfant qu’elle chérissait. Elle passait les nuits à le promener dans ses bras en cherchant à l’endormir.
« S’il pouvait se reposer dans un bon sommeil, pensait-elle, il reprendrait ses forces, le mignon ! » Et elle s’acharnait à le bercer pendant des heures, en chantant comme une mère aurait pu le faire.
Sylvain et Antonio partageaient sa pitié pour l’innocent, et déplus ils étaient remplis de compassion pour la peine qu’elle prenait dans le but d’adoucir ses souffrances. L’un et l’autre se levaient souvent la nuit pour venir lui offrir de la remplacer, quand elle consolait son petit malade, afin de lui permettre de se reposer un peu. Elle
UN GRAND CHAGRIN
acceptait parfois ce service d’Antonio, qui pouvait supporter cette fatigue; mais elle n’aurait jamais voulu souffrir que son frère se privât de sommeil dans l’état de faiblesse où il se trouvait, el le brave Antonio l’approuvait complètement. Quant à Sylvain, il se révoltait, mais elle lui faisait comprendre qu’il devait absolument ménager ses forces pour le jour où tous deux reprendraient le chemin de leur pays natal. La peur de ne pouvoir rejoindre Combe-Fleurie venait seule à bout de sa résistance : il avait un si grand désir de s’y retrouver qu’il ne pensait même pas, comme sa sœur; que leur présence empêcherait sans doute leur mère de continuer son service chez la vieille tante avare, et Hermine n’avait plus le courage de lui communiquer ses craintes depuis qu’elle le voyait dépérir. Elle lui disait chaque jour, au contraire : « Dès que le petit Luca ira mieux, nous partirons tout de suite; ce ne sera pas difficile, maintenant que nous ne sommes presque plus surveillés ».
Hermine ne voulait pas croire à la mort du pauvre enfant, quoiqu’elle l’entendît annoncer continuellement, et pourtant ce triste événement allait s’accomplir.
Ce fut une nuit horrible pour l’orpheline que celle qui vint lui enlever le petit garçon, auquel ses soins l’attachaient de plus en plus.
On devait quitter, le lendemain matin, le bourg industriel de Mongrando pour se rendre à Ivrée, et Stella, s’étant fait donner des lits dans l’auberge pour elle, son mari et sa fille, comme cela lui arrivait souvent, avait laissé Antonio et les deux petits Yalaisans coucher auprès des animaux, sur des bottes de paille. Les deux garçons dormaient lourdement, de leur premier sommeil ; Hermine seule veillait à la lueur d’une lanterne, avec le pauvre petit, et lui parlait tout bas pour le distraire. Elle l’avait pris dans sa corbeille dès son premier cri, quoiqu’il ne fit guère de bruit, à présent que le souffle lui manquait; mais le cœur de la fillette se déchirait quand elle entendait se plaindre un être si chétif, et elle préférait le consoler en le tenant dans ses bras; il pesait si peu d’ailleurs, tant sa maigreur était grande, que, l’habitude aidant, elle trouvait que ce n’était pas du tout fatigant de le porter. Ses peines lui semblaient même trop payées par le regard tendre que le pauvret lui adressait alors, avec un sourire navrant qui la faisait pleurer quand elle le voyait s’épanouir sur le visage émacié du petit malade.
« Es-tu bon, mon chéri! » lui disait-elle en l’embrassant; et puis elle se remettait à chanter, malgré les larmes qui lui obscurcissaient la voix, et le bébé fermait les yeux d’ordinaire sous le
UN GRAND CHAGRIN
charme de cette douce musique, inspirée par une pitié d’enfant mûrie par la souffrance.
Les six mois passés dans la troupe de Mosco avaient bien vieilli en effet la pauvre Hermine. Grande, mince et pale, elle avait dans ses yeux creusés, lorsqu’elle ne s’efforçait pas de sourire, des lueurs d’intelligence sérieuse bien au-dessus de son âge.
Cette nuit-là, ses prunelles bleues prirent une expression plus soucieuse que de coutume quand elle vit les paupières du petit garçon se mettre à battre nerveusement, au lieu de s’abaisser comme d’habitude sous l’effet d’un léger sommeil.
a Qu’a-t-il, mon Dieu?...» se demanda-t-elle avec anxiété.
Elle essaya de lui donner à boire, mais il ne voulut rien prendre. Et puis elle s’aperçut tout à coup que son blanc visage était froid, ses petites mains aussi.
