‹ Les Samedis LitteraireChapitre 2 sur 7 · QUATRIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SÉRIE

Barbey d'Aurevilly peut être content. L'écrivain dont il glorifia le flamboyant génie n'est pas abandonné à l'oubli. Quelques lettrés épris de philosophie et de mysticisme lisent encore ses ouvrages, je dis plus, achètent encore ses livres. Et vous sentez quel témoignage porte en faveur d'un écrivain mort depuis vingt ans passés l'achat continu de ses œuvres. Beaucoup dorment sans doute leur dernier sommeil dans des bibliothèques; mais plusieurs vivent encore leur vie active. L'influence qu'elles exercent s'accroît et s'étend ; peu à peu de nouveaux admirateurs se groupent silencieusement autour de Ernest Hello, écrivain de génie, disait-on, et comme il est naturel, génie méconnu, qui timidement s'achemine à la postérité. Maintenant on juge opportun de publier à nouveau le panégyrique enthousiaste et prolixe que M. Joseph Serre consacra jadis à Ernest Hello et dont l'auteur professe à coup sûr que poser les problèmes c'est les résoudre, car il affirme à

grands cris dans toutes ses pages que Ernest Hello est un penseur de génie et il ne le démontre pas. Mais est-il commode de le démontrer ? On sent le génie, on le perçoit, on est emporté par lui, on ne peut le démontrer par des arguments rangés en bon ordre. La proclamation d'un génie est un acte de foi. Ce ne peut être une œuvre de critique.

Et nous, que dirons-nous ? Nous dirons seulement qu'il ne faut point laisser traîner dans la mort un écrivain qui peut encore revivre. Précurseur d'une société et d'une littérature également étonnantes, ou simple artiste inégal que ses ardeurs catholiques enfiévraient, je ne sais. Mais ses livres ne ressemblent à aucun autre livre : et son style, trouble comme sa pensée, est parfois grand comme elle. Il suffit. Esprit curieux et déconcertant ou géant qui domine Tavenir, faisons tout pour que Ernest Hello accomplisse son entrée officielle dans l'histoire de la littérature. Ne négligeons pas cet homme que la foule omet et qu'exalte une petite troupe d'adorateurs. Dans la grande allée triomphale où se succèdent les statues des penseurs disparates qui ont affermi l'esprit français depuis des siècles, il a droit à la sienne. On la placera près de celle de Louis Veuillot, et si elle n'étonne point par son geste, un fier regard l'animera.

La vie de Ernest Hello n'attire point l'attention.

Elle est sans événements extérieurs. Seule, nous retient son œuvre vaste et concentrée. L'originalité est le mérite, le dangereux mérite qu'on peut le moins lui contester.

Quand il écrit, il a de grands desseins. Il considère que la publication de son livre est un événement notable pour l'humanité. Lorsque, en 1872, il édite L'Homme, il a conscience de l'importance de son acte. Il jette son livre parmi les hommes, et il attend les effets.

« A l'heure où je parle, dit-il, y a quelque chose d'étrange et de terrible à parler. Entre le moment où j'écris et le moment où vous lirez que se passera-t-il ? Le secret de Dieu est entre ma plume et vos regards. La destinée de ce livre dépendra des événements que l'avenir garde. Le nuage qui porte la Foudre est aussi secret qu'il est terrible. Ce qu'il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m'étonne de parler. Quand le poids de l'air, quand le tourbillon de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, cette couleur particulière qui précède l'orage, quand ces signes se produisent, un certain silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j'allais dire sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous l'écorce des chênes menacés,' et les oiseaux n'osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leur petit cœur. »

Et Ernest Hello se compare aux échansons qui, aux noces de Cana, versaient dans les urnes l'eau

que Jésus allait convertir en vin. Ils faisaient une petite chose en versant de l'eau. Ils faisaient une grande chose en préparant ce jqu'allait faire Jésus- Christ. Ernest Hello prépare ce que va faire Jésus- Christ. Il le prépare en se disant que Dieu Ta élu pour cette tâche, et que, par conséquent, il n'est point inférieur à elle.

Constamment, il aspire au génie. Ceux qui Font connu disent que les flammes du génie brillaient dans ses yeux. Lui-môme était perpétuellement préoccupé de définir le^ génie, de marquer les séparations infranchissables entre l'homme de génie et l'homme de talent, de qualifier les hommes médiocres, ces ennemis personnels de l'homme du génie. Il traitait les affaires de l'homme de génie comme si c'étaient ses propres affaires. Il critique, est-ce avec puérilité? est-ce avec sublimité? les définitions qu'on a données du génie. Il ne veut pas qu'on définisse le génie. Le génie est indéfinissable. « Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible parce que le génie fait éclater toutes les formules. Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire. Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace son atmosphère. Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. 11 brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits ; et quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison. »

£«ffeST HELLO 21

llawfi ffliàigré lui il se reprend à discuter du génie, C'est l'obsession de son esprit. Il précise, il stipule : « L'homme de génie n'est pas celui qui pense ou du moins qui pense toujours autre chose que les autres hommes; mais quand il pense les mômes choses il les pense autrement,.. Il peut dire ce que tout le monde a dit avant lui «t dire une chose étonnante. Comment cela? C'est son secret. La griiOfe du lion laisse son empreinte. » N'est-ce pas à peu près la pensée de Balzac : < Tout ce que trouvent les gens de génie est si simple que chacun croit qu'il l'aurait trouvé ; mais le génie a cela de bon qu'il ressemble à tout le monde et que personne ne lui ressemble. > Mais Hello se caractérise lui-môme et sans doute songe-t-il à se caractériser lui-même lorsqu'il déclare : € Un des caractères du génie, c'est d'être extrême en toutes choses. Il est violent par nature et intolérant par essence. Il n'a pas ce don précieux d'aimer à peu près également toutes les personnes et toutes les choses. Il n'a pas la prudence qui consiste à se tenir au milieu de toutes les pensées et de tous les sentiments. Il n'a pas l'équilibre de l'indifférence. »

Hello n'a point cet équilibre. Il en est peut-être dépourvu parce qu'il est entraîné perpétuellement à l'étude des sujets les plus généraux, et il ne manque pas de les rendre encore plus généraux en les étudiant. Il étudie VHomme : ce n'est pas, on en conviendra, une petite affaire. Il veut déterminer les lois de la vie, de la science, de l'art. S'il analyse pour préciser, c'est exceptionneUemenl,

car d'ordinaire il ne se plaît qu'à la synthèse. 11 se perd dans l'immensité : il a quelques vertiges sur les sommets. Du moins, il reste dans l'immensité, il ne déserte pas les sommets.

