‹ Les saltimbanquesChapitre 6 sur 16 · J <A FUIT K · texte numérisé non relu

J <A FUIT K

Elle aurait voulu savoir faire quelque chose de plus efficace pour adoucir ses souffrances. Elle était si malheureuse de le voir ainsi! Ne connaissant pas les effets du délire, elle craignait que son frère ne fût en proie à un accès de folie.

Vers le matin, seulement, elle le vit se calmer et s’endormir enfin d’un bon sommeil réparateur.

Alors son cœur s’inonda de joie, tandis qu’elle versait des larmes silencieuses.

Elle s’empressa de faire encore du feu, pour que Sylvain ne sentît pas le froid glacial de cette matinée. Elle craignait tant qu’il ne fût repris de la fièvre.

Par bonheur, quand il se réveilla, il se trouva si bien, au contraire, qu’il voulut manger, à la grande joie de sa sœur. Bientôt Hermine et Sylvain se sentirent assez forts pour reprendre la route du Grand-Saint-Bernard.

Tourmente de neige au Grand-Saint-Bernard.

Il se trouvait qu’Hermine et Sylvain avaient fait la veille plus de chemin qu’ils ne croyaient, malgré la pluie, si bien que, le bon air du matin aidant, ils furent avant midi à Saint-Remy. Après avoir passé la douane italienne, ils curent l’indicible joie de pouvoir se dire en Valais; ils se reposèrent alors et finirent les provisions avec les chiens, en se réjouissant de manger dans leur pays natal.

Maintenant ils se croyaient presque au col du Grand-Saint-Bernard, qui n’était plus très éloigné en effet, mais ils ne se doutaient guère de ce qui

les attendait pendant le trajet de Saint-Remy an

col.

Jusque-là Hermine et Sylvain n’avaient pas eu à se plaindre : il n’était pas tombé une goutte d’eau depuis le matin, quoique le ciel fût couvert de nuages et qu’il fit beaucoup de vent.

La petite fille cachait ses inquiétudes et laissait son frère espérer qu’ils auraient beau temps jusqu’à l’hospice; mais ils n’en partirent pas moins en grande hâte dès qu’ils se furent un peu reposés. Hermine pressait Sylvain, et lui disait qu’il ne fallait pas laisser aux nuages le temps de crever sur leurs têtes.

Laissant derrière eux Saint-Remy, ils se mirent à monter le sentier en zigzag qu’on a tracé sur la hauteur pour en atténuer la pente trop rapide, dans l’intérêt des piétons et des bêtes.

Mais à peine les deux enfants avaient-ils gravi quelques centaines de mètres qu’une neige fine vint à voleter de tous côtés.

« Ah! mon Dieu! voilà ce que je redoutais! » s’écria Hermine avec un geste de désespoir.

« Ne te tourmente pas, dit Sylvain; ce ne sera rien peut-être; il faut du moins l’espérer!... Le vent est trop fort pour que la neige continue longtemps à tomber. »

Le frère et la sœur grimpaient aussi vite que possible, et ils hâtèrent encore le pas en voyant

TOURMENTE AU GRAND -SAINT-BERNARD 285 la tempête s’accentuer davantage. Au bout d’un quart d’heure de marche environ, ils se sentirent fouettés au visage par de petits cristaux de neige glacée. Mais ils n’y firent guère attention, car ils étaient autrement préoccupés de voir la montagne se recouvrir d’une blancheur mate et uniforme, sous laquelle tout disparaissait.

Déjà le sentier devenait moelleux comme un épais tapis ; on ne sentait plus les pierres sous la couche de neige brillante dans laquelle le pied s’enfonçait doucement sans se mouiller. C’était un avantage dont on ne pouvait se réjouir sur une montagne inconnue. Les pauvres enfants s’inquiétaient au contraire des conséquences de cette tombée de neige, et du vent terrible et mugissant qui faisait résonner à leurs oreilles des menaces de mort.

Ils n’osaient se communiquer leurs impressions et se disaient seulement :

« Courons vite, courons! profitons de ce que le sentier est encore visible ! »

Ils pensaient être sur le point d’arriver; on leur avait dit que l’hospice n’était pas éloigné de Saint-Remy. Mais les lacets se succédaient toujours les uns aux autres, quoique les malheureux enfants eussent constamment l’espoir de franchir le dernier.

Maintenant ils n’y voyaient plus à dix pas de-

vanl eux, et la neige les enveloppait plus étroitement que jamais de ses petits papillons voletants et glacés, qui semblaient se multiplier à l’infini, se glissaient sous leurs vêtements, entrant le long du cou et des poignets, et menaçaient de les aveugler s’ils ne fermaient pas les yeux.

Tout à coup le vent redoubla de force et les enveloppa dans un tourbillon de neige compacte, qui les renversa sur le tapis blanc et moelleux, où Us furent roulés vivement et bientôt étourdis.

Quand ils purent enfin se relever, ils ne savaient plus trop où ils en étaient, et se trouvaient séparés l’un de l’autre.

« Où es-tu, Sylvain? »cria Hermine d’un accent désespéré, en se rendant compte enfin de son isolement. Et comme aucune voix ne répondait à la sienne, elle se remit à crier plus fort, tout en ressentant une espèce d’étranglement qui l’empêchait presque d’ouvrir la bouche.

Enfin elle s’arrêta haletante, épuisée, se demandant avec angoisse ce qu’était devenu son frère....

« Caslorc! Polluce! où êtes-vous?... » criat-elle encore, pensant qu’ils pourraient peutêtre l’aider à retrouver Sylvain.

Les chiens arrivèrent enfin, de deux points différents, en secouant leur fourrure pleine de neige.

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