« Comment cela se fait-il? pensa-t-elle; et pourtant la chaleur est trop forte ici, à cause du voisinage de nos bêtes.... »
Elle ne savait comment le réchauffer et le serrait contre sa poitrine sans pouvoir y parvenir.
En ce moment elle se trouvait auprès de 1 ours que l’enfant aimait, et qui lui témoignait une
grande préférence: il semblait avoir pris ce bébé sous sa protection, et plus d'une fois il l’avait amusé, en l’absence d’Hermine.
« Lève-toi, Cosacco, lui dit-elle en le touchant de la main : ton petit ami est glacé, et ta chaleur le pénétrera mieux que la mienne. »
Alors l’animal obéit; il s’assit sur ses pattes de derrière, et se tint bien droit pour recevoir dans ses bras l’enfant qu’Hermine lui tendait.
Le tenant avec beaucoup de précaution, l’animal appuya le pauvre petit contre l’épaisse fourrure recouvrant sa poitrine, avec les gros manchons de ses pattes velues. L’enfant ne pouvait être mieux entouré de chaleur. Cependant, au bout d’un bon moment, Hermine reconnut en l’embrassant qu’il était encore plus froid. Il ne bougeait pas, ne disait rien, et pourtant il avait toujours les yeux ouverts.
L’orpheline ne put s’empêcher d’avoir peur, sans savoir pourquoi.
« Parle-moi, mignon », lui dit-elle en l’enlevant à l’ours pour le voir de plus près.
Mais il ne répondit pas.
Alors il lui vint tout à coup le souvenir d’un petit chat qu’elle aimait, dans son enfance, et qu’un jour elle avait vu mourir doucement dans ses bras*
L’ours s’assit sur ses pattes de derrière.
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« Ah ! mon Dieu ! serait-il mort aussi? » s’écria-
t-elle.
Et aussitôt, à cette pensée affreuse, elle jeta des cris perçants qui réveillèrent Antonio et Sylvain.
Le fils de Mosco avait vu trop de choses, dans sa vie errante, pour ne pas reconnaître l’affreuse vérité.
Il enleva le corps inerte des mains de la petite lille, qui claquait des dents, par suite de l’impression douloureuse qu’elle éprouvait.
« C’est bien fini! dit-il; le pauvre ne souffrira plus !... Et puis, par bonheur pour lui, il ne sera pas saltimbanque ! ajouta-t-il avec un gros soupir, expliquant ainsi, sans y penser, le motif secret de sa tristesse constante.
— Ah! je l’aimais tant! » s’écria Hermine en versant enfin des torrents de larmes, que la stupeur avait d’abord retenues.
Cette crise de pleurs calma ses nerfs ; et puis elle voulut mettre un dernier baiser sur le front de l’enfant, qu’Antonio avait déposé dans la corbeille, pour aller prévenir ses parents.
Le lendemain, au lieu de partir, on dut rester à Mongrando, pour enterrer l’innocent que la mort avait délivré d’une existence misérable.
Hermine tenait à suivre le pauvre convoi; mais ses forces la trahirent : elle tomba évanouie au premier pas.
Sylvain resta auprès u ehe pour la soigner; il était dans une inquiétude mortelle et ne respira qu’en la voyant revenir à la vie.
« Maintenant tu voudras bien partir, n’est-ce pas? lui dit-il dans son patois, que les gens qui les entouraient ne pouvaient comprendre.
— Oli ! certainement ! lui répondit-elle 'de même ; j’en ai plus envie que toi peut-être, en ce moment.... Je suis bien aise d’être restée ici pour soigner mon pauvre poupon jusqu’à la fin; mais a présent j’ai liàte de fuir les souvenirs qui me rappelleraient sans cesse sa longue maladie, pendant laquelle il a tant souffert !
— Partons la nuit prochaine, dit Sylvain.... La lune est dans son plein; cela nous aidera.
— Je veux bien! » dit Hermine, sans se préoccuper de l’ébranlement physique et moral que lui avait laissé sa veillée mortuaire d’une nuit et un jour, auprès de l’enfant qu’elle n’avait pas voulu quitter jusqu’au dernier moment, après l’avoir vu succomber dans ses bras.
En attendant, Hermine et Sylvain durent se remettre en route avec la troupe le lendemain de l’enterrement. C’était trop déjà, pour Mosco, d’avoir perdu une journée; un événement aussi peu important à ses yeux ne devait pas l’arrêter plus longtemps.