Hello est un penseur. Il n'est rien qu'un penseur. Magnificence de ce mot qui enferme en lui tant de choses I Hello est un penseur, dans le sens le plus large de ce mot qui ne saurait avoir jamais un sens très étroit. M. Joseph Serre est si fortement impressionné par la pensée de Ernest Hello qu'il écrit sans modération : « Telle est même la puissance de la pensée dans Hello qu'elle absorbe tous les rêves de cette riche nature et semble faire autour d'elle, comme le chêne du poète, un vide superbe. > Henri Lasserre, l'historien des miracles de Lourdes, qui semblait avoir par ailleurs de la finesse d'esprit, écrit en termes plus pondérés : < Hello était avant tout un esprit^ l'homme de ses livres. Sa vie consistait surtout en ses pensées, en ses entretiens, en les merveilleux jets de lumière dont il éclairait tout à coup la conversation quand on s'entretenait avec lui. Mais les /ai75 proprement dits tenaient peu de place en sa vie, et un corps manque à nos souvenirs. > Représentez-vous un homme organisé merveilleusement pour la pensée, qui ne sait que penser, qui ne veut que penser, qui ne fait que penser. Il pense à perte de vue. Il s'éloigne prodigieusement de son point de départ qui devrait être l'observation de la nature humaine. Il s'élance, il s'envole. Il perd pied. Il quitte la terre. Il s'égare près des cieux. Sublimité et incertitude I

Et cet homme est essentiellement religieux. Il est catholique de toutes les façons. Surtout il n'oublie jamais que, être catholique, c'est être universel. Toutes les idées frémissent en son cerveau. Mais il rapporte tout à Dieu. L'amour de Dieu l'inspire et l'écrase. Il veut défendre la religion pour elle-même, la défendre comme la cause universelle, comme l'idée totale faite de toutes les splendeurs : mots familiers à son génie avide de lumières au point d'en être plus ébloui qu'éclairée Et d'abord il veut continuer l'œuvre de Lamennais, de Lacordaire. Il fonde un journal. Ce journal s'appelle Le Croisé, Le Croisé! Voilà toute une conception du monde. Quel apostolat annonce un titre pareil! Il a bien la passion de voir s'établir le règne de Dieu sur la terre. Mais il ne peut longtemps préparer ce règne par les combats journaliers. Efforts trop petits et trop dispersés. Il lui faut une tâche plus haute et plus grande. Il monte aux régions supérieures, plus loin des créatures, plus près du créateur, dans les nuages. Il s'y établit, il y réside et son regard sur les réalités s'y obscurcit. Il devient le croisé de la métaphysique. Tel il reste.

Lorsqu'il écrit : « Le xix® siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Religion », il pourrait mettre cette phrase en épigraphe de tous ses ouvrages. Quoi qu'il écrive, il n'entreprend jamais moins que de réaliser cette union. Et il pense I Et il marche à la vérité. Il devine l'univers ; il pénètre les lois de

son existence ; il ne sait s'il les découvre ou si elles luisont révélées, il les esquisse, sans les expliquer. Il est le collaborateur de Dieu, Et il ne s'attache pas aux détails. Il se sent à l'étroit même dans la vérité, si la vérité est partielle. Il lui faut la pensée démesurée où l'on respire à l'aise et qui est au monde intellectuel ce que le ciel est au monde physique, le vaste espace où tout se meut sans se heurter.

Qu'il considère des objets proches de nous, qu'il s'applique à des sujets qui nous sont familiers, il résume tous leurs caractères en trois mots, il détermine en moins de mots encore toutes leurs transformations au cours des âges. Il parle de la critique, et certes il parle d'elle noblement, en termes excellents à nous animer d'un chaleureux enthousiasme. Il ne restreint pas son rôle, il ne déprécie point sa vertu. « La critique doit commencer près de l'homme qui attend, le rôle de l'humanité et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueillie ? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, qui puisse après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié, ni trahi, regarder en face Christophe Colomb 1 » C'est dire encore trop de mots ; la critique est la conscience de Fart, dit-il — et il a tout dit. C'est ainsi que tout ce qui provient de Ernest Hello est gigantesque et sommaire. C'est pour cela d'ailleurs qu'il comprend à merveille et qu'il aime Victor

Hugo dont il parle avec une admiration jamais lasse. Il a avec lui tant d'affinités ! Signalons ces ressemblances entre Hello et Hugo aux amateurs de comparaisons déconcertantes et de stupéfiants parallèles, il n'en est guère que l'on puisse pousser plus profondément. A ce jeu, Hello se serait plu. J'ai dit: gigantesque et sommaire. Il convient d'ajouter : extraordinaire, exceptionnel. Ses idées ne sont pas de celles qui peuvent avoir cours. Elles n'ont avec les idées coutumières des hommes presque pas de commune mesure. Et si au lieu d'exprimer des idées qui sont souvent des imaginations ou des rêves, il dépeint des hommes, les êtres qu'il crée sont des monstres ou si vous préférez des prodiges. Ils sont hors nature. Lisez ces contes, justement appelés extraordinaires. Ludovic, héros déplorable d'un conte qui n'est que l'illustration de cette étude psychologique intitulée Le Veau d^or, est porté par l'avarice jusqu'à la folie. Le baron William de B..., héros lamentable du conte : Caïn, qu^as-tu fait de ton frère ? ce chef-d'œuvre, est si rudement saisi par le sentiment du remords ou de la responsabilité morale, qu'il devient fou, (etc.). Ces êtres ne nous ressemblent pas. Ils sont étranges, ils sont effrénés. Ils sont la création d'une imagination délirante, comme les idées de Hello sont le produit d'un cerveau surexcité.

Quels caractères littéraires une inspiration aussi singulière peut imprimer à l'œuvre de Hello, on le devine. Hello ne cessera pas un seul instant d'être noble, élevé, grandiose, sublime. La grandeur I

voilà la marque essentielle de son œuvre. Elle n'est point monotone pourtant, car la fougue de son inspiration le conduit de sujets en sujets vers tous ceux par lesquels l'espèce humaine touiv entière est intéressée, par lesquels tous les hommes sans exception sont émus. Et si les lieux communs sont accumulés forcément dans son œuvre, ils y sont transformés et pour mieux dire transfigurés. Son œuvre c'est l'exaltation perpétuelle de l'esprit et de l'âme. C'est l'enthousiasme à la fois forcené et lucide. < Le surnaturel de sa foi a surnaturalisé son talent », disait Barbey d'Aurevilly. Une sorte de flamboiement intérieur l'anime et l'agite. Et c'est au dehors une succession d'éclairs qui illuminent notre intelligence. Puis le trouble et la nuit et de nouveau la lumière qui nous environne et pénètre jusqu'au fond de nous-mêmes. Avec cela un style vigoureux, éclatant, rayonnant, de la plus forte brièveté. Les expressions les plus intenses. Des images rapides, étincelantes. Évidemment des antithèses excessives et comme une rhétorique formidable que font accepter sa magnificence et sa sincérité. Un vocabulaire précis, pur, classique. Un style dépouillé d'ornements et d'artifices et qui n'a d'autres défauts que ceux de la pensée. Un grand style. « Le style, c'est l'explosion de notre personne », disait Hello qui avait appris à définir le style en relisant ses œuvres... Hello possède tous les dons que nous admirons séparés chez tous les écrivains acceptés pour nos maîtres. Néanmoins, il est ignoré non seulement de la foule, mais encore de la plus grande partie

de l'élite. Il est ignoré d'elle parce qu'il lui est impénétrable. J'ai passé des jours en la compagnie de ce penseur passionné. J'ailu.J'ai relu. J'ai voulu pénétrer. Je me suis eflforcé à traduire. D'autres recommenceront cette tâche faite pour tenter les grands courages. S'ils l'accomplissent, je les admirerai infiniment. J'ai emprunté le secours de l'historien de Hello. Mais M. Joseph Serre est enthousiasmé quand il comprend ; et quand il ne comprend pas il proclame que c'est une raison de s'enthousiasmer davantage. Henri Lasserre, qui mit une préface pieuse et riante au livre deVHommey écrivait avec une belle ironie :