UN GRAND CHAGRIN c26i
On se rendait à Zubiena, qui n’est pas loin de Mongrando, et l’on traversa d’abord une contrée déserte qui s’appelle la Bessa, et dont l’aspect désolé était bien en rapport avec les tristes idées de l’orpheline. Mosco lui raconta pour la distraire que ce pays avait été abîmé dans les temps anciens par les laveurs d’or, qui exploitaient les sables aurifères de l’Elvo; ils rejetaient en cet endroit toutes les matières qui ne valaient rien.
Au bout de cette plaine couverte d’amas pierreux, la troupe retrouva une délicieuse végétation, et arriva bientôt au village pittoresque de Zubiena, où Mosco donna une représentation.
N’avant pas fait une recette suffisante, Mosco résolut de se rendre, le jour même, à Bolengo, après s’être soulagé le cœur en déclarant que les habitants de Zubiena étaient indignes de jouir des talents de sa troupe.
La distraction et le changementde placeavaient déjà fait beaucoup de bien à Hermine, qui acheva de se remettre après avoir franchi la Serra ; elle ne pouvait s’empêcher d’admirer les vues pittoresques qu’elle avait sous les yeux. Avant d’arriver à Bolengo, elle aperçut avec un battement de cœur le château et les tours en briques d’ivrée, d’où elle comptait partir pour retourner à Combe- Fleurie.
La même pensée rapprocha alors le frère et la
sœur, qui restèrent un peu en arrière d’Antonio pour se concerter; ils se décidèrent irrévocablement à quitter la troupe le plus tôt possible, et dès les premières heures de la nuit prochaine, si rien ne venait les en empêcher. Bolengo n’étant qu’à cinq kilomètres d’Ivrée, ils auraient promptement rejoint cette ville pour ne faire que la traverser en se dirigeant vers Aoste, où ils devaient se rendre pour retourner dans le Valais. Ils auraient moins de chemin à faire qu’en allant en arrière pour repasser le Simplon, et ce nouvel itinéraire aurait aussi l’avantage de tromper Mosco; celui-ci ne manquerait pas de penser que les fugitifs avaient repris la route qu'ils connaissaient pour l’avoir parcourue avec lui. En se rendant au col du Grand-Saint-Bernard, ils auraient encore toutes les chances possibles de ne pas être reconnus par les habitants des villages qu’ils avaient traversés, et cela leur éviterait beaucoup de désagréments.
La fuite.
Par bonheur, cette nuit-là, Mosco, sa femme et sa fille s’installèrent encore à l’auberge, en reléguant à l’écurie les deux orphelins avec Antonio et les animaux.
Pensant à leur départ, Hermine et Sylvain ne s’étaient pas étendus sur leur paillasse avant de dire adieu tout bas à Nello, leur préféré, aux deux chiens qu’ils aimaient bien aussi, à l’ours, et même à Paolo et à Virginia, auxquels ils étaient attachés malgré leur peu de sympathie pour la nature malicieuse des singes. Ceux qu’ils regrettaient le plus parmi les animaux, étaient sans contredit Castore et Polluce, et aussi l’âne intelligent qu’ils soignaient depuis six mois.
Ils auraient bien voulu pouvoir dire à Antonio qu’ils ne l’oublieraient jamais, mais ils n’osaient pas l’avertir de leur départ; la prudence leur conseillait au contraire de garder leur secret pour eux seuls, et d’attendre que leur camarade fût endormi pour prendre la fuite.
Ses ronflements les avertirent vers minuit qu’ils pouvaient enfin partir sans le réveiller; ils se levèrent donc avec précaution et se dirigèrent sur la pointe des pieds vers la porte de l’écurie, qui par bonheur donnaitsur laroute; ils n’avaient pas besoin de faire d’autres mouvements, car ils s’étaient couchés tout habillés, comme cela leur arrivait le plus souvent Ils firent glisser bien doucement le pêne dans la serrure et refermèrent ensuite l’écurie derrière eux, non sans faire un peu plus de bruit cetf,e fois. Mais ils ne s’en inquiétèrent point : Antonio avait un sommeil si profond que rien ne devait le troubler.
Se tenant par la main, ils se mirent à courir bien vite dans la direction d’Ivrée, qu’ils n’avaient pas manqué de se faire enseigner la veille.