« Il y a dans Hello des hauteurs que je ne puis mesurer et des profondeurs sur le bord desquelles le vertige me saisit. Comprendre c'est égaler, est un mot de Raphaël que Hello s'est plu à citer. Et par malheur, je suis loin d'égaler. » Avouons, nous, que nous sommes loin de comprendre. Et par malheur, ce qui échappe, ce n'est pas un détail, c'est la base du système. Que nous ne comprenions pas, c'est beaucoup notre faute, c'est un peu la faute de Hello, mettons que c'est la faute de son génie. Cependant lorsque l'on peut se flatter de comprendre véritablement, on est emporté par l'admiration. Et lorsque, après avoir fréquenté plusieurs heures ce penseur qui n'est point familier, on rentre dans le monde coutumier et banal, on est émerveillé et un peu abasourdi. On a l'impression de quitter un monde supérieur qui n*a que peu de ressemblances avec le monde que nous connaissons et où l'humilité de notre

esprit nous fait vivre avec agrément, et qui est fort éloigné de ses frontières. Que serait-K^e si nous comprenions touti Alors, nous ne voudrions plus lire les romans du jour, et les discours des hommes nous sembleraient insipides I

Il fallait doijc que Hello fût un isolé. Il devait être un méconnu. Mais il se sentait un héros marqué pour conduira l'humanité vers son destin, et parce qu'on ne faisait point appel à son génie, il souffrait. Il méprisait un peu les hommes pour leur incompréhension ; il n'était pas éloigné de les haïr pour leur sottise. Il tenait que le sort de Dieu était lié au sien, et il eût dit volontiers : « Seigneur, voulez-vous que nous fassions tomber le tonnerre sur ces cités indignes qui refusent de vous recevoir I » C'est qu'il avait conscience de son génie — il ne sentait pas qu'il était excessif, démesuré, haletant, saccadé, incomplet — et il souhaitait la communion du genre humain à sa pensée. Son exaltation devenait proprement fantastique lorsque, pleurant sur sa misère, il pleurait sur le sort du Grand Homme.

« Il y a sur terre une classe d'hommes dignes d'une charité et d'une compassion tout à fait particulières, et à qui l'on refuse plus qu'à d'autres la compassion et la charité ; c'est la classe de ceux qu'on appelle les grands hommes.

« ... L'homme est la plus pauvre des créatures. L'homme est accablé de besoins.

« Mais le grand homme est un pauvre auprès duquel il n'en existe pas.

« Le grand homme a d'abord tous les besoins

de rhomme ordinaire, il les veut plus profondément que personne,

4c Puis il a d'autres besoins à la fois plus élevés et plus exigeants, qui crient plus haut et qu'on écoute moins parce qu'on ne comprend pas...

« On ne comprend pas... Hello, cependant, désirait la gloire comme une excitation à remplir sa mission. Il enviait Renan, Victor Hugo, qui, disait-il, ont été multipliés par l'admiration, exaltés au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à leur nature de donner. >

Cette gloire fut refusée à Hello, qui fut accordée à Louis Veuillot. Ils étaient pourtant les champions de la môme cause. Mais le talent de Veuillot attirait l'attention du vulgaire bien intentionné que rebutait le génie de Hello. Le génie de Hello était fulgurant, le talent de Veuillot était lumineux.

Le temps nous presse de toutes parts. Auronsnous désormais le loisir de regarder en arrière pour y rechercher les grands hommes que leur époque a méconnus ! Du moins puissent quelques-uns venir parfois vers Ernest Hello I Quand ils retourneront, enchantés des beautés littéraires vraiment rares qu'ils y auront découvertes, 2^ «uront le sentiment qu'ils reviennent d'un lointaili If^age dans des régions presque inac cessibles aiïX Ifeortels, splendides, émouvantes, inquiétantes et qu^on|>eat être fier d'avoir visitées.

8 octobre 1904.

C'est un barbare très intéressant.

Cet homme extrêmement connu est surtout significatif par l'équilibre de ses forces exubérantes. Au reste, nous ne sommes pas de ceux qui restent dédaigneux en constatant la variété d'aptitudes de ce robuste mâle. II faut chercher pour lui des épithètes un peu nouvelles. II mérite qu'on en trouve. Les qualificatifs habituels ne lui conviennent pas. II n'est ni banal, ni ordinaire, ni médiocre. Et puis ce grand homme pour images d'Épinal américaines est si amusant!

Roosevelt est devenu un héros à l'usage des cinq parties du monde. Les Américains du Nord connaissent bien leur Teddy, ils l'aiment bien, et ils l'admirent comme ils s'admirent eux-mêmes. Mais ils ne sont point stupéfaits en le considérant. Nous, nous sommes étonnés, plus qu'étonnés. Nous sommes transportés d'aise. Nous sommes ravis, en extase. Nous n'aurions pas cru qu'il y eût en l'univers un homme tel que Roosevelt. Avec notre manie du grandiose outrancier, nous voyons en Roosevelt un exemplaire merveilleux d'une humanité supérieure. Ce Yankee d'élite est un demi-dieu . II est le vrai prophète des temps

nouveaux. Peuples écoutez sa voix, terre prête l'oreille î II est venu pour parler aux hommes^ et pour que les hommes l'entendent. Jean Izoulet, sociologue charmant, Ta vu, Ta entendu; eh bieni Jean Izoulet, qui pourtant est du Midi, en demeure stupide.

Va pour le demi-dieu! Moi, je me souviens seulement que, après sa sortie de Harward où, selon le témoignage d un de ses camarades, il n'avait été particulièrement remarquable sous aucun rapport, mais excellent à tout, il fit un voyage en Europe. Il y demeure un an, visite l'Allemagne, la Suisse, Tltalie, fait l'ascension du mont Cervin et de la Jungfrau, et lorsqu'il revient en Amérique, il possède le titre enviable de membre associé du Club alpin anglais. On peut être un fort honnête demi -dieu et membre d'un Club alpin. Mais dans le personnage que représente actuellement Roosevelt à travers le monde avec un indiscutable éclat, il y a toujours le membre du Club alpin.

Un simple geste révèle quelquefois toutes les tendances d'un homme.

Naturellement, on dira sans faute pour magnifier Roosevelt qui prête à beaucoup de développements d'idées générales, que le président de la République des États-Unis est le type de l'Américain. Il l'est.

Vous savez que la souche familiale du Roosevelt est hollandaise. Il affirmait lui-môme, avec celte jovialité soutenue où s'exprime sa bonne santé, qu'il se sent pour un quart Hollandais,

pour les trois autres quarts Écossais, Irlandais, et Huguenot français. Cela fait à la longue un Yankee complet. II est lui-même un enfant de New- York. Il y est né, il y a été élevé, il y a vécu sa vie ; en outre, depuis deux cents ans, sa famille est new-yorkaise et mêlée intimement au développement politique et commercial de la grande cité américaine. Rien ne manque donc à Roosevelt pour qu'il soit un Américain typique. II Test.

Il faut tout de môme remarquer qu'une aussi longue hérédité, dont bénéficie intellectuellement, moralement et socialement Roosevelt est on ne peut plus rare aux États-Unis, qu'elle est exceptionnelle, qu'elle est anormale et, par conséquent, qu'elle n'est à aucun point de vue caractéristique. Il n'est pas interdit non plus de penser que l'hérédité de bourgeoisie cossue, pour parler exactement, l'hérédité de la richesse dont Roosevelt a tiré avantage, n'es|. point un fait commun de l'Amérique du Nord. Tout publiciste qui écrit sur Roosevelt et raisonne sur lui considère comme un devoir de proclamer d'abord : Roosevelt est le type de l'Américain. Acceptons cette affirmation, mais pour lui donner toute valeur et pour empêcher qu'elle n'usurpe une valeur qui ne saurait lui appartenir, n'est-il pas indispensable d'ajouter sans retard : Roosevelt est un Américain qui n^a jamais gagné sa vie par lui-mêm£, L'Américain est à nos yeux l'homme d'afliaires par excellence, l'industriel ou le commerçant comme on n'en fait pas ailleurs, limes is money, Business in Busi--

ness ! C'est dans la vie industrielle ou commerciale que nous admirons avec un peu de terreur l'épanouissement du type américain. Or Roosevelt figure pour nous tous le type américain prodigieusement épanoui, mais il n'a jamais vécu la vie industrielle ou commerciale. Ce roi des hommes pratiques n'a jamais été contraint à employer dans les affaires, où il s'emploie le mieux, son sens pratique. Pourrons-nous en conclure que, s'il professe une morale épurée, c'est qu'il n'a pas été entraîné aux spéculations de Wall-Street, aux entreprises matérielles dont s'enorgueillissent les Américains en s'enrichissant par elles, et que ses principes, donnés comme les lois de la vie américaine, ont justement été élaborés en dehors d'elle et peuvent être exactement le contraire des règles qui, effectivement, la régissent? Non, mais alors que tous les Américains sont appliqués presque exclusivement à faire leur fortune, voilà un Américain typique qui n'a jamais eu à faire sa fortune, ni à se soucier de l'accroître,.. On conviendra que s'il est malgré cela un Américain typique, c'est qu'il y met de la bonne volonté et que tout le monde y met autant que lui de la bonne volonté... Mais qu'importe ! ne regardons pas de trop près les vérités admises, crainte de n'y plus découvrir que des erreurs.

Théodore Roosevelt arrive donc dans une démocratie en aristocrate, héritier d'un nom ancien et pur, héritier d'une fortune ancienne et probe. Dans ce pays de lutte effrénée tout sera facile à ce jeune homme, tout, même l'honnêteté. Dans ce monde

de concurrence haletante qui absorbe toutes les forces d'un homme perdu dans la foule, il sera le perpétuel privilégié.

Son père, son grand-père, son arrière grandpère, ont tous été membres de la législature de New- York. Six générations de Roosevelt ont figuré parmi les aldermans.

Théodore Roosevelt à vingt-quatre ans • est envoyé à l'assemblée de New-York. Il en est le plus jeune membre. Un vétéran observe cet amateur déjà impétueux. Le jeune Roosevelt, dit-il, va prendre sa volée pour aller réformer l'univers !... Il se trompe, car Roosevelt qui s'est marié, déclare soudain qu'il renonce à la vie publique pour se consacrer entièrement à l'éducation de sa fille Alice.

Mais sa femme meurt. Il est seul, il est triste . Cet homme bien portant ne peut trouver la consolation que dans l'activité matérielle et le mouvement physique. Il s'en va donc auRancho. Le voici colonisateur amateur sur les bords du Petit- Missouri. Il mène trois ans la vie de cow-boys ; et, bien entendu, l'entreprise de ce ranchman lui rapporte de l'argent, car les entreprises de ce genre qui rapportent quelquefois de l'argent à ceux qui n'en ont pas, en rapportent toujours à ceux qui en ont déjà. C'est assez de cette expérience de trois années. Roosevelt ne saurait être ranchman à perpétuité. Il liquide son exploitation. Il rentre à New- York, passe en Angleterre pour s'y remarier, et revient à New-York, pour y politiquer encore.

Si Roosevelt triomphe au Rancho, on n e di t pas

quel ranchman I on dit : quel homme I S'il boxe avec art, on ne dit point : guel boxeur 1 on dit : quel homme ! S'il fait brillamment du canotage, on ne dit point: quel canotier I on dit : quel homme 1 Et il est évident que sa personnalité dans toutes ces manifestations actives devient assez représentative de l'activité américaine. L'imagination s'est emparée des réalités et Dieu sait ce qu'elle en a fait. Porté par l'enthousiasme, le boxeur, le canotier, le ranchman, le politique devient immédiatement un grand homme. Ne sourions pas ; à plus forte raison, ne dénigrons pas. Mais il était absolument nécessaire de constater que Roosevelt est destiné à être grand homme avant même que de naître. Ce n'est pas à cause de ses talents de ranchman, ce n'est pas à cause de ses qualités politiques 'encore problématiques, c'est uniquement à cause de ses aïeux et à cause de sa condition sociale privilégiée, qu'en 1883, âgé de moins de trente ans ; il est désigné comme candidat républicain à la mairie de New-York. Il est battu, et vous me direz que, si on a choisi ce jeune homme pour un poste auquel semblent désignés plutôt les hommes parvenus à la maturité de Tâge et de l'expérience, c'est parce qu'on était certain qu'il serait battu... vous le dites, mais c'est raisonner à la manière française. Dans la démocratie américaine, quand on est privilégié, on n'est pas privilégié à demi. Roosevelt est le jeune aristocrate qui jouit de tous les privilèges et qui fait tout pour les mériter.

Aussi cet amateur, de naissance et d'intelli-

gence distinguées, est-il poussé le plus naturellement du monde vers les hauts rangs. Battu à la mairie, on le nommera membre de la commission de l'administration civile. On fournira encore à cet « amateur éclairé » d'autres champs d'observation dès qu'il les convoitera. En 1897, ce travailleur impatient quittera soudain, à la grande stupéfaction de ses aînis, la direction de la police pour entrer au sous-secrétariat d'État de la marine. C'est la guerre avec l'Espagne. Roosevelt démissionne. Il comriiande les Rough-Riders. Il est populaire. Il est gouverneur de New- York. Il est vice- président dô la République... Il est président.

Apercevons, je vous pri6> dans cet amateur auquel ses habitudes de travail et sa bonne méthode donnent les moyens de n^fttre nullement inégal aux tâches qu'il entreprend, un privilégié, non seulement un privilégié des conditiofls sociales mais encore un privilégié de tous les haslânls. Roosevelt est décidément Thomme heureux. La fortune le favorise avec une insistance indiscrète. Il semble bien que la campagne des Rough- Riders à Cuba ait été organisée et menée en dépit du bon sens. Néanmoins tout concourt à ce que Roosevelt en soit le principal et le plus glorieux bénéficiaire. La chance l'appelle au commandement à rheure propice. Il conduit ses soldats sans savoir bien où, mais c'est à la victoire qu'il les conduit. Et ces victoires deviennent des triomphes. Oui, tout grandit Roosevelt. On ajoutera qu'il grandit tout ce qu'il fait et que grâce

à lui, les escarmouches deviennent des batailles de géants. L'homme heureux I

La foule acclamera le nom de cet aristocrate I Il faut lui trouver des mérites singuliers. Cela est aisé. Il est demeuré deux ans à la police. II a surveillé ses agents avec soin. Il a réglementé les cabarets. Roosevelt est promu au grade de restaurateur de la police à New-York. Il fut pendant deux ans sous- secrétaire de la marine. Depuis longtemps Chandlers Whitney, Tracy, Herbert, Long, ont travaillé à munir les États-Unis, d'une bonne marine. Les secrétaires d'État sont des travailleurs. Mais Roosevelt est l'homme heureux. C'est lui qui devient l'unique organisateur de a victoire, le créateur de la flotte des États-Unis, le Carnot de la guerre hispano-américaine, Carnot d'outre-mer, un peu cousin du colonel Cody. Retour de Cuba, l'homme heureux sera gouverneur de New-York. Mais Croker le meneur de Tammany déclare que le futur gouverneur doit avoir été blessé à la guerre. Qu'à cela ne tienne ! Roosevelt montre une légère cicatrice à sa main. C'est un éclat de mitraille, dit-il.