Mais, tout à coup, ils eurent une peur affreuse : ils entendirent des pas précipités, et, se retournant, ils virent Antonio devant eux.
« Ne craignez rien, leur dit cet excellent garçon, je ne suis pas un geôlier et je ne viens pas
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pour vous réintégrer dans voire prison, mais au contraire pour favoriser votre fuite et vous dire adieu. Quand on a vécu en camarades pendant tout un été, on ne peut pourtant pas se quitter sans se souhaiter bonne chance, et je vous en voudrais de ne pas m’avoir confié vos projets si je ne comprenais un peu votre méfiance. Vous ne me connaissiez pas encore, et je ne vous le reproche point ; c’est ma faute, puisque je n’ai pas su vous faire voir mon amitié. J’en ai beaucoup pour vous cependant, car vous êtes de bons enfants, et j’éprouverais une grande peine à vous voir partir si ce n’était pour votre bien; mais j’espère vous retrouver un jour dans de meilleures conditions. Pour cela, il faut d’abord que vous arriviez dans votre pays, et j’ai pensé qu’un peu d’argent faciliterait votre voyage. Je vous apporte donc ma bourse particulière, que vous accepterez sans scrupule, puisqu’elle ne vous paye qu’une bien faible partie de ce que mon père vous doit.... Je regrette de ne pouvoir vous offrir davantage. »
Hermine et Sylvain étaient touchés jusqu’aux larmes du procédé cordial d’Antonio. Ils ne savaient comment lui témoigner ce qu’ils ressentaient : c’était plus que de la reconnaissance;, l’estime et l’admiration s’y ajoutaient.
Aussi ne sc firent-ils pas beaucoup prier pour accepter la petite somme qu’Anlonio leur offrait
avec tant de délicatesse, et qui leur permettrait
de s’acheter du pain.
Puis ils le remercièrent en l’embrassant fraternellement.
« Il ne faut pas que je vous retienne davantage, leur dit ce brave enfant; je vais aller me recoucher, et je dormirai plus fort que jamais puisque je dois faire semblant de ne pas vous avoir entendus. »
Là-dessus ils se quittèrent, et les petits Valaisans reprirent leur course de plus belle, en se dirigeant sur Ivrée, qu’ils atteignirent en moins d’une heure.
Ils traversèrent la ville en se dissimulant à l’ombre des murailles, afin d’éviter les regards et de ne pas se laisser arrêter comme de petits vagabonds.
Depuis quelque temps ils avaient appris à s’orienter, et, se réglant sur la lune, dont ils connaissaient l’âge et la position, pour l’avoir suivie avec soin en vue de leur départ, ils marchèrent vers le nord et prirent la route d’Aoste, sans être sûrs pourtant de ne pas se tromper.
Comme ils s’interrogeaient à ce sujet, ils entendirent derrière eux des jappements joyeux qu’ils connaissaient bien. Ils furent pris aussitôt d'une peur affreuse. Sûrement c’était Mosco qui accourait à leur recherche en suivant ses chiens,
LA FUITE
comme ils l’avaient vu faire autrefois pour retrouver son ours.
Bientôt les deux caniches les eurent rejoints et se jetèrent sur eux, en donnant les signes de la joie la plus vive.
«Pauvres bêtes! leur dit Hermine tout attendrie, en les caressant, vous ne savez pas que votre amitié pour nous va nous perdre.... Que n’avezvous compris ce qu’on vous faisait faire en vous ordonnant de courir après nous? Sûrement vous auriez eu pitié de notre malheur et vous nous auriez laissés fuir tranquillement en suivant une fausse piste, pour donner le change à Mosco. »
Pendant ce temps, Sylvain regardait sur la route avec anxiété, pour voir s’il ne découvrirait pas le saltimbanque.
« Mais je ne vois pas le maître, dit-il ; si par hasard les chiens avaient pris tant d’avance sur lui qu’il n’ait pu continuer à les suivre?...
— Alors il faudrait nous remettre à marcher, en les emmenant par prudence, et nous cacher tous ensemble.
— Tu as raison!... Fuyons vite.
— Empare-toi de Castore, Sylvain, et je tiendrai Polluce.... Attachons-leur nos mouchoirs au collier, cela remplacera une laisse. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais en prenant cette
précaution, Hermine remarqua avec surprise qu’un bout de corde pendait au collier du caniche qu’elle avait à la main.