A peine est-il besoin de ce charlatanisme pour aider la fortune, car la fortune est disposée à tout en faveur de Roosevelt... L'univers sait que Roosevelt devenu gênant, ayant été porté à la viceprésidence de la République pour être plus sûrement écarté de la présidence, Mac-Kinley mourut et céda une place qui revenait alors nécessairement à Roosevelt... L'homme heureux I Ce n'est diminuer Roosevelt que de montrer

en lui l'amateur, le privilégié, Thomme heureux et d'indiquer que s'il devient rAméricain typique, c'est justement parce qu'il se trouve dans des conditions exceptionnelles aux Américains. Les hasards exorbitants de sa vie américaine décuplent ses qualités. N'ayant rien réclamé parce qu'il a tout reçu, la fortune lui ayant prodigué tous les dons, il a naturellement une intrépide confiance en lui-môme. C'est la qualité touchante et comique mais forte de tous les Américains. Mais vous sentez que cette assurance devient chez un homme bien équilibré, l'esprit de décision. Roosevelt, amateur qui dans aucune de ses entreprises n'a pu encourir de graves dangers, a au plus haut point l'esprit de décision. En outre, comme il n'a point suivi la filière où s'attardent ses obscurs compatriotes, lui, le privilégié, a pu constamment agir sans souci des règles habituelles des partis politiques ; rendu honnête par sa richesse dans ces milieux de politiciens presque tous malhonnêtes pour s'enrichir, dispensé par son hérédité même de se soumettre aux disciplines étroites qui contraignent tous les politiciens ordinaires agrégés à un parti et tirant leur force de leur fidélité, passant des républicains aux démocrates et revenant aux républicains, et libre des engagements à un programme précis, cherchant en dépit de toutes les habitudes de la vie politique, ce qui, au travers des partis, passionne directement la foule et le trouvant, Roosevelt parvient à être une individualité typique de la vie américaine parce qu'il n'est soumis à aucune des oppressions

de cette vie et qu'il est le plus irrégulier des Américains... Comme il a le goût de bien faire — par là, il atteint à une certaine grandeur, non seulement américaine, mais réelle — il ne néglige rien de ce qui est excellent pour le perfectionnement moral du pays et la bonne circulation du sang. Aussi cet aristocrate heureux devient-il une manière de grand homme dans la démocratie.

Mais il est inspiré dans toute sa conduite par des principes fortement américains. Roosevelt ne dépasse point le degré de civilisation où sont parvenus les Américains du Nord. Ses doctrines morales sont l'expression exacte des conceptions de ce peuple primitif et ardent.

Elles sont bien intentionnées, mais elles restent primitives et un peu barbares.

Avant tout Roosevelt a l'effroi méprisant de l'imitation européenne. « Il est cinquante fois préférable, dit-il, d'être un Américain de premier ordre, que la médiocre imitation d'un Français ou d'un Anglais. » Ou bien: « C'est dans les professions où nous nous sommes le plus efforcés d'imiter l'esprit de convention européenne que nous avons le moins réussi; cela est encore vrai actuellement, l'échec étant particulièrement remarquable quand l'homme s'établit en Europe ; il devient alors un Européen de second ordre, car il est trop civilisé, trop raffiné et trop sensible, et a perdu l'endurance et le courage virils qui lui sont indispensables dans l'âpre lutte de notre vie nationale. » Et s'il s'effraie de l'imitation de l'Europe, c'est parce qu'il a en même temps que l'idée con-

fuse, rhorreur d'une civilisation américaine. Et il considère la civilisation comme une manifestation et une cause de décadence.

€ Il y a chez les nations civilisées une certaine mollesse de caractère qui pourrait peu à peu développer la culture et le raffinement aux dépens des qualités qui seules pourraient assurer le triomphe de la race. »

Donc, point d'aspirations à une culture supérieure : voilà l'idéal américain. Il ne faut aux Américains que les vertus essentielles d'énergie, de décision, et d'indomptable courage personnel : la recherche de la moralité sociale demeure accessoire. Et il est bien entendu qu'on ne verra point apparaître cette caritas generis humani qui domine les esprits et les âmes dans tous les peuples arrivés à une certaine civilisation. La solidarité systématique, encore moins. Des livres de Roosevelt où sa personnalité vibrante s'exprime avec tant de sincérité, l'idée de la solidarité est tout à fait absente. Il est même si étranger aux préoccupations de justice sociale qui sont celles de notre civilisation ou de notre époque, qu'il va jusqu'à se contredire brutalement sur des faits essentiels. Lisez V Idéal Américain :

Pages 154-156 :

Tous ceux qui considèrent le sujet à un point de vue scientifique et avec le désir de connaître la vérité voient clai-

Page 214 :

Les conditions sociales de la race blanche se sont transformées et se transformeront avec une rapidité croissante. Les

rement qu'à aucune période de l'histoire le bonheur n'a pas été aussi généralement répandu dans l'humanité qu'il Test actuellement.

L'ouvrier est dans l'ensemble mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'il ne l'était jadis ; il a à sa portée plus d'occasions de se distraire et de se perfectionner intellectuellement.

riches se sont incontestablement enrichis, et malgré la tendance qu'ont les plus curieux observateurs à nier que les pauvres soient devenus plus pauvres il est certain que la misère a augmenté d'une manière absolue sinon relative...

Ce sont ces idées qu'il ne faut pas oublier quand on juge Roosevelt. Répétons qu'il est le représentant d'une civilisation encore primitive. Répétons qu'il l'est avec une loyauté très généreuse. C'est un sauvage extrêmement brillant. Ah ! quel homme il pourrait être s'il était un peu dégénéré.., comme les Européens ! Il est un € type supérieur » de cette race, de ce peuple où il se rencontrait un homme pour donner avec simplicité ce témoignage à Roosevelt lui-même :

— Les deux partis fraudent autant qu'ils peuvent, c'est toujours comme cela. Et nous, nous fraudons d^une manière parfaitement honnête.

— En quoi consiste cette honnêteté ?

— A ne pas récriminer quand nous n'avons pas le dessus. Si on nous enfonce, tant pis pour nous.