« Regarde donc, Sylvain, Polluce a dû rompre son attache avec ses dents; cela se voit.... Et Gastore? demanda-t-elle en examinant tout de suite le second chien.... Mais c’est la même chose!... Alors, comprends-tu, Sylvain?... c’est qu’ils ont coupé eux-mêmes leurs cordes pour nous suivre!... Ah! non! ce serait trop heureux!.. Nous serions bien tranquilles!... Mosco ne les aurait plus pour le guider vers nous!... Pourvu que ce ne soit pas une fausse espérance!
— Sauvons-nous toujours : c’est le plus sûr! »
Hermine se mit à marcher très vite auprès de Sylvain, au milieu des deux chiens, qui témoignaient leur joie de les revoir par des caresses et des gambades.
L’excitation qu’éprouvaient les petits voyageurs leur donnait des forces qu’ils ne se connaissaient pas. Aussi arrivèrent-ils d’assez bonne heure à Pont-Saint-Marlin, quoiqu’ils eussent allongé leur route en suivant des chemins de traverse, dans leur préoccupation de ne pas se laisser rattraper par Mosco. On les aurait bien étonnés en leur disant le nombre de kilomètres qu’ils avaient franchis depuis le matin.
Ils avaient bien faim, et se décidèrent à s’a-
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cheter de quoi manger. Puis ils emportèrent leurs petites provisions, avec l’idée de chercher un coin écarté pour y faire leur repas.
Une caverne dans un rocher, auprès d’une source, leur servit d’abri; ils durent même y rester pour la nuit, car après s’être assis ils n’avaient plus la force de se relever.
Les deux chiens leur furent d’un grand secours; sans eux ils auraient été glacés sur la pierre humide où ils étaient forcés de s’étendre. Malheureusement la douce chaleur des bonnes bêtes ne suffisait pas pour les réchauffer complètement, de sorte qu’ils ne purent dormir.
Ils étaient néanmoins délassés quand ils se remirent en route le lendemain matin, pour s’engager dans la plaine de Donas. Ce qui les faisait le plus souffrir, c’était l’angoisse que leur donnait la crainte de se voir rattrapés par Mosco.
Cette peur horrible troubla complètement encore leur seconde journée; ils avaient soin de marcher toujours en dehors de la route, ce qui les fatiguait bien davantage. Ils ne s’arrêtèrent que pour manger et donner aussi quelque nourriture aux chiens, dont la compagnie et l’affection amenaient forcément une diversion à leurs inquiétudes. Grâce aux provisions achetées dans les villages où ils passaient, ils soutenaient
leurs forces malgré la fatigue qu’ils s’imposaient.
Après avoir couché dans une bâtisse abandonnée, où ils passèrent encore une très mauvaise nuit, les pauvres enfants reprirent leur voyage avee un nouveau courage; ils ne pouvaient d’ailleurs penser à autre chose qu’à poursuivre leur but. Ils traversèrent la ville de Châtillon de très grand matin, après s’être séparés, chacun avec un chien, pour moins attirer l’attention. Ils prirent aussi les rues les moins fréquentées, et se retrouvèrent heureusement sur la route où ils s’étaient donné rendez-vous.
En d’autres circonstances, certainement, ils se seraient vivement intéressés aux beautés pittoresques de la vallée d’Aoste, tandis que, dans leur état d’esprit, ils ne s’inquiétaient que de la direction à suivre pour se rendre à Combe-Fleurie . Bientôt ils furent pris d’un tourment plus grave encore : la faim ne les empêcherait-elle pas d’arriver jusqu’à l’hospice du Grand-Saint-Bernard, où ils savaient bien du moins qu’ils trouveraient tout ce qui pourrait leur être utile? Après avoir quitté Chàtillon, ils s’aperçurent avec terreur que la bourse d’Antonio était vide, et quelques minutes auparavant ils venaient d’apprendre qu’ils avaient encore une longue marche à faire pour se trouver au col. Dans leur ignorance
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du temps qu’il fallait pour y parvenir, ils avaient jusque-là satisfait leur appétit, aiguisé par le voyage, en se disant que pour aller très vite ils devaient manger suffisamment. Maintenant ils s’en repentaient amèrement : ils auraient dû avoir la sagesse de ménager le peu d’argent que la bonté d’Antonio avait mis dans leurs mains. Restait bien la triste ressource de demander l’aumône, mais pour eux c’était une honte à laquelle il leur était difficile de se condamner.