Si nous enfonçons les autres tant pis pour eux I On pourra chercher le vrai Roosevelt dans sa vie publique ; on pourra le chercher dans son intimité ; on pourra le chercher dans ses livres. Roosevelt apparaît tout entier dans sa littérature. Là encore on reconnaît l'intrépide assurance de ses discours et de ses actes. Il est homme à disserter de tout et à tout décider. Rien ne lui échappe, rien. Il sait tout, il devine le reste. Narrateur vigoureux de ses chasses et de son existence dans les grandes plaines, il est aussi habile à disserter des problèmes économiques et assimilés. Quant aux philosophes, aux écrivains, aux artistes, 4. il n'a pas son pareil », pour les « remettre à leur place. » Sans doute Roosevelt est-il plus fin et plus mesuré dans la diplomatie quotidienne de sa vie politique ; dans ses livres, il est essentiellement l'homme qui < n'a pas froid aux yeux. » Il écrit comme marche un tambour-major. Ses livres sont d'un homme avantageux. Effusions abondantes, triomphante candeur, optimisme qui nargue, jactance de gymnaste, bluff de Yankee, et naturellement de la force, de la rapidité, de la netteté...

Résumez et mélangez tout cela, Roosevelt pourra nous apparaître comme un grand homme, un peu sommaire. En somme, il lui manque seulement quelques siècles de civilisation. Mais comme il parle au monde en maître et en conseiller, il ne nous déplaît pas de recevoir quelques leçons morales et sociales, de cet aristocrate privilégié, de cet amateur heureux, de cet athlète

gaillard qui, avant de présenter le peuple américain comme le plus grand des peuples s'était, jeune député à la législature de New- York, imposé à l'attention et au respect de tous en boxant ses adversaires.

15 octobre 1904.

Nous le savons (1). Il était mieux qu'un homme du monde, un homme de société. Sa psychologie se complète maintenant. Nous discernons que le comte de Hubner fut « Thonnôte homme >, tout comme un autre, honnête homme un peu bien austro-hongrois.

Cet ambassadeur a de la culture, nous ne Tavons pas oublié. Il a l'esprit juste. Il ne s'en fait pas accroire. On trouvera dans le deuxième autant que dans le premier volume de ses mémoires, des renseignements circonstanciés sur les préparations diplomatiques de 1859. On y trouvera tout ce que Ton voudra, et surtout la preuve que la besogne des ambassadeurs est vaine. Durant une année entière, ce diplomate patient à observer écrit dans son agenda aujourd'hui : « la guerre paraît certaine > ; et demain : « la paix n'est plus discutée » ; et après-demain : « tout fait prévoir que la guerre est proche », et le jour suivant : « il est probable que la paix des nations ne sera pas troublée », et ainsi, et toujours ainsi, jusqu'à la déclaration deguerre qui se produit justement

(1) Voir Samedis littéraires, tome III.

peu de jours après que Tambassadeur, d'ailleurs perspicace, mais de par ses fonctions fort impuissant, a noté scrupuleusement : « les nuages se dissipent à l'horizon. Tout est calme, la paix est sûre I... » Nous avons là un important témoignage de la vanité des jeux diplomatiques. Formulé par un sot, il serait sans vertu, mais le comte de Hubner est un homme sensé qui accomplit tout ce que sa fonction d'ambassadeur lui permet d'accomplir, c'est-à-dire peu de chose, c'est-à-dire rien du tout, mais qui accomplit tout cela très exactement, et avec l'aide de belles qualités de pondération intellectuelle et morale.

A quoi rêvent les ambassadeurs ?

Le samedi V janvier 1859, aux Tuileries, réception du corps diplomatique. L'empereur répond au nonce : « J'espère que Tannée qui s'ouvre ne fera que cimenter nos alliances pour le bonheur des peuples et pour la paix de l'Europe, > puis en passant devant le comte de Hubner, il lui dit d'un ton de bonhomie: « Je regrette que nos rapports ne soient pas aussi bons que je désirerais qu'ils fussent, mais je vous prie d'écrire à Vienne que mes sentiments pour l'empereur sont toujours les mômes. » Et le comte de Hubner note gravement :

€ Ces paroles ont été interprétées diversement par ceux de nos collègues qui les ont 'entendues. Cowley y voit une preuve de mauvaise humeur.

Kisseleff et Hatzfeld une ampliflcation de . la réponse pacifique faite au nonce et, par consébuent, l'intention de dire quelque chose d'agréa-

ble. Lord Chelsea, premier secrétaire d'ambassade à Paris, n'a rien de plus pressé à faire que de courir au Cercle de l'Union et d'y répandre une version inexacte de cet incident. De là une panique universelle. A la fin de la journée Paris est dans la consternation. »

C'est l'effet de la diplomatie I Le lendemain, à la réception des dames aux Tuileries, l'Empereur distingue le comte de Hûbner, lui donne la" main affectueusement, lui demande des détails de son voyage d'Espagne « depuis que vous nous aviez quittés à Biarritz » et tout cela du ton le plus amical et de la physionomie la plus gracieuse. Cependant plus l'Empereur répète qu'il n'a pas voulu blesser le comte de Hûbner, plus on se persuade que la guerre est imminente. Mais à la fin, quand tous les symptômes sont menaçants, on recommence à croire que la paix est sûre... Éternelle duperie, vanité grandiose des diplomaties l Voyez tout cela très net au fond des mémoires de Hûbner qui ne fut peut-être pas un ambassadeur de génie, mais qui fut un bon philosophe.

Des mémoires de diplomate peuvent apporter des faits diplomatiques nouveaux; ils peuvent fournir des explications nouvelles et claires à des événements obscurs et confus. Pour cela ils sont utiles ; mais ils ne sont réellement significatifs de la vie d'une époque que par ce qu'ils disent accessoirement. Le coûite de Hûbner m'instruit beaucoup mieux sur la mentalité d'un diplomate de 1850 et du monde qu'il fréquente par les quatre ou cinq cents listes d'invités à sa table publiées

avec soin dans ses deux volumes de souvenirs, que par tous les détails de ses interventions plus ou moins adroites et plus ou moins efficaces dans les complications européennes. J^ai été curieux de rechercher quelle place occupent dans les souvenirs au jour le jour de cet homme point surmené, quelle place tiennent la littérature et les écrivains; ce qui revient à dire quelle place ils tenaient dans la « société » car nous avons vu le comte de Hûbner ^ homme de société ». Nous avons complété en disant : il figure assez bien < l'honnête homme » d'une époque. Il semble avoir des lettres. Il semble avoir du goût. Du moins, je le crois animé de la passion de se cultiver l'esprit. Il sait écrire au retour de fêtes mondaines : « Puis je me suis avec soif, avec volupté, avec transport, plongé dans la solitude de ma bibliothèque. » C'est le cri du cœur, d'un cœur dont les cris sont doux et contenus. Que sont pour le comte de Hûbner les écrivains français de son temps? Comment lui apparaît la littérature française ?

Hélas I les écrivains français ne sont rien. La littérature française n'est presque rien.

Le comte de Hûbner est un homme d'une sensibilité délicate, et d'autant plus forte qu'elle est plus concentrée. C'est un père qui adore ses filles : la poésie de l'amour paternel est dans les quelques lignes qu'il leur consacre. Ses larmes sur un fils mort dans sa jeunesse sont émouvantes de simplicité et de vérité. S'il évoque ses amours passées, la noble sincérité de ses sentiments se traduit en un style joliment suranné — il faut lire

ces lignes sans disposition ironique — mais dont les accents sont, en vérité, touchants :

« Jeudi 12 novembre. J'ai reçu aujourd'hui un paquet portant Tinscription : « Legs au baron de Hubner de M"^*» la baronne Auguste de Butlar » et contenant un portrait de Dorothée Tieck. J'étais fort épris de cette jeune personne en 1830.