En apercevant les maisons d’Aoste, Hermine proposa à Sylvain de profiter de leur passage dans cette ville pour faire danser les chiens, ce qui ne pouvait manquer de leur rapporter quelque chose. Elle se sentait l’estomac très vide; sa faiblesse lui imposait aussi la nécessité de se restaurer. Sûrement son frère devait éprouver le même besoin. Cette pensée lui faisait de la peine et l’inquiétait. N’était-ce pas l’exposer à retomber malade que de le laisser marcher sans manger?
Mais Sylvain frémit à l’idée de se faire remarquer à Aoste avec les chiens. Ce serait une grande imprudence! On pouvait tout craindre du ressentiment de Mosco. Il n’y aurait rien d’étonnant, par exemple, à ce qu’il les eût dénoncés comme ayant volé ses chiens, afin de lancer la police à leurs trousses. En ce cas, ne serait-ce
pas se mettre dans la gueule du loup que de faire danser Castore et Polluce? Il fallait au contraire prendre à Aoste les mêmes précautions qu’à Chàtillon, afin de ne pas attirer l’attention sur eux.
Hermine ne pouvait faire autrement que de donner raison à son frère. Elle s’inclinait devant la sagesse de son jugement, mais elle n’en était pas moins très tourmentée de le voir se passer de souper.
« Ah bah! faisait Sylvain, ce n’est pas une affaire que de jeûner un peu.... Nous pouvons très bien aller jusqu’au col sans manger.... Cela nous forcera à nous presser davantage, et nous ne penserons plus à nos tiraillements d’estomac quand nous aurons fait un bon repas au Saint- Bernard. »
Comme ils cherchaient un abri pour la nuit dans les environs d’Aoste, où il n’osaient passer en plein jour, ils virent dans un verger de beaux arbres fruitiers chargés de pommes et de poires qui leur mirent l’eau à la bouche. « Quel dommage, pensèrent-ils, que nous ne puissions en cueillir; nous ferions un si bon repas avec ces excellents fruits! » Mais il n’y avait pas moyen, puisque ce verger n’était pas à eux; c’eût été voler que d’y prendre la moindre chose, et ils étaient trop honnêtes pour en avoir même la tentation.
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Un peu plus loin, ils trouvèrent au bord d’une haie quelques mûres sauvages, qui leur firent le plus grand bien. Ils ne manquèrent pas d’en donner aux deux caniches, qui avaient bien faim, et qui les mangèrent avec empressement. Ils aperçurent aussi sur l'herbe, au-dessous d’un sauvageon, de petites pommes acides, tombées avant la maturité, qui leur offraient un véritable repas. Leur détresse était trop grande pour qu’ils ne fussent pas enchantés de profiter d’une telle occasion de se remplir l’estomac. Ils les ramassèrent donc et les croquèrent avidement, mais en grinçant des dents malgré eux, tant l’acidité de ces fruits était désagréable. Jamais ils n’avaient fait un repas aussi détestable. Cette fois, Castore et Polluce n’eurent pas le courage de le partager avec eux.
Après avoir passé la nuit dans une ruine abandonnée, les deux enfants traversèrent à l’aube la petite ville d’Aoste, mais ils ne firent attention ni à ses antiquités romaines ni à la tour du Lépreux. Ils étaient trop tourmentés par la peur d’être arrêtés. Depuis que cette idée était venue à Sylvain, sa sœur et lui ne pensaient qu’à cela. Aussi avaient-ils renoncé à tenir les caniches en laisse. Ils aimaient mieux les voir retourner versMosco, si l’envie leur en prenait, que de passer pour des voleurs, en ayant l’air de les emmener de force.
Cette mesure n’eut d’ailleurs pour effet que de leur prouver complètement que ces deux chiens tenaient plus à eux qu’à tout le reste. Quoiqu’ils fussent à jeun et libres, ils ne cessèrent pas de les suivre, montrant ainsi qu’ils préféraient rester avec de bons enfants, qui les avaient toujours bien traités, plutôt que d’aller rechercher auprès de leurs anciens maîtres une subsistance chèrement gagnée.
L’attachement de ces animaux toucha vivement le frère et la sœur, qui avaient bien besoin de cette consolation dans leur triste abandon, dont ils souffraient davantage à mesure que leur faiblesse s’accentuait. Et pourtant ces braves bêtes avaient très faim. On le voyait à l’ardeur qu’elles mettaient à chercher des herbes fines, pour les mâchonner et tromper ainsi leur appétit.
Cela donna l’idée aux orphelins de faire comme eux, et d’arracher des racines qu’ils savaient être assez nourrissantes.
Ils furent obligés de renoncer bientôt à déjeuner de cette façon, car la pluie commençait; elle ne tarda pas à tomber avec violence lorsqu’ils furent engagés dans le chemin montagneux de Saint-Remy.
Dans l’état languissant où se trouvait Sylvain, un refroidissement pouvait lui donner une maladie grave. Hermine y songea tout de suite avec une
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angoisse au cœur. Il lui vint alors ù. l’idée de se faire un parapluie, pour elle et son frère, en relevant sur leurs tôles une grosse jupe de drap fait avec la laine de scs moutons, et qu’elle n’avait pas négligé de mettre au-dessus des autres comme, six mois auparavant, quand elle avait quitté Combe-Fleurie. Celle étoffe épaisse ne pouvait manquer de les protéger en partie; mais, malheureusement, elle ne les empêchait pas d’avoir les pieds et les jambes mouillés. Leurs souliers étaient fort usés, et l’eau y entrait de toutes parts.
D'abord ils avaient espéré que la pluie cesserait bientôt de tomber; mais au contraire elle ne faisait que redoubler, et en même temps un vent froid s’élevait et augmentait leur malaise.
Et pas un abri sur la route. Si encore ils avaient pu avoir un morceau de pain pour ranimer leurs forces épuisées!
Hermine était fort inquiète pour Sylvain, qui lui tenait le bras et qu’elle traînait difficilement. Elle voyait arriver le moment où ils ne pourraient plus continuer leur voyage. Certainement, s’il fût passé en ce moment quelque voyageur, son affection fraternelle aurait triomphé de son amour-propre, et elle aurait imploré la charité pour son cher Sylvain.
Mais, par ce temps épouvantable, personne ne s’était aventuré de ce côté.
Alors commença un long martyre pour les malheureux enfants. N’écoutant que leur courage, ils continuaient à gravir le chemin détrempé par la pluie où ils pataugeaient véritablement, ce qui augmentait encore leur fatigue. Et avec cela ils se mouraient de faim, et ressentaient naturellement des crampes d’estomac et un mal de tête alfreux. De temps en temps ils devaient s’arrêter pour reprendre haleine, et plus ils allaient, plus leurs arrêts se multipliaient. Enfin Sylvain fut complètement à bout de forces : il lui était maintenant impossible de faire un pas. Que devenir?... Hermine cherchait de tous côtés un refuge. Elle lui avait lâché le bras pour mieux regarder, et elle finit par apercevoir, un peu en dehors de la route, un asile bien précaire, mais qui leur permit du moins de s’asseoir à l’abri de la pluie et du vent, et de se reposer un peu. C’était une hutte abandonnée, dont le toit était encore assez solide, quoique l’eau pût y filtrer entre les planches mal jointes qui le formaient, et que retenaient seules en place de grosses pierres posées çà et là. Un petit fagot de bois se trouvait dans un coin, et Hermine pensa tout de suite que si elle avait quelques allumettes elle ferait du feu; cela lui serait bien utile ainsi qu’à son frère. Mais
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malheureusement elle n’avait pas eu la précaution de s’en munir, ce dont elle se fit mille reproches en ce moment. Castore et Polluce ne pouvaient pas non plus les réchauffer, car ils avaient leur fourrure toute mouillée, même après' s’être secoués, au moment d’entrer avec les orphelins dans la cahute de pierres.
Le frère et la sœur furent donc obligés de rester à trembler de froid dans leurs vêtements dégouttant d’eau. Ils ne sentaient même plus la faim, tant ils étaient fatigués et épuisés.
Des heures passèrent ainsi qui leur semblèrent bien longues. Sylvain était complètement abattu, replié sur lui-même et tout grelottant : il paraissait appesanti par le sommeil. Quant à Hermine, elle passait alternativement de l’espérance au découragement, et jetait à chaque instant les yeux sur la route pour voir si elle n’apercevrait pas quelqu’un qui pût venir à leur secours en lui donnant de la nourriture et quelques allumettes pour faire un peu de feu. Après une longue attente, elle entendit tout à coup un bruit de chevaux et de grelots, annonçant une voiture qui descendait à toute vitesse de Saint-Remy.