C'étaient mes premières amours, sans suite, sans aveu, et comme je m'imaginais, inconnues à tous, môme à l'objet de mes chastes feux. Et voilà que vingt-sept ans après, c'est une morte qui m'envoie d'outre-tombe le portrait de mon adorée morte aussi depuis longtemps. »

Le comte de Hubner ne peut être ému que pour des sujets qu'un homme vivant la vie de société, vivant pour elle, subordonnant tout à elle n'aurait à dissimuler en aucun cas. Il est pour lui des sujets indignes de créer son émotion. Il signalera du même ton la mort de son cheval et de son maître d'hôtel.

Un matin où il faisait « un temps de jasmin », en revenant du Bois^ il apprend la mort de son cheval favori et il note : « Mon Yalpouk est mort. Je n^ai jamais eu, je n'aurai jamais un cheval pareil. > Vous pouvez faire une comparaison utile avec l'oraison funèbre qu'il consacre à son chef de cuisine, qui, peu de mois après, meurt à son tour : « Mon chef de cuisine, Accard est mort aujourd'hui. J'étais allé le voir ce matin. Il m'a demandé si mon ordinaire marchait bien. Je l'ai rassuré sur ce point, en ajoutant : « Je vais vous < servir un plat de ma façon, meilleur que tous

4c ceux que vous m'avez préparés pendant les der- € niers dix ans ! C'est le bon Dieu 1 » Le malade trop occupé de ses casseroles pour aller le dimanche à l'église, parut fort content, reçut les sacrements et fit, à sept heures du soir, l'heure du dîner, ce que les théologiens appellent une mors conspicna. C'était un digne et brave homme et un excellent cuisinier qui avait l'ambition et les aspirations aristocratiques de son état. » On se demande si Accard était plus content de recevoir le bon Dieu, que de le recevoir par les soins du comte de Hubner. C'était du moins un brave cuisinier, mais Yalpouk était un brave cheval.

Tous les événements de la vie littéraire sont du même ordre que les incidents de la vie et de la mort du cuisinier Accard et du cheval Yalpouk. Ils n'intéressent le comte de Hubner que dans la mesure où la Vie de société est intéressée par eux.

Cherchez dans un livre où s'accumulent les menus faits de l'existence quotidienne d'un homme cultivé, cherchez la place qu'y occupent les écrivains. Elle est minime. Elle est presque imperceptible. Elle est humble. Elle est subalterne. On les invite quelquefois, car nous vivons dans une époque bouleversée, mais on les met au bas bout de la table. Ils sont suspects. On compte l'argenterie avant leur départ de la maison.

En 1851, Hubner a dîné chez Baroche, aux Affaires étrangères avec le D' Veron, rédacteur du Constitutionnel. Cette promiscuité le dégoûte. ^ Plusieurs des convives s'en formali-

saiént. Ces messieurs sont par trop difficiles en temps de République. » Lui-même invitera Guizot, parce que Guizot est homme d'État, plus

qu'homme de lettres, parce qu'il est l'ami de son amie Lieven, mais son « ton d'autorité qui rappelle l'ancien professeur > le blesse. Chez miss Burdett Coûts, il fait la connaissance du nouvelliste Dickens, « un des démocratiseurs de l'Angleterre. Il a l'air bon enfant; porte une barbe touffue et a les manières et les allures du Yankee ». Hùbner regarde de haut, et il passe en dédaignant. Sans doute, il ne lui déplaît qu'à demi de frayer chez Drouyn de Lhuys avec le célèbre voyageur Hue. Mais Hue est missionnaire lazariste : cela lui constitue un titre à la bienveillance courtoise du gentilhomme. Au surplus, il le considère cemme une curiosité, comme un phénomène qu'on exhibe à bon droit dans les salons. « Ses deux livres sur le Thibet et l'empire chinois sont et resteront des œuvres classi* ques. Malgré le sang gaulois qui coule dans ses veines, Tauteur par son teint basané, son regard fin et spirituel, par son sourire froid et caustique et ses yeux fendus en amande, rappelle d'une manière étonnante le type des Célestes auxquels il a prêché l'Évangile pendant douze ou treize ans. Il me dit que ce fait se produit assez souvent parmi les missionnaires de Chine. A force de ne voir et de ne hanter que des gens du pays pendant une grande partie de leur vie, leurs traits peu à peu se mongoliseni ». C'est tout. Il reçoit Thiers le petit grand homme, parce que

homme d'État, et Mignet parce que Thiers implique Mignet. Thiers lui inspire je ne sais quel étonnement amusé. Mignet ne lui inspire rien du tout. Il dtne chez Drouyn de Lhuys et là il fait la connaissance de « Mistres Norton, femme auteur, célèbre par sa beauté dont elle a gardé des traces ; par son esprit et par un procès dans lequel figurait lord Melbourne, alors premier ministre. > Rien de plus. Il néglige l'écrivain, ne compte que la jolie femme. S'il verse deux ou trois larmes, très sobres, sur la mort de Delphine Gay, c'est parce qu'elle était spirituelle, gracieuse, jolie. C'est surtout parce qu'elle a brillé au Congrès d'Aix-la-Chapelle. Il la juge bizarre. « Cette femme — je n'ai jamais pu comprendre pourquoi — adorait Emile de Girardin, son mari. Me trouvant un jour chez elle — c'était dans les temps troublés de 1849, lorsque le choléra sévissait dans Paris pendant que l'émeute grondait dans les rues — nous discutions la situation politique, lorsque, soudainement, elle leva ses beaux yeux vers le ciel en disant : « Il n'y a que celui-là qui « puisse sauver la pauvre France. » Je lui faisais mes compliments sur ses sentiments religieux : 4L Comment, s'écria- t-elle, j'entends parler de « M. de Girardin >, le cabinet de son mari se trouve au-dessus de son salon. Le voir Président de la République ou, du moins, comme pis aller, président du Conseil, était le rêve de cette aimable ambitieuse. >

Ëh quoi I dix lignes de nécrologie sur Delphine Gay l Mais, vous l'avez deviné, Hûbner les écrit

seulement afin d'exprimer son mépris pour Emile de Girardin — homme de lettres, si je peux dire.

Un jour, invité à Compiègne par l'Empereur, il voyage avec le nonce, le duc de Beauffremont et Alfred de Vigny. Alfred de Vigny a eu le tort de mettre sur le cimier doré du gentilhomme une plume de fer qui n'est pas sans beauté. Hûbner, qui pourtant sera écrivain à son tour, semble croire que Vigny a dérogé. Il écrit froidement : « Alfred de Vigny ne déparle pas. C'est le type de l'académicien. > Voilà ! Je trouve une seule fois sur les listes l'invitation de Hûbner, Mérimée, le grand maître de la sociabilité dans la cour impériale. Son nom. Pas un mot. Un soir, il dîne chez le duc de Noailles.4: Après dîner vient M. Viennet. Cet académicien toujours jeune quoique octogénaire récite des vers de sa composition.» Holà!

Il prie un jour Legouvé à déjeuner. Rien. Il rencontre chez Decazes Villemain, Jules Janin « qui est très amusant. » Un jour il convie à dîner M. de Lagrenée et l'abbé Huc.c Ces célèbres voyageurs et spécialistes de la Chine blaguent à qui mieux mieux. > Point final. Telles sont en neuf ans toutes — je n'en ai point omis une seule — toutes les fréquentations littéraires avouées d'un ambassadeur lettré dans Paris, toutes les relations littéraires, retenues pour l'histoire. Est-ce assez clair comme indication de la situation sociale des écrivains en France au milieu du xix* siècle?