Son cœur se mit à battre d’espoir, et elle courut de toutes les forces qui lui restaient vers ce char qui leur apportait la vie, pensait-elle.
Mais la pluie tombait si fort que les voyageurs,
enfouis clans leurs manteaux, ne pouvaient voir la malheureuse enfant, et que le cocher n’avait pas la moindre envie de s’arrêter pour l’écouter.
Pourtant elle s’était mise à crier : « Au secours! au secours! » Mais on prit sans doute ses cris de détresse pour une plaisanterie, ou bien le bruit du vent et de la pluie les empêcha d’être entendus.
Elle vit donc passer devant elle la voiture, qui s’éloigna bien vite, en ne lui laissant qu’une déception nouvelle, et plus cruelle encore que les autres.
Pleurant et se tordant les mains de désespoir, Hermine retourna s’asseoir auprès de Sylvain, qui parut indifférent à son retour comme il l’avait été à son départ. Ce ne fut que bien plus tard, quand la pluie avait presque cessé, qu’elle vit encore passer des voyageurs; cette fois c’étaient deux paysans qui marchaient à pied. Se levant avec peine, tant ses pieds étaient engourdis par le froid, elle se traîna vers eux en excitant Castore et Polluce pour tâcher, par leurs aboiements, d’appeler l’attention des passants. Mais les pauvres chiens n’avaient plus guère de force non plus. Ils lui obéirent d’un air bien penaud.
Ses cris réussirent beaucoup mieux que leurs gémissements plaintifs à amener les montagnards à leur secours.
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Ces braves gens voyageaient pour leurs alfaires, et ils étaient fort pressés; néanmoins ils commencèrent par questionner Hermine, qui leur dit simplement que son frère était malade, et qu’ils avaient dû quitter tous deux leur place pour retourner chez leur mère, dans le Valais.
Par bonheur, il se trouva que ces hommes étaient justement des marchands vaiaisans. Ils s’intéressèrent vivement à leurs petits compatriotes, et offrirent avec empressement à Hermine un gros morceau de pain et un saucisson, en disant qu’ils s’achèteraient facilement d’autres provisions à Aoste. Ils lui donnèrent aussi une boîte d’allumettes. Puis, n’ayant pas le temps de s’arrêter davantage, ils les quittèrent en leur souhaitant bonne chance.
Alors Hermine s’empressa d’allumer du feu et de chercher ainsi à ranimer son frère, qui se remit bientôt suffisamment pour pouvoir manger avec elle. Les chiens ne furent pas oubliés. Ils eurent leur part de ce repas, qui semblait im véritable festin aux malheureux affamés.
Mais, pendant la nuit qui suivit, l’orpheline eut des inquiétudes d’un nouveau genre et qui ne furent pas moins pénibles. Sylvain, qui s’était étendu près des cendres chaudes, fut pris tout à coup de cauchemars épouvantables qui lui donnaient une fièvre violente. 11 croyait que des
régiments entiers arrivaient pour le remettre entre les mains de Mosco, et commençaient par lui passer sur le corps pour le punir.
« Ils m'écrasent! ils m’écrasent!... « criait alors le pauvre Sylvain d’une voix lamentable.
Hermine s’empressait de le réveiller et de l’embrasser pour le calmer.
« Qu’as-tu? » lui demandait-elle tendrement.
Les yeux ouverts, le petit malade lui expliquait alors ce qui causait son effroi.
« Tu te trompes ; il n’y a ici que nous deux et les chiens, qui dorment à tes pieds. »
Mais il se fâchait, en prétendant qu’il savait bien ce qu’il disait, qu’il voyait les soldats et les sentait courir sur lui avec leurs chevaux. Et puis, excité par la fièvre, il se levait tout droit, voulait fuir le danger imaginaire dont il se sentait menacé, et retombait haletant et épuisé dans les bras de sa sœur ; celle-ci pleurait à chaudes larmes, en se demandant quel était ce mal qui le faisait déraisonner ainsi.
Aussitôt elle lui posait sur le front des compresses d’eau froide.
Castore et Polluce semblaient aussi s’inquiéter et comprendre le chagrin de leur jeune maîtresse. Ils s’étaient approchés de Sylvain, et s’étaient laissé mettre à ses pieds par Hermine, qui pensait que leur bonne chaleur pourrait lui faire du bien#