Hûbner considérera la littérature du môme regard que les écrivains. Il ne jugera les œuvres

que par rapport à la vie sociale, disons à la vie de société. Hûbner est intelligent curieux. Il admire les travaux du baron Haussmann, l'œuvre du comte de Lesseps à Suez, mais la littérature n'a qu'une importance minuscule à ses yeux. Une œuvre littéraire, fi donc I Un pianiste est de plus de conséquence.

C'est le théâtre qui l'amène à la littérature, le théâtre, sujet inépuisable des conversations élégantes. Et dans le théâtre, il ne voit d'abord que l'interprète. Rachel arrête plusieurs fois son attention. Il la critique avec une forte justesse, en esprit sévèrement traditionnel. Il voit, aux Français, Phèdre^ jouée par « la Rachel ». Il gémit. < Hélas I hélas I elle sacrifie de plus en plus la simplicité classique qui faisait sa grandeur aux effets bruyants qui enlèvent le vulgaire. » Il la voit jouer Roxane dans Bajazet. Il s'enthousiasme, ce flegmatique : « C'est la plus grande et la dernière tragédienne que le monde a vue et verra. » Il voit la Ristori dans la tragédie Mirza^ par Alfieri, il admire encore plus Rachel. « Le jeu de la Ristori est vraiment classique. On y reconnaît l'influence de l'école allemande. Pas d'exagération, pas de pathos creux. L'ensemble aussi ne laissait rien à désirer. Mais à mes yeux la Rachel est toujours la première tragédienne. » Il veut bien s'attrister de sa mort : « M"« Rachel est morte avant-hier à Cannes. Corneille et Racine, prenez le deuil, car vous serez enterrés ici-bas, avec la dernière tragédienne !» Il va voir au Vaudeville une pièce d'Alexandre Dumas fils, intitulée la Dame aux

Camélias. Tout Paris y court. « L'auteur, quoique fort inférieur à son père, a certaineinent du talent. Tant pis, car c'est un corrupteur. » Le principe moral, voilà son seul principe de critique littéraire. A Saint-Cloud, il voit jouer Les premières arm£S de Richelieu^ par la Déjazet, âgée de soixante-cinq ans. II sourit. Aux Français, il voit la Joconde, nouvelle pièce jouée par M*'" Plessis. Il raille : « La pièce est mauvaise et cette célèbre actrice me paraît guindée et minaudière. » Aux Tuileries, on donne « petit spectacle détestable : Les Deux Aveugles, ipar les acteurs des Bouffes. » Il nargue. Peu de soirs après, nouveau petit spectacle détestable. Il hausse les épaules : < Il y avait petit spectacle : Un Monsieur et une Dame. Décidément ce pauvre Bacciochi n'est pas très heureux dans le choix de ses pièces. » Il n'a pas jugé bon de garder plus de souvenirs de l'activité dramatique durant dix années.

Le théâtre. L'éloquence d'Église. L'un conduit à l'autre. Ceci est encore sujet de conversation mondaine. Et puis les gardiens des traditions sociales ne peuvent demeurer étrangers aux prédications des prêtres. Hûbner du moins juge librement. Il fait peu de cas de Ravignan saint bemme, ancien avocat devenu jésuite et qui prêchait comme on plaide, qui déclamait et manquait de profondeur et d'originalité, essentiellement prédicateur des femmes, ayant < la vogue du faubourg Saint-Germain. > Il goûte mieux l'austère jésuite Félix, petit homme trapu, sans moyens physiques, voix désagréable, physionomie inexpres-^

sive, traits immobiles. Mais logique serrée, connaissance profonde du cœur humain^ diction élégante. Il parle à la raison. Hûbner l'appuie ardemment : € Non qu'il tâche de prouver ce qui échappera éternellement à la science et ne peut être saisi que par la foi ; il est trop éclairé pour ne pas éviter cet écueil contre lequel tant de prédicateurs viennent échouer. Mais l'effet qu'il produit sur son auditoire est merveilleux. La preuve : les nombreuses conversions que sa parole brève et sobre détermine tous les ans, à la fin des retraites.. • »

Mais tout ce qui constitue l'activité littéraire, on pourrait presque dire l'activité intellectuelle d'une époque, est inaperçu de Hûbner; ou bien il se refuse à en penser quoi que ce soit, par crainte sans doute d'avoir trop à s'indigner, et l'indignation est en soi assez inconvenante.

S'il note, par hasard, la lecture qu'il a faite de V Histoire de la Restauration par Lamartine, 6'est pour la condamner. « Un roman, dit-il, ou tout au plus une compilation remplie d'inexactitudes. Le jugement de l'auteur porte presque constamment à faux et pèche par une mollesse qui frise l'absence de sens moral. » Sur Béranger mort il jette ces simples mots : immoral et révolutionnaire. Il constate sans mot dire que Eugène Sue est mort. S'il parle un instant des Mémoires de Guizot, c'est pour tourner en plaisanterie l'orgueil de l'écrivain : « Thucydide et Machiavel, m'a-t-il dit, ont écrit et publié l'histoire contemporaine ; pourquoi n'en ferais-je pas autant ? Ces

Mémoires serviront à Thistoire... Comme c'est Guizot I » Il les lit et n'exprime aucune impression. Il marque sa répugnance d'un ouvrage de Girardin « dont il fait publier des extraits dans le Nord et dans d'autres feuilles. Ce sont des prédications socialistes et antichrétiennes. » J'ai tout dit.

N'oublions pas que Hubner trouve le loisir de s'attarder dans ses Mémoires à mille incidents futiles. Ne croyez pas que les documents diplomatiques emplissent toutes les pages; et, que le souci de formuler des explications diplomatiques absorbe la pensée entière de leur auteur. Non, il n'est rien qui n'ait sa place en ces livres de réminiscences, rien de ce qui importe à la définition de la sociabilité d'un moment. Il songera môme, car il a au plus haut degré le sentiment de la nature, à rappeler le beau temps d'une veille de Noël: < J'ai monté à cheval le long de l'eau par une température d'avril. Le coucher du soleil ressemblait à de l'or liquide répandu sur l'horizon, nuancé par quelques petites taches de teinte neutre. » Et il ne voudra point se souvenir d'une seule œuvre notable de la littérature française I Et il n'a considéré avec attention l'œuvre et la personne d'aucun écrivain!...

Quel document psychologique que ce silence même, si méprisant I Et Hûbner devait être un écrivain 1 Voilà une époque, voilà un monde nettement caractérisés. Elles ne manquent pas dans ses livres, les contributions utiles à l'histoire des dix premières années du second Empire. Les

historiens à venir y trouveront leur pâture. Mais comme il serait bon surtout que les écrivains d'aujourd'hui méditassent cet ouvrage pour apprendre par lui à mieux juger leur condition et à mieux mesurer leur force et aussi à mieux diriger leur conduite dans la « vie de société > I

Quelle mentalité étroite et arriérée que celle d'un gentilhomme autrichien du xix» siècle, formé par des études variées, des voyages et des séjours dans toutes les sociétés européennes, d'intelligence assez fine et assez ornée, et qui était, au reste, un esprit de bonne compagnie I

22 octobre 1904

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